Réécritures croisées

Extrait centré sur Soleiman, réécrit sur Piracci (p.81-2ème paragraphe) :

Extrait« Il était heureux. Aux côtés de son frère. Il quittait son pays. Ils marchaient sur les pierres chaudes comme des chèvres sauvages. Agiles et discrets. Il aurait trouvé frustrant de passer la frontière en voiture. Il pensait que c’est mieux ainsi. Il préférait l’abandonner pas à pas. Il voulait sentir l’effort dans ses muscles. Il voulait éprouver ce départ, dans la fatigue. C’est lorsqu’ils étaient arrivés au pied d’une colline que l’homme s’était retourné vers lui. Ils avaient marché plus d’une heure. Et il avait dit :

« – Nous sommes en Lybie. »

Extrait Il avait d’abord cru qu’il se moquait d’eux. Puis il avait vu à son visage que l’idée de cette plaisanterie n’aurait jamais pu lui venir. Alors il avait regardé tout autour de lui. Son frère avait la même incrédulité sur le visage. Ils avaient contemplé les terres dans leur dos à la recherche d’une marque qui leur aurait échappé. Le guide avait pointé un doigt en direction de la crête qu’ils venaient de descendre, sans rien dire, comme s’il avait deviné ce qu’ils cherchaient. La frontière était là. Sans aucun signe distinctif. Là. Au milieu des pierres et des arbres chétifs. Pas même une marque au sol ou une pancarte. Il n’aurait jamais pensé que l’on puisse passer d’un pays à l’autre ainsi, sans barbelé à franchir, sans cris policiers et course-poursuite. Il prit son frère dans les bras et il l’étreignit. Ils restèrent ainsi longtemps. Il sentit qu’il pleurait. Il l’entendit murmurer : « C’était si facile » et il y avait dans sa voix comme une pointe étrange de rage. Il comprit. La facilité était vertigineuse. Ils auraient dû faire cela avant. Si la frontière laissait passer les hommes aussi facilement que le vent, pourquoi avaient-ils tant attendu ? Il regarda autour de lui. Il se sentit fort et inépuisable. »



Extrait centré sur Piracci, réécrit sur Soleiman (p.195) :

Extrait « Je ne vis plus pour rien. Je m’éloigne du petit groupe d’hommes. Les vois, dans mon dos, continuent à bercer les flammes. Je marche sans but, d’un pas traînant, laissant simplement les phrases m’envahir tout entier. Plus personne n’est là pour se soucier de ce que je deviens. Je ne laisse ni parents, ni femme, ni enfants. Une vie solitaire, décrochée de tout, qui roule sur elle-même jusqu’à épuisement. Ma disparition ne changera rien. Le grand ciel d’étoiles ne veille plus sur ma vie. Je m’arrête et contemple, tout autour de moi, la nuit qui caresse les pierres de la route. Si je poursuis, la vie va être longue. Je suis tari comme une vieille outre sèche. Plus rien en moi ne me donne envie. Je regarde les hommes et ne les comprends pas. Il est temps de mourir. Me voilà arrivé au bout de ma course. Je pense à tous les cas où les corps abandonnent prématurément l’esprit, tous ces êtres qui disparaissent parce que le corps se rompt. Pour moi, c’est l’inverse. Mon corps peut encore durer. Je ne suis ni vieux, ni malade. Mais l’esprit est sec. Deux voies s’ouvrent alors à moi : durer jusqu’à ce que le corps, à son tour, abdique ou partir maintenant. Je ne ressens aucune douleur. Aucun cri de désespoir que j’aurais du mal à contenir. La vie s’est simplement retirée de moi. »

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