Réécritures croisées – Salvatore Piracci

XIII

L’ombre de Massambalo

Le soir tombe sur Ghardaïa comme un grand tissu qui enveloppe les corps et les caresse. Les arbres piaffent du cri des oiseaux invisibles. Les lézards semblent chatouiller la pénombre. Partout, la ville bruisse de vie. Les rues sont pleines. Les vélomoteurs soulèvent la terre sèche des avenues. Le commerce reprend ses droits sur la chaleur écrasant de l’après-midi.

Je suis assis par-terre, sur la place, à côté des vendeurs d’eau, de tissu, ou d’essence frelatée. Je n’ai rien à vendre. Mais je reste bien droit, laissant les rumeurs de la foule m’envahir. Je suis arrivé ce matin même. Après mon évanouissement, les hommes du campements m’ont donné à manger et m’ont demandé où j’allais. Ne sachant que répondre, je me suis souvenu du nom de cette ville qu’avait cité le chauffeur du bus d’Al-Zuwarah et je l’ai répété, avec conviction : « Ghardaïa ». Les hommes, autour de moi, m’ont fait comprendre que c’était sur leur chemin et qu’ils m’y déposeraient. Pendant tout le voyage, je n’avais pas dit un mot. Lorsque nous sommes arrivés à Ghardaïa, je suis descendu du camion en sentant que j’étais arrivé là où je devais aller. Le camion est repartit, me laissant seul à nouveau.

J’ai choisi cette vaste place pleine de cris et de mouvements parce qu’il me semblait que je pouvais, ici, être parfaitement invisible. Je me suis assis. Sans aucune idée de ce que j’allais faire, sans savoir du tout à quoi ressemblera ma vie à partir de maintenant. Les hommes du campement m’ont séché mes vêtements, mais une odeur tenace d’essence persiste. Je suis sale mais je n’en éprouve aucune gène. Comme si j’étais dorénavant au dessus de cela.

Ceux qui m’ont connu comme commandant à Catane n’auraient pas pu me reconnaître. J’ai beaucoup maigri. Mes traits se sont creusés. J’ai perdu cette molle nonchalance qui distingue un corps opulent d’un corps pauvre. Une longue barbe me mange le visage. Une peur est née dans mes yeux. J’avais autrefois le regard calme de ceux qui sont dans l’autorité, maintenant je suis aux aguets. Une vivacité sauvage scintille de façon permanente dans mes yeux. Je suis devenu rapide et nerveux. L’errance et le labeur m’ont endurci. Que reste t-il de Soleiman ? Rien. J’ai quasiment disparu de moi-même.

Je me suis assis sur cette place parce que l’air y est doux. Je décide que je ne chercherais plus de travail. Cela aussi est derrière moi. « Que me reste-il ? Pensa t-il. La mendicité et l’attente. Je vais rester là tant que ce sera passible. Jusqu’à ma mort peut-être. Pourquoi pas ? Ici, ce n’est pas plus absurde qu’ailleurs. » Et je contemple avec sérénité le grand marché qui m’entoure.

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