Fourier et son temps

Fourier et son temps

Relire Jacques-Joseph Champollion, auteur d’une biographie de Joseph Fourier publiée en 1844, permettra au lecteur curieux de patienter en attendant de découvrir la biographie de Joseph Fourier qui est aujourd’hui (juillet 2016) en instance de publication chez Hermann.

            La biographie est un genre bien particulier : hagiographie souvent lorsqu’elle concerne un contemporain, elle appelle des recherches historiques lorsqu’elle concerne un personnage plus ancien. Écrire une biographie, c’est rassembler des éléments épars afin de rendre une vie cohérente et intelligible. Des éléments de la vie de Fourier sont épars dans bien des dossiers, et, déjà, plusieurs auteurs se sont proposés d’établir les grandes lignes de la vie du savant : Girard, Vieilh de Boisjolin, Victor Cousin, Arago, Mauger, Champollion-Figeac, Marie, et plus près de nous J.B. Robert et J. Dhombres (1998).

page de garde des Mémoires de Champollion

page de garde des Mémoires de Champollion

            Nous proposons ici, en mode pdf le texte des souvenirs de Jacques-Joseph Champollion-Figeac ; en le lisant, on découvrira aussi les limites du genre.

            La biographie que Jacques-Joseph Champollion-Figeac consacre à Joseph Fourier est un acte de reconnaissance qui vise à conserver le souvenir du savant pour lequel il a manifestement voué une grande admiration.

            Celle signée par par J.B. Robert et J. Dhombres, publiée en 1998 visait à combler un vide : les travaux de Fourier sont chaque jour plus incontournables ; il était nécessaire de présenter les conditions de la genèse d’une œuvre qui après avoir été méconnue était revenue sur d’actualité.

L’ouvrage de Robert et Dhombres est épuisé ; les outils initiés par Fourier restent une valeur sûre dans les calculs scientifiques, la réimpression à l’identique de l’ouvrage, vingt ans après sa parution, ne s’impose pas, il convient d’actualiser le texte du livre. En effet, l’actualité de Joseph Fourier évolue très vite. Si les faits biographiques restent vrais, des recherches nouvelles ont permis de préciser quelques points, mais surtout, les progrès de la recherche scientifique rendent nécessaire la mise à jour des chapitres qui rendent compte des applications des théories de Fourier. Ces dernières années, des découvertes majeures dans des domaines divers ont été faites et ce n’est pas faire injure au génie de leurs découvreurs que constater qu’elles reposent sur une exploitation rationnelle de résultats de calculs exploitant les Transformées de Fourier.

Jacques-Joseph Champollion

            Lorsqu’il a pris son poste à la préfecture de l’Isère, Joseph Fourier a fait la connaissance de Jacques-Joseph Champollion, dit Champollion-Figeac (né le 5 octobre 1778 à Figeac dans le Lot et mort le 9 mai 1867 à Fontainebleau). Animés l’un et l’autre par le désir de mieux connaître l’Égypte, l’archéologue et le mathématicien se lient d’amitié. Jacques-Joseph Champollion (qui prend l’habitude d’accoler le nom de sa ville natale à son patronyme) devient membre de la Société des Arts et de Sciences de Grenoble, en décembre 1803. A partir de 1804, Fourier associe Champollion aux travaux devant aboutir à la Description de l’Égypte. Pour un temps, la destinée des deux hommes va être réunie. Sentant chez le jeune frère de Jacques-Joseph une vocation solide, Fourier l’encourage lorsqu’il entreprend de déchiffrer l’écriture hiéroglyphique.

Le 1er juillet 1807, Jacques-Joseph CHAMPOLLION épouse Zoé BERRIAT, fille du président du conseil des avoués de la ville et sœur d’un futur maire de Grenoble, Honoré-Hugues BERRIAT. En 1813, il se retire à Valjouffrey dont il est élu maire et se voit nommé membre correspondant de l’Institut de France en 1814.

De douze ans l’aîné de Champollion le jeune, il est son précepteur et lui transmet son goût pour l’archéologie. Bien que grand érudit, il reste dans l’ombre pour mieux mettre en valeur son frère cadet. Après la mort prématurée de celui-ci, en 1832, il éditera ses travaux inachevés, auxquels il avait d’ailleurs contribués.

            Jacques-Joseph Champollion est aussi l’auteur d’une biographie de Joseph Fourier où, au long de dix chapitres, il développe essentiellement la partie de la vie du savant à laquelle il fut associé. Deux ouvrages originaux de cette biographie ont été numérisés sur Internet. L’un est sur le site de la Bibliothèque de France, Gallica : http ://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k96340418/f27.item.r=champollion-figeac.texteImage

L’autre sur le site américain, books-Google : https://books.google.fr/books/about/Fourier_et_Napol%C3%A9on_l_%C3%89gypte_et_les_ce.html?id=UOgDAAAAQAAJ

Planisphère de Dendérah

Planisphère de Dendérah

Planisphère de Dendérah au Musée du Louvre

Planisphère de Dendérah au Musée du Louvre

Jacques-Joseph Champollion est un témoin fiable. Il a vécu les événements dont il rend compte. Sa culture lui permet d’appréhender la plupart des sujets que Fourier eut à traiter en tant que préfet à Grenoble. Cependant, lorsqu’il rend compte de la mission que lui a confié Joseph Fourier, on le sent un peu amusé des élans qu’il ne comprend manifestement pas, mais puisque les académiciens n’ont pas su voir l’originalité et la profondeur des travaux de Fourier, on ne peut lui reprocher de n’en avoir rendu compte qu’au travers des enthousiasmes du savant.

Mais de telles considérations ne détournèrent point Fourier du projet et de l’obligation de terminer son mémoire, selon le programme publié par l’académie. Le sujet s’agrandit sensiblement sous sa plume par ses vastes calculs, par ses nombreuses expériences ; son manuscrit forma un volume in-folio de plusieurs centaines de pages. Je devais l’apporter à Paris, où j’allais me rendre dans les premiers jours de septembre 1811 ; il ne fut pas prêt pour le jour de mon départ : en fait de textes en chiffres, Fourier était aussi difficile que pour les phrases d’un discours, et il y avait pour lui une manière plus élégante que toute autre d’écrire une proposition ou un théorème avec les signes et la langue des calculs. L’ouvrage fut terminé dans le délai prescrit ; mais l’auteur ne livra son manuscrit qu’à la dernière extrémité ; il me le fit remettre à Paris. Je vois encore par les trois lettres dont l’envoi de ce manuscrit fut le sujet, à quelles inquiétudes l’auteur fut livré, jusqu’au jour où il eut dans ses mains la preuve du dépôt que j’en avais fait, avant l’expiration du délai donné, au secrétariat de l’Institut.

« Voilà, monsieur (m’écrivait-il le 17 septembre 1811), une des commissions les plus importantes que je puisse donner de ma vie. »

Le 17 octobre, il m’exprimait sa satisfaction de l’heureuse arrivée de son mémoire, et Millin qui était chez lui dans ce temps-là, m’a dit qu’il montrait avec une joie d’enfant le récépissé venu du secrétariat de l’Institut. Cependant cette satisfaction ne fut que de peu de durée, elle se changea même pour Fourier en une source de chagrines réminiscences, qui ne se sont jamais éteintes dans son esprit.

Le mémoire fut couronné : mais les termes du jugement favorable de l’académie, ou plutôt de la commission qui avait examiné le mémoire, car les commissions sont souveraines à l’Institut, étaient quelque peu restrictifs, sans que les motifs de ces réserves fussent exprimés, ce qui semblait intolérable dans une matière où la diversité bien légitime des goûts, la diversité moins équitable des opinions, et la diversité toujours condamnable des vues personnelles ne peuvent trouver à se produire, puisqu’en ces matières, tout se pèse, se mesure, et se résume en faits authentiquement démontrés et constatés.

A l’occasion de ce qui arriva à Fourier, le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences n’a pas hésité à déclarer publiquement que les académies qui jugent, doivent, comme les autres tribunaux, motiver leurs jugements. Cette règle nous semble impérieuse, même dans les contrées que Fontenelle a nommées le Pays des démonstrations. Ailleurs cette règle serait parfois tyrannique, dans les domaines du goût par exemple, et dans ceux où les opinions les mieux motivées ne sont parfois encore qu’une affaire de goût. L’académie des inscriptions et belles-lettres, en l’année 1760, proclamait Bullet son oracle celtique[1] . Aujourd’hui pour la même académie tous les oracles sont morts, et il est juste d’avouer qu’il y a en érudition tant de degrés de bien, qu’on peut dire que certaines choses ne sont pas mauvaises quand même elles ne sont pas bonnes. Le laborieux assemblage des passages écrits qui concernent un sujet, est presque un mérite ; il n’y a cependant ni esprit, ni invention, conséquemment point de génie, rien qu’on ne puisse faire, quand même on n’est pas membre d’une académie, car ce secret a vieilli ; mais c’est un ensemble, c’est curieux, c’est surtout du temps épargné aux autres. Aussi les jugements rendus en matière d’érudition exigent-ils plus de politesse que de vérité ; le vieux Dacier, qui jugea pendant plus de cinquante ans les morts et les vivants, a fondé les bonnes doctrines sur cette partie des coutumes littéraires, et toute bonne tradition réside dans ses exemples.

Le mémoire de Fourier sur la théorie de la chaleur fut imprimé vingt ans après dans les volumes de l’académie, et tel qu’il l’avait présenté au concours : c’était de sa part une tacite protestation contre un jugement qui l’affligea toute sa vie[2].

L’élévation des sujets scientifiques auxquels il s’attacha par une préférence réfléchie, lui promettait de la gloire, suave aliment des nobles esprits, et des contradictions, qui s’assimilent moins aisément à notre nature. Comme la théorie de la chaleur, les zodiaques d’Egypte tourmentèrent, la vie de Fourier ; je m’arrête un moment sur cet autre sujet intarissable de ses conversations : quoique ancien, et fort débattu depuis quarante ans, il me reste encore quelque chose de nouveau à en dire.

[1] Dictionnaire celtique, tome 3e, au frontispice.

[2] Il en écrivit au secrétaire perpétuel Delambre, qui disait, pour toute réponse, que deux ou trois mots de plus ou de moins n’étaient rien à l’honneur d’un grand prix de mathématiques décerné par l’Institut. Les traditions du temps disent enfin que ces deux ou trois mots furent généralement désapprouvés : l’opinion publique juge parfois autrement que les académies, qui d’ailleurs n’ont pas droit de vie et de mort dans la république des lettres. C’est pourquoi elles n’ont jamais fait ni défait aucune renommée. C’est pourquoi encore on peut décéder à peu près obscur dans un fauteuil académique : il y a des hommes qui ont obtenu quelque réputation quoique mourant comme tout le monde.

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