témoigner et enseigner la Shoah

2 articles fort intéressants sur le site du Monde .fr , 20/10/2018

bonne lecture !

Extraits

Benjamin Orenstein, rescapé d’Auschwitz : « Pendant quarante-huit ans, je me suis tu »

Le nonagénaire figure parmi les derniers témoins de la déportation dans le camp. Il effectue une cinquantaine d’interventions par an devant des élèves

Il n’a pas encore 15 ans quand, à l’été 1941, il prend la place de son père interné dans un camp de travail à Ieniszow, à quelques kilomètres du village où il a vu le jour, en 1926. Son « premier camp de juifs ». Il va en connaître plusieurs autres, dont Budzin, avant d’arriver à Auschwitz, en 1944. Il a alors déjà perdu toute sa famille. Au début de l’année 1945, il quitte Fürstengrube, l’un des plus grands camps externes dépendant d’Auschwitz, pour participer à ce que les historiens ont appelé la « marche de la mort ». « J’étais entré Benjamin Orenstein, je sortais matricule B 4416 », écrira-t-il en 2006 dans son livre Ces mots pour sépulture.

Mais parler n’allait pas de soi. « Pendant quarante-huit ans, je me suis tu. J’avais eu une mauvaise expérience en 1946. Nous étions en route pour la Palestine avec d’autres jeunes, filles et garçons. Lors d’une étape en Italie, l’un d’entre nous avait pris la parole devant un groupe de jeunes juifs de retour d’Union soviétique. J’étais assis sur le rebord d’une fenêtre, je dominais la scène. » Pendant que son camarade raconte son histoire, il voit un garçon, dans l’auditoire, se tapoter le front avec le doigt. Le geste le heurte. « J’ai compris qu’il ne pouvait pas le croire. Je savais déjà que les premiers récits d’anciens déportés n’étaient pas écoutés. Alors à quoi bon raconter »

A la famille qu’il construit, à ses amis, même les plus proches, il ne dit rien. « Ma femme devinait certaines choses. Il faut dire que je continuais de hurler pendant mes cauchemars… Aujourd’hui encore, je ne peux pas tout dire ; certains mots me font peur. » Le « déclic » est venu de son petit-fils, Alexandre, qui, à l’âge de 9 ans, lui demande de raconter. « Je lui ai suggéré de patienter jusqu’à ses 12 ans. C’est ce qu’il a fait. Par la suite, je l’ai amené à Auschwitz avec moi. C’est ma petite victoire. »

 

Je ne crois pas que l’enseignement de la Shoah changera radicalement avec la disparition des témoins »

Pour Annette Wieviorka, les témoignages des rescapés d’Auschwitz sont « indispensables » mais n’exonèrent pas l’historien d’un travail critique.

L’historienne Annette Wieviorka, auteure de L’ère du témoin (Fayard, 1998), a longtemps travaillé sur la reconnaissance sociale et politique des survivants de la Shoah, ainsi que sur la place de leurs récits dans l’écriture de l’histoire. Ces témoignages sont, pour elle, un préalable à la connaissance des faits. Mais leur juxtaposition ne fait pas l’histoire, explique-t-elle.

On a coutume de dire que les victimes de la Shoah, longtemps, ont gardé le silence. A vous lire, on comprend que ce n’est pas tout à fait juste…

Les survivants ont voulu parler. Ils ont même connu ce que Robert Antelme appelle une « hémorragie d’expression ». Mais, dans leurs familles – quand elles n’avaient pas entièrement disparu – ou dans la société, personne ne tenait à entendre leur récit. Beaucoup ont couché leurs souvenirs sur le papier, sous forme de notes ou de récits, dont un nombre important a été publié dès l’après-guerre. Mais ils n’ont généralement pas trouvé de lecteurs.

En quoi le procès Eichmann en 1961, ce « Nuremberg du peuple juif » comme l’a appelé David Ben Gourion, a-t-il marqué un tournant dans la reconnaissance des témoignages ?

Alors que l’accusation à Nuremberg [procès intenté en 1945-1946 par les puissances alliées contre les principaux responsables du IIIe Reich] s’était attachée à produire des documents écrits, le procès Eichmann repose sur deux piliers, les documents et les témoignages. Le procureur israélien Gideon Hausner fait venir à la barre autant de survivants que possible, chacun en charge d’un fragment de l’histoire.

Ces témoignages produisent une véritable catharsis dans la population israélienne. Ce procès marque l’avènement du témoin, devenu porteur d’histoire et de mémoire. Pour la première fois pour un large public est produit un récit du génocide des juifs séparé des autres aspects de la criminalité nazie.

Les témoignages sont, historiquement, un matériau précieux. Peut-on faire de l’histoire sans en passer par eux ?

Tout dépend de quelle histoire on parle. Jusqu’à la grande œuvre de Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les juifs [Seuil, 1999 et 2008], qui offre une histoire intégrée, nous étions en présence de deux types d’histoire. Celle de la solution finale, c’est-à-dire des organismes et des hommes qui avaient perpétré le génocide ; celle du Hurbn (« destruction » en yiddish), qui était celle des victimes. Cette seconde histoire était largement écrite à partir des témoignages, notamment de la masse d’écrits laissés derrière elles par les victimes qui n’avaient pas survécu.

Depuis quelques années, les historiens s’intéressent davantage aux individus. On parle d’histoire par le bas. Pour ce type d’histoire, les témoignages sont indispensables. Ils n’exonèrent pas les historiens d’un travail critique.

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