L’une des meilleures profs de FLE que je connaisse, si ce n’est LA meilleure, a actuellement un groupe d’ados débutants. Ados blasés, ados désabusés, ados boudeurs, quel qualificatif leur va le mieux, à ces jeunes de 16-17 ans qui font perpétuellement la gueule et qui annoncent d’emblée « moi, j’suis là contre ma volonté, c’est mes parents qui m’envoient »?

Et bien, A accepté de partager avec moi deux idées de jeu qui ont bien marché, ainsi qu’une courte réflexion utile…
1. D’abord, elle leur a raconté Le petit chaperon rouge… Eh oui, à des ados! Mais A a eu une inspiration de dernière minute qui a complètement changé la donne: elle avait apporté des ardoises (une par élève) et des feutres. Et elle a demandé aux élèves de dessiner au fur et à mesure du récit ce qui se passait dans l’histoire. Les boudeurs sont redevenus des gamins joueurs qui prenaient grand plaisir à dessiner, à commenter, à corriger… Et tout cela en pratiquant leur compréhension orale d’une version pas tout à fait édulcorée du classique de Perrault, et en introduisant des nouveaux éléments linguistiques et langagiers qu’elle a pu réexploiter par la suite.

2. Un autre jour, les ados se plaignaient d’être trop fatigués pour travailler…
– Fatigués? Et bien, aujourd’hui, pour suivre le cours, vous allez vous coucher…
– Nous coucher!?
– Oui, allez, tout le monde prend son cahier, l’utilise comme oreiller, et se couche confortablement par terre!
–
!!!!

– Bon, maintenant que vous êtes bien installés… Je vais vous raconter différentes anecdotes sur ce que j’ai fait dans ma vie; certaines sont vraies, d’autres non. Vous écoutez puis ceux qui ont déjà fait la même chose lèvent une jambe ou un bras, comme ils préfèrent… Cela peut être vrai ou non pour eux aussi! Par exemple moi, j’ai déjà volé dans un supermarché, j’ai volé un paquet de beurre…
— (rires, puis deux ou trois jambes se lèvent: « bon, moi, ce n’était pas un paquet de beurre, c’était un chocolat! », « moi, c’était… »)
Au bout de presque une heure, tout le monde continuait confortablement installé par terre, l’heure de la pause était arrivée mais, incroyablement, tout le monde voulait continuer à parler et les ados ont refusé de prendre leur récré avant de finir l’activité et avant d’avoir entendu les récits de ceux qui n’avaient pas encore raconté leurs anecdotes fausses ou vraies!
Dasn les deux cas, il me semble qu’il s’agit d’oser tout en gardant le contrôle. Et A m’expliquait qu’en fait, pour elle, avec ce groupe, il s’agit d’évoluer entre deux contraintes fortes et apparemment contradictoires: avec les ados, il faut à la fois éviter de les exhiber (= de mettre en danger leur estime de soi), et éviter de les ennuyer (= d’être trop prévisible). Il faut donc trouver des activités sécurisantes et originales à la fois, qui les attirent sans les bloquer. Avec les ardoises, c’est un retour aux gribouillis, c’est le droit de dessiner pendant que le prof parle, mais selon une contrainte de compréhension très précise, au cours de laquelle la force du groupe fait que les élèves cherchent à se montrer sous leur meilleur jour mais au cours de laquelle ils peuvent aussi préserver une certaine intimité (en cachant leur dessin, en dessinant des images banales et peu compromettantes, en ne montrant leur dessin qu’aux copains).
Couchés par terre, les élèves bravent un interdit (qu’il faudra bien que le prof ose briser aussi…) mais en fait le seul qui a une vision globale de la salle est le prof; ils sont paradoxalement plus calmes par terre que sur leur chaise et se concentrent mieux car ils écoutent au lieu de regarder… Le fait de pouvoir raconter la vérité ou des bobards permet de ne pas les exposer tout en facilitant le partage d’expériences insolites…
Deux idées à utiliser avec mesure et sensibilité!