Retour de Fourier à Auxerre

En 1790, les événements révolutionnaires conduisent à la fermeture l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire où le novice Joseph Fourier vient de passer trois ans. Celui-ci revient donc dans sa ville natale.

L’auteure, Bernadette Oudiné, nous propose de revivre ce moment. Née à Auxerre, elle a été élève au lycée Paul Bert (à l’époque c’était de la 6ème à la terminale), a quitté Auxerre après la terminale mais y revenait voir sa mère. Elle est aujourd’hui retraitée après avoir travaillé dans l’éducation nationale.

RETOUR A AUXERRE

     Le heurtoir retentit sur la porte d’entrée alors qu’il venait de terminer son repas. Qui pouvait bien venir le voir par

Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (Wikipédia)

Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (Wikipédia)

cette journée glaciale d’hiver ? A grand peine monsieur PALLAIS se leva de son fauteuil et fit quelques pas en s’appuyant sur sa canne. Le visiteur impatient avait déjà manœuvré le heurtoir une seconde fois. Le vieil homme entrouvrit prudemment la porte. L’homme qui se tenait dans l’embrasure était emmitouflé et on voyait à peine son visage. Cependant il reconnut presque aussitôt les yeux : un regard à la fois vif et calme, posé, bienveillant. « Joseph, mon cher petit, entrez donc ! »

     Il conduisit le visiteur dans la grande cuisine où pétillait un feu vif. Joseph s’approcha de la cheminée, se frotta les mains pour les réchauffer. Il était jeune, âgé d’environ vingt ans, de carrure modeste. Il avait un visage rond, encadré par des cheveux bruns qui ondulaient souplement. Son sourire charmeur était irrésistible.

Cathédrale d'Auxerre, vue de la rue Fourier (Wikipedia)

Cathédrale d’Auxerre, vue de la rue Fourier (Wikipedia)

« Je suis venu vous voir en passant, cher Monsieur PALLAIS. Cela fait quelque temps que je ne l’ai pas fait, j’en suis désolé, mais je ne vous oublie pas. Je reviens de la cathédrale Saint-Etienne où j’espérais vous entendre répéter à l’orgue. On m’a appris que vous aviez été souffrant et qu’une dame vous remplaçait fréquemment.

– Oui, Marie-Anne CHAPUY me supplée de plus en plus souvent. Que voulez-vous, il faut le reconnaître, me voilà presque infirme. Je vais avoir 78 ans bientôt. Et ma pauvre Jeanne est encore moins vaillante que moi, elle est presque toujours alitée. Mais assez parlé de moi. Asseyez-vous, vous prendrez bien un petit verre avec moi ? Prenez la bouteille dans le buffet et servez-nous car mes mains tremblent. Je suis si heureux de vous revoir. Alors, dites-moi, vous excellez toujours en latin j’espère.

– A votre santé. Bien sûr que j’aime toujours le latin ! Et je vous remercie encore pour tout ce que vous avez fait pour moi. Mon premier prix de version latine en classe de rhétorique, jamais je ne l’aurais obtenu sans tout le travail que vous avez fait avec moi quand j’étais encore enfant.

– Mon pauvre petit, c’était un plaisir de vous enseigner le français et le latin.

– C’est curieux le destin, si je n’avais pas été orphelin si jeune jamais je n’aurais pu entrer au collège militaire royal et aujourd’hui je serais peut-être tailleur comme mon père. J’ai eu la chance de rencontrer des gens si généreux dans la paroisse. Il but quelques gorgées. Ce vin est excellent !

– C’est un Clos de la Chaînette, il attendait une grande occasion comme votre visite. Mais dites-moi, qu’est ce qui vous amène à Auxerre ?

– J’ai rendez-vous avec Dom ROSMAN tout à l’heure, à 16 h. Il me propose un poste d’enseignant.

– De mathématiques je suppose. Je suis heureux pour vous. Vous n’avez pas prononcé vos vœux ?

– Non, les Bénédictins de la confrérie de Saint-Maur me pressaient de le faire, mais j’ai refusé car je n’étais pas prêt. Et puis, toutes ces idées révolutionnaires qui circulent ne me laissent pas indifférent. Il y a tant de choses qui devraient évoluer dans notre société. Je suis encore meurtri de ne pas avoir été accepté à l’école militaire de Paris, au prétexte que je ne suis pas noble.

– Je ne suis pas surpris, vous avez toujours prôné l’égalité ; mais vous savez, ici nous avons peur de cette décision qu’a prise l’assemblée constituante il y a deux mois de mettre les biens de l’église à disposition de l’état. Que va-t-il arriver maintenant ?

– Comment tout cela va-t-il évoluer, nul ne peut le dire. J’ai peur que pour l’instant une classe ait simplement pris le pouvoir. J’attends davantage.

– Enfin, il faut que vous les jeunes restiez confiants en l’avenir. Moi je ne verrai pas tous les changements qui vont advenir ».

Ils passèrent encore un peu de temps ensemble à évoquer leurs souvenirs, puis Joseph mit son chapeau, serra son grand manteau, et prit la direction de l’église Saint Germain au pied de laquelle se trouvait le collège.

     A son arrivée le portier, qu’il ne reconnut pas, demanda qui devait être annoncé. « Jean Joseph Fourier ». Quelques instants plus tard il était assis devant le prieur, Dom ROSMAN.

« Bienvenue dans cette maison qui est un peu la vôtre, cher Joseph.

Portail du Lycée d'Auxerre (DP)

Portail du Lycée d’Auxerre (DP)

– Merci mon père. C’est avec grand plaisir que je reviens dans ces murs. J’y ai passé les années les plus extraordinaires de ma vie.

–  Que je sache vous n’avez pas eu trop à souffrir auprès de nos bons pères de Saint-Benoît-sur-Loire !

– La vie d’un novice est tout de même difficile, il faut se contenter de très peu. Pour ma part j’ai reçu un traitement qui m’a fort bien convenu et pour lequel je pense avoir bénéficié de vos recommandations, ce pour quoi je vous remercie. On m’a en effet chargé d’enseigner les mathématiques aux autres novices, certes à un niveau assez élémentaire, mais cela m’a rempli de satisfaction. J’ai aussi beaucoup étudié : la théologie, l’histoire, les antiquités, autant de disciplines qui m’ont passionné ; l’antiquité égyptienne m’a subjugué.

– Vous avez un esprit brillant, vous êtes un homme accompli. Savez-vous que j’ai entendu dire que vous aviez écrit un article sur la théorie des équations ?

– J’en ai fait une présentation orale à l’Académie des sciences devant, entre autres, Messieurs MONGE et LAPLACE. Dans le contexte perturbé que nous connaissons actuellement il n’y a cependant pas eu de publication.

– Il n’empêche, ici au collège nous serons toujours fiers de vous avoir eu comme élève. J’ai la conviction que vous serez un jour un grand scientifique reconnu. Votre goût pour les études est un modèle. Je vais vous faire une confidence. Lorsque vous aviez une douzaine d’années, souvenez-vous, vous vous cachiez avec une bougie au fond de la grande armoire qui est dans la salle d’étude, et vous y passiez la nuit enfermé, à lire. Vous vous êtes plongé dans les sept volumes de BEZOUT. Eh bien j’étais parfaitement au courant, mais je ne vous ai pas empêché de continuer. Votre ardeur, votre soif de connaissance, étaient étonnantes et émouvantes chez un enfant si jeune. J’ai préféré vous laisser vous abreuver de connaissances.

– Si vous aviez sévi, j’aurais compris que le règlement devait s’appliquer. Mais je vous sais gré de votre bienveillance.

Cour d'honneur du lycée d'Auxerre (Wikipedia)

Cour d’honneur du lycée d’Auxerre (Wikipedia)

– Ah, FOURIER, c’est que j’aime les mathématiques moi aussi ! Ce qui m’amène à vous entretenir d’un projet pédagogique. Notre plan d’enseignement demande à être révisé. Je voudrais moins de latin, davantage de français, des langues étrangères, et bien sûr des mathématiques et de la physique, à bon niveau. Nous en reparlerons très vite, car c’est urgent. Voyez-vous les temps changent, et nous devons orienter notre enseignement vers davantage de réflexion, donner à nos élèves une ouverture d’esprit en résonance avec les idées humanistes.

– Je ne peux que souscrire à cette analyse. D’autant que, puisque vous parliez de BEZOUT, je pense contrairement à lui que la géométrie ne doit pas être abordée en premier. Je serai heureux d’apporter ma contribution à votre projet. »

     Dom ROSMAN proposa alors à Joseph FOURIER de faire le tour du collège. Tandis qu’ils cheminaient il s’ouvrit de son inquiétude quant au délabrement des locaux. La situation était devenue catastrophique. Joseph intervint :

« Je ne voudrais pas paraître impertinent mais lorsque j’étais élève les bâtiments étaient déjà en mauvais état. J’ai plusieurs fois manqué de tomber dans le corridor à cause des planches mal nivelées, et je me souviens que la porte de la chapelle était toute vermoulue.

– A l’époque j’avais fait faire des réparations urgentes, comme la toiture, et des consolidations. Cependant mon successeur Dom ROUSSEAU n’a pas poursuivi ma politique qu’il a jugée dispendieuse. Cela fait un peu plus d’un an que j’ai repris la tête du collège ; il y a trop à faire. Il n’y a guère d’autre solution que de transférer les élèves à Saint-Germain, ce que j’ai commencé ; les enseignants y logent aussi. »

     Ils traversèrent quelques salles de classe, celle de musique et celle d’escrime, la grande salle d’étude, le cabinet de physique, la bibliothèque, les dortoirs. Joseph voulut s’attarder dans le jardin, dont une partie était utilisée comme cour d’exercice. Il y avait là le poulailler, la petite cabane du jardinier.

     Il sourit en pensant aux moments passés là, à poser des questions au jardinier. Pourquoi faisait-il plus chaud dans une serre que dehors ? Pourquoi fait-il très froid les belles nuits dégagées d’hiver, et plus doux quand les nuages cachent les étoiles ? Est-ce la terre qui est chaude en son centre nous réchauffe ? Il n’avait que 13 ans. Il avait réfléchi à tout cela, aux parois de verre qui concentraient la chaleur du soleil dans cette sorte de boîte, aux nuages, à l’air. Il s’était dit qu’il lui fallait continuer à dévorer les livres, à apprendre, et un jour, qui sait, parviendrait-il à comprendre, à expliquer. Se retrouvant dans le jardin aujourd’hui il se promit de répondre aux questions du petit garçon qu’il avait été. Il commencerait par se pencher sur l’expérience qu’Horace de SAUSSURE avait conduite quelques années auparavant en construisant sa boîte de verre. C’était certain, il étudierait cela plus tard.

     Tout en marchant ils continuaient à échanger, et Dom ROSMAN, sans entrer dans les confidences, dit simplement : « Nous vivons une époque bien tourmentée. Il parait que la suppression des ordres religieux va avoir lieu sous peu. » Il soupira, mais ne s’appesantit pas sur le sujet. Joseph respecta son silence.

     Ils venaient d’entrer dans l’église. Ils s’y recueillirent. Joseph ne put s’empêcher de compter les chandeliers. Il y en avait toujours sept, et les deux reliquaires dorés étaient encore là, rien n’avait changé. Puis ils retournèrent dans le bureau de Dom ROSMAN.

« Vous ne m’avez pas demandé quels enseignements je souhaitais vous confier.

– Je servirai de mon mieux. Vous connaissez mes compétences, surtout en mathématiques, puisque vous y avez fait appel il y a quelques années.

– Oui, mais dans cette discipline j’ai déjà un professeur remarquable en la personne de Monsieur BONNARD.

– Je l’apprécie beaucoup. J’ai été son élève, et je suis toujours resté en contact avec lui. Nous avons eu de nombreux échanges épistolaires. Nous sommes devenus amis, et je me confie volontiers à lui, je lui parle de mes projets, de mes questionnements. Je lui ai d’ailleurs écrit récemment qu’il était grand temps que je m’illustre. Comprenez-moi, il ne s’agit pas de vanité de ma part, je ne recherche pas la gloire. Ce que je veux par-dessus tout c’est faire avancer la science, la connaissance.

– Je sais, je ne suis pas inquiet, vos motifs sont nobles ; soyez convaincu que je partage votre enthousiasme et vous accorde toute ma confiance. Vous êtes passionné de mathématiques et vous réaliserez de grandes choses dans ce domaine, j’en suis certain. Cependant, comme je vous l’expliquais, je ne puis actuellement vous proposer exclusivement des cours de mathématiques. Vous en aurez quelques uns mais vous serez essentiellement chargé de la classe de rhétorique, du moins au début. A la rentrée de septembre je pense que je la confierai à l’abbé DAVIGNEAU, et alors peut-être verrons-nous à vous donner également de la philosophie si vous le souhaitez, ou encore de l’astronomie. Vous êtes un homme si complet que j’ai l’embarras du choix ».

     Puis ils sortirent du collège et gagnèrent Saint Germain. Dehors il gelait, les étoiles brillaient déjà bien qu’il ne soit que 17 h30. Dom ROSMAN le conduisit dans son logement qui consistait en une chambre meublée d’un lit, d’une table de nuit, d’une étagère, d’un bureau, d’une petite armoire et d’une table de toilette sur laquelle étaient posés un broc et une cuvette de porcelaine blanche. Un feu réconfortant brûlait dans la petite cheminée et répandait une clarté accueillante.

« J’ai fait monter votre malle. Le cocher l’a déposée tout à l’heure, avant votre arrivée.

– Je vous en remercie, je suis en effet venu à pied. J’ai voulu rendre visite à Monsieur PALLAIS, que j’ai trouvé fort diminué.

– Il se fait tard, installez-vous. Les vêpres sont à 18h et vous pourrez souper à 18h45 avec les abbés. Retrouvez-moi dès demain matin à 8 heures pour que je vous entretienne plus en détails du nouveau plan d’enseignement qui, je l’espère, se mettra en place à la prochaine rentrée 1790-1791. Excusez-moi, je dois me retirer maintenant ».

Dès que don ROSMAN fut parti Joseph ouvrit sa malle et rangea quelques livres sur l’étagère, puis il posa sur la cheminée une bande de papier sur laquelle il avait calligraphié une phrase qu’il affectionnait : « Et ignem regunt numeri ». Il sourit en relisant ces mots. La puissance des mathématiques ! Bien sûr que les nombres régissent tout. Même le feu.

     Il était maintenant prêt pour les vêpres. Ensuite il se rendrait au réfectoire où il retrouverait Monsieur BONNARD. Ils parleraient de mathématiques et de projets. En refermant la porte il jeta un coup d’œil circulaire sur sa chambre. Il se sentait chez lui ici.

     Cette journée avait été marquante. Tant de choses semblaient s’acheminer vers leur fin : Monsieur PALLAIS en si mauvaise santé, les locaux du collège dans un état déplorable, le renouvellement des professeurs après les démissions dont il avait eu vent mais que Dom ROSMAN n’avait pas osé évoquer devant lui, la menace sur la congrégation et peut-être à court terme sur le devenir du collège militaire lui-même.

     Pourtant il y avait aussi beaucoup d’espoir en germe : la détermination de Dom ROSMAN pour sauver l’école, la nouvelle société qui se mettait en place, et puis son entrée officielle comme enseignant à part entière. Une vie pleine d’action s’ouvrait à lui, dans laquelle tout était à inventer, dans tous les domaines. Il était heureux, l’aventure commençait vraiment. Il sourit et se dit : « Auxerre, me revoilà, je suis prêt ! »

 

Bernadette Oudiné

Juin 2016

Lettre de Fourier à Bonard (coll. part.)

Lettre de Fourier à Bonard (coll. part.)

 

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Banon, le 10 février 1808 Le Préfet du département de l’Isère [J. Fourier] à monsieur Bonard… …je me suis efforcé d’exprimer tout ce que je vous dois d’attachement et de reconnaissance comme votre élève votre collègue et votre ami…

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