Réécritures croisées

Un passage centré sur Salvatore Piracci

écrit comme s’il était centré sur Soleiman :

Est-ce que l’un d’entre vous parle italien ou anglais ?

Le petit groupe d’émigrants se tient serré les uns contre les autres sur le pont. Ne sachant plus que faire de leur corps. Ignorant s’ils ont le droit d’aller et venir ou s’il faut qu’ils se tiennent immobiles et tête basse. Comme des prisonniers.

Les deux barques vides ont été abandonnées à la mer. Elle s’amuse maintenant à les faire danser avant de se décider à les avaler. Je ne me suis pas trompé. A l’instant même où le dernier d’entre eux a posé le pied sur la frégate, je suis redevenu le commandant de marine que mon uniforme annonce. Je contemple ces hommes. Il n’y a pas une seule femme, que des jeunes gens. Je lis dans leurs regards un mélange de reconnaissance et de peur. Ils doivent s’imaginer qu’on va maintenant les mettre à fond de cale. En les observant, je pense : « Quel étrange métier… Nous sauvons des vies. Nous partons à la recherche d’hommes perdus. Ils se noieraient sans notre aide. Ils crèveraient de faim. Des hommes qui nous espèrent de toute la force de leur vie, mais dès que nous les trouvons, chacun se regarde avec crainte. Ni embrassade, ni joie d’avoir été plus rapide que la mer. Nous cherchons des hommes sur les flots, et dès que nous les trouvons, nous redevenons des policiers sévères. Aux arrêts. C’est cela qu’ils attendent. Que je les mette aux arrêts. »


Un passage centré sur Soleiman

écrit comme s’il était centré sur Salvatore Piracci :

C’était le dernier instant où ils avaient le temps. Dans une seconde, ils ne connaîtraient plus que l’urgence et la peur. Ils devraient faire vite, boucler leurs valises, ne pas faire de bruit pour éviter les soupçons des voisins, trouver leur passeur, et ne pas perdre l’argent. Dans une seconde, ils seraient comme des animaux craintifs qui sursauteraient à chaque éclat de voix. Soleiman était heureux qu’en ce dernier instant de paix son frère l’ait regardé.

Ils étaient deux, et il comprit que Jamal était comme lui, qu’il avait besoin de sa voix pour ne pas défaillir. Il suivit son frère qui poussa la porte de la chambre. Ils allaient partir : leur grand voyage commençait là, c’était la fin d’une vie. Ils resteraient proche l’un de l’autre, ils emmèneraient leur maison, leur mère, la place de l’indépendance, les dattes et les vieux fauteuils de la voiture partout où ils iraient. Tant qu’ils seraient deux, la longue traîne de leur vie passée flotterait dans leur dos. Tant qu’ils seraient deux, tout serait bien. Ils partirent.

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