Fourier et la société d’émulation

Fourier et la Société d’émulation

Un dossier, conservé à la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne, épais d’une dizaine de centimètres contient ce qui est parvenu jusqu’à nous des archives de la Société d’émulation d’Auxerre. Les bribes de documents laissent entrevoir l’exaltation de l’époque sur un point bien délimité (le développement et la transmission des savoirs académiques, en ce sens la société d’émulation préfigure aussi bien l’éducation populaire que les centres de culture scientifique), la société d’émulation me semble sans implication politique marquée (contrairement à la Société populaire d’Auxerre dont Joseph Fourier sera par suite membre actif). Les buts annoncés qui portent en germe ce que sera, un peu plus tard la Société des Sciences de l’Yonne, sont la diffusion et la transmission des savoirs.

SSHNY : Dossier de la Société d’émulation

La Société d’émulation d’Auxerre est fondée le 6 avril 1790, les derniers documents datés renvoient à mars 1792 ; en deux ans, les quelques membres fondateurs (Balme, Boulage, Bourdeaux, Chaudé, Deschamps, Ducrot l’aîné, Ducrot le jeune, Fourier, Lefebure, Liégeard, Pasqueau, Villetard, Bonard, Garnier) vont, au rythme moyen d’une séance par semaine, élaborer des statuts, établir des règles de vie, rechercher des locaux adaptés à leurs travaux et communiquer sur les sujets qui leur tiennent à cœur.

La Société d’émulation s’est constituée, on ne s’en étonnera pas, autour d’un noyau de professeurs du collège. Les premières réunions se tiennent chez Liégeard, un professeur du collège[1]. La devise adoptée indique clairement l’objet de l’association : « quaerunt » (ils cherchent).

L’élaboration des statuts montre tout à la fois un souci de rigueur et d’ouverture. Extraits : Les sociétaires pourront embrasser dans leurs études les sciences, les arts, les belles-lettres et tout ce qui a rapport aux connaissances humaines. /…/ La société sera composée de trente résidents et de trente associés correspondants[2]. /…/ pour être reçu au nombre des résidents il faudra avoir un domicile de fait ou de droit dans le lieu de la résidence de la société. Tout homme de lettre étranger pourra être admis à la qualité d’associé correspondant. /…/ Les femmes ne pourront être revêtue de la qualité de membres résidents mais elles pourront prétendre à celle de correspondant.

Les réunions, dirigées par un président tiré au sort chaque mois[3], sont hebdomadaires. Des discussions sont relatées améliorer la ponctualité des membres aux séances et sanctionner leurs absences injustifiées (radiation après deux mois d’absence). La Société se structure rapidement en quatre classes :

Classe de littérature : Burat, Chaudé, Liégeard, Villetard, Lefebure

Classe d’histoire : Lefebure, Bourdeaux, Boulage, Liégard

Classe de mathématique : Balme, Ducrot l’aîné, Pasqueau, Ducrot le jeune

Classe de physique : Bonard, Ducrot, Fourier

Les interventions semblent se faire, sans ordre défini, en fonction des souhaits d’intervention des participants sous la direction d’un président au rôle assez limité. Trente-neuf séances se tiennent en 1790 (elles sont numérotées dans le cahier de compte-rendus ; l’absence de numérotation en 1791 ne permet pas d’en établir clairement le nombre)[4].

Fourier tentera d’organiser le fil des interventions en demandant que chacun propose par avance les sujets sur lesquels il interviendra aux fins d’établir un calendrier.

Parmi les sujets traités :

– Mr Fourier a lu au nom de la classe de Rhétorique une dissertation sur les principe de l’attraction universelle. (9 janvier 1791)

– Me Villetard pour la classe de littérature a lu deux romances intitulées l’une : Éléonore au tombeau de son amant, l’autre Le besoin d’aimer. (9 janvier 1791)

– discours sur l’émulation en réponse à celui de Sr Fourier es ouverture des séances de la société.

– imitation de l’ode d’Horace diffugere nives

– ode pour l’anniversaire de la prise de la Bastille

– Imitation de l’ode turque adressée par Ibrahim Pacha à la fille du sultan Acmet ; tirée des lettres de Milady Montague.

– discours d’ouverture des séances après les vacances de la société

– Épître à M. D. ou voyage de Vincelles par Veaux

– Deux romances : Les Noce… et le Besoin d’aimer

– 1er chant du commencement du poème d’Anette et Colin et élégie Quand vous m’aimiez et Les Patriotes à Cithère

– L’origine des attributs de l’amour

– Plan et morceaux du 2e chant d’Annette et Colin

– Me Fourier a développé les principes de l’attraction universelle et propose le sujet : quelques difficultés relatives à l’émission de la lumière. Il a rendu hommage au profond génie de Newton qui a découvert les véritables lois de l’Univers que les anciens avaient méconnues, ou très peu de philosophes les ont entrevues et d’une manière obscure, incomplète et incohérent. Il a fini par verser des larmes sur le génie présenté et sur le bienfaiteur de l’Humanité. (dimanche 9 janvier 1792)

– Mr Fourier a présenté la solution d’astronomie physique dans les calculs de la physique céleste, il était d’usage d’exprimer l’attraction d’une sphère en divisant sa masse par le carré de la distance de son centre au point attiré. Cette expression suppose que les parties de la sphère agissent sur les corps qui les environnent précisément comme si ces parties étaient concentrées au centre de la sphère ; or le résultat n’a pas le caractère de l’évidence. On pourrait douter que ce fut le véritable résultant de toutes les attractions spéciales. 20 mars 1792 :

– L’annonce de la mort de Benjamin Franklin est l’occasion de présenter sa biographie.

Notons aussi des conférences sur la formation de la France, l’histoire des Musulmans…

Un cahier de 46 pages contenant le texte d’un pièce « le Repentir » qui porte cette mention difficilement lisible ajoutée a posteriori au crayon d’une main anonyme «  Cette pièce est je crois une mouture de la p(illisible) littéraire d’Auxerre de 1791 vers le Reg de Rétif ». La scène est au 1er acte dans le palais de Southampton donné par Edouard à Pauline Montaigne.

signatures au bas du compte-rendu de la séance du 29 avril 1790.

 

La signature de Fourier président à la Société d’Emulation le 29/30(?) avril 1790

Sources :

Jean-Charles Guillaume, 2015 « La jeunesse de Joseph Fourier à Auxerre, 1768-1794, une nouvelle approche »

Dossier Joseph Fourier, Archives de la SSHNY, aimablement communiqué par M. Alain Cattagni, président de la SSHNY.

Le lecteur intéressé pourra consulter avec fruit l’’article La société d’émulation d’Auxerre (1790-1792) – 5 pages- d’Hervé CHEVRIER, paru in Les hommes de la Révolution dans l’Yonne, Actes du colloque du bicentenaire tome 1, 1991, p.203-207, dont nous avons eu connaissance tardivement. A signaler aussi dans le tome 2 p.79-86 : L’éveil de Fourier aux idées nouvelles (1790-1794) de Jean-Bernard ROBERT.

———– NOTES :
[1] Jean-Charles Guillaume, 2015 « La jeunesse de Joseph Fourier à Auxerre, 1768-1794, une nouvelle approche » :

Fourier est élu président de la Société lors de sa première séance. A ses côtés, un camarade du collège, Georges Bénigne Liégeard, dans la maison duquel se tient les réunions, et Jean Guillaume Balme (1765-), fils d’un serrurier lié aux Cabasson et aux Dhalle, et professeur proposé le 17 octobre 1790 par dom Rosman comme professeur de huitième en remplacement Jean Louis Roux devenu sous-préfet du collège. Il est vite rejoint d’autres membres de la « phalange » qui « tous ont laissé des traces remarquables de leur passage dans la carrière des lettres, des sciences ou de l’administration » : Simon Philippe Chaudé, Jean-Joseph-Prix Deschamps, Joseph Villetard, futur secrétaire d’ambassade et poète, dont le père Edme Germain a adhéré aux idées nouvelles et qui adopte avec fouge les idées révolutionnaires, sans doute influencé par une partie de la famille qui a participé à la guerre d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique, etc. Les relations de s’élargissent à Etienne Garnier, neveu de Germain marquis Garnier, futur préfet de la Creuse de 1817 à 1823 ; Thomas Pascal Boulage, bientôt otage du roi et futur doyen de la Faculté de droit de Paris. »
[2] Ces nombres théoriques ne seront apparemment jamais atteints. Le dossier fait état de quelques discussions et votes sur l’admission de nouveaux membres, mais l’effectif total des membres restera limité proche du nombre des fondateurs.
[3] 30 janvier 1791 : on a ensuite procédé à l’élection d’un président et le sort a désigné Mr Liégeard.

6 mars 1791 : Mr le président ayant annoncé que le temps de sa présidence était expiré, on a procédé au scrutin pour la nomination du suivant et le scrutin a indiqué Me Balme qui a accepté… [on dispose dans une urne 15 billets numérotés 1 à 15 ; celui qui tire le n°15 est nommé président]

13 mars 1791 : … la société étant assemblée Mr Bonnard Présid. en la place de Mr Balme a ouvert la séance….

27 mars (vue 0029) : La présidence du mois de mars étant expirée, la société est allée au scrutin, le sort a indiqué M. Boulage qui a fixé la séance suivante au dimanche prochain. – 10 présents.

25 avril 1791 : Mr Boulage a ensuite annoncé que le temps de sa présidence expirait cette semaine et a demandé qu’on tirât au sort celui qui devait le remplacer le [tirage] ayant été fait Me Bourdeaux a été indiqué pour le ….[fin de page, la suite manque]

[4] A titre d’exemple, voici la transcription de l’ordre du jour complet de la séance du dimanche 20 février 1791 :

M. Bonnard au nom de la classe de littérature annalisé (sic) quelques principes de la théorie de la lumière

M. Chaudé au nom de la classe de littérature a lu la traduction du 1er acte d’une comédie italienne intitulée : la Vénus rusée, de Goldoni

M. Lefebure qui au nom de la classe de d’histoire ne put faire son rapport à la séance précédente l’a repris à celle-ci et a tracé rapidement l’histoire des premières découvertes des Portugais en Affrique et dans les Indes Occidentales.

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