Réécriture croisée – Soleiman

VI

Blessure de frontière

La lumière tombait doucement sur les collines de rocailles. L’air s’embrasait d’une couleur d’amande. Tout semblait serein et éternel. Ils avaient laissé derrière eux la voiture. Ils s’étaient garés deux cents mètres plus loin. Soleiman ne connaissait pas l’homme qui les avait conduits. Son frère lui avait parlé avec familiarité. Ce n’était manifestement pas la première fois qu’ils se voyaient. Combien d’entretiens avait t-il fallu avant qu’ils ne se mettent d’accord sur une somme, sur une date ? Combien ce voyage leur coûtaient-ils ? Jamal n’expliquait rien et son frère ne posait aucune question. Ils marchaient silencieusement dans la paix des collines. La frontière ne devrait plus être loin. L’inconnu ouvrait la marche. Ils portaient leurs sacs et veillaient à ne pas faire trop de bruit sur les cailloux du sentier. Il fallait être vigilant. Les gardes-frontières patrouillaient dans la zone.

Soleiman était heureux. Aux côtés de son frère. Il quittait son pays. Ils marchaient sur les pierres chaudes comme des chèvres sauvages. Agiles et discrets. Soleiman aurait trouvé frustrant de passer la frontière en voiture. C’était mieux ainsi. Il préférait l’abandonner pas à pas. Il voulait sentir l’effort dans ses muscles. Il voulait éprouver ce départ, dans la fatigue.

C’est lorsqu’ils furent arrivés au pied d’une colline que l’homme se retourna vers eux. Ils avaient marché plus d’une heure. Et l’homme dit :

– Nous sommes en Libye.

Soleiman crut d’abord qu’il se moquait d’eux. Puis il vit à son visage que l’idée de cette plaisanterie n’aurait jamais pu lui venir. Alors il regarda tout autour de lui. Son frère avait la même incrédulité sur le visage. Ils contemplèrent les terres dans leur dos à la recherche d’une marque qui leur aurait échappé. Le guide pointa son doigt en direction de la crête qu’ils venaient de descendre, sans rien dire, comme s’il avait deviné ce qu’ils cherchaient. La frontière était là. Sans aucun signe distinctif ; là. Au milieu des pierres et des arbres chétifs. Pas même une marque au sol ou une pancarte. Il n’aurait jamais pensé qu’on puisse passer d’un pays à l’autre ainsi., sans barbelés à franchir, sans cris policiers et course-poursuite. Il prit son frère dans ses bras et l’étreignit. Il restèrent ainsi longtemps. Soleiman sentit que son frère pleurait. Il l’entendit murmurer : «  C’est si facile » et il y avait dans sa voix comme une pointe étrange de rage. Soleiman comprenait. La facilité est vertigineuse. Ils auraient dû faire cela avant. Si la frontière laissait passer les hommes aussi facilement que le vent, pourquoi avaient-il tant attendu? Il regarda autour de lui. Il se sentait fort et inépuisable.

A l’instant où Soleiman allait se baisser pour baiser la rocaille à ses pieds, Jamal le serra dans ses bras, avec force. Il vit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Son frère avait les traits tirés et les yeux durs malgré les larmes qui avaient coulé.

– Il faut que je te parle, dit-il

Et il eut peur, d’emblée.

Source image


Un commentaire pour “Réécriture croisée – Soleiman”

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.