Une grosse cuillerée d’espagnol et un zest d’anglais…

7 10 2012

D’ici peu, je n’aurai plus rien à raconter de la vie de Maria, élève lusophone récemment arrivée en France, dans ma classe : elle s’intègre de plus en plus facilement, comprend déjà énormément d’écrits et de mieux en mieux ce qui se dit autour d’elle.  Elle m’impressionne tous les jours par sa capacité à faire des liens, à s’appuyer sur les racines communes des mots du français et du portugais.

Séance de résolution de problèmes : difficile pour elle de suivre les échanges collectifs, alors elle se lance seule sur sa fiche. Elle me sollicite une ou deux fois pour traduire quelques mots, mais globalement, elle se débrouille. Résultat : elle aura résolu quatre problèmes (avec une erreur, sans doute liée à une erreur de compréhension du vocabulaire) pendant que nous discutions des deux premiers avec le groupe…

Séance de lecture : elle est assise près de moi, dans le groupe des enfants en difficulté de lecture. Ils doivent répondre à deux questions de compréhension. La seconde leur pose problème : l’indice-réponse est situé dans le texte avant le mot repéré dans la question, et ils en sont tout perturbés… Maria me demande de traduire deux mots, réfléchit seule un instant, et m’indique aussitôt la réponse.

Un pallier a été franchi lorsque nous avons découvert que nous pouvions communiquer toutes les deux en espagnol. Même si notre maitrise est très  imparfaite, je peux désormais lui expliquer beaucoup plus clairement certaines situations ou consignes, et elle peut demander de l’aide d’une manière plus précise. Elle me raconte qu’elle a passé trois ans en Espagne, que si son papa est portugais, sa maman est brésilienne, bref, l’approche multiculturelle des langues, elle connaît ! Elle a d’ailleurs travaillé lors d’un atelier lecture avec une autre maitresse : celle-ci lui a donné quelques explications sur l’activité… en anglais ! Maria a ensuite tout réussi.

Je ne l’installe même plus devant le logiciel d’apprentissage du lexique : elle en apprend en continu, pas besoin de la sortir du groupe pour cela. Elle ne semble pas non plus particulièrement fatiguée par le bain de langue étrangère continu dans lequel elle est plongée. Parfois, elle dessine sur son ardoise ou sur son cahier de dessin : je ne sais pas si c’est pour faire une pause dans son effort de compréhension, ou si c’est simplement qu’elle s’ennuie un peu, comme les très bons élèves quand ils sentent qu’ils maîtrisent la notion travaillée… Dans le doute, je la laisse faire : je ne vais pas commencer tout de suite à lui proposer des activités plus difficiles qu’à la majorité de mes élèves. Mais j’y viendrai sûrement rapidement !

Désormais, j’essaie de lui donner une place moins à part dans le groupe : elle a pris l’habitude, très nécessaire et positive dans les premières semaines, de me solliciter beaucoup. J’essaie d’espacer les intermèdes entre nous. Lorsque je donne une consigne en français par exemple, j’observe son visage : d’une mimique, elle va m’indiquer si elle a compris ou pas. En cas de souci, je répète si la consigne est simple, parfois en ajoutant quelques aides visuelles ; si c’est plus complexe, je traduis en espagnol. Auquel cas je sais que je n’aurai pas à répéter !




Premiers pas dans les apprentissages en français

23 09 2012

De la rentrée jusqu’au 20 septembre, toujours pour rattraper mon retard…

J’aurais dû penser à démarrer ce journal de bord spécialisé dès la pré-rentrée, mais, étrangement, j’avais quelques autres petites choses à caler auparavant… Je ne suis pas encore assez geek pour avoir ce genre d’automatisme !

La première journée de Maria s’était donc bien passée. Dès le lendemain, mercredi, je prends contact avec le maître chargé des élèves allophones dans ma circonscription. Assez souvent, les années précédentes, il n’avait pu suivre des élèves arrivant en cycle 2, pour se consacrer aux besoins des élèves intégrés en cycle 3. Là, nous avons de la chance, il lui reste des créneaux. Il travaillera donc avec elle deux fois par semaine. Il me fournit quelques outils : une liste des repères langagiers qu’elle doit acquérir, un logiciel (ELPE) pour qu’elle puisse travailler le lexique en autonomie sur l’ordi portable que j’ai dans ma classe, un lexique thématique et alphabétique qu’elle conserve et qui lui servira de référent tout au long de l’année.

Je commence à m’organiser. Il faut faire des choix. Je commence par insister sur le nom des nombres. Visiblement, des petits calculs écrits ne lui posent aucun problème, donc nous nous concentrons sur la compréhension orale.  Avec l’ensemble de la classe, nous travaillons sur les nombres de 1 à 69 : dictées pour les écrire en chiffres, en mots, décompositions en dizaines et unités, le nombre juste avant, le nombre juste après… Tous ces exercices, très nécessaires en début de CE1, permettent à Maria de mémoriser les mots. En quelques jours, elle prend des repères, utilise les aides affichées, et commence à suivre le travail collectif.

Le vocabulaire des outils de la classe est aussi une priorité. Mais le plus souvent, ce sont les voisins de Maria qui le lui apprennent. Elle est attentive et observatrice, et les enfants autour d’elle l’aident gentiment, sans que nous ayons eu besoin de formaliser les choses.

En découverte du monde, le lexique est toujours l’un des objectifs prioritaires : dans ce réseau ECLAIR, beaucoup trop d’élèves disposent d’un bagage lexical extrêmement pauvre. Mes séances sont donc souvent conçues autour de cet objectif, et Maria peut s’insérer sans trop de difficulté. Nous avons par exemple commencé à trier des aliments : j’avais fourni à tous des étiquettes image+nom. J’ai un élève non lecteur, trois autres dont le déchiffrage est encore fragile, et plusieurs autres pour qui les noms de légumes  ne sont pas forcément évocateurs. Nous avons aussi rappelé le nom des repas. Une séance non différenciée mais très profitable pour Maria.

Ce sont évidemment les séances de français qui me posent le plus de questions.  En grammaire, nous démarrons sur la notion de phrase : pas de problème, j’ai découvert que Maria est sûrement une bonne élève dans sa langue, et il ne s’agit finalement, sur ces premières activités, que de mettre en place le vocabulaire technique. Majuscule, point, phrase, ligne, mot…

En lecture, c’est beaucoup plus difficile. Les deux premières semaines, je lui proposais pendant que nous découvrions un texte, une activité lui permettant de travailler un champ lexical. Elle faisait ce que je lui demandais très vite et très facilement. Trop facilement ? Un jour, elle a levé la main pour participer à la découverte collective d’un texte. Vas-y ma grande, lance-toi ! Évidemment, les « e » font « é », les « u » font « ou », mais globalement, elle s’en est très bien sortie. Et toute la classe était très attentive lors de ses premiers essais…  Depuis, puisqu’elle préfère lire la même chose que les autres, elle est intégrée à mon groupe de tout petits lecteurs : elle déchiffre, progresse sur la phonologie du français, et moi je dois accepter de ne pas maîtriser ce qu’elle comprend ou pas de l’histoire que nous lisons !

Finalement, poussée par Maria elle-même, j’en suis donc arrivée à l’intégrer totalement aux apprentissages de la classe, et à ne différencier que quelques aides lexicales. Je suis impressionnée par sa capacité à s’adapter, sa rapidité à prendre des repères. Elle doit être une bonne lectrice en portugais, car elle utilise facilement les aides écrites et s’appuie sur les ressemblances entre les mots de nos deux langues.  Et après trois semaines de classe, je me dis que ce journal pourrait tourner court avant longtemps, car elle devrait se fondre dans le groupe plus rapidement que je ne le pensais possible…




Conjugaison : elle ne parle pas français, je ne parle pas portugais…

16 09 2012

Depuis la rentrée, ma classe de CE1 accueille une élève portugaise, qui n’était arrivée en France que quelques jours auparavant. J’espère dans cette nouvelle page de blog, raconter régulièrement ses progrès et les miens…

Petit retour en arrière pour mettre à jour ce journal.

Lundi 3 septembre, pré-rentrée

Le directeur m’annonce qu’il vient de recevoir la famille d’une nouvelle élève, appelons-la Maria, qui est arrivée du Portugal la semaine précédente. Ses parents ne parlent pas français, mais sa tante, oui. Celle-ci a d’ailleurs un enfant scolarisé à la maternelle de notre école. Elle fera le lien avec nous. Maria sera inscrite dans ma classe.

J’accueille la nouvelle avec des sentiments mitigés. J’ai déjà eu des élèves allophones, mais ils étaient souvent arrivés en France depuis plusieurs mois, et s’ils s’exprimaient encore difficilement, ils avaient déjà de bons acquis en compréhension. J’ai même eu un petit garçon slovaque qui avait décidé qu’il ne dirait pas un mot à l’école. Il a tenu toute son année de CP, même pendant la récré. J’avais renoncé à le solliciter car il progressait vraiment bien à l’écrit. Il a commencé à parler en CE1, il est aujourd’hui l’un des meilleurs élèves de sa classe de CM1… Une impressionnante petite tête de mule, qui visait sans doute la perfection !

Je me dis surtout qu’il faut que je m’adapte et que je cherche quelques documents et outils spécifiques. Un premier tweet d’appel à l’aide me vaut plusieurs réponses précieuses : j’y redécouvre notamment le réseau des CASNAV, comme celui de mon académie. Je note quelques idées rapides pour le lendemain, pour le reste ça attendra que l’on fasse connaissance.
Mardi 4 septembre, jour J

Tout en rassemblant mes élèves et en saluant leurs parents (j’ai cette année des CE1, nous nous connaissons déjà), je cherche Maria du coin de l’œil. Le directeur m’indique sa famille : je vais vers eux, je me présente en souriant le plus chaleureusement possible, et après avoir échangé quelques mots avec sa tante, je prends Maria par la main. Je ne la lâcherai plus jusqu’à la porte de notre classe, pour être sûre qu’elle ne se sente pas trop perdue. Elle a le visage ouvert, de grands yeux curieux, et elle me sourit en réponse à mes petits mots rassurants qui ne doivent avoir aucun sens pour elle. Visiblement, elle est à l’aise face à l’école et aux adultes.

Sur le seuil de notre classe, je lui demande d’enlever sa veste et de l’accrocher, en lui montrant son vêtement puis les porte-manteaux. Je suis très consciente que ces petits gestes vont devenir une habitude, pour elle comme pour moi. Elle capte aussitôt, mais n’ose pas aller s’asseoir en même temps que les autres : il ne reste que les places du fond. Je demande à un petit garçon installé juste sous mon nez s’il veut bien laisser sa place à Maria, que je présente rapidement pour ne pas la gêner.  Petit tour de classe : chaque enfant dit comment il s’appelle, quel âge il a, et dans quelle classe il est. Maria, la dernière, essaie de répéter ses premières phrases en français. Elle n’est pas trop timide, elle semble trouver cela amusant.

Tout au long de la journée, elle restera très attentive, m’écoutant et observant les autres pour faire comme eux. Nous sommes en train de nous rassurer mutuellement… J’insiste sur quelques mots de vocabulaire, pour désigner le matériel de classe. J’ai préparé une petite fiche pour moi, avec quelques mots de vocabulaire portugais et une ou deux phrases construites grâce à un traducteur en ligne. Quand les autres écrivent en quelques mots ce qu’ils aiment à l’école, je lui propose de le faire en portugais. Elle semble à l’aise pour écrire dans sa langue. Encore une observation très encourageante.

A la récré et à la cantine, elle n’est pas du tout isolée : d’autres petites filles l’ont prise sous leur aile, sans que j’ai eu besoin de le leur demander. Je sens qu’elle va devenir populaire !

Bref, nous terminons cette première journée plutôt contentes, l’une comme l’autre je le crois.