L’historien et les mémoires de la seconde guerre mondiale en France

memoire hist WW2NGDC2017 2018

 

La défaite militaire en juin 40 puis l’occupation du pays et la collaboration ont rompu l’unité de la nation. Au lendemain de la guerre, nous faisons officiellement parti du camp des vainqueurs, Youpi!

Seulement, les français ont un vécu individuellement très différent de la guerre, c’est ce que l’on nomme la  MÉMOIRE sans oublier les mémoires occultées, les mémoires que l’on veut bien entendre, celles que l’ont veut oublier et bien sûr, n’oublions pas la Mémoire officielle  qui se modifie en fonction du contexte politique. C’est là que le rôle et le travail de l’historien se complique. Forcement les historiens utilisent les témoignages mais pas uniquement, et s’ils se rendent dans les archives, ce n’est pas uniquement pour l’ambiance mais pour recouper les sources.

Comment l’historien peut-il expliquer que l’immédiat après-guerre n’ait pas permis l’émergence de toutes les mémoires ?

I.   La mémoire d’une France résistante prédomine jusqu’aux années 70

A. Unir une nation fracturée

  • La libération du territoire s’accompagne d’une « justice »  sommaire, basée sur des dénonciations, exécutée par des résistants ou des résistants de « la dernière heure ». Les femmes en furent les premières victimes. On juge sommairement des collaborateurs, des femmes accusées de collaboration horizontale. De nombreux collaborateurs échappent à cette vindicte populaire en devenant des résistants de manière tardive.
  • https://www.histoire-image.org/fr/etudes/tondues-liberation
Femme d’un collaborateur tondue lors de la Libération de Marseille, le 23 août 1944. (Photographe: Carl Mydans).

En novembre 1944, le ministre de l’Intérieur, Adrien TIXIER, avait avancé une estimation laissant entendre que le nombre des exécutions sommaires imputables à la résistance aurait pu être d’une centaine de milliers. Ces chiffres furent repris ensuite par les défenseurs du régime de Vichy et les détracteurs de la résistance qui, considérant que cette estimation venant d’un ministre socialiste du Gouvernement provisoire, ne pouvait que minimiser la vérité, s’en servirent pour accréditer la thèse du « bain de sang » perpétré à la libération par la résistance, et en particulier par les communistes. Les enquêtes effectuées, à la demande du ministère de l’Intérieur, par les Renseignements généraux et par la Gendarmerie en 1948 et en 1952, ont dénombré respectivement 9 673 et 10 822 exécutions, chiffres très proches de ceux retenus par le général de Gaulle ( 10 842 )

Dans les années 1960, Robert ARON, en se fondant sur une autre enquête de gendarmerie qui confondait dans une même statistique, victimes de l’épuration et « civils exécutés par les Allemands et par la Milice », situait le nombre des exécutions entre 30 000 et 40 000 .  C’est pour tenter d’éclaircir ce dossier que le Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale a lancé une longue et vaste enquête dans les années 1960.  En 1986, Marcel BAUDOT qui en a été l’animateur, a dressé un bilan presque définitif quoique encore incomplet, concernant 73 départements, et qui dénombrait 7 306 exécutions extra-judiciaires.  En 1992, Henry ROUSSO, reprenant et complétant le travail de Marcel BAUDOT, arrivait à la conclusion que l’enquête du Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale avait permis de dénombrer 8 775 exécutions extra-judiciaires – des chiffres inférieurs mais finalement assez proches de ceux résultant des enquêtes officielles de 1948 et de 1952 – et que 80 % d’entre elles avaient été « perpétrées pour partie en pleine occupation, pour l’essentiel au moment des combats de la libération.

  • Juin 44 , le gouvernement provisoire met en place une épuration légale et une Haute Cour de justice va juger les hauts responsables du régime de Vichy.
  • 50 000 personnes sont condamnées pour « intelligence avec l’ennemi ».
    • Le maréchal Pétain, enlevé par les Allemands le 20 août 1944, est envoyé à Sigmaringen où réside également Laval. Pétain gagne la Suisse puis se livre à la France en avril 1945. Bien qu’il ait été condamné à mort en août, sa peine est commuée à la prison à perpétuité en raison de son grand âge et il mourra le 16 juillet 1951. Laval est rejeté par la Suisse et l’Espagne, et est ramené d’Autriche en France dans un avion américain. Il est jugé rapidement, condamné à mort et exécuté en octobre 1945. Les Français veulent tirer un trait sur les années noires car le bilan est lourd. Le nombre de morts et de disparus s’élève à environ 150 000 militaires, 100 000 civils décédés sous les bombardements, à cause des conditions de vie, de la répression, des opérations militaires, et 150 000 civils disparus à cause des persécutions raciales et politiques.

  • Lois d’amnisties votées en 1946, 1947, 1951 et 1953 annulent des inculpations pour certaines catégories de crimes, il s’agit d’apaiser et de reconstruire.

B.    Tourner la page en mettant en place le mythe résistancialiste

France 3 Paris Ile-de-France /Ajoutée le 25 août 2014 Libération de Paris et discours de De Gaulle.

De Gaulle met en place une mémoire officielle, celle d’une France de résistants, un objectif politique ayant pour but de réunifier une nation fracturée.

Le rôle du PCF dans la Résistance a longtemps été un enjeu politique. Après guerre, des polémiques sont nées, dans le contexte de la guerre froide, en particulier avec les gaullistes. Il s’agit d’une époque où le PC représente un bon quart de l’électorat. Les critiques à l’égard du parti de Maurice Thorez portent sur plusieurs points : la demande de reparution de L’Humanité en juin 1940 ; l' »appel du 10 juillet », présenté par les dirigeants communistes comme la preuve de leur choix de la Résistance dès l’été 1940, la date d’entrée des communistes dans l’action armée, avant ou après l’attaque allemande contre l’URSS en juin 1941.

Quant à l’entrée massive des communistes dans l’action armée, la majorité des historiens estime qu’elle intervint à l’été 1941. Le PCF s’est présenté, après la guerre, comme « le parti des 75 000 fusillés ». Jean-Pierre Besse et Thomas Pouty, dans Les Fusillés, répression et exécutions pendant l’Occupation 1940-1944 (éd. l’Atelier), estiment que 4 520 personnes ont été fusillées, en France, pendant la guerre, dont 80 % à 90 % de communistes.

Affiche electorale du PCF

http://www.lemonde.fr/societe/article/2006/12/09/le-parti-et-la-resistance_843770_3224.html#ekgSHVdoww0WVQTl.99

C.  Le difficile travail des historiens dans l’immédiate après-guerre

Lorsque le journaliste-historien Robert Aron publie une des premières histoire de Vichy , il ne dispose comme sources que des témoignages et les archives des procès de 1945, ainsi il véhicule le mythe du « glaive et du bouclier » qui était un des éléments de défense du maréchal lors de son procès. ( le glaive étant De Gaulle alors que le bouclier est Pétain )

De Gaulle et son ministre de la culture A. Malraux mettent en scène cette France résistante lors de cérémonie grandiose, telle que le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon en 1964.

II.  D’autres mémoires émergent et les travaux des historiens font polémique à partir des années 70

A.  Une France pas si résistante que cela

Années 70 le  contexte change : le général De Gaulle est mort , le parti communiste décline et c’est l’arrivée à l’âge adulte d’une génération née après la guerre. Ce nouveau contexte permet le réexamen critique du comportement des français et de l’État sous l’occupation.

1971 : Un film documentaire de Marcel Ophüls modifie le regard sur l’occupation, présente la résistance comme un phénomène minoritaire, les français sont plutôt maréchalistes ( attachés à la personne du maréchal ) ou pétainistes ( approuvant la politique du régime de Vichy), image différente de l’image officielle. Ce film a été interdit de diffusion à la télévision jusqu’en 1981.

Un extrait de témoignage d’un ancien collaborateur :

En 1973, avec le film Lacombe Lucien, Louis Malle raconte l’histoire d’un jeune Français qui devient milicien faute de pouvoir devenir résistant . A sa sortie, le film déclencha une polémique : en montrant un Français moyen entré par hasard, sans idéologie, dans la collaboration (et qui aurait pu tout aussi bien suivre le chemin de la Résistance), Louis Malle fut accusé de banaliser le mal et, au-delà, d’innocenter malgré lui les complices des exactions nazies… Accusations exagérées : quelles que soient ses ambiguïtés, le film a le mérite de montrer une réalité occultée et de maintenir ouvert le débat sur la collaboration.

De façon plus confidentielle pour le grand public, la publication de la France de Vichy de R Paxton qui, grâce à son travail sur les archives allemandes, démontre le rôle complice et volontaire de l’État français et la déportation de 76 000 juifs et ouvre la voie à d’autres historiens.

B.    L’émergence de la mémoire juive

A Jérusalem, le procès Eichmann est pensé comme un « Nuremberg du peuple juif ».

Le procès s’ouvre le 11 avril 1961 à la Maison du Peuple de Jérusalem. Près de 450 places sont réservées aux journalistes, israéliens ou étrangers. La médiatisation exceptionnelle fait de ce procès un événement fondateur. Le procès est filmé par Leo Hurvitz. De larges extraits de Nuit & Brouillard, le documentaire  d’Alain Resnais sont projetés lors de ce procès. Eichmann est condamné à mort le 15 décembre 1961, exécuté dans la nuit du 31 mai 1962.

30 avril 1985 : sortie au cinéma de l’œuvre monument(ale) de Claude Lanzmann, Shoah, dédiée à la mémoire du peuple juif. Fruit d’un travail de quatorze ans, dont cinq consacrées au seul montage des neuf heures trente de film, sur les trois cent cinquante heures enregistrées, longtemps celui-ci demeura « innommable », à l’instar du processus unique dans l’histoire qu’il dépeignait minutieusement : l’extermination du peuple juif.

Le réveil de la mémoire juive, nommé par Annette Wiervorka ( historienne) le » grand silence », peut facilement être compris par cette interview de Madame Simone  Veil :

Aujourd’hui, on refait beaucoup l’Histoire. On essaye de comprendre pourquoi on n’a pas plus parlé. Je crois que ça vaut la peine d’essayer de comprendre pourquoi mais qu’il ne faut pas refaire l’histoire autrement qu’elle n’a été en disant que c’est parce que les déportés n’ont pas voulu en parler, parce que les déportés ont cherché l’oubli eux-mêmes. Ce n’est pas vrai du tout. Il suffit de voir le nombre de rencontres qu’ils ont entre eux. Si nous n’avons pas parlé c’est parce que l’on n’a pas voulu nous entendre, pas voulu nous écouter. Parce que ce qui est insupportable, c’est de parler et de ne pas être entendu. C’est insupportable. Et c’est arrivé tellement souvent, à nous tous. Que, quand nous commençons à évoquer, que nous disons quelque chose, il y a immédiatement l’interruption. La phrase qui vient couper, qui vient parler d’autre chose. Parce que nous gênons. Profondément, nous gênons.

2 mai 1988 , témoignage de Simone Veil,  émission » l’histoire en direct « 

C.   Dans les années 80/90 les travaux des historiens et la justice permettent au plus grand nombre de découvrir ce que fut la France dans les années 40

Les temps forts du procès Barbie/JT FR3 Rhône Alpes/04 juil. 1987

le procès de Klaus Barbie en 1987 à Lyon pour « crimes contre l’humanité  » a été un procès médiatisé : il s’agissait de transmettre et d’informer les français de la réalité historique de l’occupation et de la collaboration. Certains historiens viennent témoigner alors que d’autres refusent, estimant que leur rôle n’est pas celui-là.

Mais ce sont surtout les procès de deux anciens hauts  fonctionnaires français  : Maurice Papon en 1983 et  René Bousquet mort avant d’avoir été jugé, qui créent dans l’opinion publique une volonté, celle que l’État reconnaisse sa responsabilité dans la déportation des juifs .

En 1995, J Chirac reconnaît officiellement la responsabilité de l’État français.

III. Une mémoire enfin apaisée et des historiens enfin tranquilles ?

A. Le négationnisme, une vision politique de l’histoire

Le négationnisme consiste à nier l’anéantissement systématique des juifs par les nazis au cours de la seconde guerre mondiale. Selon ses adeptes, le génocide serait donc un mensonge fomenté par les juifs eux-mêmes pour culpabiliser l’Occident et légitimer la création de l’État d’Israël. Apparu dès les années d’après-guerre, ce discours sort véritablement de son confinement à partir de la fin des années 1970. A la faveur d’une série de scandales et affaires habilement exploités par les « faussaires de l’histoire », le négationnisme devient un fait de société. Fondé sur le mensonge et la falsification, le discours négationniste déconcerte dans un premier temps les historiens qui peinent alors à le contrer efficacement. Il faut dire que, loin d’être figé, le mouvement négationniste connaît des mutations importantes au fil du temps, et si ses acteurs ne constituent qu’une galaxie marginale, leur discours bénéficie, lui, d’un écho certain par le biais de nouveaux relais et médias.

La loi 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, dite loi Gayssot (du nom de son initiateur le député communiste Jean-Claude Gayssot) est une loi française. Elle est la première des quatre lois mémorielles françaises. Principale innovation juridique, elle réprime la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité qui furent définis dans le statut du Tribunal militaire international de Nuremberg. La plupart des débats portant sur cette loi, lors de son adoption et ultérieurement, mettent en avant une possible atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de recherche historique en général.

L’historien Claude Liauzu : « Nous ne sommes pas pour la loi Gayssot en tant qu’historiens, loin de là. Il est dangereux d’empêcher la liberté de la recherche et il est préférable d’affronter les négationnistes dans un combat d’idées » Enfin, un appel a été publié le 13 décembre 2005 dans Libération. Liberté pour l’histoire tire son titre de la pétition lancée en décembre 2005 par 19 historiens, dont Pierre Vidal-Naquet, signée par plus de 600 personnes. L’appel s’insurge contre les dérives qui ont conduit, à partir des lois mémorielles, à des procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs. Le texte rappelle notamment les principes suivants : « L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. » L’appel poursuit : « Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. »

B.  Un devoir de mémoire

Depuis plusieurs années, le « devoir de mémoire » est invoqué de façon récurrente et insistante :

– par les associations d’anciens combattants, résistants, déportés, minorités persécutées ou victimes civiles des deux guerres mondiales et de la guerre d’Algérie, et tout récemment par les descendants des esclaves noirs, qui entendent faire reconnaître et transmettre des mémoires douloureuses, traumatisées, soucieuses de préserver leur spécificité.

– par les plus hautes autorités de l’État, président de la République, Premier ministre, ministre de la Défense, ministre délégué aux anciens combattants, ministre des Affaires étrangères, à l’occasion en particulier de commémorations et de journées du souvenir, dont le nombre se multiplie pour satisfaire les différentes mémoires blessées en mal de reconnaissance.

– par la représentation nationale qui multiplie le vote de lois destinées à apaiser les mémoires souffrantes, mais qui en même temps donne l’impression de vouloir imposer aux historiens et aux enseignants une lecture officielle de l’histoire le plus souvent au nom du « devoir de mémoire ».

L’injonction au « devoir de mémoire » exprime sans aucun doute l’inquiétude légitime de voir la mémoire submergée par l’oubli, néanmoins, philosophes et historiens marquent une grande réticence à intégrer ce concept, même appliqué à la mémoire du génocide.

De quoi s’agit-il? C’est une expression qui désigne l’obligation morale de se souvenir d’un événement historique tragique et de ses victimes, afin de faire en sorte qu’un événement de ce type ne se reproduise pas.

C.  Un travail inachevé

Les « malgré-nous » furent officiellement reconnus comme victime du nazisme en 2010, quant aux tziganes, eux aussi  victimes de génocide, ils n’ont toujours pas de journée de commémoration ou d’hommage officiel.

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