La première guerre mondiale : l’expérience combattante dans une guerre totale

La première guerre mondiale est une rupture, une rupture stratégique, idéologique, sociale. Elle nous fait entrer brutalement dans le XX°s, ouvrant la porte aux totalitarismes.

La Première Guerre mondiale s’étend sur 51 mois, du 1er août 1914 au 11 novembre 1918. Le conflit concerne, pour des durées variables, quatre fronts sur le sol de l’Europe, ainsi que des fronts secondaires :

• le front Ouest, d’emblée perçu comme la zone décisive de l’affrontement.

• le front Est, s’étendant pratiquement de la Mer Baltique à la Mer Noire.

• le front italien, dans les Alpes, entre l’Istrie et la frontière italo-helvétique.

• le front des Balkans, de l’Albanie à la Thrace.

Mais on s’est aussi battu, par intermittence ou sur toute la durée de la guerre, dans le reste du monde :

• Toutes les mers du monde ont vu s’affronter les marines de guerre de tous les pays (Amérique du Sud, Méditerranée, Mer du Nord…), et les sous-marins, principalement les « U-boots » allemands écument l’Atlantique Nord, coulant, corps et biens, des milliers de navires de tous les pays…

• On s’est battu dans toutes les colonies où les adversaires voisinaient : Cameroun, Gabon, Afrique du Sud-ouest, Afrique du Sud-est où les combats durent 4 ans, îles du Pacifique, Tsing-Tao (Qingdao) en Chine…

• La guerre affecte le Moyen-Orient où des fronts s’ouvrent aux confins de l’empire Ottoman : les Dardanelles, le canal de Suez et la Palestine, la Mésopotamie, le Caucase.

• On se bat dans les airs sur tous les fronts importants, à coup de ballons d’observation, de dirigeables géants et d’avions de plus en plus sophistiqués…

• On se bat même sous terre, dans des mines creusées à des profondeurs invraisemblables et à coup de centaines de kilos d’explosifs de plus en plus dévastateurs (guerre des mines)…

Comment l’expérience extrême de la «  violence de guerre » porte en elle les germes de la transformation des sociétés et des rapports qu’elles entretiennent à l’État.

I. Une guerre unique

La  première phase, « la guerre de mouvement », d’août à novembre 1914 : il s’agit d’une série de batailles de type « classique » faites de charges massives, de charges de cavaleries, du « tout offensif » rappelant encore la guerre de 1870, mais où sont déjà utilisées des armes nouvelles terriblement efficaces et meurtrières comme la mitrailleuse ou l’artillerie lourde.

Lisez Céline Casse-pipe suivi du carnet du Cuirassier Destouches

L’expérience des tranchées lors de la guerre de position

Une seconde phase, de novembre 1914 à mars 1918, « la guerre de position ».

Lors de la Grande Guerre, les soldats soumis aux énormes puissances de feu de l’ennemi creusent spontanément des trous pour s’y abriter. Dans un premier temps, les tranchées ne sont que la réunification des trous individuels mis en relation les uns avec les autres afin de pouvoir communiquer. Ces premières tranchées sont simples. Elles manquent de solidité et en accord avec les doctrines d’avant-guerre, elles sont remplies de soldats côte à côte, ce qui mène à de lourdes pertes du fait des tirs d’artillerie. Cependant, la longueur du front à défendre fait que les tranchées ne sont rapidement tenues que par une poignée d’hommes. L’importance des barbelés sera vite reconnue et chaque nuit, des soldats sortent des tranchées pour les réparer.

Ces premières tranchées se transforment alors rapidement en un réseau de plus en plus complexe pouvant résister à la fois aux bombardements d’artillerie et aux assauts de l’infanterie. Les abris enterrés deviennent la priorité. Sur le front de l’Est et au Moyen-Orient, les fronts sont si étendus que la guerre de tranchées telle qu’elle existe sur le front de l’Ouest ne peut pas avoir lieu.

L’espace entre les tranchées, connu sous le nom de no man’s land, dépend du champ de bataille. Sur le Front de l’Ouest, il mesure souvent entre 90 et 200 mètres de large, mais il peut aussi se réduire à une vingtaine de mètres comme lors de la bataille de la crête de Vimy.

Les tranchées ont généralement une profondeur de 3 mètres. Elles ne sont jamais en ligne droite, mais creusées en zigzag pour éviter les tirs en enfilade et réduire les effets d’un obus tombant dans la tranchée. Cela signifie qu’un soldat ne peut voir à plus de 9 m

La vie dans les tranchées de première ligne obéit à des rites observés par toutes les troupes :

La montée se fait le plus souvent la nuit. Chaque soldat emporte son barda comprenant munitions, nourriture, couvertures, outils, effets réglementaires, effets personnels. La colonne montante met plusieurs heures à parvenir aux premières lignes. Le temps passé au front par un soldat est généralement bref, d’un jour à deux semaines, avant d’être relevé. Le 31e bataillon australien passera 53 jours en première ligne à Villers-Bretonneux, mais cette durée sera rare. Le 10e bataillon canadien aura des tours d’une durée moyenne de six jours en 1915 et 1916

http://education.francetv.fr/matiere/epoque-contemporaine/premiere/video/l-horreur-des-tranchees-apocalypse-la-1ere-guerre-mondiale

Thèse de G.Mosse, Fallen soldiers. Reshapping the Memory of the World War, 1990, Oxford. La « brutalisation des sociétés ».

« L’expérience et la transcendance de la guerre et de la mort ont-elles conduit à ce que l’on pourrait appeler la domestication de la guerre moderne, à son acceptation en tant qu’élément naturel de la vie politique et sociale »,

D’après l’historien T. Ashworth, le « vivre ou laisser vivre » l’a emporté sur le « Tuer ou être tué ». De même, la mort de masse est le fruit de l’artillerie et des progrès de l’armement. La mort devient « invisible » : on ne sait pas si on a tué…

Pour A.Prost ( historien ), la brutalisation concerne les sociétés, la violence plutôt l’individu, donc, la question essentielle ici est celle de la transgression de l’interdit du meurtre.

Pour l’historien S.Audouin-Rouzeau, l’expérience combattante est entendue ici par « soldats qui ont traversé une expérience de guerre et qui y ont survécu». Toute expérience combattante est d’abord expérience corporelle (corps redressés, couchés, niés, impuissants, la blessure, la mort) et entraîne avec elle  l’expérience de la solitude, de la durée.

Il prend également en compte la psychée : en 1914-1918, les pertes psychiques représentent 14% des indisponibilités.

Extraits d’un long dimanche de fiançailles

OBEIR?

Les mutineries qui éclatent dans l’armée française au printemps 1917 constituent la forme extrême de désobéissance collective des soldats. Après trois années de guerre meurtrière et indécise, dans des conditions de vie effroyables, la lassitude et la colère gagnent les combattants.

En avril 1917, l’offensive lancée par le général Nivelle au Chemin des Dames se solde par un échec meurtrier. Face à l’entêtement de l’état-major qui souhaite poursuivre cette offensive à outrance, des mutineries éclatent. Elles expriment avant tout un réflexe de survie, même si l’influence de la révolution russe et de la propagande pacifiste ont également joué un rôle.

Les mutineries débutent à la fin du mois d’avril 1917 et atteignent leur paroxysme en juin. Elles gagnent toutes les armées le long du front pendant 8 semaines et touchent 68 divisions sur les 110 qui composent l’armée française.

Elles se traduisent avant tout par le refus collectif de plusieurs régiments de monter en ligne. Elles s’accompagnent également de manifestations, notamment dans les gares et trains de permissionnaires, où les soldats crient des slogans: «  A bas la guerre! », « Paix ou révolution » ou chantent l’Internationale.

Les mutineries ont consisté en de multiples manifestations de contestation isolées les unes des autres, qui n’obéissaient pas à un plan d ‘ensemble et n’ont donc pas débouché sur un mouvement de protestation généralisé.

D’autre part, les premières lignes ont été peu touchées et les soldats sont restés à leur poste.

La hiérarchie militaire a adopté des mesures d’apaisement et de répression pour étouffer les mutineries. Pétain, nommé le 15 mai 1917 à la place de Nivelle, suspend les offensives inutiles et s’efforce d’améliorer le sort des poilus en réorganisant le système des permissions. Mais il met en place une répression rapide des mutins pour faire des exemples. 554 condamnations à mort sont prononcées et 49 soldats sont exécutés.

http://centenaire.org/fr/espace-scientifique/les-caracteristiques-des-mutineries-francaises-de-1917

Extrait du procès , les Sentiers de la Gloire , S Kubrick

La question des mutins de la première guerre mondiale a longtemps été un sujet tabou.

C’est une question politiquement sensible mais à laquelle François Hollande, qui s’était engagé dès la campagne présidentielle à faire du centenaire de la Grande Guerre un « événement majeur » de son quinquennat, devra répondre au cours des prochains mois : quel sort réserver aux quelque 740 soldats français fusillés entre 1914 et 1918 après avoir été condamnés par la justice militaire pour désertion, mutinerie, refus d’obéissance, espionnage ou crime de droit commun ? Faut-il les réhabiliter ? Et si oui, comment ?

Première option : ne rien ajouter à ce qui a déjà été dit. Aujourd’hui, note en effet le rapport, « la réintégration des fusillés dans la mémoire nationale est largement accomplie ». Le grand tournant date du 5 novembre 1998. Ce jour-là, sur le plateau de Craonne (Aisne), Lionel Jospin, alors premier ministre, exprime son souhait que les soldats « fusillés pour l’exemple (…), victimes d’une discipline dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats (…), réintègrent aujourd’hui notre mémoire collective nationale ».

A l’époque, ses propos suscitent de vives réactions à droite, notamment de la part du secrétaire général du RPR, Nicolas Sarkozy, pour qui « mettre en valeur ceux qui ont été fusillés, sans doute très cruellement, parce qu’ils s’étaient mutinés, alors que des millions d’autres se sont sacrifiés », n’est pas « le meilleur exemple à donner ».

Dix ans plus tard, devenu président de la République, Nicolas Sarkozy ne tiendra plus le même discours. A Verdun, le 11 novembre 2008, il exprime cette fois de la commisération pour ces hommes qui étaient « comme nous avec leurs forces et leurs faiblesses ».

Le Monde 1oct 1913

Une guerre technologique

https://www.reseau-canope.fr/apocalypse-10destins/fr/dossiers-pedagogiques/les-progres-technologiques-et-scientifiques.html

Ainsi, durant la Première Guerre mondiale, l’innovation et l’industrialisation de la production de masse au service desquelles travaille la science, sont toute dédiées à l’amélioration de l’armement et de la technologie militaire en général. Cette tendance a commencé une cinquantaine d’années plus tôt lors des guerres de Crimée et de Sécession et se confirme au cours des conflits des Boers, russo-japonais et balkaniques, au cours desquels de nouvelles armes sont utilisées, et malgré la naissance d’accords internationaux lors de la première conférence de La Haye, en 1899, pour le désarmement et la prévention de la guerre, suivie d’une seconde, en 1907.

Les armes à feu et toutes les armes individuelles se multiplient, à la fois en diversité et en efficacité. Hormis le fusil Lebel français, dont le modèle date de 1886 et qui apparaît vite obsolète et inadapté au combat des tranchées, une multitude d’armes plus ou moins nouvelles sont largement utilisées et connaissent des perfectionnements continus. Ainsi le pistolet-mitrailleur, les redoutables mitrailleuses, les grenades et lance-grenades, ces derniers prenant une place de plus en plus importante dans l’armement.

L’artillerie connaît des progrès considérables au cours de la Première Guerre mondiale, dus aux besoins de la guerre des tranchées qui nécessite des armes plus lourdes pour détruire les lignes ennemies et faire un maximum de blessés avant de lancer l’assaut.

Du fait de sa grande portée, l’artillerie se trouve souvent localisée en retrait du front. Les quantités de projectiles utilisées sont absolument inédites et démentielles. Ainsi, « sur la Somme, lors du bombardement allié de sept jours qui précède l’offensive, 1 500 000 obus sont tirés par les 50 000 artilleurs britanniques. En 1918, les offensives alliées sur les fonts ouest et italien furent régulièrement appuyées par 5 000 à 8 000 pièces d’artillerie.

Parmi les armes d’artillerie emblématiques de la Première Guerre mondiale, on peut citer « la Grosse Bertha » et « le Canon de Paris » utilisés par les Allemands.

La Grosse Bertha est le surnom donné à une pièce d’artillerie particulièrement puissante fabriquée par Krupp en 1908 pour l’armée allemande, afin de détruire les fortifications françaises en cas de guerre. Les obus utilisés pèsent plus de 800 kg ; chargés d’explosifs, ils peuvent percer des murs de 3 mètres d’épaisseur avec une faible portée de 14 km. Le nom industriel de ce canon est « M42 ». Son surnom vient de la tradition des ateliers Krupp de nommer les canons lourds avec le prénom des membres de la famille dirigeante ; Bertha est la fille de Friedrich Alfred Krupp.

Contrairement à une partie des armes utilisées pendant la Grande Guerre qui avaient été expérimentées lors de conflits précédents (voir plus haut), les lance-flammes sont utilisés pour la première fois durant la Première Guerre mondiale. Cette arme redoutable et terrifiante lance un liquide ou un gaz (pétrole ou azote) mis en flamme. Elle est portative avec un long tuyau relié à un réservoir fixé dans le dos. Le lance-flammes est créé en Allemagne en 1910, à la demande de l’armée.

Ayant l’objectif de doubler les forces adverses par des bombardements d’artillerie, les belligérants cherchent très vite à développer les techniques qui leur permettent de repérer les positions ennemies, afin de cibler au mieux les attaques. Les dirigeables d’observation ( Zeppelin )sont largement employés mais ils sont rapidement dépassés par les avions qui, bien qu’ils n’en soient alors qu’à leurs prémices, sont plus rapides, plus mobiles et moins repérables que les dirigeables. Par ailleurs, les avions peuvent être chargés d’obus qui sont lancés sur les lignes ennemies.

Parallèlement, et là aussi très rapidement, certains pilotes s’équipent d’armes à feu afin de tirer sur un adversaire, en reconnaissance dans les airs lui aussi. Le premier combat aérien de l’histoire a lieu en octobre 1914, quand un avion allemand est abattu par deux aviateurs français. Dès lors, l’affrontement direct entre avions est acquis et sera marqué par une innovation technologique majeure : l’installation d’une mitrailleuse dans l’engin, avec la possibilité de tirer au travers de l’hélice. C’est la naissance de l’aviation de chasse.

L’année 1917 marque une confirmation de l’efficacité de l’aviation, dont l’utilisation est croissante. Les aviateurs français tels que Georges Guynemer ou René Fonck sont des figures incontournables qui deviennent de vrais héros, à l’instar de Manfred Von Richthofen, dit le « Baron Rouge », ou Hermann Goering, chez les Allemands.

L’idée de mettre au point un « tank » (le mot signifie « réservoir » en anglais) a été lancée dès le début des années 1890 mais elle ne se développe effectivement pas vraiment, jusqu’à ce que l’enlisement dans la guerre des tranchées pousse les belligérants à adopter de nouvelles stratégies. C’est dans ce contexte que les chars sont développés, pour leurs qualités de puissance de feu doublée de la protection qui permet ainsi de s’approcher et d’agir au plus près de la tranchée ennemie.

Les décennies qui ont précédé la guerre, marquées par la « révolution industrielle » qui entraîne des progrès inédits dans la métallurgie et la construction de moteurs de plus en plus puissants, amènent une amélioration considérable de la construction navale, avec des navires toujours plus grands, plus rapides, mieux armés et nouvellement blindés, associés avec les progrès dans la technologie de l’artillerie de tir à longue portée qui permet d’augmenter la distance entre les flottes adverses. Ainsi au Royaume-Uni, en 1906, le lancement du HMS Dreadnought, qui synthétise tous ces progrès, révolutionne la construction des cuirassés et marque un vrai tournant dans cette technologie. C’est par ailleurs le Royaume-Uni qui possède la plus grande flotte de surface, alors que les Allemands, quant à eux, développent plus particulièrement leur flotte sous-marine.

La mise au point et l’utilisation des gaz de combat constituent aussi l’une des innovations qui caractérise la Grande Guerre – qui est, à ce sujet, la période clé d’une véritable escalade vers la guerre chimique moderne : chlore, phosgène, ypérite, gaz moutarde… Les estimations comptent environ 112 000 tonnes de produits chimiques qui auraient alors été utilisées, causant la mort de près de 500 000 hommes. La France utilise dès le début du conflit des gaz lacrymogènes, mais c’est l’Allemagne qui est la première à employer systématiquement des gaz dangereux et létaux, considérés comme une arme qui permettrait de sortir de la guerre de position et ce, malgré les conventions internationales de La Haye qui interdisaient leur emploi. Le chlore est le premier à être employé à Ypres en avril 1915. Par la suite, le phosgène et le gaz moutarde sont usités par les deux camps. L’ypérite apparaît côté allemand en 1917, à Ypres

La Grande Guerre est ainsi le premier conflit au cours duquel les télécommunications militaires, ou diplomatiques, prennent une telle ampleur et ont une dimension stratégique inédite. Les communications concernent à la fois celles qui lient l’arrière au front, celles qui relient les différents points tout au long de la ligne de front, et celles qui permettent aux différentes armes de communiquer au moment d’une manœuvre.
Les hommes qui s’occupent des réseaux de communication font partie de régiments de génie. En France, le 8e Régiment du génie spécialisé dans la télégraphie militaire est créé dès 1913. À partir de 1914, cet organe, secondé par une équipe de savants et d’ingénieurs – parmi lesquels Louis de Broglie –, perfectionne la télégraphie sans fil et porte la radiotélégraphie à son apogée, créant des appareils toujours plus innovants. Ainsi, les troupes françaises sont équipées de stations TSF (transmission ou télégraphie sans fil) mobiles et de systèmes de repérage et d’écoute.

Une Guerre totale qui modifie la société

Le concept de « guerre totale » est utilisé pour la 1ère fois à l’issue de la 1ère GM (montrant la perception que les contemporains ont eu du conflit). Il est défini par JB Duroselle avec 3 critères essentiels:

–        une très forte intensité (la guerre totale engage la totalité des moyens des belligérants, non seulement militaires mais aussi économiques, financiers, démographiques)

–        l’objectif est d’anéantir l’adversaire (toujours qualifié donc d’ennemi)

–        l’extension du conflit à un espace important (ici mondial)

Le concept de « guerre de masse » est utilisé pour la 1ère guerre mondiale, compte-tenu de la masse des gens engagés, au combat ou à l’arrière, de la mobilisation générale.

Mobilisation des femmes

La guerre est d’abord une épreuve pour les femmes. Nombreuses sont les mères, les épouses, les filles ou les sœurs de soldats mobilisés à attendre des nouvelles de leur proche au front, à s’inquiéter de son silence, qui peut être synonyme de blessure ou de mort. Les lourdes pertes essuyées par l’armée française dans les premiers mois du conflit entraînent à l’arrière de nouveaux besoins dans les services de santé, qui font massivement appel aux femmes. On compte en 1918 plus de 100 000 infirmières, dont 70 000 bénévoles, principalement parmi les femmes de la bonne société. Ces souffrances imposent ainsi la présence de figures féminines sur de nombreux monuments aux morts. Les pertes massives des deux premières années de guerre ont en effet marqué la vie à l’arrière. On dénombre en 1918 ainsi près de 3 millions de veuves et 6 millions d’orphelins en France.

Les femmes de soldats mobilisés assument désormais les fonctions de chef de famille. La loi du 3 juin 1915 leur transfère ainsi la puissance paternelle pour la durée du conflit. Elles doivent également subvenir seules aux besoins du foyer, non sans difficulté. Pourtant, sur 20 millions de Françaises, près de 8 millions travaillent déjà avant 1914. Mais le conflit accentue leur part relative au sein de la population active, qui passe de 38 % en 1911 à 46% à la fin de la guerre.

Dans les campagnes, 850 000 femmes prennent la tête de l’exploitation agricole de leur époux, auxquelles s’ajoutent les 300 000 épouses d’ouvriers agricoles privées du revenu de leur mari. En ville, les emplois laissés vacants par les mobilisés ainsi que le développement des industries de guerre permettent aux femmes d’accéder à de nouveaux secteurs économiques. La part de femmes employées dans la métallurgie passe ainsi de 5% avant 1914 à 25% en 1918. La répétitivité des gestes dans la fabrication des munitions, inspirées du taylorisme, compense leur absence de qualification. De nombreuses entreprises cherchent à faciliter le travail des ouvrières en ouvrant au sein de l’usine des crèches ou des chambres d’allaitement. Cette ouverture de certains secteurs d’activité n’est pas sans conséquence sur ceux traditionnellement dévolus aux femmes et qui se trouvent à leur tour en situation de pénurie.

La place de plus en plus importante des femmes dans les usines s’accompagne d’une vaste remise en question des droits sociaux et syndicaux acquis avant-guerre : allongement de la durée des journées de travail, travail de nuit, augmentation des objectifs, inégalités salariales avec les hommes… Cette dégradation des conditions de travail entraîne des grèves de plus en plus nombreuses et virulentes au fil des années : en France, on passe de 9344 grévistes en 1915 à 650 658 en 1917. Les femmes jouent un rôle important dans ces mouvements sociaux qui perdurent jusqu’à la fin du conflit.

Plus qu’une entrée des femmes dans le monde du travail, la Grande Guerre a donc marqué une redéfinition des rôles et une ouverture de certains secteurs de l’économie à la main d’œuvre féminine. La présence de femmes dans les usines de guerre ou dans des postes traditionnellement dévolus aux hommes est valorisée durant le conflit, comme une participation directe à l’effort de guerre. « Munitionnettes », pompiers ou aiguilleuses de chemins de fer font l’objet d’articles et de reportages photographiques qui leur confèrent une visibilité publique nouvelle.

Pour autant, les représentations et les discours mettent très majoritairement en scène des femmes cantonnées dans leur rôle traditionnel de mères aimantes, d’épouses fidèles ou d’infirmières compatissantes. On note également une méfiance envers les femmes qui semblent jouir d’une plus grande liberté. Elles sont soupçonnées de dilapider l’argent du foyer, d’entretenir des liaisons adultères et, d’une manière générale, d’avoir une conduite inconvenante.

LIRE  La Garçonne est un roman de Victor Margueritte, dont l’édition originale fut publiée chez Ernest Flammarion en 1922. Il présente une jeune femme indépendante menant une vie sexuelle très libre, avec des partenaires aussi bien masculins que féminins. L’ouvrage a fait scandale mais a été un énorme succès de librairie.

La sortie de guerre se traduit par un renvoi massif des femmes des secteurs de l’économie auxquels le conflit leur avait donné accès. Au moment de l’armistice, le gouvernement les incite à retourner à leurs activités antérieures. Le ministre Loucheur propose un mois de salaire aux ouvrières des usines d’armement si elles quittent leur travail avant le 5 décembre.

Si la participation des femmes à l’effort de guerre soulève la question des droits politiques, les Françaises en restent privées à la fin du conflit, le Sénat ayant rejeté le projet Dussaussoy d’électorat et d’éligibilité municipaux que la Chambre avait voté en mai 1919.

Mobilisation économique & financière

L’organisation de la production de guerre a été lente, parce qu’elle se heurtait à des difficultés techniques et qu’elle mettait en jeu des intérêts contradictoires (  patrons, salariés ).

Le passage à l’économie de guerre a été esquissé en 1915, dans  ce qu’on a appelé la « course à la mer », a disparu l’illusion d’une guerre courte, puis il s’est imposé en 1916, au fur et à mesure qu’on s’enfonçait dans la guerre de position.

Dans tous les pays belligérants, les gouvernements ont dû orienter la production dans le sens d’une guerre longue, technique, industrielle, moderne, nécessitant des armes nouvelles et de plus en plus puissantes.

Les Empires centraux, paralysés par le blocus allié ont été confrontés à d’énormes problèmes d’approvisionnement en produits alimentaires, en énergie et matières premières.

   En France, l’occupation par les armées allemandes de 9 départements situés dans les régions productrices de charbon et d’acier ( Nord-Pas-de-Calais et Lorraine ) a entraîné une perte non négligeable du potentiel industriel.

Le Royaume-Uni et la France qui pouvaient s’appuyer pour leur ravitaillement sur leurs empires coloniaux, ont dû faire face à la guerre sous-marine déclenchée par l’Allemagne pour riposter au blocus de ses côtes.

Partout, au fur et à mesure que le conflit se prolongeait, les pays belligérants se sont enfoncés dans une économie de guerre qui nécessitait une intervention de plus en plus forte des États dans l’économie, développée en concertation avec les industriels et les milieux d’affaires qui furent les principaux bénéficiaires de l’économie de guerre.

Une fois installée, l’économie de guerre a fonctionné autour d’un réseau complexe de partenaires directement ou indirectement contrôlés par les États :

– les gouvernements, les dirigeants politiques et les parlementaires qui fixaient les priorités, déterminaient et votaient les lois et les budgets, prenaient les  décisions.

– les ministères spécialisés (guerre, travail, colonies, main d’œuvre ) qui les faisaient exécuter.

– les états-majors militaires qui déterminaient les besoins des armées et exposaient        leurs conceptions sur la façon de faire la guerre.

– les industriels, en particulier les sidérurgistes et les fabricants d’armes et de munitions qui recevaient et exécutaient les commandes.

L’économie de guerre a généré d’énormes enjeux financiers et économiques que les Etats se sont efforcés de maîtriser sans toujours y parvenir.

Partout les gouvernements ont dû mobiliser la main d’œuvre, assurer le ravitaillement des populations civiles, faire face aux tensions sociales découlant des pénuries et des restrictions.

En France, dès juin 1915, une loi a permis de retirer du front des ouvriers qualifiés dont l’industrie de guerre avait besoin ; à la fin de 1917, ils étaient plus de 500 000.

Il fallut aussi utiliser les prisonniers de guerre, les réfugiés belges, la main d’œuvre immigrée, faire venir des colonies plus de 100 000 travailleurs indigènes, et recourir à la main d’œuvre féminine, les « munitionnettes ».

Cette mobilisation de la main d’œuvre ne suffisant pas, les gouvernements ont  convaincu les syndicats de participer à l’effort de guerre et d’accepter des sacrifices.

La durée légale du travail est passée de 12 à 14 heures par jour, le travail de nuit a été généralisé. La taylorisation, c’est-à-dire la rationalisation du travail permettant d’utiliser sur des machines, une main d’œuvre peu qualifiée dans des tâches simples et répétitives tout en augmentant la productivité, a été développée dans les grandes entreprises avec l’aide financière des États.

En matière de ravitaillement, face à la pénurie, les gouvernements ont réglementé les échanges extérieurs, instauré le rationnement, et ont eu recours aux réquisitions et aux taxations pour tenter d’enrayer la hausse des prix.

Partout, le recours à l’impôt pour financer l’effort de guerre, en France l’instauration de l’impôt sur le revenu, a suscité de vives résistances et n’a pas donné les résultats escomptés. C’est pourquoi les gouvernements ont dû recourir massivement à des emprunts sur leur territoire et à l’étranger, et donc se mettre en situation d’endettement durable. Ils ont aussi « fait marcher la planche à billets », c’est-à-dire financé en partie les dépenses de guerre par l’inflation monétaire, en augmentant bien au-delà des réserves en or des banques centrales, donc sans contre-partie, la masse de billets de banque en circulation.

La 1ère guerre mondiale, en se transformant en guerre longue et totale, a finalement obligé les États à intervenir directement et durablement dans l’économie, à réglementer, à réguler, à fabriquer massivement de la monnaie de papier.

Cette politique imposée par les nécessités de la guerre, a été certes menée en concertation avec les industriels et les milieux d’affaires, mais elle prenait néanmoins le contre-pied du libéralisme économique traditionnel.

Il s’agissait bien d’un tournant important, d’une rupture dans l’histoire économique des pays industrialisés. Ayant pris l’habitude d’intervenir dans l’économie, les gouvernants répugneront après la guerre à revenir en arrière.

Une mobilisation psychologique

http://expositions.bnf.fr/guerre14/grand/g14_296.htm

Gérer l’après-guerre

faire son deuil

A la fin de la guerre, l’ancienne zone des opérations est un immense charnier conservant des millions de restes de militaires. Une des premières tâches à accomplir concerne alors la recherche des sépultures et l’identification des corps, lorsque cela est possible. La Commission nationale des sépultures, créée par arrêté ministériel du 25 novembre 1918, a pour mission d’entreprendre cet immense travail. Elle vient poursuivre les missions du Service de l’état-civil, créé dès 1916, et qui avait en charge de recueillir les objets et papiers trouvés sur les militaires décédés et de repérer et d’entretenir les tombes. Mais au lendemain du conflit, ces opérations de recherche et d’identification s’avèrent complexes et ardues.

La Grande Guerre aura mobilisé un total de 65 millions d’hommes, dont 8 millions de Français, et fait plus de 8 millions de morts au combat, dont :

– 1,8 million Allemands,

– 1,7 million Russes,

– 1,4 million Français (dont 100.000 « poilus des colonies »),

– 1,2 million Austro-Hongrois,

– 908.000 Britanniques,

– 650.000 Italiens,

– 335.000 Roumains,

– 325.000 Turcs,

– 117.000 Américains,

– 88.000 Bulgares,

– 45.000 Serbes…

Aux morts des champs de bataille s’ajoutent plus de 20 millions de blessés et de mutilés.

Reconstruire et se reconstruire

Les territoires situés dans les zones de combat, la Belgique, l’Italie, la Serbie, sont ravagés. La France est particulièrement touchée dans le Nord et l’Est où le front était établi durant quatre ans. Certains villages ont été rayés de la carte, tel Courcelette, haut-lieu d’une victoire du 22e Bataillon (canadien français), en 1916. Les terres agricoles sont inexploitables car dévastées par les obus. Restaurer l’utilisation économique de ces espaces conditionne la vie des sociétés rurales qui y sont implantées.

Les usines sont à reconstruire et/ou à se (re)convertir pour des productions de temps de paix. Cette reconstruction doit être relancée dans un contexte de dévalorisation monétaire, d’inflation et d’endettement. Le conflit a cependant impulsé un développement technique qui est bénéfique aux entreprises, pour la nature et les modes de leurs productions. La société canadienne, qui était majoritairement rurale à l’entrée dans le conflit, devient urbaine. L’industrialisation est soutenue par l’accélération de l’utilisation du moteur à explosion, de l’électricité, du caoutchouc, etc. Le secteur automobile se développe aux États-Unis et au Canada, puis en Europe. Ainsi, le déclin économique ne sera que de courte durée, à l’image de la France qui enregistre un taux de croissance annuel de l’ordre de 4 à 5 % entre 1907 et 1913, et de 5 à 6 % entre 1922 et 1929. La croissance globale qui s’observe est un des prémices à la volonté d’améliorer ses conditions de vie après l’épreuve morale et matérielle de la Première Guerre mondiale ; elle est l’amorce de la société de consommation qui s’opère dès les années 1920 en Amérique du Nord, et qui se développera ensuite en Europe de l’Ouest, dans la seconde moitié du XXe siècle.

Durant le conflit, les États ont pris pour habitude de répondre à leurs besoins. Après-guerre, ils replient leur économie sur eux-mêmes. D’autant que, dans le contexte de la reconstruction, la demande intérieure y est très forte. Elle absorbe une grande part des produits autrefois exportés. Par ailleurs, les fluctuations monétaires liées aux politiques de dévaluations, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, pénalisent le développement du marché extérieur. Les réseaux commerciaux doivent donc être réorganisés.

Passagèrement affaiblie, l’Europe reste une puissance économique, mais elle doit désormais prendre en compte la concurrence des États-Unis et du Japon.

les gueules cassées :

La Der des Der?

Ainsi, à travers l’expérience combattante, la Première Guerre mondiale a « banalisé » l’expérience de la mort de masse. Toutefois, bien que confrontées à cette même guerre, les diverses sociétés européennes ont suivi des voies différentes entre les deux guerres, voire même parfois contradictoires. Cela nuance donc la théorie d’une brutalisation généralisée des sociétés.

Pourtant, ce processus de banalisation de la violence peut expliquer la pérennité de certaines formes de violences notamment en Allemagne, en Italie et en URSS (montée de régimes totalitaires). « Les anciens combattants, pendant l’entre-deux-guerres, marqués par leur expérience combattante de la guerre, vont soit vouloir perpétuer le « mythe de la guerre » (corps-francs) soit le rejeter, afin de privilégier les valeurs pacifistes».  Un élément pourtant fait consensus dans la communauté des historiens : l’expérience combattante de la Première Guerre mondiale reste une étape importante dans la guerre au XXe siècle et préfigure les violences poussées à leur paroxysme pendant la Seconde Guerre mondiale.

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