Episodes parallèles

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J’ai décidé pour cet article de mettre en parallèle 2 passages marquants du récit. Le premier se trouve à la page 196 et le second page 201 :

a) Salvatore Piracci :

«- Cela a commencé lorsque cette femme m’a abordé dans les ruelles du marché à Catane, pensa-t-il. C’est cela, au fond, qu’elle est venue me dire : qu’il était temps de me mettre en route pour trouver ma mort. Depuis la femme du victoria, je n’ai fais que mourir progressivement. Il a fallu que je traverse la mer et vienne ici. Il a fallu que je quitte tout ce que j’étais. Et maintenant, je suis au point où je ne peux plus rien abandonner. C’est la dernière marche. La toute dernière, il faut juste accepter de disparaître. Je vais me fondre dans l’ombre. J e vais poser à terre mes fatigues. »

[…]

« Lorsqu’il ouvrit le bouchon, l’odeur du combustible chassa le parfum tranquille de la nuit. Il ne pensait plus à rien. Une torche, un jaillissement de lumière, puis le néant, c’est cela qu’il adviendrait. Il se versa de l’essence sur les jambes, le torse et les cheveux. L’odeur puissante faillit le faire tourner de l’œil. Il était maintenant assis à même le sol, jambes ouvertes, tête basse. Plus personne ne se souciait de lui. Des gouttes d’essence dégoulinaient de ses habits trempés. Il était une flaque qui ne tarderait pas à prendre feu. Il respira profondément pour laisser entrer en lui toute cette dernière nuit. Il était loin du monde et n’avait plus la force même de se signer. »

b) Soleiman :

«  Le cauchemar a commencé lorsque nous nous sommes trouvés entre les deux grilles. La bande de terre était juste assez large pour que puisse circuler une voiture. Tous ceux qui parvenaient à franchir la première grille s’y retrouvaient. Nous fûmes bientôt entassés les uns sur les autres. Les corps tombaient du sommet des barbelés. Il en venait toujours. Certains se cassaient une jambe dans la chute et ne pouvaient plus se relever les autres leur tombaient dessus dans les hurlements sourds de corps en souffrance. Certaines échelles parvenaient à passer, mais avant qu’elles ne soient correctement mises contre le second grillage, elles encombraient la foule et empêchaient tout mouvement. C’est dans cette confusion que les policiers espagnols chargèrent. Avec leurs matraques. Ils frappèrent indistinctement tous les corps qui se présentaient à eux. Leur charge provoqua un mouvement de panique. Tout le monde voulait fuir mais n’avait nulle part où aller. Dans la cohue, les hommes se piétinaient, se montaient dessus, se poussaient violemment. J’ai vu à quelques mètres de moi, une femme perdre son bébé. Avant qu’elle ait pu se jeter à terre pour le protéger, des hommes sans même s’en apercevoir étaient passés dessus. Ce n’était que cris et bagarre rageuse pour tenir debout. Il continuait à tomber des assaillants du haut du premier grillage, mais ils tombaient maintenant dans une marée humaine.

Je nous voyais mourir là, dans cette bande de terre qui n’est à personne. »

[…]

« Ce sera bientôt mon tour.

Soudain les policiers espagnols avancent droit sur moi. Ils sont trois. Ils ont vu le trou et veulent se poster devant pour garder l’entrée avec férocité. Il va falloir se battre. La matraque du premier s’abat sur mon épaule. Je sens la douleur engourdir mon bras. Il ne faut pas céder. Je dois tenir. Je frappe l’homme au visage. Il recule de trois pas assommé. Je pourrais me jeter sur lui et le mettre à terre mais ce serait que perde du temps. Les autres ne tarderaient pas à me saisir. Je profite de ces quelques secondes pour me plaquer au sol et essayer de me glisser sous les fils barbelés. »

[…]

« Je sens la main de Boubakar qui me tient encore le poignet. Il est là au dessus de moi. Je le regarde entre deux éblouissements de fatigue. Il pleure. Il vient de mettre un terme à 7 années d’errance. Il pleure comme un enfant. Je voudrais lui parler, lui dire qu’il avait tord : nous ne sommes pas passés parce que Dieu l’a voulu mais parce que nous avons gardés un oeil l’un sur l’autre. Je voudrais le prendre dans mes bras, mais je n’ai plus la force de bouger. Je saigne. Mon corps est assailli de douleur. Des os fracturés, des plaies ouvertes. Je sens la terre nouvelle sous moi. Je voudrais l’embrasser, mais avant d’y parvenir, je m‘évanouis et tout disparaît. »

Certes dans le premier passage (page 196), Salvatore ne meurt pas mais je trouvais intéressant de voir le croisement des deux histoires lors de moments comme ceux-ci. D’être pris entre deux émotions aussi fortes et aussi différentes quasiment en même temps est un effet que l’on trouve dans peu de roman. Je trouvais donc intéressant de souligner cet aspect positif du croisement des histoires.

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