Yvette Lundy , une résistante marnaise est décédée

Yvette LUNDY est devenue une des grandes figures de la Résistance marnaise qui a mis son énergie dans la transmission des valeurs de la Résistance et de la mémoire de la Déportation.
Elle ne cesse de témoigner auprès des jeunes, en particulier dans le cadre de la préparation du Concours national de la Résistance et de la Déportation.   

Yvette Lundy, devant le Monument aux martyrs de la Résistance de Reims
à l’issue de la cérémonie organisée le 26 septembre 2005
par l’Amicale des déportées de Ravensbrück

   C’est avec une profonde émotion que je vais rappeler la vie subie dans les camps.
Ma Résistance s’est arrêtée net dès que la Gestapo est venue m’arrêter, puis m’interroger dans les locaux du Cours d’Ormesson à Châlons-sur-Marne.
Ensuite, c’est la prison de Châlons, le fort de Romainville et, toujours sous escorte brutale le petit camp de Neue Bremm.
Là c’est un contact avec les cris et la brutalité.
Préambule à ce qui allait suivre.

Après quelques jours, nous quittons ce camp, entassées à 120 dans un wagon à bestiaux, portes plombées et barbelés aux lucarnes.
Il y fait chaud, les odeurs pestilentielles gênent la respiration comme le manque d’air.
Nous avons faim et soif.
Quatre jours, trois nuits.
Quelle angoisse pour aller vers l’inconnu !
Cet inconnu s’appelle Ravensbrück.
Dès l’arrivée à la petite gare de Furssenberg, il faut se ranger
« zu fünf », mais chacune ne comprend pas que cela veut dire « par 5 ».
Les hurlements gutturaux écorchent nos oreilles et nous font trembler de peur, le museau des chiens accrochés aux mollets, les coups de crosse de fusil, les coups de gourdin obligent à avancer.
Voilà le portail du camp de Ravensbrück qui paraît nous écraser dès qu’on le franchit.
Choc brutal !
C’est un autre monde : des êtres faméliques, corps amaigris, les yeux creux, têtes tondues se traînent avec leurs guenilles.

En quelques jours nous allons leur ressembler.
Nous passons à la fouille, devons abandonner tout ce que nous possédons : bijoux, vêtements, médicaments, lunettes, chaussures.
Ensuite, c’est la douche commune dans un immense hangar puis la désinfection.
Habillées de guenilles quand il n’y a plus de tenues rayées.
Nous sommes méconnaissables avec les cheveux tondus.
La promiscuité est totale : les voleuses, les criminelles, les prostituées voisinent avec le professeur, l’infirmière, la religieuse.
Ajoutons à cela la cacophonie des diverses langues.
Jamais seule ! Jamais le silence !
L’installation dans le bloc après un appel prolongése fait sous les criset les coups de gourdin de ces êtres abjects que sont tous ces SS qu’on ne peut considérer comme des hommes ou des femmes.
Il faut chercher un châlit libre. On s’y blottit afin d’éviter la schlague. Quelle odeur !
Les déportées qui s’y sont couchées précédemment ont laissé la trace de leur dysenterie, de leurs abcès purulents.
La vermine y règne et s’empresse de se régaler d’un sang neuf.
Quelquefois, nous y sommes à 2 ou 3, en cas de surnombre.
Nous sommes affamées et maigrissons à vue d’œil, car les 200 grammes de pain et la très très maigre soupe, distribués en principe chaque jour, transforment nos corps en squelettes ambulants.
Il faut cependant assister à tous les appels qui peuvent durer jusqu’à 5 à 6 heures par jour, quelquefois durant la nuit.
Nous sommes dans un camp de mort lente, c’est-à-dire que nos bourreaux vont nous faire travailler avec ce qui nous reste de forces.
Combien en sont mortes ! Casser des cailloux dans la carrière, travailler 12 heures de jour ou de nuit, pousser de lourds wagonnets est au-dessus de nos possibilités.
Oui, nous sommes des esclaves, mais notre pensée reste libre, « ils » ne peuvent nous la prendre.
Au cours des longs appels nous nous épaulons et essayons d’accrocher le moral.
Il y avait des examens médicaux, toujours en présence des SS. Nues. Ils ricanaient.
Toutes ces séances furent très pénibles. Je garde un souvenir douloureux d’une terrible humiliation, car devant ces êtres odieux, installées en position adéquate, il a fallu subir brutalement, méchamment, sans hygiène, une visite gynécologique !
Je ne puis oublier les cris déchirants et les pleurs de petites filles tziganes que l’on séparait de leur maman pour les stériliser.
Je ne dois pas taire la cruauté immonde appliquée dans les camps d’extermination, en particulier à Auschwitz-Birkenau où tant de familles juives ont souffert avant d’être exterminées.
Entrer par la porte, sortir par la cheminée !
Nous ne pouvons oublier. Une plaie profonde est toujours prête à saigner.
Nous savons ce que vaut la vie et la Liberté
dont elle a besoin.
Nous survivons pour passer un message.
Merci, jeunes lauréats et professeurs de l’avoir compris.
Merci aussi à cette jeune association d’anciens lauréats qui transmet la continuité et les valeurs de ce sacrifice.
Si nous n’étions pas revenus, l’Histoire s’écrirait autrement.
J’ai confiance en une belle jeunesse.

Yvette LUNDY,
Discours de remise des prix du
Concours de la Résistance et de la Déportation
Châlons-en-Champagne
30 avril 2000

30 avril 2000

La résistance, c’est d’abord un état d’esprit, les actes suivent. Mon idée de la résistance n’était pas de mourir en martyre sur l’autel de la France libérée, j’avais vingt ans et j’aimais trop la vie pour m’offrir en sacrifice. J’avais plutôt en tête de pourrir la vie de l’occupant autant qu’il nous la pourrissait […]

Nous sommes dans un camp dit « de mort lente » : l’extermination se fait par l’usure et l’épuisement des forces vitales dans des tâches harassantes. Pendant douze heures, parfois plus, de jour et de nuit, nous nous brisons les reins à fendre des pierres meulières dans la carrière, nous poussons de lourds wagonnets jusqu’à ce que nos muscles tétanisés nous lâchent […]

J’ai été écouté par des milliers d’enfants et d’adolescents, attentifs, émus, curieux, révoltés, jamais incrédules. Je leur dis : « Ne laissez jamais personne vous bourrer le crâne d’idées toutes faites ! Réfléchissez par vous mêmes avec votre tête et votre cœur ».
Cela fait un demi-siècle que je vais au-devant des jeunes avec la même passion et le même leitmotiv : témoigner de ce qui a été pour que cela ne soit plus.
J’ai quatre-vingt-quinze ans et même si j’ai encore bon pied bon oeil et un joyeux optimisme qui me fait dire parfois que « j’ai la vie devant moi », je sais que je ne pourrai pas continuer éternellement : je me suis attelée à l’écriture de cet ouvrage comme l’ultime étape de mon engagement pour la liberté.

Publié par

histoiregeoalasource

Nathalie Deprey, professeur D'histoire Géo au collège la Source à Rilly la Montagne

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