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La statue de Joseph Fourier

Mercredi, juillet 29th, 2015

La Statue de Fourier à Auxerre

 1844 – Première idée d’une souscription : Gau de Gentilly, par testament, lègue une somme de 4 000 fr. pour élever un buste à Fourier dans une des salles de la bibliothèque. Une commission, composée de MM. Jomard, président, Champollion-Figeac, Larabit, Mauger, Châtelet et Roux, et constituée par la ville d’Auxerre, est chargée, à Paris, de centraliser les fonds dont l’importance permet bientôt d’ériger une statue au lieu d’un simple buste.

Nous avons déjà relaté ici l’historique que Daniel Reisz a brossé du projet d’Edme Faillot qui fut retenu, nous n’y reviendrons pas. Initialement, la statue et les bas-reliefs de son socle furent érigés dans le jardin botanique.

1849 – Inauguration

10 mai 1849 : inauguration dans le Jardin Botanique (près de l’actuel -2015- Palais de Justice).

Le bulletin de l’année 1849 de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, pages 119 à 136, conserve le compte-rendu des festivités liées à l’inauguration. On y trouve les allocutions du maire de la ville [Uzanne], de MM Roux, Gallois, Ravin et Burat.

1882 – Déplacement de la statue

En 1882 la construction de l’actuel Palais de Justice et la réorganisation du quartier imposa de déplacer la statue. Le Palais de Justice occupe la plus grande partie de l’emplacement de l’ancienne abbaye de Notre-Dame-la-d’Hors. Elle avait été remplacée elle-même depuis la Révolution par divers services communaux ; on y avait logé d’abord le curé de la paroisse Saint-Etienne (1809), puis plus tard la bibliothèque publique et le musée, les justices de paix, le tribunal de commerce et une école de filles. Le jardin des moines devint, en 1827, une sorte de jardin des plantes, au milieu duquel on plaça, en 1849, la statue de Joseph Fourier. Une promenade de tilleuls fut plantée sur l’emplacement de l’église de Saint-Marien, qui coupait transversalement la place actuelle, et dont le sanctuaire se rapprochait de la rue Notre-Dame.

Ce déplacement ne se fit pas sans réflexions. Réflexions préliminaires et travaux de commission sont relatés dans le bulletin de la SSHNY de 1882. On y trouve une lettre de Demaison et, dans un rapport de Marcilly, les conclusions de la commission réunie par la SSHNY. Finalement, la statue est installée sur une place proche de la Mairie qui devient place Fourier (actuelle place du Maréchal Leclerc), devant la bibliothèque municipale qui occupait alors le premier étage de l’ancien Palais de Justice jouxtant la Mairie d’Auxerre. [Malgré l’érection de cette statue au milieu d’une place centrale de la ville, on peut noter que l’œuvre de Fourier est méconnu en cette fin de siècle, comme en témoigne le peu d’intérêt que lui portent Arluison et Carteret.]

1942 – La statue de Fourier est fondue dans le cadre de la réquisition par l’Etat français de Vichy de statues de bronze, pour épargner les cloches des églises, le Régime nazi ayant exigé du métal pour son armement sans se soucier de l’origine de ce métal.

Les bas-reliefs apposés sur le socle de la statue sont cependant épargnés. Le détail des décisions des différentes instances de l’Etat français, acceptées ou non par la municipalité d’Auxerre, se trouve dans un article de Bernard Richard, tome 150 (2012/2) du Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, pages 123 à 152 : « Vendanges de bronze dans l’Yonne sous l’Occupation ».

[C’est aussi à cette époque et pour les mêmes raisons, qu’à Paris la statue de Fourier, Charles, le théoricien de l’économie, située boulevard de Clichy, réalisée par Émile Derré, payée par le produit d’une souscription populaire, inaugurée en juin 1899 fut réquisitionnée et fondue. Le socle, resté en place, a été réutilisé le 10 janvier 2011 pour l’installation de La Quatrième Pomme, une sculpture contemporaine en inox.]

1952 – Installation d’un médaillon sur la façade de l’ancien Palais de justice de la ville devenu bibliothèque municipale, puis maintenant annexe de la mairie. Sur la même façade, sont aussi scellées les deux plaques de bronze initialement posées sur le socle de la statue détruite.

L'assèchement des marais de Bourgoin

L’assèchement des marais de Bourgoin

L'éloge funèbre de Kléber

L’éloge funèbre de Kléber

 

 

 Joseph Fourier en médaillon

Joseph Fourier en médaillon

22 juin 2012Lancement d’une souscription nationale par Gilles Bertrand (président du CCSTIB) et Tadeusz Sliwa (coordinateur général de la souscription) avec la participation des signataires du comité.

3 mars 2015 : Lancement d’une campagne de publicité sur Internet pour la souscription de la statue Joseph Fourier.

20… – Réalisation et inauguration à Auxerre du second monument à la gloire de Joseph Fourier, académicien du début du 19e siècle et inspirateur de recherches fructueuses dans de nombreux domaines de physique et de mathématiques contemporaines.

 

Prosper Vedrenne

Jeudi, mai 10th, 2012

Présentation de Fourier, par Prosper Vedrenne, dans son ouvrage

sur les Fauteuils de l’Académie française

FOURIER

Né en 1768, académicien en 1827, mort en 1830

Le baron Jean-Baptiste Fourier est un des plus grands mathématiciens de ce siècle, peut-être le plus grand de tous. Son nom rappelle la théorie analytique de la chaleur qu’il a inventée et qui lui donne une place parmi les hommes les plus éminents dans les sciences positives et les découvertes précieuses. « Supposez, dit M. Cousin, l’histoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n’y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de Fourier parmi le petit nombre des noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. Fourier n’a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et, en même temps, il l’a presque achevée, et il n’avait pas devant lui plusieurs générations d’hommes supérieurs, Newton à leur tête ; il est en quelque sorte le Newton de cette importante partie du système du monde. »

 Toute la vie de Fourier et toute sa gloire sont là. En 1806, l’Institut ayant proposé la question de déterminer les lois de la propagation de la chaleur dans les corps solides, Fourier créa pour résoudre ce problème en l’agrandissant encore des méthodes entièrement nouvelles ; il les vérifia par des expériences extrêmement curieuses, faites avec les instruments les plus précis dont on eût encore fait usage et donna en 1807 une solution complète de la question proposée. Elle obtint le prix et plaça l’auteur au nombre des hommes rares qui savent prouver, quelque illustres qu’aient été leurs prédécesseurs, que le génie peut toujours faire faire un progrès à la science. En 1820, après douze ans de nouvelles études, il ajouta à ses découvertes la solution d’une nouvelle question et plus difficile encore touchant le même sujet. Elle consiste à former les équations différentielles qui expriment la distribution de la chaleur dans les liquides en mouvement, lorsque toutes les molécules sont déplacées par des forces quelconques, combinées avec les changements de température. Ces équations appartiennent à l’hydrodynamique générale et l’on doit à M. Fourier d’avoir complété cette branche de la mécanique analytique.

 En 1822, ce grand géomètre livra au monde savant son bel ouvrage intitulé : Théorie analytique de la chaleur. Le discours préliminaire suffirait seul pour mettre M. Fourier au nombre des géomètres philosophes auxquels il appartient d’arracher à la nature quelques-uns de ses secrets les plus cachés. Ses principes sont déduits, comme ceux de la mécanique rationnelle, d’un très petit nombre de faits primordiaux dont les géomètres ne considèrent point la cause, mais qu’ils admettent comme résultat des observations communes et confirmées par toutes les expériences. Les principaux résultats de cette théorie, ainsi qu’on l’a dit, sont les équations différentielles du mouvement de la chaleur dans les corps liquides ou solides et l’équation générale qui se rapporte à la surface. Ces équations, comme celles qui expriment les vibrations des corps sonores ou les dernières oscillations des liquides, appartiennent à une des branches de la science du calcul les plus récemment découvertes et qu’il importait beaucoup de perfectionner. Après avoir établi ces équations différentielles il fallait en obtenir les intégrales, ce qui consiste à passer d’une expression commune à une solution propre assujettie à toutes les solutions données. Celle recherche difficile supposait une analyse spéciale que M. Fourier a créée et qui est fondée sur des théorèmes nouveaux. Il suffira de dire que la méthode qui en dérive ne laisse rien de vague ni d’indéterminé dans les solutions, qu’elle les conduit jusqu’aux dernières applications numériques, condition nécessaire de toute recherche et sans laquelle on n’arriverait qu’à des transformations inutiles.

 Il est digne de remarque que ces mêmes théories s’appliquent à des questions d’analyse générale et de dynamique dont on désirait depuis longtemps la solution. On peut facilement juger de quelle importance doit être cette théorie toute nouvelle pour les sciences physiques et pour l’économie civile, et quelle peut être son heureuse influence sur les progrès des arts qui exigent l’emploi et la distribution du feu. En général, et c’est ici un des caractères de son génie, M. Fourier, dans toutes ses recherches, se propose toujours d’en déduire de nouveaux avantages pour la société. La théorie de la chaleur a aussi une relation avec le système du monde. Un ordre de phénomènes très important s’accomplissent dans ce système par suite des lois de la distribution de la chaleur. Pourquoi les températures terrestres cessent-elles d’être variables à une profondeur si petite par rapport au rayon du globe ? Quel temps a dû s’écouler pour que les climats pussent acquérir les températures diverses qu’ils conservent aujourd’hui et quelles causes peuvent faire varier leur chaleur moyenne ? Indépendamment des deux sources de chaleur pour notre globe, l’une intrinsèque et primitive, l’autre due à l’action du soleil, n’y a-t-il pas une cause plus universelle qui détermine la température du ciel dans la partie de l’espace qu’occupe le système solaire ? Comment pourrait-on déterminer cette valeur constante de la température de l’espace et en déduire ce qui convient à chaque planète ? Si nous ajoutons à ces questions principales celles qui dépendent des propriétés de la chaleur rayonnante et plusieurs autres non moins importantes, nous nous formerons une idée de l’ensemble des conceptions de ce savant écrivain, et nous entreverrons les données qu’il fournit à l’esprit de l’homme, même au-delà de la sphère déjà si vaste de toutes les sciences positives. La critique historique et chronologique, la théologie, la philosophie, n’étaient pas moins intéressées à ses prodigieux travaux que la physique, l’astronomie, la géologie et les autres sciences naturelles.

 Tant de génie, une contemplation si sereine et si lumineuse des lois les plus sublimes de la nature ne peuvent se concevoir sans un vif sentiment du grand et du beau ; un tel homme ne pouvait être dépourvu de ces aspirations exaltées vers l’infini, de cette harmonie naturelle de l’imagination et du langage qui constituent le poète et l’orateur. Sans faire profession de cultiver les lettres et les arts, M. Fourier a montré dans quelques occasions qu’il y était admirablement propre et qu’il aurait eu, en s’y appliquant, les plus beaux succès. Le général Bonaparte l’ayant amené en Egypte avec d’autres savants attachés à sa suite, cet incomparable géomètre eut plusieurs fois occasion de faire admirer à toute l’armée son étonnante éloquence. On le pria de prononcer l’éloge de Kléber peu de jours après que le fer d’un fanatique assassin l’avait frappé au milieu de ses victoires. Du haut d’un bastion naguère enlevé par nos armes, M. Fourier célébra en face-des légions victorieuses la gloire du héros d’Héliopolis et de Maëstricht. Quand il fit entendre ces mots : « Je vous prends à témoin, intrépide cavalerie qui accourûtes pour le sauver sur les hauteurs de Coraïm », l’armée se troubla en agitant ses étendards et l’orateur partageant la douleur commune s’arrêta interrompu par le bruit des armes et le frémissement des soldats en pleurs.

 Pourquoi faut-il, avec ces aptitudes prodigieuses pour la science, et ce génie de découvertes, que M. Fourier ait voulu avoir une histoire politique ? La politique a été la passion de tous les hommes éminents de notre époque, et en même temps leur malheur. Les plus heureux favoris des muses, lès rois de l’éloquence et de la poésie ont abandonné leur sceptre d’or et le temple du génie où ils régnaient pour se mêler aux luttes des partis et s’y amoindrir de toute la part de leur temps et de leur génie qu’ils y ont perdus. Chateaubriand, Lamartine, Lamennais, Victor Hugo, Villemain, Salvandy, Cousin, Arago, tous ceux enfin qui brillaient au premier rang parmi les littérateurs et les savants, ont laissé la plume et la lyre pour entrer dans l’arène des passions. Tous y ont dépensé leur génie et compromis leur gloire. Estimant l’écharpe et les galons plus beaux que leur couronne de laurier, quand tout un peuple admirait leur puissance, ils ont cessé de chanter pour discuter à la tribune, ou pour administrer et gouverner. C’est la manie de notre temps. En ces tristes jours, Racine serait sous-préfet, Descartes solliciterait un portefeuille.

 Fourier n’a pas échappé à ce triste mal. Né à Auxerre en 1768, il fut élevé d’abord à l’école militaire, puis employé très jeune par les Bénédictins de Saint Maur, qui lui confièrent dans leur collège une chaire de mathématiques. La Révolution étant arrivée, Fourier en embrassa vivement les principes sans toutefois en approuver les forfaits ; aussi, après avoir été membre d’un comité de surveillance, fut-il proscrit comme modéré et plusieurs fois emprisonné et relâché parles jacobins ; Bonaparte, qui l’avait amené en Egypte où ses travaux devaient encore intéresser la science, le fit préfet à son retour. Heureusement pour lui et pour tous, la Restauration lui ôta cette place et le rendit à ses travaux qui le firent connaître au monde et entrer à l’Académie des sciences dont il devint secrétaire perpétuel. Ses éloges de Herschel, de Delambre et de Breguet lui ouvrirent en 1827 les portes de l’Académie française, où il aimait à se trouver avec les premiers littérateurs contemporains. Il mourut un mois avant la révolution de 1830. Depuis longtemps déjà il travaillait avec beaucoup de peine, à cause de sa mauvaise santé, usée par des veilles continuelles. Louis XVIII et Charles X, qui au début de la Restauration l’avaient traité avec une défiance facile à comprendre, n’étaient restés que fort peu de temps dans ces dispositions envers lui. Il jouissait de toute leur faveur depuis 1818, et il n’y était pas insensible. Napoléon Ier, en 1807, lui avait donné des lettres de noblesse avec le titre de baron.

Fourier : éloge de Lémontey

Lundi, mai 7th, 2012

 M. Fourier, ayant été élu par l’Académie française au fauteuil numéro 5, à la place vacante par la mort de M. Lémontey, lors de sa réception à l’Académie, il y est venu prendre séance le jeudi 17 avril 1827, et a prononcé le discours qui suit :

Réception de M. Fourier,

discours prononcé dans la séance publique, le jeudi 17 avril 1827 à l’Institut Royal de France

Messieurs,
L’Académie française a cultivé et perfectionné toutes les parties de notre littérature ; elle a compris dans cette étude l’art d’exprimer les vérités même les plus abstraites. Ce motif a souvent porté vos prédécesseurs à admettre parmi eux les écrivains qui nous ont transmis l’histoire des sciences. En m’honorant de vos suffrages, vous avez voulu faire connaître à ceux qui me succéderont dans cette carrière, que vous tenez compte de tous les efforts, que vous décernez des récompenses même entièrement indépendantes du succès, et que vous considérez surtout le désir sincère d’être utile.
Cette élection, Messieurs, m’inspire une vive reconnaissance ; et en même temps elle m’avertit que je dois écarter toute pensée présomptueuse, et rapporter seulement ces témoignages de votre estime au corps illustre qui m’a choisi pour l’un de ses interprètes, et dont je vois chaque jour les travaux immortels couronnés par les hommages de l’Europe.
Les titres littéraires de M. Lémontey, à qui je succède, sont connus de toutes les personnes qui s’intéressent à l’étude de la philosophie et de l’histoire. Lorsque vous l’avez appelé au milieu de vous, celui qui présidait à sa réception (M. Campenon) apprécia ses ouvrages dans un discours que l’on doit regarder comme un modèle pour la justesse des pensées et l’élégante précision du langage.
Pour moi, je ne puis consacrer à la mémoire de mon prédécesseur qu’un bien faible tribut, sans art, et sans autre dessein que d’exprimer le vrai caractère de son talent, autant qu’il m’est permis de le saisir. Mais l’orateur célèbre qui doit prendre la parole après moi, suppléera facilement à l’imperfection de cet hommage. L’autorité de ses jugements littéraires est le fruit d’une étude profonde, et il les exprime avec cette éloquence admirable qui naît de l’élévation du cœur.
M. Lémontey exerça d’abord ses talents dans la carrière du barreau ; et l’on pouvait craindre que ses premiers succès ne le détournassent des études littéraires : mais dans le même temps que la ville de Lyon applaudissait à ses talents, il gagnait des causes d’un autre genre à l’Académie de Marseille. Il y fut couronné deux fois pour les éloges de Fabri de Peiresc et du célèbre navigateur Cook. Il entreprit dès lors des recherches, et acquit une instruction fort étendue dans les branches les plus diverses de l’histoire, de l’économie civile et de la littérature.
Écrivain spirituel, lecteur curieux et vraiment infatigable, il porta dans la plupart de ses ouvrages les traits d’une satire ingénieuse et originale. Il étudia toutes les sources de nos connaissances historiques ; et peut-être il s’attacha moins à distinguer les grands résultats et les vues générales, qu’à découvrir des rapprochements singuliers et inattendus.
Il se plaisait à recueillir dans les archives, et dans les dépôts les plus secrets, des papiers d’État, des mémoires inédits et des instruments originaux jusque-là ignorés. Des recherches aussi étendues ont donné à ses ouvrages historiques un caractère particulier. Même lorsque l’auteur ne rapporte que les événements principaux, on peut juger, après un examen approfondi, qu’il a connu une multitude innombrable de faits.
Ses écrits sont remarquables par la diversité singulière des genres et des sujets. Il a traité les plus graves questions de l’histoire et de la philosophie morale, et il a publié des romans, des fables, des odes et des opéras. Ses notices biographiques et ses éloges rappellent des noms bien différemment célèbres, entre autres ceux de Colbert, du cardinal de Retz, de la duchesse de Longueville, de l’historien de Thou, de l’abbé de Chaulieu, et des célèbres actrices Clairon et le Couvreur. Il n’y a presque aucune de ces notices où l’on ne trouve des vues entièrement nouvelles, et des faits importants qui n’avaient pas été remarqués.
Il a imité, dans la littérature étrangère, Swift, Sterne, Hamilton, et même l’Arioste, et quelques écrits de Franklin ; et dans la littérature ancienne, Lucien et surtout Apulée. On peut juger, par cette seule énumération, de la flexibilité de son talent. Son style n’est pas exempt de recherche ; on y remarque peut-être trop l’opposition continuelle des idées, et même celle des mots. Mais ce style est animé, il intéresse, il abonde en saillies ingénieuses, surtout lorsque l’auteur se livre à son penchant fort naturel pour l’ironie. Enfin, s’il est aisé de critiquer ses ouvrages, il est du moins presque impossible d’en cesser la lecture dès qu’on l’a commencée.
Pour exceller dans les arts, il faudrait, suivant le conseil d’un grand critique, discerner d’abord la destination qu’on a reçue de la nature, et diriger tous ses efforts vers un seul but, sans négliger toutefois les rapports que d’autres études peuvent avoir avec cet objet unique. M. Lémontey a écrit dans un temps où il eût été difficile de suivre ce précepte, et il a été entraîné par une facilité extraordinaire. C’est principalement dans ses contes philosophiques qu’il a montré un talent fécond, facile et original. Par exemple, dans ceux dont le sujet est l’encan de Pertinax, ou la singulière origine du sénat de Samos, et dans quelques écrits de ce genre, on trouve assurément autant d’imagination, et plus de pensées judicieuses, d’enjouement, de variété et de verve, que dans la longue métamorphose de Lucius Apulée.
De toutes les productions littéraires de M. Lémontey, celle que l’on a regardée comme la plus importante, a pour objet l’histoire de la monarchie française dans le dernier siècle. Il a publié en 1818 la première partie de cet ouvrage qu’il avait commencé d’écrire douze années auparavant. Cette introduction est un essai critique sur la monarchie de Louis XIV. Les deux volumes suivants n’ont pas encore été imprimés ; il s’est élevé, au sujet de cette publication, des contestations judiciaires dont tous les amis des lettres désirent une prompte et heureuse issue.
On trouve encore dans cette introduction le caractère que lui imprime une étude approfondie des sources de notre histoire. Mais un peintre immortel avait déjà présenté le tableau de ce règne mémorable ; et l’on a reconnu que son ouvrage est le fruit d’une longue étude des documents authentiques. M. Lémontey lui-même, après les recherches les plus attentives, n’a pu découvrir qu’un très-petit nombre de faits particuliers qui eussent été ignorés de l’auteur.
Ce tableau de Voltaire est d’une élégance inimitable ; il montre les lettres et les sciences honorées, l’industrie florissante, une marine formidable créée presque tout à coup, et le nom français respecté de monde entier. Il montre l’influence d’un grand homme sur une nation généreuse, féconde en héros, et sensible à tous les genres de gloire. Il atteste les sentiments dont Louis fut toujours animé, et surtout cet invincible désir de maintenir la France au premier rang des nations. Il rappelle la noble constance du prince dans les plus grands malheurs, et l’aveu plus noble encore des erreurs de son règne, et l’éclat passager des victoires, et la gloire impérissable des arts.
Le titre de grand administrateur qui, selon M. Lémontey, dans son Essai critique, pourrait tenir lieu de tous ceux que l’on a décernés à Louis XIV, est une expression vraie, mais incomplète, qui ne suffit pas à l’impartialité de l’histoire. L’auteur de cet Essai attribue aux infirmités corporelles dont le prince fut atteint, une influence imaginaire sur son génie. Il cherche une explication singulière de grands événements dont la cause assez manifeste est la mort de Colbert et le triomphe de ses ennemis.
L’ouvrage de Voltaire est un monument durable, parce qu’il est vrai dans toutes ses parties principales. L’auteur ne dissimule ni les erreurs, ni les fautes de ce long règne. S’il rappelle la passion des conquêtes les cendres du Palatinat, des persécutions funestes, il se montre fidèle à la vérité de l’histoire, à la conscience du genre humain et aux intérêts politiques de la France. Il ne loue que de grandes et nobles actions.
Déjà la voix de la postérité s’est fait entendre. Elle n’admirera point sans doute ces demeures royales, tristement somptueuses, ni cette lutte inutile et malheureuse de l’art et de la nature, ni tant de magnificences stériles ravies à la prospérité du royaume ou à l’ornement de la capitale. Mais la postérité ne refusera pas ses hommages à tant d’autres monuments d’une gloire immortelle.
Aujourd’hui même, dans ce nouveau continent qui doit toute sa prospérité aux institutions et aux arts de l’Europe, une nation sage, libre et puissante, vient de couronner les images de Louis XIV. Après avoir achevé un grand ouvrage public, l’un des plus étonnants que les hommes aient encore entrepris, qui doit établir entre les eaux de l’Océan et le golfe du Mexique une communication intérieure d’une immense étendue, exempte des périls d’une guerre maritime, on a voulu consacrer dans une solennité populaire les noms illustres des princes, des savants, des grands citoyens, des hommes d’État qui, par leur génie et leurs travaux, ont animé le commerce. Toutes les pensées se sont portées d’elles-mêmes sur ces ouvrages prodigieux qui unissent depuis longtemps les deux mers françaises, et qui sont un témoignage admirable de l’impulsion donnée à toute l’Europe par Louis XIV. On a jugé que la statue de ce grand prince devait précéder toutes les autres. Voilà un hommage véritable, que ni la flatterie ni les préventions nationales n’ont dicté. La reconnaissance d’un peuple étranger a décerné librement cette première place dans une liste glorieuse, où l’on ne trouve que des bienfaiteurs des hommes.
En citant l’ouvrage que M. Lémontey a publié en 1818 sur la monarchie de Louis XIV, je ne dois point oublier qu’il ajoute à l’histoire de ce règne un trait capital, dont, à la vérité, l’expression était alors devenue fort opportune. Ce trait est profond et nécessaire, et c’est assurément la leçon la plus grave que puisse nous donner l’histoire des sociétés politiques. C’est que le règne vraiment glorieux et désirable est celui des lois ; c’est que la nature et la fortune imposent des limites bien étroites à la seule influence du monarque, quels que soient son génie et ses vertus ; c’est qu’il n’y a de repos, d’asile assuré et de solide grandeur que dans les institutions fondamentales que le temps consacre, et rend également chères aux princes et aux peuples.
Dans le cours des événements politiques auxquels mon prédécesseur a participé, il a laissé de nobles témoignages de sagesse, de justice, et de cette modération inébranlable qui est le fruit le plus ordinaire des longues études. Dans l’assemblée législative de 1791, il partagea les vœux publics et l’espoir dont la France était animée. En même temps, il s’opposa aux confiscations ; il combattit avec courage des résolutions odieuses et violentes, et du moins il parvint à y introduire quelques heureuses exceptions.
Quelle affliction profonde n’a-t-il point ressentie, lorsqu’il eut à communiquer les dépêches que l’on venait de recevoir d’Avignon ! Elles rapportaient, les attentats inouïs commis dans cette ville par quelques furieux qui s’y étaient introduits. Saisi d’horreur et de pitié, l’orateur s’arrêta ; les papiers s’échappèrent de ses mains. Suffoqué par ses larmes, il s’évanouit ; la lecture publique ne fut point continuée. La postérité apprendra des crimes dont cette assemblée ne put supporter le récit.
Après les désastres de Lyon, M. Lémontey, qui avait partagé les nobles et mémorables efforts, de cette cité, demeura exposé aux plus grands périls. Son frère, et une partie de sa famille, avaient succombé dans le cours de ces événements funestes. Il put enfin trouver un asile sur le territoire étranger. Il a composé quelques ouvrages dans cette solitude.
Après son retour en France, il ne tarda point à se fixer dans la capitale, et reprit ses grands travaux littéraires. Il avait augmenté sa fortune par l’épargne continuelle et dirai-je excessive de son patrimoine. Mais l’usage qu’il a toujours fait de cette fortune n’est point assez connu. Son penchant pour l’économie était notoire, et ses dons étaient secrets. On ne fait point ici une allégation générale et vague. Nous avons eu longtemps sous les yeux, et nous possédons des preuves incontestables et multipliées d’une bienfaisance extraordinaire ; et nous avons désiré que plusieurs personnes en prissent connaissance. Il laisse à la famille de sa sœur, une fortune considérable, et la somme de ses dons, dans tout le cours de sa vie, est au moins égale à cet héritage. Tous les genres d’infortunes ont eu part à ses bienfaits. Il distingua surtout les personnes qui se consacraient comme lui à l’étude des lettres, et les habitants de Lyon ses compatriotes.
Il désirait vivement que l’enseignement élémentaire pût de venir universel, et il a concouru par une donation aux progrès de l’instruction mutuelle, méthode ingénieuse et philosophique qui réalise chez les modernes une des plus heureuses pensées de Platon.
Il a publié sur les établissements des caisses d’épargne une notice pleine d’intérêt, qui semble avoir été écrite par Franklin. On ne reprochera pas du moins à M. Lémontey, lorsqu’il a donné au peuple cette utile leçon d’économie, de n’avoir pas joint l’exemple au précepte. Son trésor personnel n’était autre chose qu’une caisse d’épargne qu’il administrait parfaitement, et qu’il a toujours ouverte à l’amitié et au malheur. Dur, et l’on pourrait dire inexorable pour lui-même, il n’a jamais été touché que des privations des autres. En un mot, il a beaucoup épargné, et il a beaucoup donné.
Au reste, ce qui importe surtout à la philosophie et aux lettres, ce sont les ouvrages qu’il nous laisse. Il n’y en a aucun qui ne soit ingénieux, utile aux arts, ou qui n’ait contribué au progrès des connaissances morales et historiques. Je n’ai pu indiquer que ses écrits principaux ; j’ajouterai seulement que dans quelques fragments d’histoire, dans l’éloge de Vicq-d’Azir, et les discours lus aux séances de cette Académie, on reconnaît qu’il ne négligeait point l’étude philosophique des langues, et qu’il avait médité sur les qualités du style qui peut exprimer les résultats des sciences, avec justesse et précision. Il serait à désirer que cette dernière question fût discutée avec quelque étendue dans nos ouvrages classiques. Les illustres fondateurs de cette Académie ont espéré que ses travaux rendraient la langue française de plus en plus capable de traiter de toutes les sciences ; ce sont les termes exprès des premiers statuts. Ces vœux ont été accomplis.
Le caractère principal de la langue française est la clarté. Soit qu’elle expose les principes des sciences, soit qu’elle décrive les plus grands objets de la nature, elle est simple, élégante, noble et précise ; l’expression ne laisse dans l’esprit ni obscurité ni incertitude ; chaque élément du discours est un trait de lumière, Je ne parle point ici des autres propriétés de cette langue qu’on admire dans nos grands poètes ou dans nos orateurs du XVIIe siècle et leurs principaux successeurs, ni de celles qu’elle semble avoir acquises dans les ouvrages de Delille et du chantre harmonieux de Philippe-Auguste. Je ne la considère que sous le rapport du style didactique, le seul qu’il puisse m’être permis de juger. Le génie de notre langue repousse toute expression vague, incertaine, emphatique, obscure ; il n’admet que ce qui est parfaitement intelligible. Si l’on a acquis la connaissance complète des vérités que l’on veut exposer, les expressions les plus claires se présenteront d’elles-mêmes ; le discours sera facile et naturel. Mais rien n’est plus opposé à la vérité du style que le vain désir d’étonner le lecteur, et de se montrer ingénieux ou profond. Toute affectation de ce genre nuit à la clarté, et elle est bien contraire au but de l’auteur, car il abaisse ce qu’il croit élever. C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient de perfectionner la littérature des sciences. Deux membres illustres de cette Académie ont déjà traité cet important sujet.
Dans une école à jamais célèbre, que l’Europe nous envie, où les sciences sont enseignées par ceux qui en ont reculé les limites, et sont toutes consacrées au service de l’État, une plume éloquente a tracé les règles du langage et du goût, et celles du style le plus propre à exposer clairement toutes les connaissances positives, Mais ces leçons précieuses, données par un si grand maître, durant quelques années seulement, ont été incomplètement publiées ; l’intérêt des sciences réclame depuis longtemps ces utiles conseils.
Elles les attendent aussi, comme un nouveau bienfait, de celui qui, après avoir enrichi la muse tragique, et cultivé avec tant d’éclat toutes les branches de notre littérature, a si ingénieusement exprimé dans un ouvrage spécial le caractère des principaux genres de composition dramatique.
J’ai dû insister sur l’importance des applications de la littérature aux sciences et aux arts. Et en effet, indiquer de nouveaux moyens de présenter avec clarté toutes les vérités qui sont l’objet de la philosophie naturelle, c’est perfectionner les sciences elles-mêmes, et par conséquent acquérir des droits à la reconnaissance de toutes les nations. Qui pourrait douter que les destins des peuples ne dépendent du progrès continuel de nos connaissances ?
Si l’Europe n’avait point reçu l’inestimable bienfait d’une religion favorable aux lettres, et qui consacre les grands intérêts de l’humanité ; si au contraire le dogme fondamental était le mépris des arts ; si toute innovation était réputée un attentat à la majesté divine ; si les leçons de sagesse, d’humanité, de vertu, que l’antiquité nous a transmises, étaient effacées de tous les cœurs ; si les écrits immortels de Platon, d’Homère, de Cicéron, et des successeurs de ces grands hommes, n’eussent formé les mœurs, éclairé les nations et les rois, cette Europe, aujourd’hui si florissante et si polie, subirait un joug étranger dans l’abjection et le malheur. Aucun gouvernement régulier n’aurait pu s’établir ; la notion même de la propriété, fondement de tout ordre public, ne se serait point développée. Telles sont, Messieurs, les conséquences inévitables du mépris des connaissances humaines ; et si l’on en veut une preuve manifeste et contemporaine, il suffit de jeter les yeux sur les pays subjugués par les Ottomans ; car je viens d’exposer, sans aucune exagération, l’origine et les principes fondamentaux de ces États.
Les sciences et toutes les études littéraires favorisées par les califes Abassides firent autrefois chez les Arabes d’utiles progrès. Mais le dogme fatal a prévalu. Des conquérants farouches ont repoussé durant plusieurs siècles tous les arts de l’Occident ; en sorte que l’on peut connaître aujourd’hui avec certitude comment une longue ignorance influe sur la condition des peuples.
L’État sans forces régulières, sans institutions constantes ; les villes capitales dévastées par les incendies, les révoltes, les maladies contagieuses ; les concussions et les meurtres impunis ; les provinces opprimées, abandonnées comme une proie à quelques aventuriers avides, injustes et sanguinaires ; la spoliation des officiers publics érigée en maxime d’État ; les qualités morales des peuples perverties par les vices du gouvernement ; l’empire menacé d’une perte totale, toujours imminente, dont il n’est plus garanti que par les rivalités des grands États de l’Occident ; enfin, ce qui est la source principale de tous les maux, le droit de propriété territoriale, dans les provinces les plus importantes, est méconnu ou violé. L’homme ne possède avec sécurité, sous l’autorité des lois, ni la terre son héritage, ni les objets de son commerce, ni le fruit du travail de chaque jour.
Dans les derniers temps, les chefs de ces États, frappés de la puissance militaire de l’Europe, et des richesses immenses que procure l’industrie, ont entrepris d’imiter la discipline de nos armées et les procédés de nos manufactures. La science de la guerre et celle des impôts, voilà les seuls arts qu’ils nous envient. Un orgueil indomptable les porte à mépriser tout le reste. Ils ne peuvent comprendre que l’Europe doit sa force et son opulence, non à quelques usages particuliers, mais à l’ensemble de ses institutions. Ils ne savent point que cet art de la guerre est extrêmement composé, qu’il résulte du concours de plusieurs sciences, et de théories administratives perfectionnées par une longue expérience. Ils sont incapables de juger les rapports nécessaires qui unissent les sciences spéculatives, les arts techniques, les progrès de l’industrie, l’administration du trésor, celle de la justice, enfin tous les éléments d’un gouvernement régulier, propre à garantir le bonheur et la prospérité des peuples. Ils veulent la richesse sans l’étude et le travail, la force sans la justice, l’industrie sans la liberté. Mais la fortune, ou plutôt les lois immuables de la nature humaine confondront cette ambition insensée ; l’histoire nous réserve encore cette importante leçon.
S’il m’est permis de rappeler le souvenir d’une contrée célèbre dont j’ai dû étudier l’histoire et observer le climat, l’Égypte, l’ancienne institutrice des nations, a vu détruire par les conquêtes tous ses établissements politiques et ses arts. Un peuple doux, ingénieux, adonné à la culture, propre à la guerre, constant dans les plus longs travaux, a perdu sous le joug ottoman tous les avantages du plus heureux climat, et jusqu’au souvenir de ses aïeux. L’histoire moderne de ce pays n’est qu’une longue suite de crimes et de révolutions sanglantes ; et son état présent est plus déplorable qu’il ne l’a jamais été. Tous les anciens possesseurs des terres ont été dépouillés ; on a enlevé et anéanti les anciens titres. Un monopole universel a envahi le commerce. Rien n’est excepté, ni les aliments les plus nécessaires, ni les productions précieuses, ni les tissus les plus grossiers ; tout appartient à un seul maître. Enfin, il ne reste aucun vestige de droit naturel, et la nation entière est devenue un peuple de mendiants.
Les plus jeunes sont saisis dans les bras de leurs parents, enchaînés et enrôlés comme soldats. Exemple frappant des vicissitudes des empires, l’Égypte envoie ses fils ravager le Péloponnèse et la terre de Cécrops ! Leurs ancêtres ont civilisé la Grèce, ils ont fondé les premières cités, enseigné les lois, la culture et les arts ; ceux-ci y portent l’esclavage et toutes les fureurs d’une guerre d’extermination. Mais les destinées de l’Égypte ne sont point accomplies. Un temps viendra que cette terre auguste, depuis tant de siècles inutilement féconde, recouvrera, sous l’influence des arts de l’Europe, son antique splendeur. Elle sera une seconde fois le centre des relations politiques de l’ancien continent. Ses mers ouvriront des communications faciles avec l’Inde et l’Asie. Elle dominera, elle civilisera l’Afrique, et les peuples de ces vastes contrées lui apporteront à l’envi les tributs d’un immense commerce. Alors les vœux de Leibniz, de Bossuet, ceux des monarques et des hommes d’État les plus éclairés de l’Europe seront accomplis.
Ces heureux changements dans les mœurs et les relations des peuples sont des conséquences certaines de l’application des arts aux propriétés naturelles des climats. Les causes de cet ordre sont toujours présentes ; des révolutions accidentelles en peuvent altérer ou suspendre l’action, mais elles se reproduisent sans cesse. Il faut savoir qu’il n’y a de contingent et de variable que les détails des événements ; tous les grands résultats des causes principales sont nécessaires, et peuvent être annoncés avec certitude. C’est pour cela qu’on ne doit attendre aucun bienfait d’une imitation barbare et confuse des arts de l’Occident. Tout ce que les ouvrages des hommes ont de grand et d’utile est le fruit du génie, de la sagesse, de la liberté et de l’étude. Il y a sans doute des théories incertaines. On peut citer dans l’histoire des peuples les mieux policés des alternatives et des aberrations funestes : mais les erreurs de l’esprit sont passagères ; elles se combattent et se détruisent ; les maux de la barbarie sont durables.
Eh ! quel souvenir fatal vient se mêler malgré moi aux vœux que je forme pour le progrès de l’intelligence humaine ! Peu de jours se sont écoulés, depuis que les sciences éplorées ont fait entendre un cri de douleur qui a retenti dans toute l’Europe. L’ombre de Newton s’est émue. Ce grand homme vient d’appeler au partage de sa gloire un successeur illustre qui a comme lui consacré son génie à l’étude du ciel. Et dans le même temps, un des plus ingénieux et des plus heureux promoteurs des sciences physiques est enlevé à la patrie de Galilée. Qui pourrait dire par quels efforts de la nature des pertes de cet ordre seront un jour réparées ?
Honorons, conservons à jamais les arts protecteurs et consolateurs émanés de la puissance divine. Que les muses perpétuent, avec la mémoire des grands hommes et le récit de toutes les nobles actions, la gloire éclatante du nom français ; les muses seules donnent l’immortalité ; tout ce qui ne leur est pas confié est la proie de l’oubli.
Que les lettres, qu’un de vos prédécesseurs, Messieurs, a si ingénieusement nommées les conciliatrices du genre humain, rapprochent parmi nous tous les sentiments et tous les vœux. Qu’elles célèbrent les vertus royales, et celles qui environnent le trône et en augmentent l’éclat. Qu’elles rappellent cette politesse gracieuse, élégante et vraiment française, dont l’Europe voit aujourd’hui sur ce trône un modèle accompli. Qu’elles portent à tous les âges ces paroles augustes et touchantes que toute la France a répétées, qui partent du cœur, et arrivent à tous les cœurs, et qui, depuis Henri IV, semblent appartenir à la littérature de nos rois. Que les lettres françaises découvrent, s’il est possible, qu’elles inspirent de nouveaux motifs d’aimer la patrie et de se consacrer à sa gloire.

François Arago

Jeudi, mai 3rd, 2012

François ARAGO, 1833

Éloge historique de Joseph Fourier par M. Arago, secrétaire perpétuel de l’Académie, lu à la séance du 18 novembre 1833

 Messieurs,

Un académicien, jadis, ne différait d’un autre académicien, que par le nombre, la nature et l’éclat de ses découvertes. Leur vie, jetée en quelque sorte dans le même moule, se composait d’événements peu dignes de remarque. Une enfance plus ou moins studieuse; des progrès tantôt lents, tantôt rapides; une vocation contrariée par des parents capricieux ou aveugles; l’insuffisance de fortune, les privations qu’elle amène à sa suite, trente ans d’un professorat pénible et d’études difficiles, tels étaient les éléments tout ordinaires dont le talent admirable des anciens secrétaires de l’Académie a su tirer ces tableaux si piquants, si spirituels, si variés, qui forment un des principaux ornements de vos savantes collections.

 Les biographes sont aujourd’hui moins à l’étroit. Les convulsions que la France a éprouvées pour sortir des langes de la routine, de la superstition et du privilège, ont jeté au milieu des orages de la vie politique, des citoyens de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les caractères. Aussi, l’Académie des sciences a-t-elle figuré dans l’arène dévorante où, durant quarante années, le fait et le droit se sont tour à tour arraché le pouvoir, par un glorieux contingent de combattants et de victimes !

Reportez, par exemple, vos souvenirs vers l’immortelle assemblée nationale. Vous trouverez à sa tête un modeste académicien, modèle de toutes les vertus privées, l’infortuné Bailly, qui, dans les phases diverses de sa vie politique, sut concilier l’amour passionné de la patrie avec une modération que ses plus cruels ennemis eux-mêmes ont été forcés d’admirer.

Lorsque, plus tard, l’Europe conjurée lance contre la France un million de soldats ; lorsqu’il faut improviser quatorze armées, c’est l’ingénieux auteur de l’Essai sur les machines et de la Géométrie de position, qui dirige cette opération gigantesque. C’est encore Carnot, notre honorable confrère, qui préside à l’incomparable campagne de dix-sept mois, durant laquelle des Français, novices au métier des armes, gagnent huit batailles rangées, sortent victorieux de cent quarante combats, occupent cent seize places fortes, deux cent trente forts ou redoutes. enrichissent nos arsenaux de quatre mille canons. de soixante-dix mille fusils, font cent mille prisonniers, et pavoisent le dôme des Invalides de quatre-vingt-dix drapeaux. Pendant le même temps, les Chaptal, les Fourcroy, les Monge. les Berthollet, concouraient aussi à la défense de la nationalité française, les uns en arrachant à notre sol, par des prodiges d’industrie, jusqu’aux derniers atomes de salpêtre qu’il pouvait contenir; les autres, en transformant, à l’aide de méthodes nouvelles et rapides, les cloches des villes, des villages, des plus petits hameaux, en une formidable artillerie, dont nos ennemis croyaient, dont ils devaient, croire, en effet, que nous étions dépourvus. A la voix de la patrie menacée, un autre académicien, le jeune et savant Meunier, renonçait sans effort aux séduisantes occupations du laboratoire; il allait s’illustrer sur les remparts de Kœnigstein, contribuer en héros à la longue défense de Mayence, et ne recevait la mort, a quarante ans, qu’après s’être placé au premier rang d’une garnison où brillaient les Aubert-Dubayet, les Beaupuy, les Haxo, les Kléber.

Comment pourrais-je oublier ici le dernier secrétaire de l’ancienne académie. Suivez-le dans une assemblée célèbre ; dans cette convention dont on pardonnerait presque le sanglant délire, en se rappelant combien elle fut glorieusement terrible aux ennemis de notre indépendance, et toujours vous voyez l’illustre Condorcet, exclusivement occupé des grands intérêts de la raison et de l’humanité. Vous l’entendez « flétrir » le honteux brigandage qui depuis deux siècles « dépeuplait, en le corrompant, le continent africain; » demander avec les accents d’une conviction profonde, qu’on purifie nos codes de cette affreuse peine capitale qui rend l’erreur des juges à jamais irréparable; il est l’organe officiel de l’assemblée toutes les fois qu’il faut parler aux soldats, aux Citoyens, aux factions, aux étrangers, un langage digne de la France; il ne ménage aucun parti, leur crie sans cesse « de s’occuper un peu moins d’eux-mêmes et un peu plus de la chose publique ; » il répond, enfin à d’injustes reproches de faiblesse, par des actes qui lui laissent, pour toute alternative, le poison ou l’échafaud.

La révolution française jeta aussi le savant géomètre dont je dois aujourd’hui célébrer les découvertes, bien loin de la route que le sort paraissait lui avoir tracée. Dans des temps ordinaires, c’est de dom Joseph Fourier que le secrétaire de l’Académie aurait dû vous entretenir ; c’est la vie tranquille et retirée d’un bénédictin qu’il eût déroulée devant vous. La vie de notre confrère sera, au contraire, agitée et pleine de périls ; elle se passera dans les dangereux combats du forum ; au milieu des hasards de la guerre ; en proie à tous les soucis d’une administration difficile. Cette vie nous la trouverons étroitement enlacée aux plus grands événements de notre époque. Hâtons-nous d’ajouter qu’elle sera toujours digne, honorable, et que les qualités personnelles du savant chausseront l’éclat de ses découvertes.

Fourier naquit à Auxerre, Le 21 mars 1768. Son père, comme celui de l’illustre géomètre Lambert, était un simple tailleur. Cette circonstance eût jadis occupé beaucoup de place dans l’éloge de notre savant confrère ; grâce aux progrès des lumières, je puis en faire mention comme d’un fait sans importance personne. en effet, ne croit aujourd’hui; personne même ne fait semblant de croire que le génie soit un privilège attaché au rang ou à la fortune.

Fourier devint orphelin à l’âge de huit ans. Une dame qui avait remarqué la gentillesse de ses manières et ses heureuses dispositions, le recommanda à l’évêque d’Auxerre. Par l’influence de ce prélat, Fourier fut admis à l’étole militaire que dirigeaient alors les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Il y fit ses études littéraires avec une rapidité et des succès surprenants. Plusieurs sermons fort applaudis à Paris dans la bouche de hauts dignitaires de l’Église, étaient sortis de la plume de l’écolier de douze ans. Il serait aujourd’hui impossible de remonter à ces premières compositions de la jeunesse de Fourier, puisqu’en divulguant le plagiat il a eu la discrétion de ne jamais nommer ceux qui en profitèrent.

Fourier avait, à treize ans, la pétulance, la vivacité bruyante de la plupart des jeunes gens de cet âge ; mais son caractère changea tout à coup et comme par enchantement, dès qu’il fut initié aux premières notions de mathématiques, c’est-à-dire, dès qu’il eut senti sa véritable vocation. Les heures réglementaires de travail ne suffirent plus alors à son insatiable curiosité. Des bouts de chandelles soigneusement recueillis dans la cuisine, les corridors et le réfectoire du collège, servaient, la nuit, dans son âtre de cheminée fermé avec un paravent, à éclairer les études solitaires par lesquelles Fourier préludait aux travaux qui, peu d’années après, devaient honorer son nom et sa patrie.

Dans une école militaire dirigée par des moines, l’esprit des élèves ne devait guère flotter qu’entre deux carrières : l’Église et l’épée. Ainsi que Descartes, Fourier voulut être soldat ; comme Descartes, la vie de garnison l’eût sans doute bientôt fatigué; on ne lui permit pas d’en faire l’expérience. Sa demande à l’effet de subir l’examen de l’artillerie, quoique vivement appuyée par notre illustre confrère Legendre, fut repoussée avec un cynisme d’expressions dont vous allez être juges vous-mêmes : « Fourier, répondit le ministre, n’étant pas noble, ne pourrait entrer dans l’artillerie, quand « il serait un second Newton ! »

Il y a, messieurs, dans l’exécution judaïque des règlements, même lorsqu’ils sont les plus absurdes, quelque chose de respectable que je me plais à reconnaître. En cette circonstance, rien ne pouvait affaiblir l’odieux des paroles ministérielles. Il n’est point vrai, en effet, qu’on n’entrât anciennement dans l’artillerie qu’avec des titres de noblesse : une certaine fortune suppléait souvent à des parchemins. Ainsi, ce n’était pas seulement un je ne sais quoi d’indéfinissable que, par parenthèse, nos ancêtres les Francs n’avaient pas encore, inventé, qui manquait au jeune Fourier, c’était une rente de quelques centaines de livres, dont les hommes placés alors à la tète du pays auraient refusé de voir l’équivalent dans le génie d’un second Newton ! Conservons ces souvenirs, messieurs: ils jalonnent admirablement l’immense carrière que la France a parcourue depuis quarante années. Nos neveux y verront d’ailleurs, non l’excuse, mais l’explication de quelques-uns des sanglants désordres qui souillèrent notre première révolution.

Fourier n’ayant pu ceindre l’épée prit l’habit de bénédictin, et se rendit à l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, où il devait faire son noviciat. Il n’avait pas encore prononcé de vœux, lorsque, en 1789, de belles, de séduisantes idées sur la régénération sociale de la France s’emparèrent de tous les esprits. Aussitôt, Fourier renonça à la carrière ecclésiastique, ce qui n’empêcha point ses anciens maîtres de lui confier la principale chaire de mathématiques à l’école militaire d’Auxerre, et de lui prodiguer les marques d’une vive et sincère affection. J’ose le dire, aucune circonstance, dans la vie de notre confrère, ne témoigne plus fortement de la bonté de son naturel et de l’aménité de ses manières. Il faudrait ne pas connaître le cœur humain, pour supposer que les moines de Saint-Benoît mue ressentirent point quelque dépit en se voyant si brusquement abandonnés ; pour imaginer, surtout, qu’ils renoncèrent sans de vifs regrets à la gloire que l’ordre pouvait attendre du collaborateur ingénieux qui leur échappait.

Fourier répondit dignement à la confiance dont il venait d’être l’objet. Quand ses collègues étaient indisposés, le professeur titulaire de mathématiques occupait, tour à tour, les chaires de rhétorique, d’histoire, de philosophie, et, quel que fût l’objet de ses leçons, il répandait à pleines mains, dans un auditoire qui l’écoutait avec délices, les trésors d’une instruction variée et profonde, ornés de tout ce que la plus élégante diction pouvait leur donner d’éclat.

A la fin de 1789, Fourier se rendit à Paris, et fit devant l’Académie des sciences un mémoire concernant la résolution des équations numériques de tous les degrés. Ce travail de sa première jeunesse, notre confrère ne l’a pour ainsi dire jamais perdu de vue. Il l’expliquait, à Paris, aux élèves de l’école polytechnique ; il le développait sur les bords du Nil, en présence de l’institut d’Égypte ; à Grenoble, depuis 1802, c’était le sujet favori de ses entretiens avec les professeurs de l’école centrale ou de la faculté des sciences ; ce mémoire, enfin, renfermait les fondements de l’ouvrage que Fourier faisait imprimer, lorsque la mort vint le frapper.

Un sujet scientifique n’occupe pas tant de place, dans la vie d’un savant du premier ordre, sans avoir de l’importance et de la difficulté. La question d’analyse algébrique dont il vient d’être fait mention, et que Fourier a étudiée avec une si remarquable persévérance, n’est pas une exception à cette règle. Elle se présente dans un grand nombre d’applications du calcul au mouvement des astres ou à la physique des corps terrestres, et, en général, dans les problèmes qui conduisent à des équations d’un degré élevé. Dès qu’il veut sortir du domaine des abstractions, le calculateur a besoin des racines de ces équations ; ainsi, l’art de les découvrir à l’aide d’une méthode uniforme, soit exactement, soit par approximation, a dû de bonne heure exciter la sollicitude des géomètres.

Un œil attentif aperçoit déjà quelques traces de leurs efforts, dans les écrits des mathématiciens de l’école d’Alexandrie. Ces traces, il faut le dire, sont si légères, si imparfaites, qu’on aurait vraiment le droit de ne faire remonter la naissance de cette branche de l’analyse, qu’aux excellents travaux de notre compatriote Viète. Descartes, à qui on rend une justice bien incomplète quand on se contente de dire qu’il nous apprit beaucoup en nous apprenant à douter, s’occupa aussi un moment de ce problème, et y laissa l’empreinte ineffaçable de sa main puissante. Hudde donna pour un cas particulier, mais très-important, des règles auxquelles on n’a depuis rien ajouté ; Rolle, de l’Académie des sciences, consacra à cette unique question sa vie tout entière. Chez nos voisins d’outre-mer, Harriot, Newton, Mac-Laurin, Stirling, Waring, je-veux dire tout ce que, dans le dernier siècle, l’Angleterre produisit de géomètres illustres, en firent aussi l’objet de leurs recherches. Quelques .années après, les noms de Daniel Bernoulli, d’Euler, de Fontaine, vinrent s’ajouter à tant. de grands noms. Lagrange, enfin, entra à soit tour dans la carrière, et, dès ses premiers pas, il substitua aux essais imparfaits, quoique fort ingénieux, de ses prédécesseurs, une méthode complète et à l’abri de toute objection. A partir de ce moment, la dignité de la science était satisfaite ; mais, en pareille matière, il ne serait pas permis de dire avec le poète :

« Le temps ne fait rien à l’affaire »

Or, si les procédés inventés par Lagrange, simples dans leur principe, applicables à tous les cas, ont théoriquement le mérite de conduire au résultat avec certitude, ils exigeaient, d’autre part, des calculs d’une longueur rebutante. Il restait donc à perfectionner la partie pratique de la question : il fallait trouver les moyens d’abréger la route, sans lui rien faire perdre de sa sûreté. Tel était le but principal des recherches de Fourier, et ce but il l’a atteint eu grande partie.

Descartes avait déjà trouvé dans l’ordre suivant lequel se succèdent les signes des différents termes d’une équation numérique quelconque, le moyen de décider, par exemple, combien cette équation peut avoir de racines réelles positives. Fourier a fait plus : il a découvert une méthode pour déterminer en quel nombre les racines également positives de toute équation, peuvent se trouver comprises entre deux quantités données. Ici certains calculs deviennent nécessaires, mais ils sont très-simples, et quelque précision que l’on désire, ils conduisent sans fatigue aux solutions cherchées. Je doute que l’on puisse citer une seule découverte scientifique de quelque importance, qui n’ait pas suscité des discussions de priorité. La nouvelle méthode de Fourier pour résoudre les équations numériques est, sous ce rapport, largement comprise dans la loi commune. On doit, au surplus, reconnaître que le théorème qui sert de base à cette méthode été d’abord publié par M. Buclan ; que, d’après une règle qu’ont solennellement sanctionnée les principales académies de l’Europe, et dont les historiens des sciences ne sauraient s’écarter sans tomber dans l’arbitraire et la confusion, M. Budan doit être considéré comme inventeur. Je dirai, avec une égale assurance, qu’il serait impossible de refuser à Fourier le mérite d’être arrivé au but par ses propres efforts. Je regrette même que pour établir des droits que personne n’entendait nier, il ait jugé nécessaire de recourir à des certificats d’anciens élèves de l’école polytechnique ou de professeurs de l’Université. Puisque notre confrère avait la modestie de croire que sa simple déclaration ne devait pas suffire, pourquoi, et cet argument eût été plein de force, ne faisait-il pas remarquer à quel point sa démonstration diffère de celle de son compétiteur ? Démonstration admirable, en effet, et tellement imprégnée des éléments intimes de la question, qu’un jeune géomètre, M. Sturm, vient d’en faire usage pour établir la vérité du beau théorème à l’aide duquel il détermine, non plus de simples limites, mais le nombre exact de racines d’une équation quelconque, qui sont comprises entre deux quantités données.

Tout à l’heure nous avions laissé Fourier à Paris, soumettant à l’Académie des sciences le travail analytique dont je viens de donner une idée générale. De retour à Auxerre, le jeune géomètre trouva la ville, les campagnes environnantes, et même l’école à laquelle il appartenait, vivement occupées des grandes questions de dignité humaine, de philosophie, de politique, qui étaient alors débattues par les orateurs des divers côtés de l’assemblée nationale. Fourier s’abandonna aussi à ce mouvement des esprits. Il embrassa avec enthousiasme les principes de la révolution et s’associa ardemment à tout ce que l’élan populaire offrait de grand, de juste, de généreux. Son patriotisme lui fit accepter les missions les plus difficiles. Disons que jamais, même au péril de sa vie, il ne transigea avec les passions basses, cupides, sanguinaires, qui surgissait de toute part.

Membre de la société populaire d’Auxerre, Fourier y exerça un escendant presque irrésistible. Un jour, la Bourgogne tout entière en a conservé le souvenir. A l’occasion de la levée de 300 000 hommes, il fit vibrer si éloquemment les mots d’honneur, de patrie, de gloire ; il provoqua tant d’enrôlements volontaires, que le tirage au sort devint inutile. A la vois de l’orateur, le contingent assigné au chef-lieu de l’Yonne se forma, se réunit spontanément dans l’enceinte même de l’aasemblée, et marcha sur le champ à la frontière. Malheureusement, ces luttes du Forum dans lesquelles s’usaient alors tant de nobles vies, étaient loin d’avoir toujours une importance réelle. De ridicules, d’absurdes, de burlesques motions, y heurtaient sans cesse les inspirations d’un patriotisme pur, sincère, éclairé. La société d’Auxerre nous fournirait, au besoin, plus d’un exemple de ces désolants contraste. Ainsi, je pourrais dire que, dans la même enceinte où Fourier sut exciter les honorables sentiments que j’ai rappelés avec bonheur, il eut, une autre fois à combattre un certain orateur, peut-être bien intentionné, mais assurément mauvais astronome, lequel voulant échapper, disait-il, au bon plaisir des administrateurs municipaux, demandait que les noms de quartier du Nord de l’Est, du Sud et rie l’Ouest fussent assignés aux diverses parties de la ville d’Auxerre, par la voie du sort.

Les lettres, les beaux-arts, les sciences, semblèrent un moment devoir ressentir aussi l’heureuse influence de la révolution française. Voyez par exemple, avec quelle largeur d’idées fut conçue la réforme des poids et mesures ; sur quelles vastes opérations on résolut de l’appuyer ; quels géomètres quels, astronomes, quels physiciens éminents présidèrent à toutes les parties de ce grand travail ! Hélas ! d’affreux déchirements intérieurs vinrent bientôt assombrir ce magnifique spectacle. Les sciences ne pouvaient prospérer au milieu du combat acharné des factions. Elles eussent rougi de rien devoir aux hommes de sang, dont les passions aveugles immolèrent les Saron, les Bailly, les Lavoisier.

Peu de mois après le 9 thermidor, la convention, voulant ramener le pays vers des idées d’ordre, de civilisation et de progrès intérieurs, songea à organiser l’instruction publique; mais où trouver des professeurs ? Les corporations religieuses dans lesquelles ont les choisissait anciennement, étaient supprimées : elles avaient d’ailleurs émigré presque en masse. Les membres laïques du corps enseignant, devenus officiers d’artillerie, du génie ou d’état-major, combattaient aux frontières les ennemis de la France. Heureusement, dans cette époque d’exaltation intellectuelle, rien ne semblait impossible. Les professeurs manquaient, on décréta qu’il en serait créé sans retard, et l’école normale naquit. Quinze cents citoyens de tout âge, présentés par les chefs-lieux de district, s’y trouvèrent aussitôt réunis, non pour étudier, dans toutes leurs ramifications, les diverses branches des connaissances humaines, mais afin d’apprendre, sous les plus grands maîtres, l’art d’enseigner.

Fourier était l’un de ces 1 500 élèves. On s’étonnera, non sans quelque raison, je l’avoue, quand je dirai qu’il fut élu à Saint-Florentin, et qu’Auxerre parut insensible à l’honneur d’être représentée à Paris par le plus illustre de ses enfants. Mais cette indifférence sera comprise ; ensuite s’écroulera sans retour, le laborieux échafaudage de calomnies auquel elle a servi de base, dès que je rappellerai qu’après le 9 thermidor, la capitale et surtout les départements, furent en proie à une réaction aveugle et désordonnée, comme le sont toujours les réactions politiques ; que le crime, (pour avoir changé de bannière il n’en était pas moins hideux) usurpa la place de la justice ; que d’excellents citoyens, des patriotes purs, modérés, consciencieux, étaient journellement traqués par des bandes d’assassins à gages devant lesquelles les populations restaient muettes d’effroi. Te1les sont, Messieurs, les redoutables influences qui privèrent un moment Fourier du suffrage de ses compatriotes, et le travestirent en partisan de Robespierre, lui que Saint-Just, faisant allusion à son éloquence douce et persuasive, appelait un patriote en musique ; lui que les Décemvirs plongèrent tant de fois dans les cachots lui qui, au plus fort de la terreur, prêta devant le tribunal révolutionnaire, le secours de son admirable talent, à la mère du maréchal Davout, coupable du crime, à cette époque irrémissible, d’avoir envoyé quelques sommes d’argent à des émigrés ; lui qui, à Tonnerre, eut l’incroyable audace d’enfermer sous clef à l’auberge, un agent du comité de salut public dont il avait surpris le secret, et se donna ainsi le temps d’avertir un honorable citoyen qu’on allait arrêter ; lui, enfin, qui s’attaquant, corps à corps, au proconsul sanguinaire devant lequel tous tremblaient dans l’Yonne, le fit passer pour fou, et obtint sa révocation ! Voilà, Messieurs, quelques-uns des actes de patriotisme, de dévouement, d’humanité, qui signalèrent la première jeunesse de Fourier. Ils furent, vous l’avez vu, payés d’ingratitude ; mais doit-on vraiment s’en étonner ? Espérer de la reconnaissance de qui ne pourrait la manifester sans danger, ce serait méconnaître la fragilité humaine et s’exposer à de fréquents mécomptes.

Dans l’école normale de la convention, des débats succédaient de temps en temps aux leçons ordinaires. Ces jours-là, les rôles étaient intervertis : les élèves interrogeaient les professeurs. Quelques paroles prononcées par Fourier dans une de ces curieuses et utiles séances suffirent pour le faire remarquer. Aussi, dès qu’on sentit la nécessité de créer des maîtres de conférence, tous les yeux se portèrent-ils sur l’élève de Saint-Florentin. La précision, la lucidité, l’élégance de ses leçons, lui conquirent bientôt les applaudissements unanimes de l’auditoire difficile et nombreux qui lui fut confié.

A l’apogée de sa gloire scientifique et littéraire, Fourier reportait encore avec prédilection ses pensées sur 1794, et sur les efforts sublimes que faisait alors la nation française pour créer un corps enseignant. S’il l’avait osé, le titre d’élève de l’ancienne école normale eût été sans aucun doute celui dont il se serait paré de préférence. Cette école périt, Messieurs, de froid, de misère et de faim, et non pas, quoi qu’on en ait dit, à cause de quelques vices d’organisation, dont le temps et la réflexion eussent facilement fait justice. Malgré son existence si courte, elle donna aux études scientifiques une direction toute nouvelle qui a eu les plus importants résultats, En appuyant cette opinion de quelques développements, je m’acquitterai d’unie tache que Fourier m’eut certainement imposée, s’il avait, pu soupçonner qu’à de justes, qu’à d’éloquents éloges de son caractère et de ses travaux, viendraient, dans cette enceinte même et par la bouche d’un de ses successeurs, se mêler de vives critiques de sa chère école normale.

C’est à l’école normale conventionnelle qu’il faut inévitablement remonter, quand on veut trouver le premier enseignement public de la géométrie descriptive, cette belle création de Monge. C’est de là qu’elle est passée, presque sans modifications, à l’école polytechnique, dans les usines, dans les manufactures, dans les plus humbles ateliers.

De l’école normale date aussi une véritable révolution dans l’étude des mathématiques pures. Alors, des démonstrations, des méthodes, des théories importantes, enfouies dans les collections académiques, parurent pour la première fois devant les élèves, et les excitèrent à refondre, sur de nouvelles bases, les ouvrages destinés à l’enseignement.

A part quelques rares exceptions, les savants, en possession de faire avancer les sciences, formaient jadis en France une classe totalement distincte de celle des professeurs. En appelant les premiers géomètres, les premiers physiciens, les premiers naturalistes du monde au professorat, la convention jeta sur les fonctions enseignantes un éclat inaccoutumé, et dont mous ressentons encore les heureux effets. Aux yeux du public, un titre qu’avaient porté les La Grange, les La Place, les Monge, les Berthollet, devint, avec raison, l’égal des plus beaux titres. Si, sous l’empire, l’école polytechnique compta parmi ses professeurs en exercice, des conseillers d’État, des ministres, et le président du sénat, n’en cherchez l’explication que dans l’élan donné par l’école normale.

Voyez dans les anciens grands collèges, les professeurs, cachés en quelque sorte derrière leurs cahiers, lisant en chaire, au milieu de I’indifférence et de l’inattention des élèves, des discours laborieusement préparés, et qui, tous les ans, reparaissent les mêmes. Rien de pareil n’existait à l’école normale les leçons orales y furent seules permises. L’autorité alla même jusqu’à exiger des savants illustres chargés de l’enseignement, la promesse formelle de ne jamais réciter des leçons qu’ils auraient apprises par cœur. Depuis cette époque, la chaire est devenue une tribune d’où le professeur, identifié pour ainsi dire avec ses auditeurs, voit dans leurs regards, dans leurs gestes, dans leur contenance, tant6t le besoin de se hâter, tantôt, au contraire, la nécessité de revenir sur ses pas, de réveiller l’attention par quelque observation incidente, de revêtir d’une forme nouvelle la pensée qui, dans son premier jet, avait laissé les esprits en suspens. Et n’allez pas croire que les belles improvisations dont retentissait l’amphithéâtre de l’école normale, restassent inconnues au public. Des sténographes, soldés par 1’Etat, les recueillaient. Leurs feuilles, après la révision des professeurs, étaient envoyées aux quinze cents élèves, aux membres de la convention, aux consuls et agents de la république dans les pays étrangers, à tous les administrateurs des districts. A côté des habitudes parcimonieuses et mesquines de notre temps, c’était certainement de la prodigalité. Personne, toutefois, ne se rendait l’écho de ce reproche, quelque léger qu’il paraisse, s’il m’était permis de désigner dans belle enceinte même un illustre académicien, à qui les leçons de l’école normale allèrent révéler son génie mathématique dans un obscur chef-lieu de district !

Le besoin de remettre en évidence les importants services, aujourd’hui méconnus, dont l’enseignement des sciences est redevable à la première école normale, m’a entraîné plus loin que je ne le voulais. J’espère qu’on me le pardonnera. L’exemple, en tout cas, ne sera pas contagieux. Les louanges du temps passé, vous le savez Messieurs, ne sont plus de mode. Tout ce qui se dit, tout ce qui s’imprime, tend même à faire croire que le monde est né d’hier. Cette opinion qui permet à chacun de s’attribuer un rôle plus ou moins brillant dans le grand drame cosmogonique, est sous la sauvegarde de trop de vanités pour n’avoir rien à craindre des efforts de la logique.

Nous l’avons déjà dit, les brillants succès de Fourier à l’école normale lui assignèrent une place distinguée parmi les personnes que la nature a douées au plus haut degré du talent d’enseigner. Aussi ne fut-il pas oublié par les fondateurs de l’École Polytechnique. Attaché à ce célèbre établissement, d’abord avec le titre de surveillant des leçons de fortification, ensuite comme chargé du cours d’analyse, Fourier y a laissé une mémoire vénérée, et la réputation d’un professeur plein de clarté, de méthode, d’érudition; j’ajouterai même la réputation d’un professeur plein de grâce, car notre confrère a prouvé que ce genre de mérite, peut ne pas être étranger à l’enseignement des mathématiques.

Les leçons de Fourier n’ont pas été recueillies. Le Journal de l’école polytechnique ne renferme même qu’un seul mémoire de lui, sur le principe des vitesses virtuelles. Ce mémoire, qui probablement avait servi de texte à une leçon, montre que le secret des grands succès du célèbre professeur consistait dans la combinaison, artistement ourdie, de vérités abstraites, d’intéressantes applications et de détails historiques peu connus, puisés, chose si rare de nos jours, aux sources originales.

Nous voici à l’époque où la paix de Léoben ramena vers la capitale les principales illustrations de nos armées. Alors les professeurs et les élèves de l’école polytechnique eurent quelquefois l’honneur insigne de se trouver assis dans leurs amphithéâtres, à côté des généraux Desaix et Bonaparte. Tout leur présageait donc une participation active aux événements que chacun pressentait, et qui. en effet, ne se firent pas attendre.

Malgré l’état précaire de l’Europe, le Directoire se décida à dégarnir le pays de ses meilleures troupes, et à les lancer dans une expédition aventureuse. Eloigner de Paris le vainqueur de l’Italie, mettre ainsi un terme aux éclatantes démonstrations populaires dont sa présence était partout l’objet, et qui, tôt ou tard, seraient devenues un véritable danger, c’était tout ce que voulaient alors les cinq chefs de la république.

D’autre part, l’illustre général ne rêvait pas seulement la conquête momentanée de I’Égypte ; il désirait rendre à ce pays son antique splendeur ; il voulait étendre ses cultures, perfectionner les irrigations, créer de nouvelles industries, ouvrir au commerce de nombreux débouchés, tendre une main secourable à des populations malheureuses, les arracher au joug abrutissant sous lequel elles gémissaient depuis des siècles, les doter enfin, sans retard, de tous les bienfaits de la civilisation européenne. D’aussi grands desseins n’auraient pas pu s’accomplir avec le seul personnel d’une armée ordinaire. Il fallut faire un appel aux sciences, aux lettres, aux beaux-arts; il fallut demander le concours de quelques hommes de tête et d’expérience. Monge et Berthollet, l’un et l’autre membres de l’institut et professeurs à l’école polytechnique, devinrent, pour cet objet, les recruteurs du chef de l’expédition. Cette expédition, nos confrères en connaissaient-ils réellement le but ? Je n’oserais pas l’affirmer ; mais je sais, en tout cas, qu’il ne leur était pas permis de le divulguer. Nous allons dans un pays éloigné ; nous nous embarquerons à Toulon ; nous serons constamment avec vous ; le général Bonaparte commandera l’armée ; tel était, dans le fond et dans la forme, le cercle restreint de confidences qui leur avait été impérieusement tracé. Sur la foi de paroles aussi vagues avec les chances d’un combat naval, avec les pontons anglais en perspective, allez aujourd’hui essayer d’enrôler un père de famille, un savant déjà connu par des travaux utiles et placé dans quelque poste honorable ; un artiste en possession de l’estime et de la confiance publiques, et je me trompe fort si vous recueillez autre chose que des refus ; mais en 1798, la France sortait à peine d’une crise terrible, pendant laquelle son existence même avait été fréquemment mise en problème. Qui d’ailleurs ne s’était trouvé exposé à d’imminents dangers personnels ? Qui n’avait vu de ses propres yeux, des entreprises vraiment désespérées, conduites une heureuse fin ? En faut-il davantage pour expliquer ce caractère aventureux, cette absence de tout souci du lendemain qui parait avoir été un des traits les plus saillants de l’époque directoriale. Fourier accepta donc, sans hésiter, les propositions que ses collègues lui portèrent au nom du général en chef ; il quitta les fonctions si recherchées de professeur à l’école polytechnique. pour aller…… il ne savait où, pour faire… il ne savait quoi !

Le hasard plaça Fourier pendant la traversée, sur le bâtiment qui portait Kléber. L’amitié que le savant et l’homme de guerre se vouèrent dès ce moment n’a pas été sans quelque influence sur les événements dont l’Égypte fut le théâtre après le départ de Napoléon.

Celui qui signait ses ordres du jour : « le membre de l’Institut commandant en chef  l’armée d’Orient », ne pouvait manquer de placer une Académie parmi les moyens de régénération de l’antique royaume des Pharaons. La vaillante armée qu’il commandait venait à peine de conquérir le Kaire dans la mémorable bataille des Pyramides, que l’Institut d’Égypte naquit. Quarante-huit membres, partagés en quatre sections, devaient le composer. Monge eut l’honneur d’en être le premier président. Comme à Paris, Bonaparte appartenait aux sections mathématiques. La place de secrétaire perpétuel abandonnée au libre choix de la compagnie fut, tout d’une voix, donnée à Fourier.

Vous avez vu le célèbre géomètre remplir les mêmes fonctions à l’Académie des sciences ; vous avez apprécié l’étendue de ses lumières, sa bienveillance éclairée, son inaltérable affabilité, son esprit droit et conciliant. Ajoutez par la pensée à tant de rares qualités, l’activité que la jeunesse, que la santé peuvent seules donner, et vous aurez recréé le secrétaire de l’Institut d’Égypte, et le portrait que je voudrais en faire pâlirait à côté du modèle.

Sur les bords du Nil, Fourier se livrait à des recherches assidues sur presque toutes les branches des connaissances que comprenait le vaste cadre de l’Institut. La Décade et le Courrier de l’Égypte font connaître les titres de ses divers travaux. J’y remarque un mémoire sur la résolution générale des équations algébriques ; des recherches sur les méthodes d’élimination ; la démonstration d’un nouveau théorème d’algèbre ; un mémoire sur l’analyse indéterminée ; des études sur la mécanique générale ; un travail technique et historique sur l’aqueduc qui porte les eaux du Nil au château du Kaire ; des considérations sur les Oasis ; le plan de recherches statistiques à entreprendre sur l’état de l’Égypte ; le programme des explorations auxquelles on devrait se livrer sur l’(emplacement de l’ancienne Memphis, et dans toute l’étendue des sépultures ; le tableau des révolutions et des mœurs de l’Égypte, depuis sa conquête par Sélim.

Je trouve encore, dans la Décade égyptienne, que le premier jour complémentaire de l’an VI, Fourier présenta à l’Institut la description d’une machine destinée à faciliter les irrigations, et qui devait être mue par la force du vent.

Ce travail, si éloigné de la direction ordinaire des idées de notre confrère, n’a pas été imprimé. Il trouverait naturellement sa place dans un ouvrage dont l’expédition d’Égypte pourrait encore fournir le sujet, malgré les nombreuses et belles publications qu’elle a déjà fait naître : ce serait la description des fabriques d’acier, d’armes, de poudre, de drap, de machines, d’instruments de toute espèce que notre armée eut à improviser. Si, pendant notre enfance, les expédients que Robinson Crusoé met en œuvre pour échapper aux dangers romanesques qui viennent sans cesse l’assaillir, excitent vivement notre intérêt, comment dans l’âge mûr verrions-nous avec indifférence une poignée de Français, jetée sur les rives inhospitalières de l’Afrique, sans aucune communication possible avec la mère patrie, forcée de combattre à la fois les éléments et de formidables armées, manquant de nourriture, de vêtements, d’armes, de munitions. et suppléant à tout à force de génie !

La longe route que j’ai encore à parcourir me permettra à peine d’ajouter quelques mots sur les services administratifs de l’illustre géomètre. Commissaire français auprès du divan du Kaire, il était devenu l’intermédiaire officiel entre le général en chef et tout Égyptien qui pouvait avoir à se plaindre d’une attaque contre sa personne, sa propriété, ses mœurs, ses usages, sa croyance. Des formes toujours douces ; de scrupuleux ménagements pour des préjugés, qu’on eût vainement combattus de front ; un esprit de justice inflexible, lui avaient donné sur la population musulmane un ascendant que les préceptes du Koran ne permettaient guère d’espérer, et qui servit puissamment à entretenir des relations amicales entre les habitants du Kaire et les soldat français. Fourier était surtout en vénération parmi les cheiks et les ulémas. Une seule anecdote fera comprendre que ce sentiment était commandé par la plus légitime reconnaissance.

L’Émir Hadgy, ou prince de la caravane, que le général Bonaparte avait nommé en arrivant au Kaire, s évada pendant la campagne de Syrie. On eut, dès lors, de très-fortes raisons de croire que quatre cheiks ulémas s’étaient rendus complices de la trahison. De retour en Egypte, Bonaparte confia l’examen de cette grave affaire à Fourier. Ne me proposez pas, dit-il, des demi-mesures, vous avez à prononcer sur de grands personnages : il faut ou leur trancher la tête, ou les inviter à dîner. Le lendemain de cet entretien, les quatre cheiks dînaient avec le général en chef. En suivant les inspirations de son cœur, Fourier ne faisait pas seulement un acte d’humanité, c’était de plus de l’excellente politique. Notre savant confrère, M. Geoffroy Saint-Hilaire, de qui je tiens l’anecdote, raconte en effet que Soleyman el Fayoumi, le principal des chefs égyptiens, dont le supplice, grâce à notre confrère, s’était transformé si heureusement en un banquet, saisissait toutes les occasions de célébrer parmi ses compatriotes la générosité française.

Fourier ne montra pas moins d’habileté lorsque nos généraux lui donnèrent des missions diplomatiques. C’est à sa finesse, à son aménité que notre armée fut redevable d’un traité d’alliance offensive et défensive avec Mourad-Bey. Justement fier du résultat, Fourier oublia de faire connaître les détails de la négociation. On doit vivement le regretter, car le plénipotentiaire de Mourad était une femme, cette même Sitry Néfïçah, que Kléber a immortalisée en proclamant sa bienfaisance, son. noble caractère dans le bulletin d’Héliopolis, et qui, du reste, était déjà célèbre d’une extrémité de l’Asie à l’autre, à cause des révolutions sanglantes que sa beauté sans pareille avait suscitées parmi les mameluks.

L’incomparable victoire que Kléber remporta sur l’armée du grand vizir, n’abattit point l’énergie des janissaires qui s’étaient emparés du Kaire pendant qu’on combattait à Héliopolis. Ils se défendirent de maison en maison avec un courage héroïque. On avait à opter entre l’entière destruction de la ville et une capitulation honorable pour les assiégés. Ce dernier parti prévalut : Fourier, comme d’habitude, chargé de la négociation, la conduisit à bon port ; mais, cette fois, le traité ne fut pas discuté, convenu et signé dans l’enceinte mystérieuse d’un harem sur de moelleux divans, à l’ombre de bosquets embaumés. Les pourparlers eurent lieu dans une maison à moitie ruinée par les boulets et par la mitraille ; au centre du quartier dont les révoltés disputaient vaillamment la possession à nos soldats; avant même qu’on eût pu convenir des bases d’une trêve de quelques heures. Aussi, lorsque Fourier s’apprêtait à célébrer, suivant les coutumes orientales, la bienvenue du commissaire turc, de nombreux coups de fusil partirent de la maison en face, et une balle traversa la cafetière qu’il tenait à la main. Sans vouloir mettre en questions la bravoure de personne, ne pensez-vous pas, Messieurs que si les diplomates étaient ordinairement placés dans des positions aussi périlleuses, le public aurait moins à se plaindre de leurs proverbiales lenteurs ?

Pour réunir en un seul faisceau les services administratifs de notre infatigable confrère, j’aurais encore à vous le montrer, sur l’escadre anglaise, moment de la capitulation de Menou, stipulant diverses garanties en faveur des membres de l’institut d’Egypte ; niais des services non moins importants. et d’une autre nature, réclament aussi notre attention. Ils nous forceront même à revenir sur nos pas, à remonter jusqu’à l’époque, de glorieuse mémoire, où Desaix achevait la conquête de la haute Égypte, autant par la sagesse, la modération et l’inflexible justice de tous ses actes, que par la rapidité et l’audace des opérations militaires. Bonaparte chargea alors deux commissions nombreuses d’aller explorer dans ces régions reculées, une multitude de monuments dont les modernes soupçonnaient à peine l’existence, Fourier et Costaz furent les commandants de ces commissions ; je dis les commandants, car une force militaire assez imposante leur avait été confiée ; car c’était souvent à l’issue d’un combat avec des tribus nomades d’Arabes, que l’astronome trouvait dans le mouvement des astres, les éléments d’une future carte géographique ; que le naturaliste recueillait des végétaux inconnus, déterminait la constitution géologique du sol, se livrait à des dissections pénibles ; que l’antiquaire mesurait les dimensions des édifices, qu’il essayait de copier avec exactitude les images fantasques dont tout était couvert dans ce singulier pays, depuis les plus petits meubles, depuis les simples jouets des enfants, jusqu’à ces prodigieux palais, jusqu’à ces façades immenses à côté desquelles les plus vastes constructions modernes attireraient à peine un regard.

Les deux commissions savantes étudièrent avec un soin scrupuleux, le temple magnifique de l’ancienne Tentyris, et surtout les séries de signes astronomiques qui ont soulevé de nos jouis de si vifs débats ; les monuments remarquables de l’Ile mystérieuse et sacrée d’É1éphantine ; les ruines de Thèbes aux cent portes devant lesquelles (et ce n’était cependant que des ruines !) notre armée étonnée s’arrêta tout entière pour applaudir.

Fourier présidait encore, dans la haute Égyppte à ses mémorables travaux, lorsque le général en chef quitta brusquement Alexandrie, et revint en France avec ses principaux amis. Ils se trompèrent donc, ceux qui, ne voyant pas notre confrère sur la frégate le Muiron, à côté de Monge et de Berthollet, imaginèrent que Bonaparte n’avait pas su apprécier ses éminentes qualités. Si Fourier ne fut point du voyage, c’est qu’il était à cent lieues de la Méditerranée, quand le Muiron nuit à la voile. L’explication cesse d’être piquante, mais elle est vraie. En tout cas, l’amitié de Kléber pour le secrétaire de l’Institut d’Égypte, la juste influence qu’il lui accorda dans une multitude d’occasions délicates, l’eussent amplement dédommagé d’un injuste oubli.

J’arrive, Messieurs, à l’époque, de douloureuse mémoire, où les agas des janissaires réfugiés en Syrie, désespérant de vaincre nos troupes, si admirablement commandées, à l’aide des armes loyales du soldat, eurent recours au stylet du lâche. Vous le savez, un jeune fanatique dont on avait exalté l’imagination dans les mosquées, par un mois de prières et d’abstinence, frappa d’un coup mortel lu héros d’Héliopolis, au moment où, sans défiance, il écoutait avec sa bonté ordinaire le récit de prétendus griefs et promettait réparation.

Ce malheur, à jamais déplorable, plongea notre colonie dans une affliction profonde. Les Egyptiens eux-mêmes mêlèrent leurs larmes à relIes des soldats français. Par une délicatesse de sentiment dont nous avons le tort de ne pas croire les mahométans capables, ils n’oublièrent point alors, ils n’ont jamais oublié depuis, de faire remarquer que l’assassin et ses trois complices n’étaient pas nés sur les bords du Nil.

L’armée, pour tromper sa douleur, désira que les funérailles de Kléber fussent célébrées avec une grande pompe. Elle voulut aussi qu’en ce jour solennel on lui retraçât la longue série d’actions éclatantes qui porteront le nom de l’illustre général jusqu’à nos derniers neveux. Par un concert unanime, cette honorable et périlleuse mission fut confiée à Fourier.

Il est bien peu d’hommes, Messieurs, qui n’aient pas vu les rêves brillants de leur jeunesse aller se briser, l’un après l’autre, contre les tristes réalités de l’âge mur. Fourier a été une de ces rares exceptions.

Reportez-vous, en effet, par la pensée à 1789, et cherchez ce que l’avenir pouvait promettre à l’humble néophyte de Saint-Benoît-sur-Loire. Sans doute un peu de gloire littéraire ; la faveur de se faire entendre quelquefois dans les temples de la capitale ; la satisfaction d’être chargé du panégyrique de tel ou tel personnage officiellement célèbre. Eh bien ! neuf années se seront à peine écoulées, et vous le trouverez à la tète de l’Institut d’Egypte, et il sera l’oracle, l’idole d’une compagnie qui comptait parmi ses membres, Bonaparte, Berthollet, Monge, Malus, Geoffroy Saint-Hilaire, Conté, etc. ; et sans cesse les généraux se reposeront sur lui du soin de dénouer des difficultés en apparence insolubles ; et l’armée d’Orient elle-même, si riche dans tous les genres d’illustrations ne voudra pas d’autre interprète quand il faudra raconter les hauts faits du héros qu’elle venait de perdre.

Ce fut sur la brèche d’un bastion récemment enlevé d’assaut par nos troupes; en vue du plus majestueux des fleuves, de la magnifique vallée qu’il féconde, de l’affreux désert de Libye, des colossales pyramides de Gizeh ; ce fut en présence de vingt populations d’origines diverses que le Kaire réunit dans sa vaste enceinte, devant les plus vaillants soldats qui jamais eussent foulé une terre où, cependant, les noms d’Alexandre et de César retentissent encore; ce fut au milieu de tout ce qui pouvait émouvoir le cœur, agrandir les idées, exciter l’imagination, que Fourier déroula la noble vie de Kléber. L’orateur était écouté avec un religieux silence ; mais bientôt, désignant du geste les soldats rangés en bataille devant lui, il s’écrie : « Ah ! Combien de vous eussent aspiré à l’honneur de se jeter entre Kléber et son assassin ! Je vous prends à témoin, intrépide cavalerie qui accourûtes pour le sauver sur les hauteurs de Koraïm, et dissipâtes en un instant ta multitude d’ennemis qui l’avaient enveloppé ! » à ces mots un frémissement électrique agite l’armée tout entière ; les drapeaux s’inclinent, les rangs se pressent, les armes s’entrechoquent, un long gémissement s’échappe de quelques milliers de poitrines déchirées par le sabre et par la mitraille, et la voix de l’orateur va se perdre au milieu des sanglots.

Peu de mois après, sur le même bastion, devant les mêmes soldats, Fourier célébrait, avec non moins d’éloquence les exploits, les vertus du général que les peuples conquis en Afrique saluèrent du nom si flatteur de sultan juste ; et qui venait de faire à Marengo le sacrifice de sa vie, pour assurer le triomphe des armes françaises.

Fourier ne quitta l’Egypte qu’avec les derniers débris de l’armée, à la suite de la capitulation signée par Menou. De retour en France, ses premières, ses plus constantes démarches eurent pour objet l’illustration de l’expédition mémorable dont il avait été un des membres les plus actifs et les plus utiles. L’idée de rassembler en un seul faisceau les travaux si variés de tous ses confrères, lui appartient incontestablement. J’en trouve la preuve dans une lettre, encore manuscrite, qu’il écrivit à Kléber, de Thèbes, le 20 vendémiaire an VII. Aucun acte public dans lequel il soit fait mention de ce grand monument littéraire, n’est d’une date antérieure. L’Institut du Kaire, en adoptant dès le mois de frimaire an VIII le projet d’un ouvrage d’Égypte, confiait à Fourier le soin d’en réunir les éléments épars, de les coordonner, et de rédiger l’introduction générale.

Cette introduction a été publiée sous le titre de Préface historique. Fontanes y voyait réunies les grâces d’Athènes et la sagesse de l’Égypte. Que pourrais-je ajouter à un pareil éloge ? Je dirai seulement qu’on y trouve, en quelques pages, les principaux traits du gouvernement des Pharaons, et les résultats de l’asservissement de l’antique Égypte par les rois de Perse, Les Ptolémées, les successeurs d’Auguste, les empereurs de Byzance, les premiers califes, le célèbre Saladin, les mameluks, et les princes ottomans. Les diverses, phases de notre aventureuse expédition y sont surtout caractérisées avec le plus grand soin. Fourier porte le scrupule jusqu’à essayer de prouver qu’elle fut légitime. J’ai dit seulement jusqu’à essayer, car, en ce point, il pourrait bien y avoir quelque chose à rabattre de la seconde partie de l’éloge de Fontanes. Si en 1797 nos compatriotes éprouvaient au Kaire ou à Alexandrie, des outrages, des extorsions que le Grand Seigneur ne voulait ou ne savait pas réprimer, on peut, à toute rigueur, admettre que la France devait se faire justice elle-même, qu’elle avait le droit d’envoyer une puissante armée pour mettre les douaniers turcs à la raison. Mais il y a loin de là à soutenir que le divan de Constantinople aurait dû favoriser l’expédition française ; que notre conquête allait, en quelque sorte, lui rendre l’Égypte et la Syrie ; que la prise d’Alexandrie et la bataille des Pyramides ajouteraient à l’éclat du nom ottoman ! Au surplus, le public s’est empressé d’absoudre Fourier de ce qu’il y a de hasardé dans cette petite partie de son bel ouvrage. Il en a cherché l’origine dans les exigences de la politique. Tranchons le mot, derrière certains sophismes il a cru voir la main de l’ancien général en chef de l’armée d’Orient !

Napoléon aurait donc participé par des avis, par des conseils, ou, si l’on veut, par des ordres impératifs, à la composition du discours de Fourier. Ce qui naguère n’était qu’une conjecture plausible est devenu maintenant un fait incontestable. Grâce à la complaisance de M. Champollion-Figeac, je tenais ces jours derniers dans mes mains, quelques parties des premières épreuves de la préface historique. Ces épreuves furent remises à l’Empereur, qui voulut en prendre connaissance à tête reposée avant de les lire avec Fourier. Elles sont couvertes de notes marginales, et les additions qui en ont été la conséquence s’élèvent à près du tiers de l’étendue du discours primitif. Sur ces feuilles, comme dans l’œuvre définitive livrée au public, on remarque l’absence complète de noms propres : il n’y a d’exception que pour les trois généraux en chef. Ainsi Fourier s’était imposé lui-même la réserve que certaines vanités ont tant blâmée. J’ajouterai que nulle part, sur les épreuves si précieuses de M. Champollion, on n’aperçoit de traces des misérables sentiments de jalousie qu’on a prêtés à Napoléon. Il est vrai qu’en montrant du doigt le mot illustre appliqué à Kléber, l’Empereur dit à notre confrère: QUELQU’UN m’a fait remarquer CETTE ÉPITHÈTE ; mais après une petite pause il ajouta : Il est convenu que vous la laisserez, car elle est juste et bien méritée. Ces paroles, Messieurs, honoraient encore moins le monarque qu’elles ne flétrissaient dans le quelqu’un, que je regrette de ne pouvoir désigner autrement, ces vils courtisans, dont toute la vie se passe à épier les faiblesses, les mauvaises passions de leurs maîtres, afin de sen faire le marchepied qui doit les conduire aux honneurs et à la fortune !

A peine de retour en Europe, Fourier fut nommé (le 2 janvier 1802) préfet du département de l’Isère. L’ancien Dauphiné était alors en proie à des dissensions politiques ardentes. Les républicains, les partisans de l’émigration, ceux qui s’étaient rangés sous les bannières du gouvernement consulaire, formaient autant de castes distinctes entre lesquelles tout rapprochement semblait impossible. Eh bien ! Messieurs, l’impossible, Fourier l’opéra. Son premier soin fut de faire considérer l’hôtel de la préfecture comme un terrain neutre, où chacun pouvait se montrer sans même l’apparence d’une concession. La seule curiosité, d’abord, y amena la foule; mais la foule revint, car, en France, elle déserte rarement les salons où l’on trouve un hôte poli, bienveillant, spirituel sans fatuité et savant sans pédanterie. Ce qu’on avait divulgué des opinions de notre confrère sur l’antibiblique ancienneté des monuments égyptiens inspirait surtout de vives appréhensions au parti religieux ; on lui apprit adroitement que le nouveau préfet comptait un saint dans sa famille ; que le bienheureux Pierre Fourier, instituteur des religieuses de la congrégation de Notre-Dame, était son grand-oncle, et cette circonstance opéra un rapprochement que l’inébranlable respect du premier magistrat de Grenoble pour toutes les opinions consciencieuses cimenta chaque jour davantage.

Dès qu’il fut assuré d’une trêve avec les partis politiques et religieux, Fourier put se livrer sans réserve aux devoirs de sa place. Ces devoirs, il ne les faisait pas seulement consister à entasser sans mesure et sans profit, paperasse sur paperasse. Il prenait une connaissance personnelle des projets qui lui étaient soumis ; il se faisait le promoteur infatigable de tous ceux que des préjugés cherchaient à étouffer dans leur germe. On doit ranger dans cette dernière classe la superbe route de Grenoble à Turin par le mont Genèvre, que les événements de 1814 sont venus si malheureusement interrompre, et surtout le dessèchement des marais de Bourgoin.

Ces marais, que Louis XIV avait donnés au maréchal de Turenne, étaient un foyer d’infection pour les trente-sept communes dont ils couvraient en partie le territoire. Fourier dirigea personnellement les opérations topographiques qui établirent la possibilité du dessèchement. Ces documents à la main, il alla de village en village, je dirais presque de maison en maison, régler le sacrifice que chaque famille devait s’imposer dans l’intérêt général. A force de ménagements, de tact, de patience, « en prenant l’épi dans son sens et jamais à rebours » trente-sept conseils municipaux furent amenés à souscrire une transaction commune, sans laquelle l’opération projetée n’aurait pas même pu avoir un commencement d’exécution. Le succès couronna cette rare persévérance. De riches moissons, de gras pâturages, de nombreux troupeaux, une population forte et heureuse couvrent aujourd’hui un immense territoire, où jadis le voyageur n’osait pas s’arrêter seulement quelques heures.

Un des prédécesseurs de Fourier dans la charge de secrétaire perpétuel de l’Académie, crut un jour devoir s’excuser d’avoir rendu un compte détaillé de certaines recherches de Leibniz qui n’avaient point exigé de grands efforts d’intelligence : « On doit être, disait-il fort obligé à un homme tel que lui, quand il veut bien, pour l’utilité publique, faire quelque chose qui ne soit pas de génie ! » Je n’ai pas à concevoir de pareils scrupules : aujourd’hui les sciences sont envisagées de trop haut pour qu’on puisse hésiter à placer au premier rang des travaux dont elles s’honorent, ceux qui répandent l’aisance, la santé, le bonheur au sein des populations ouvrières.

En présence d’une partie de l’Académie des inscriptions ; dans une enceinte où le nom d’hiéroglyphe a si souvent retenti, je ne puis pas me dispenser de dire le service que Fourier rendit aux science en leur conservant Champollion. Le jeune professeur d’histoire à la faculté des lettres de Grenoble vient d’atteindre 20 ans. Le sort l’appelle à prendre le mousquet. Fourier l’exempte en s’appuyant sur le titre d’élève de l’École des langues orientales que Champollion avait eu à Paris. Le ministère de la guerre apprend que l’élève donna jadis sa démission ; il crie à la fraude, et lance un ordre de départ foudroyant qui semble même interdire l’idée d’une réclamation. Fourier, cependant, ne se décourage point ; ses démarches sont habiles et pressantes ; il fait, enfin, une peinture si animée du talent précoce de son jeune ami, qu’elle arrache au pouvoir un décret d’exemption spécial. Il n’était pas facile, Messieurs, d’obtenir de pareils succès. A la même époque, un conscrit, membre de notre Académie, ne parvenait à faire révoquer son ordre de départ, qu’en déclarant qu’il suivrait à pied et en costume de l’Institut, le contingent de l’arrondissement de Paris dans lequel il se trouvait classé.

Les travaux administratifs du préfet de l’Isère interrompirent à peine les méditations du littérateur et du géomètre. C’est de Grenoble que datent les principaux écrits de Fourier ; c’est à Grenoble qu’il composa la Théorie mathématique de la chaleur, son principal titre à la reconnaissance du monde savant.

Je suis loin de m’aveugler sur la difficulté d’analyser clairement ce bel ouvrage, et, toutefois, je vais essayer de marquer un à un les pas qu’il a fait faire à la science. Vous m’écouterez, Messieurs, avec indulgence, malgré plusieurs détails minutieusement techniques, puisque je remplis le mandat dont vous m’avez honoré.

Les peuples anciens avaient, pour le merveilleux, un goût, disons mieux, une passion qui leur faisait oublier jusqu’aux devoirs sacrés de la reconnaissance. Voyez-les, par exemple, groupant en un seul faisceau les hauts faits d’un grand nombre de héros dont ils n’ont pas même daigné conserver les noms, et en doter le seul personnage d’Hercule. La suite des siècles ne nous a pas rendus plus sages. Le public, à notre époque, mêle aussi avec délices la fable à l’histoire. Dans toutes les carrières, dans celle des sciences surtout, il se complait à créer des Hercules. Aux yeux du vulgaire, il n’est pas une découverte astronomique qui ne soit due à Herschel. La théorie des mouvements planétaires est identifiée avec le nom de Laplace : à peine accorde-t-on un léger souvenir aux éminents travaux de d’Alembert, de Clairaut, d’Euler, de Lagrange. Watt est le créateur exclusif de la machine à vapeur. Chapta1 a doté les arts chimiques de l’ensemble des procédés féconds, ingénieux, qui assurent leur prospérité. Dans cette enceinte même une voix éloquente ne disait-elle pas, naguère, qu’avant Fourier, li phénomène de la chaleur, était à peine étudié ; que le célèbre géomètre avait fait, lui seul, plus d’observations que tous ses devanciers ensemble ; qu’inventeur d’une science nouvelle, d’un seul jet il l’avait presque achevée !

Au risque d’être beaucoup moins piquant, l’organe de l’Académie des sciences ne saurait se permettre de pareils élans d’enthousiasme. Il doit se rappeler que ces solennités n’ont pas seulement pour objet de célébrer les découvertes des académiciens ; qu’elles sont aussi destinées à féconder le mérite modeste ; qu’un observateur, oublié de ses contemporains, est souvent soutenu dans ses veilles laborieuses, par la pensée qu’il obtiendra un regard bienveillant de la postérité. Autant que cela dépend de nous, faisons qu’un espoir aussi juste, aussi naturel, ne soit pas déçu. Accordons un légitime, un éclatant hommage à ses hommes d’élite que la nature a doués du précieux privilège de coordonner mille faits isolés, d’en faire jaillir de séduisantes théories ; niais n’oublions pas que la faucille du moissonneur avait coupé les épis avant qu’on pût songer à les réunir en gerbes !

La chaleur se présente dans les phénomènes naturels et dans ceux qui sont le produit de l’art, sous deux formes entièrement distinctes que Fourier a envisagées séparément. J’adopterai la même division, en commençant, toutefois, l’analyse historique que je dois vous soumettre, par la chaleur rayonnante.

Personne ne peut douter qu’il n’y ait une différente physique bien digne d’être étudiée, entre la boule de fer à la température ordinaire qu’on manie à son gré, et la boule de fer, de même dimension, que la flamme d’un fourneau a fortement échauffée, et dont on ne saurait approcher sans se brûler. Cette différence, suivant la plupart des physiciens, provient d’une certaine quantité d’un fluide élastique, impondérable ou du moins impondéré, avec lequel la seconde boule s’était combinée dans l’acte de l’échauffement. Le fluide qui, en s’ajoutant aux corps froids, les rend chauds, est désigné par le nom de chaleur ou de calorique.

Les corps inégalement échauffés, placés en présence, agissent les uns sur les autres, même à de grandes distances, même à travers le vide, car les plus froids se réchauffent et les plus chauds se refroidissent ; car après un certain temps, ils sont au même degré, quelle qu’ait été la différence de leurs températures primitives.

Dans l’hypothèse que nous avons signalée et admise, il n’est qu’une manière de concevoir cette action à distance : c’est de supposer qu’elle s’opère à l’aide de certains effluves qui traversent l’espace en allant du corps chaud au corps froid ; c’est d’admettre qu’un corps chaud lance autour de lui des rayons de chaleur, comme les corps lumineux lancent des rayons de lumière.

Les effluves, les émanations rayonnantes à l’aide desquelles deux corps éloignés l’un de l’autre se mettent en communication calorifique, ont été très convenablement désignés sous le nom de calorique rayonnant.

Le calorique rayonnant avait déjà été, quoi qu’on en ait dit, l’objet d’importantes expériences, avant les travaux de Fourier. Les célèbres académiciens del Cimento trouvaient, il y a près de deux siècles, que ce calorique se réfléchit comme la lumière ; qu’ainsi que la lumière, un miroir concave le concentre à son foyer. En substituant des boules de neige à des corps échauffés, ils allèrent même jusqu’à prouver qu’on peut former des foyers frigorifiques par voie de réflexion.

Quelques années après, Mariotte, membre de cette Académie, découvrit qu’il existe différentes natures de calorique rayonnant ; que celui dont les rayons solaires sont accompagnés, traverse tous les milieux diaphanes aussi facilement que le fait la lumière ; tandis que le calorique qui émane d’une matière fortement échauffée, mais encore obscure ; tandis que les rayons de calorique, qui se trouvent mêlés aux rayons lumineux d’un corps médiocrement incandescent, sont arrêtés presque en totalité dans leur trajet au travers de la lame de verre la plus transparente !

Cette remarquable découverte, pour le dire en passant, montra combien avaient été heureusement inspirés, malgré les railleries de prétendus savants, les ouvriers fondeurs qui, de temps immémorial, ne regardaient la matière incandescente de leurs fourneaux qu’à travers un verre de vitre ordinaire, croyant, à l’aide de cet artifice arrêter seulement la chaleur qui eût brûlé leurs yeux.

Dans les sciences expérimentales, les époques de brillants progrès sont presque toujours séparées par de longs intervalles d’un repos à peu près absolu. Ainsi, après Mariotte, il s’écoule plus d’un siècle sans que l’histoire ait à enregistrer aucune nouvelle propriété du calorique rayonnant. Ensuite, et coup sur coup, on trouve dans la lumière solaire, des rayons caloriques obscurs dont l’existence ne saurait être constatée qu’avec le thermomètre, et qui peuvent être complètement séparés des rayons lumineux à l’aide du prisme ; on découvre, à l’égard des corps terrestres, que l’émission des rayons calorifiques, et, conséquemment, que le refroidissement de ces corps est considérablement ralenti par le poli des surfaces ; que la couleur, la nature et l’épaisseur des enduits dont ces mêmes surfaces peuvent être revêtues, exercent aussi une influence manifeste sur leu r pouvoir émissif ; l’expérience, enfin rectifiant les vagues prévisions auxquelles 1es esprits les plus éclairés s’abandonnent eux-mêmes avec tant d’étourderie, montre que les rayons calorifiques qui s’élancent de la paroi plane d’un corps échauffé, n’ont pas la même force, la même intensité dans toutes les directions ; que le maximum correspond à l’émission perpendiculaire, et le minimum aux émissions parallèles à la surface.

Entre ces deux positions extrêmes, comment s’opère l’affaiblissement du pouvoir émissif ? Leslie chercha, le premier, la solution de cette question importante. Ses observations semblèrent prouver que les intensités des rayons sortants sont proportionnelles (il faut bien, Messieurs, que j’emploie l’expression scientifique), sont proportionnelles aux sinus des angles que forment ces rayons avec la surface échauffée ; mais les quantités sur lesquelles on avait dû expérimenter étaient trop faibles ; les incertitudes des appréciations thermométriques comparées à l’effet total étaient, au contraire, trop grandes, pour ne pas commander une extrême défiance ; eh bien ! Messieurs, un problème devant lequel tous les procédés, tous les instruments de la physique moderne étaient restés impuissants, Fourier l’a complètement résolu, sans avoir besoin de tenter aucune expérience nouvelle. La loi cherchée de l’émission du calorique, il l’a trouvée, avec une perspicacité qu’on ne saurait assez admirer, dans les phénomènes de température les plus ordinaires, dans des phénomènes qui, de prime abord, semblent devoir en être tout à fait indépendants.

Tel est le privilège du génie il aperçoit, il saisit des rapports, là où des yeux vulgaires ne voient que des faits isolés.

Personne ne doute, et d’ailleurs l’expérience a prononcé, que dans tous les points d’un espace terminé par une enve1oppe quelconque entretenue à une température constante, on ne doive éprouver une température constante aussi, et précisément celle de l’enveloppe. Or, Fourier a établi que si les rayons calorifiques émis avaient une égale intensité dans toutes les directions ; que si même cette intensité ne variait proportionnellement au sinus de l’angle d’émission, la température d’un corps situé dans l’enceinte, dépendrait de la place qu’il y occuperait: que la température de l’eau bouillante ou celle du fer fondant, par exemple, existeraient en certains points d’une enveloppe creuse de glace !! Dans le vaste domaine des sciences physiques, on ne trouverait pas une application plus piquante, de la célèbre méthode de réduction à l’absurde dont les anciens mathématiciens faisaient usage pour démontrer les vérités abstraites de la géométrie.

Je ne quitterai pas cette première partie des travaux de Fourier, sans ajouter qu’il ne s’est point contenté de démontrer, avec tant de bonheur, la loi remarquable qui lie les intensités comparatives des rayons calorifiques émanés, sous toute sorte d’angles, de la surface des corps échauffés ; il a cherché, de plus, la cause physique de cette loi ; il l’a trouvée dans une circonstance que ses prédécesseurs avaient entièrement négligée. Supposons, a-t-il dit, que les corps émettent de la chaleur, non seulement par leurs molécules superficielles, mais encore par des points intérieurs. Admettons, de plus, que la chaleur de ces derniers points ne puisse arriver à la surface en traversant une certaine épaisseur de matière, sans éprouver quelque absorption. Ces deux hypothèses, Fourier les traduit en calcul et il en fait surgir mathématiquement la loi expérimentale du sinus. Après avoir résisté à une épreuve aussi radicale, les deux hypothèses se trouvaient complètement justifiées ; elles sont devenues des lois de la nature ; elles signalent dans le calorique, des propriétés cachées qui pouvaient seulement être aperçues par les yeux de l’esprit.

Dans la seconde question traitée par Fourier, la chaleur se présente sous une nouvelle forme. Il y a plus de difficulté à suivre ses mouvements, mais aussi les conséquences de la théorie sont plus générales, plus importantes.

La chaleur excitée, concentrée à un certain point d’un corps solide, se communique par voie de conducibilité, d’abord aux particules les plus voisines du point échauffé, ensuite, de proche en proche, à toutes les régions du corps. De là le problème dont voici l’énoncé :

Par quelles routes et avec quelles vitesses s’effectue la propagation de la chaleur, dans des corps de forme et de nature diverses, soumis à certaines conditions initiales ?

Au fond, l’Académie des sciences avait déjà proposé ce problème, comme sujet de prix, dès l’année 1736. Alors les termes de chaleur et de calorique n’étant pas en usage, elle demanda l’étude de la nature et de la propagation du FEU ! Le mot feu jeté ainsi dans le programme sans autre explication, donna lieu à la plus étrange méprise. La plupart des physiciens imaginèrent qu’il s’agissait d’expliquer de quelle manière l’incendie se communique et grandit, dans un amas de matières combustibles. Quinze concurrents se présentèrent ; trois furent couronnés.

Ce concours donna peu de résultats. Toutefois, une singulière réunion de circonstances et de noms propres en rendra le souvenir durable.

Le public n’eut-il pas le droit de s’étonner, en lisant cette déclaration académique : « La question ne donne presque « aucune prise à la géométrie ! » En matière d’inventions, tenter de faire la part de l’avenir, c’est se préparer d’éclatants mécomptes. Un des concurrents, le grand Euler, prit cependant ces paroles à la lettre. Les rêveries dont son mémoire fourmille ne sont rachetées, cette fois, par aucune de ces brillantes découvertes d’analyse, j’ai presque dit de ces sublimes inspirations qui lui étaient si familières. Heureusement Euler joignit à son mémoire un supplément vraiment digne de lui. Le père Lozeran de Fiesc et le comte de Créqui, obtinrent l’honneur insigne de voir leurs noms inscrits à côté de celui de l’illustre géomètre, sans qu’il soit possible aujourd’hui d’apercevoir dans leurs mémoires, aucune espèce de mérite, pas même celui de la politesse, car l’homme de cour dit rudement à l’Académie : « La question que vous avez soulevée n’intéresse que la curiosité des hommes. »

Parmi les concurrents moins favorablement traités, nous apercevons l’un des plus grands écrivains que la France ait produits l’auteur de la Henriade. Le mémoire de Voltaire était sans doute loin de résoudre le problème proposé ; mais il brillait, du moins, par l’élégance, la clarté, la précision du langage ; j’ajouterai par une argumentation sévère, car si l’auteur, parfois, arrive à des résultats contestables, c’est seulement quand il emprunte de fausses données à la chimie et à la physique de l’époque, sciences qui venaient à peine de naître. Au surplus, la couleur anticartésienne de quelques articles du mémoire de Voltaire devait trouver peu de faveur dans une compagnie où le cartésianisme, escorté de ses insaisissables tourbillons, coulait à pleins bords.

On trouverait plus difficilement les causes qui firent dédaigner le mémoire d’un quatrième concurrent, de madame la marquise du Châtelet, car elle aussi était entrée dans la lice ouverte par l’Académie. Le travail d’Emilie n’était pas seulement un élégant tableau de toutes les propriétés de la chaleur connues alors des physiciens; on y remarquait encore divers projets d’expériences, un, entre autres, qu’Herschel a fécondé depuis, et dont il a tiré un des principaux fleurons de sa brillante couronne scientifique.

Pendant que de si grands noms étaient engagés dans ce concours, des physiciens, moins ambitieux, posaient expérimentalement les bases solides d’une future théorie mathématique de la chaleur. Les uns constataient que les mêmes quantités de calorique n’élèvent pas d’un égal nombre de degrés la température de poids égaux de différentes substances, et jetaient par là dans la science l’importante notion de capacité. Les autres, à l’aide d’observations non moins certaines, prouvaient que la chaleur appliquée en un point d’une barre, se transmet aux parties éloignées, avec plus ou moins de vitesse ou d’intensité, suivant la nature de la matière dont la barre est formée : ils faisaient naître ainsi les premières idées de conducibilité. La même époque, si de trop grands détails ne m’étaient interdits, nous présenterait d’intéressantes expériences sur une loi de refroidissement admise hypothétiquement par Newton. Nous verrions qu’il n’est point vrai qu’à tous les degrés du thermomètre, la perte de chaleur d’un corps soit proportionnelle à l’excès de sa température sur celle du milieu dans lequel il est plongé ; mais j’ai hâte de vous montrer la géométrie pénétrant, timidement d’abord, dans les questions de propagation de la chaleur et y déposant les premiers germes de ses méthodes fécondes.

C’est à Lambert de Mulhouse qu’est dû ce premier pas. Cet ingénieux géomètre s’était proposé un problème très simple dont tout le monde peut comprendre le sens.

Une barre métallique mince est exposée, par l’une de ses extrémités, à l’action constante et durable d’un certain foyer de chaleur. Les parties voisines du foyer sont échauffées les premières. De proche en proche la chaleur se communique aux portions éloignées, et après un temps assez court, chaque point se trouve avoir acquis le maximum de température auquel il puisse jamais atteindre. L’expérience durerait ensuite cent ans, que l’état thermométrique de la barre n’en serait pas modifié.

Comme de raison, ce maximum de chaleur est d’autant moins fort que l’on s’éloigne davantage du foyer. Y a-t-il quelque rapport entre les températures finales, et les distances des divers points de la barre à l’extrémité directement échauffée ? Ce rapport existe ; il est très simple ; Lambert le chercha par le calcul, et l’expérience confirma les résultats de la théorie.

A côté de la question, en quelque sorte élémentaire, de la propagation longitudinale de la chaleur, traitée par Lambert, venait se placer le problème plus général, mais aussi beaucoup plus difficile, de cette même propagation dans un corps à trois dimensions terminé par une surface quelconque. Ce problème exigeait le secours de la plus haute analyse. C’est Fourier qui, le premier, l’a mis en équation ; c’est à Fourier, aussi, que sont dus certains théorèmes à l’aide desquels on peut remonter des équations différentielles aux intégrales, et pousser les solutions, dans la plupart des cas, jusqu’aux dernières applications numériques.

Le premier mémoire de Fourier sur la théorie de la chaleur remonte à 1807. L’Académie à laquelle il avait été soumis, voulant engager l’auteur à l’étendre et à le perfectionner, fit de la question de la propagation de la chaleur, le sujet du grand prix de mathématiques qu’elle devait décerner au commencement de 1812. Fourier concourut, en effet, et. sa pièce fut couronnée. Mais, hélas ! comme le disait Fontenelle, « dans le pays même des démonstrations, on trouve encore le moyen de se diviser.» Quelques restrictions se mêlèrent au jugement favorable de l’Académie. Les illustres commissaires du prix, Laplace, Lagrange, Legendre, tout en proclamant la nouveauté et l’importance du sujet ; tout en déclarant que les véritables équations différentielles de la propagation de la chaleur étaient enfin trouvées, disaient qu’ils apercevaient des difficultés dans la manière dont l’auteur y parvenait. Ils ajoutèrent que ses moyens d’intégration laissaient quelque chose à désirer, même du côté de la rigueur, sans toutefois appuyer leur opinion d’aucune espèce de développement.

Fourier n’a jamais adhéré à ces arrêts. A la fin de sa vie, il a même montré d’une manière bien manifeste qu’il les croyait injustes, puisqu’il fait imprimer sa pièce de prix dans nos volumes, sans y changer un seul mot. Néanmoins, les doutes exprimés par les commissaires de l’Académie lui revenaient sans cesse à la mémoire. A l’origine, ils avaient déjà empoisonné chez lui le plaisir du triomphe. Ces premières impressions ajoutées à une grande susceptibilité, expliquent comment Fourier finit par voir avec un certain déplaisir les efforts des géomètres qui tentaient de perfectionner sa théorie. C’est là, Messieurs, une bien étrange aberration dans un esprit aussi élevé ! Il fallait que notre confrère eût oublié qu’il n’est donné à personne de conduire une question scientifique à son terme, et que les grands travaux sur le système du monde, des d’Alembert, des Clairaut, des Euler, des Lagrange, des Laplace, tout en immortalisant leurs auteurs, ont sans cesse ajouté de nouveaux rayons à la gloire impérissable de Newton,

Tâchons que cet exemple ne soit pas perdu. Lorsque la loi civile impose aux tribunaux le devoir de motiver leurs jugements, les académies, qui sont les tribunaux de la science, n’auraient pas même un prétexte pour s’affranchir de cette règle. Par le temps qui court, les corps, aussi bien que les particuliers, font sagement quand ils ne comptent, en toute chose que sur l’autorité de la raison.

Dans tous les temps, la Théorie mathématique de la chaleur aurait excité un vif intérêt parmi les hommes réfléchis, puisqu’en la supposant complète, elle éclairerait les plus minutieux procédés des arts. De nos jours, ses nombreux points de contact avec les curieuses découvertes des géologues, en ont fait, j’oserai dire, une œuvre de circonstance. Signaler la liaison intime de ces deux genres de recherches ce sera présenter le côté le plus important des découvertes de Fourier, et montrer combien notre confrère, par une de ces inspirations réservées au génie, avait heureusement choisi le sujet de ses méditations.

Les parties de l’écorce minérale du globe, que les géologues appellent les terrains de sédiments, n’ont pas été formées d’un seul jet. Les eaux couvrirent anciennement à plusieurs reprises, des régions situées aujourd’hui au centre des continents. Elles y déposèrent, par minces couches horizontales, diverses natures de roches. Ces roches quoique immédiatement superposées entre elles, comme le sont les assises d’un mur, ne doivent pas être confondues ; leurs différences frappent les yeux les moins exercés. Il faut même noter en cette circonstance capitale, que chaque terrain à une limite nette, parfaitement tranchée ; qu’aucune transition ne le lie au terrain différent qu’il supporte. L’Océan, source première de ces dépôts éprouvait donc jadis, dans sa composition chimique, d’énormes changements auxquels il n’est plus sujet aujourd’hui.

A part quelques rares exceptions, résultats de convulsions locales dont les effets sont d’ailleurs manifestes, l’ordre relatif d’ancienneté des lits pierreux qui forment la croûte extérieure du globe, doit être celui de leur superposition. Les plus profonds ont été les plus anciennement produits. L’étude attentive de ces diverses enveloppes peut nous aider à remonter la chaîne des temps jusque par delà les époques les plus reculées, et nous éclairer sur le caractère des révolutions épouvantables qui périodiquement, ensevelissaient les continents au sein des eaux ou les remettaient à sec.

Les roches cristallines granitiques sur lesquelles la mer a opéré ses premiers dépôts, n’ont jamais offert aucun vestige d’être vivant. Ces vestiges, on ne les trouve que dans les terrains sédimenteux.

C’est par les végétaux que la vie paraît avoir commencé sur le globe. Des débris de végétaux sont tout ce que l’on rencontre dans les p1us anciennes couches déposées par les eaux ; encore appartiennent-ils aux plantes de la composition la plus simple : à des fougères, à des espèces de joncs, à des lycopodes.

La végétation devient de plus en plus composée dans les terrains supérieurs. Enfin, près de la surface, elle est comparable à la végétation des continents actuels, avec cette circonstance, cependant, bien digne d’attention, que certains végétaux qui vivent seulement dans le Midi ; que les grands palmiers, par exemple, se trouvent, à l’état fossile, sous toutes les latitudes et au centre même des régions glacées de la Sibérie.

Dans le monde primitif, ces régions hyperboréennes jouissaient donc, en hiver, d’une température au moins égale à celle qu’on éprouve maintenant sous les parallèles où les grands palmiers commencent à se montrer : à Tobolsk, on avait le climat d’Alicante ou d’Alger !

Nous ferons jaillir de nouvelles preuves à l’appui de ce mystérieux résultats, d’un examen attentif de la taille des végétaux.

Il existe aujourd’hui des prèles ou joncs marécageux, des fougères et des lycopodes, tout aussi bien en Europe que dans les régions équinoxiales ; mais on ne les rencontre avec de grandes dimensions que dans les climats chauds. Ainsi, mettre en regard les dimensions des mêmes plantes, c’est vraiment comparer, sous le rapport de la température, les régions où elles se sont développées. Eh bien ! placez à côté des plantes fossiles de nos terrains houillers, je ne dirai pas les plantes européennes analogues, mais celles qui couvrent les contrées de l’Amérique méridionale les plus célèbres par la richesse de leur végétation, et vous trouverez les premières incomparablement plus grandes que les autres.

Les flores fossiles de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Scandinavie, offrent, par exemple, des fougères de 15 mètres de haut, et dont les tiges (des tiges de fougères !) avaient jusqu’à 1 mètre de diamètre, ou 3 mètres de tour.

Les lycopodiacées qui, aujourd’hui, dans les pays froids ou tempérés, sont des plantes rampantes s’élevant à peine d’un décimètre au-dessus du sol ; qui, à l’équateur même, au milieu des circonstances les plus favorables, ne montent pas à plus d’un mètre, avaient en Europe, dans le monde primitif, jusqu’à 25 mètres de hauteur.

Il faudrait être aveugle pour ne point trouver dans ces énormes dimensions, une nouvelle preuve de la haute température dont jouissait notre pays s avant les dernières irruptions de l’Océan !

L’étude des animaux fossiles n’est pas moins féconde. Je m’écarterais de mon sujet, si j’examinais ici comment l’organisation animale s’est développée sur la terre ; quelles modifications, ou, plus exactement, quelles complications elle a éprouvées après chaque cataclysme ; si même je m’arrêtais à décrire une de ces antiques époques pendant lesquelles la terre, la mer et l’atmosphère n’avaient pour habitants que des reptiles à sang froid de dimensions énormes ; des tortues à carapaces de 3 mètres de diamètre ; des lézards de 17 mètres de long ; des ptérodactyles, véritables dragons volants aux formes si bizarres, qu’on a pu vouloir, d’après des arguments d’une valeur réelle, les placer tour à tour, parmi les reptiles, parmi les mammifères ou parmi les oiseaux, etc. Le but que je me propose n’exige pas d’aussi grands détails ; une seule remarque suffira :

Parmi les ossements que renferment les terrains les plus voisins de la surface naturelle du globe, il y en a d’hippopotame, de rhinocéros, d’éléphant. Ces restes d’animaux des pays chauds, existent sous toutes les latitudes. Les voyageurs en ont même découvert à l’île Melville, où la température descend aujourd’hui jusqu’à 50 au-dessous de zéro. En Sibérie, on les trouve en si grande abondance, que le commerce s’en est emparé. Enfin, sur les falaises dont la mer glaciale est bordée, ce ne sont plus des fragments de squelette qu’on rencontre, mais des éléphants tout entiers, recouverts, encore de leur chair et de leur peau.

Je me tromperais fort, Messieurs, si chacun de vous n’avait pas tiré de ces faits remarquables une conséquence très remarquable aussi, à laquelle, au surplus, la flore fossile nous avait habitués : c’est qu’en vieillissant, les régions polaires de notre globe éprouvèrent un refroidissement prodigieux

Dans l’explication d’un aussi curieux phénomène, les cosmologues n’assignent aucune part à des variations possibles dans l’intensité du soleil ; et, cependant, les étoiles, ces soleils éloignés, n’ont pas la constance d’éclat que le vulgaire leur attribue ; et quelques-unes, dans un espace de temps assez court, se sont trouvées réduites à la centième partie de leur intensité primitive ; et plusieurs ont même totalement disparu. On a préféré tout attribuer à une chaleur propre ou d’origine, dont la terre aurait été jadis imprégnée, et qui se serait graduellement dissipée.

Dans cette hypothèse, les terres polaires ont pu évidemment jouir, à des époques très anciennes, d’une température égale à celle des régions équatoriales où vivent aujourd’hui les éléphants, tout en restant privées, pendant des mois entiers, de la vue du soleil.

Ce n’est pas, au reste, comme explication de l’existence des éléphants de Sibérie, que l’idée de la chaleur propre du globe a pénétré, pour la première fois, dans la science. Quelques savants l’avaient adoptée avant la découverte d’aucun de ces animaux fossiles. Ainsi, Descartes croyait qu’à l’origine (je cite ses propres expressions), la terre ne différait en rien du soleil, sinon qu’elle était plus petite. Il faudrait donc la considérer comme un soleil éteint. Leibniz fit à cette hypothèse l’honneur de se l’approprier. Il essaya d’en déduire le mode de formation des diverses enveloppes solides dont notre globe se compose. Buffon lui donna aussi le poids de son éloquente autorité. On sait que d’après ce grand naturaliste, les planètes de notre système seraient de simples parcelles du soleil qu’un choc de comète en aurait détachées, il y a quelques milliers d’années.

A l’appui de cette origine ignée de notre globe, Mairan et Buffon citaient déjà les hautes températures des mines profondes, et entre autres, celle des mines de Giromagny. Il semble évident que si la terre a été jadis incandescente, on ne saurait manquer de rencontrer dans les couches intérieures, c’est-à-dire, dans celles qui ont dû se refroidir les dernières, des traces de leur température primitive. L’observateur qui, en pénétrant dans la terre, n’y trouverait pas une chaleur croissante, pourrait donc se croire amplement autorisé à rejetert les conceptions hypothétiques de Descartes, de Leibniz, de Mairan, de Buffon. Mais la proposition inverse a-t-elle la même certitude ? Les torrents de chaleur que le soleil lance depuis tant de siècles n’auraient-ils pas pu se distribuer dans la masse de la terre, de manière à y produire des température croissantes avec la profondeur ? C’est là une question capitale. Certains esprits, facile à satisfaire, croyaient consciencieusement l’avoir résolue, après avoir dit que l’idée d’une température constante était de beaucoup la plus naturelle ; mais malheur aux sciences si elles rangeaient ainsi des considérations vagues et qui échappent à toute critique, au nombre des motifs d’admettre ou de rejeter les faits et les théories ! Fontenelle, Messieurs, aurait tracé leur horoscope dans ces paroles, bien faites pour humilier notre orgueil, et dont, cependant, l’histoire des découvertes dévoile en mille endroits la vérité : « Quand une chose peut être de deux façons, elle est presque toujours de celle qui nous semblait la moins naturelle. »

Quelle que soit l’importance de ces réflexions, je m’empresse d’ajouter qu’aux arguments sans valeurs réelle de ses devanciers, Fourier a substitué des preuves, des démonstrations, et l’on sait ce que de pareils termes signifient à l’Académie des sciences.

Dans tous les lieux de la terre, dès qu’on est descendu à une certaine profondeur, le thermomètre n’éprouve plus de variation diurne, ni de variation annuelle. Il marque le même degré et la même fraction de degré, pendant toute la durée d’une année, et pendant toutes les années. Voilà le fait ; que dit la théorie ?

Supposez, un moment, que la terre ait constamment reçu toute la chaleur du soleil. Pénétrez dans sa masse d’une quantité suffisante, et vous trouverez avec Fourier, à l’aide du calcul, une température constante pour toutes les époques de l’année. Vous reconnaîtrez de plus que cette température solaire des couches inférieures varie d’un climat à l’autre ; que dans chaque pays, enfin, elle doit être toujours la même, tant qu’on ne s’enfonce pas de quantités fort grandes relativement au rayon du globe. Eh bien ! les phénomènes naturels sont en contradiction manifeste avec ce résultat. Les observations faites dans une multitude de mines ; les observations de la température de l’eau de fontaines jaillissantes venant de différentes profondeurs, ont toutes donné un accroissement d’un degré centigrade pour 20 ou 30 mètres d’enfoncement. Ainsi, il y avait quelque chose d’inexact dans l’hypothèse que nous discutions sur les pas de notre confrère. Il n’est pas vrai que les phénomènes de température des couches terrestres puissent être attribués à la seule action des rayons solaires. Cela bien établi, l’accroissement de chaleur qui s’observe sous tous les climats, quand on pénètre dans l’intérieur du globe, est l’indice manifeste d’une chaleur propre. La terre, comme le voulaient Descartes et Leibniz, mais sans pouvoir s’appuyer sur aucun argument démonstratif, devient définitivement, grâce au concours des observations des physiciens et des calculs analytiques de Fourier, un soleil encroûté, dont la haute température pourra être hardiment invoquée toutes fois que l’explication des anciens phénomènes géologiques l’exigera.

Après avoir établi qu’il y a dans notre terre une chaleur propre, une chaleur dont la source n’est pas le soleil, et qui, si l’on en juge par les accroissements rapides que donnent les observations, doit être déjà assez forte, à la petite profondeur de 7 à 8 lieues, pour tenir toutes les matières connues en fusion, il se présente la question de savoir quelle est sa valeur exacte à la surface du globe ; quelle part il faut lui faire dans l’évaluation des températures terrestres ; quel rôle elle joue dans les phénomènes de la vie.

Suivant Mairan, Buffon, Bailly, ce rôle serait immense. Pour la France, ils évaluent la chaleur qui s’échappe de l’intérieur de la terre, à 29 fois en été et à 400 fois en hiver, celle qui nous vient du soleil. Ainsi, contre le sentiment général, la chaleur de l’astre qui nous éclaire ne formerait qu’une très petite partie de celle dont nous ressentons l’heureuse influence.

Cette idée a été développée avec habileté et une grande éloquence, dans les Mémoires de l’Académie, dans les Époques de la nature de Buffon, dans les lettres de Bailly à Voltaire sur l’Origine des sciences et sur l’Atlantide. Mais l’ingénieux roman auquel elle sert de base s’est dissipé comme une ombre devant le flambeau des mathématiques.

Fourier ayant découvert que l’excès de la température totale de la surface terrestre sur celle qui résulterait de la seule action des rayons solaires, a une relation nécessaire et déterminée avec l’accroissement des températures à différentes profondeurs, a pu déduire de la valeur expérimentale de cet accroissement, une détermination numérique de l’excès en question. Cet excès est l’effet thermométrique que la chaleur centrale produit à la surface ; or, au lieu des grands nombres adoptés par Mairan, Bailly, Buffon, qu’a trouvé notre confrère ? un trentième de degré, pas davantage.

La surface du globe qui, à l’origine des choses, était peut-être incandescente, s’est donc refroidie dans le cours des siècles, de manière à conserver à peine une trace sensible de sa température primitive. Cependant, à de grandes profondeurs, la chaleur d’origine est encore énorme. Le temps altérera notablement les températures intérieures ; mais à la surface, (et les phénomènes de la surface sont les seuls qui puissent modifier ou compromettre l’existence des êtres vivants), tous les changements sont à fort peu près accomplis. L’affreuse congélation du globe, dont Buffon fixait l’époque au moment où la chaleur centrale se sera totalement dissipée, est donc un pur rêve. A l’extérieur, la terre n’est plus imprégnée que de chaleur solaire. Tant que le soleil conservera le même éclat, les hommes, d’un pôle à l’autre, retrouveront sous chaque latitude, les climats qui leur ont permis d’y vivre et de s’y établir.

Ce sont là, Messieurs, de grands, de magnifiques résultats. En les consignant dans les annales de la science, les historiens ne négligeront pas de signaler cette particularité singulière, que le géomètre à qui l’on dut la première démonstration certaine de l’existence, au sein de notre globe, d’une chaleur indépendante de l’action solaire, a réduit au néant le rôle immense qu’on faisait jouer à cette chaleur d’origine, dans l’explication des phénomènes de température terrestre.

Au mérite d’avoir débarrassé la théorie des climats, d’une erreur qui restait debout, appuyée sur l’imposante autorité de Mairan, de Bailly, de Buffon, Fourier a joint un mérite plus éclatant encore : il a introduit, dans cette théorie, une considération totalement négligée jusqu’à lui ; il a signalé le rôle que doit y jouer la température de ces espaces célestes, au milieu desquels la terre décrit autour du soleil son orbe immense.

En voyant, même sous l’équateur, certaines montagnes couvertes de neiges éternelles ; en observant le décroissement rapide de température des couches de l’atmosphère, pendant les ascensions aérostatiques, les météorologistes avaient cru que dans les régions d’où l’extrême rareté de l’air tiendra toujours les hommes éloignés, et surtout qu’en dehors de l’atmosphère, il doit régner des froids prodigieux. Ce n’était pas seulement par centaines, c’était par milliers de degrés qu’ils les eussent volontiers mesurés. Mais, comme d’habitude l’imagination, cette folle du logis, avait dépassé toutes les bornes. Les centaines, les milliers de degrés, sont devenus, après l’examen rigide de Fourier, 50 à 60 degrés seulement. 50 à 60 degré au-dessous de zéro, telle est la température que le rayonnement stellaire entretient dans les espaces indéfinis, sillonnés par les planètes de notre système.

Vous vous rappelez tous, Messieurs, avec quelle prédilection Fourier nous entretenait de ce résultat. Vous savez combien il se croyait assuré d’avoir assigné la température de l’espace à 8 ou 10 degrés près. Par quelle fatalité le mémoire, où, sans doute, notre confrère avait consigné tous les éléments de cette importante détermination, ne s’est-il pas retrouvé ? Puisse cette perte irréparable prouver, du moins, à tant d’observateurs qu’au lieu de poursuivre obstinément une perfection idéale qu’il n’est pas donné à l’homme d’atteindre, ils feront sagement de mettre le public, le plus tôt possible, dans la confidence de leurs travaux.

J’aurais encore une longue carrière à parcourir, si, après avoir signalé quelques-uns des problèmes dont, l’état des sciences a permis à notre savant confrère de donner des solutions numériques, je voulais analyser tous ceux qui renfermés encore dans des formules générales, n’attendent que les données de l’expérience pour prendre rang parmi les plus curieuses acquisitions de la physique moderne. Le temps dont je puis disposer m’interdit de pareils développements. Je commettrais, cependant, un oubli sans excuse, si je ne disais que parmi les formules de Fourier, il en est une, destinée à donner la valeur du refroidissement séculaire du globe, et dans laquelle figure le nombre de siècles écoulés depuis l’origine de ce refroidissement. La question, si vivement controversée, de l’ancienneté de notre terre, même en y comprenant sa période d’incandescence, se trouve ainsi ramenée à une détermination thermométriques. Malheureusement ce point de théorie est sujet à des difficultés sérieuses. D’ailleurs la détermination thermométrique, à cause de son excessive petitesse serait réservée aux siècles à venir.

Je viens de faire passer sous vos yeux les fruits scientifiques des délassements du préfet de l’Isère, Fourier occupait encore cet emploi lorsque Napoléon arriva à Cannes. Sa conduite, pendant cette grave conjoncture, a été l’objet de cent rapports mensongers. J’accomplirai donc un devoir en rétablissant les faits, dans toute leur vérité, d’après ce que j’ai entendu de la bouche même de notre confrère.

A la nouvelle du débarquement de l’Empereur, les principales autorités de Grenoble se réunirent à la préfecture. Là, chacun exposa avec talent, mais surtout, disait Fourier, avec beaucoup de détails, les difficultés qu’il entrevoyait. Quant aux moyens de les vaincre, on se montrait beaucoup moins fécond. La confiance dans l’éloquence administrative n’était pas encore usée à cette époque ; on se décida donc à recourir aux proclamations. Le général commandant et le préfet présentèrent chacun un projet. L’assemblée en discutait minutieusement les termes, lorsqu’un officier de gendarmerie, ancien soldat des armées impériales, s’écria rudement : Messieurs, dépêchez-vous ; sans cela toute délibération deviendra inutile. Croyez-moi, j’en parle par expérience ; Napoléon suit toujours de bien près les courriers qui l’annoncent. Napoléon arrivait en effet. Après un court moment d’hésitation, deux compagnies de sapeurs qui avaient été détachées pour couper un pont, se réunirent à leur ancien général. Un bataillon d’infanterie suivit bientôt cet exemple. Enfin, sur les glacis mêmes de la place, en présence de la nombreuse population qui couronnait les remparts, le 5e régiment de ligne tout entier, prit la cocarde tricolore, substitua au drapeau blanc, l’aigle témoin de vingt batailles qu’il avait conservé, et partit aux cris de Vive l’Empereur ! Après un semblable début, essayer de tenir la campagne eût été une folie. Le général Marchand fit donc fermer les portes de la ville. I1 espérait encore, malgré les dispositions évidemment hostiles des habitants, pouvoir soutenir un siége en règle, avec le seul secours du 3e régiment du génie, du 4e d’artillerie, et des faibles détachements d’infanterie qui ne l’avaient pas abandonné.

Dès ce moment, l’autorité civile avait disparu. Fourier crut donc pouvoir quitter Grenoble et se rendre à Lyon où les princes étaient réunis. A la seconde restauration, ce départ lui fut imputé à crime. Peu s’en fallut qu’il ne l’amenât devant une cour d’assises ou même devant une cour prévôtale. Certains personnages prétendaient que la présence du préfet au chef-lieu de l’Isère aurait pu conjurer l’orage ; que la résistance serait devenue plus vive, mieux ordonnée. On oubliait que nulle part, et à Grenoble moins encore que partout ailleurs, on ne put organiser même un simulacre de résistance. Voyons, enfin, comment cette ville de guerre dont la seule présence de Fourier eût, dit-on, prévenu la chute, voyons comment elle fut prise. Il est huit heures du soir. La population et les soldats garnissent les remparts. Napoléon précède sa petite troupe de quelques pas ; il s’avance jusqu’à la porte, il frappe, (rassurez-vous, Messieurs, ce n’est pas une bataille que je vais décrire), il frappe avec sa tabatière ! – Qui est là ? crie l’officier de garde. — C’est 1’Empereur ! ouvrez ! — Sire, mon devoir me le défend. — Ouvrez, vous dis-je ; je n’ai pas de temps à perdre. – Mais, sire, lors même que je voudrais vous ouvrir, je ne le pourrais pas : les clefs sont chez le général Marchand. — Allez donc les chercher. – Je suis certain qu’il me les refusera. — Si le général les refuse, dites-lui que je le destitue !

Ces dernières paroles pétrifièrent les soldats. Depuis deux jours, des centaines de proclamations désignaient Bonaparte comme une bête fauve qu’il fallait traquer sans ménagement ; elles commandaient à tout le monde de courir sus, et cet homme, cependant, menaçait le général de destitution ! Le seul mot destituer effaça la faible ligne de démarcation qui sépara un instant les vieux soldats des jeunes recrues ; un mot plaça la garnison tout entière dans les intérêts de l’Empereur.

Les circonstances de la prise de Grenoble n’étaient pas encore connues, lorsque Fourier arriva à Lyon. Il y apportait la nouvelle de la marche rapide de Napoléon ; celle de la défection de deux compagnies de sapeurs d’un bataillon d’infanterie, du régiment commandé par Labédoyère. De plus, il avait été témoin sur toute la route, de la vive sympathie des habitants des campagnes pour le proscrit de l’Ile d’Elbe,

Le comte d’Artois reçut fort mal le préfet et ses communications. Il déclara que l’arrivée de Napoléon à Grenoble n’était pas possible ; que l’on devait être rassuré sur les dispositions des campagnards. Quant au fait, dit-il à Fourier, qui se serait passé en votre présence, aux portes mêmes de la ville; quant à des cocardes tricolores substituées à ha cocarde d’Henri IV ; quant à des aigles qui auraient remplacé le drapeau blanc, je ne suspecte pas votre bonne foi, mais l’inquiétude vous aura fasciné les yeux. M. le préfet, retournez donc sans retard à Grenoble; vous me répondez de la ville sur votre tète.

Vous le voyez, Messieurs, après avoir si longtemps proclamé la nécessité de dire la vérité au princes, les moralistes feront sagement d’inviter les princes à vouloir bien l’entendre.

Fourier obéit à l’ordre qu’on venait de lui donner. Les roues de sa voiture avaient à peine fait quelques tours dans la direction de Grenoble, qu’il fut arrêté par des hussards et conduit à Bourgoin, au quartier général. L’Empereur, étendu alors sur une grande carte, un compas à la main, lui dit en le voyant entrer ; Eh bien ! M. le préfet ! vous aussi, vous me déclariez, la guerre ?— Sire, tous mes serments m’en faisaient un devoir! Un devoir, dites-vous ? et ne voyez-vous pas qu’en Dauphiné personne n’est de votre avis ? n’allez pas, au reste, vous imaginer que votre plan de campagne m’effrayât beaucoup. Je souffrais, seulement, de voir parmi mes adversaires, un Égyptien, un homme qui avait mangé avec moi le pain du bivouac, un ancien ami !

II m’est pénible d’ajouter qu’à ces paroles bienveillantes succédèrent celles-ci : Comment, au surplus, avez-vous pu oublier, M. Fourier, que je vous ai fait tout ce que vous êtes ?

Vous regretterez avec moi, Messieurs, qu’une timidité, que les circonstances expliquaient d’ailleurs si bien, ait empêché notre confrère de protester sur-le-champ, de protester avec force, contre cette confusion que les puissants de la terre veulent sans cesse établir entre les biens périssables dont ils sont les dispensateurs, et les nobles fruits de la pensée. Fourier était préfet et baron de par l’Empereur ; il était une des gloires de la France de par son propre génie !

Le 9 mars, dans un moment de colère, Napoléon, par un décret daté de Grenoble, ordonnait à Fourier d’évacuer le territoire de la 7e division militaire, dans le délai de cinq jours, sous peine d’être arrêté et traité comme ennemi de la nation ! Le lendemain, notre confrère sortit de la conférence de Bourgoin avec la charge de préfet du Rhône et avec le titre de Comte, car l’Empereur en était encore là à son retour de l’île d’Elbe.

Ces témoignages inespérés de faveur et de confiance étaient peu agréables à notre confrère, mais il n’osa pas les refuser, quoiqu’il aperçût bien distinctement l’immense gravité des événements dans lesquels le hasard l’appelait à jouer un rôle.

Que pensez-vous de mon entreprise, lui dit l’Empereur le jour de son départ de Lyon ? — Sire, répartit Fourier, je crois que vous échouerez. Qu’il se rencontre sur votre route un fanatique, et tout est fini. — Bah ! .s’écria Napoléon ; les Bourbons n’ont personne pour eux, pas même un fanatique.

A propos, vous avez lu dans les journaux qu’ils m’ont mis hors de la loi. Je serai plus indulgent, moi : je me contenterai de les mettre hors des Tuileries !

Fourier conserva la préfecture du Rhône, jusqu’au 1er mai seulement. On a dit, on a imprimé qu’il fut révoqué pour n’avoir pas voulu se rendre complice des actes de terrorisme que lui prescrivait le ministère des Cent Jours ! L’Académie me verra, en toute circonstance, recueillir, enregistrer avec bonheur les actions qui, en honorant ses membres, ajouteront un nouvel éclat à l’illustration du corps entier. Je sens même qu’à cet égard, je pourrais être enclin à quelque peu de crédulité. Cette fois, le plus rigoureux examen m’était commandé. Si Fourier s’honorait en refusant d’obéir à certains ordres, que faudrait-il penser du ministre de l’intérieur de qui ses ordres émanaient ? Or, ce ministre, je n’ai pas dû l’oublier, était aussi un académicien, illustre par ses services militaires. distingué par ses ouvrages de mathématiques, estimé et chéri de tous ses confrères. Eh bien ! je le déclare avec une satisfaction que sous partagerez, Messieurs, les recherches les plus scrupuleuses sur tous les actes des Cent Jours ne m’ont rien fait entrevoir qui doive affaiblir les sentiments dont vous avez entouré la mémoire de Carnot.

En quittant la préfecture du Rhône, Fourier vint à Paris. L’Empereur, qui allait partir pour l’armée, l’aperçut dans la foule aux Tuileries, l’accosta amicalement, l’avertit que Carnot lui expliquerait pourquoi son remplacement à Lyon était devenu indispensable, et promit de s’occuper de ses intérêts dès que les affaires militaires lui laisseraient quelque loisir. La seconde restauration trouva Fourier dans la capitale, sans emploi et justement inquiet sur son avenir. Celui qui, pendant quinze ans, administra un grand département ; qui dirigea des travaux si dispendieux ; qui, dans l’affaire des marais de Bourgoin, eut à stipuler pour tant de millions, avec les particuliers, les communes et les compagnies, ne possédait pas vingt mille francs de capital. Cette honorable pauvreté, le souvenir des plus importants, des plus glorieux services, devaient peu toucher des ministres voués alors aux colères de la politique et aux caprices de l’étranger. Une demande de pension fut donc repoussée avec brutalité. Qu’on se rassure ! La France n’aura pas à rougir d’avoir laissé dans le besoin une de ses principales illustrations. Le préfet de Paris, je me trompe, Messieurs, un nom propre ne sera pas de trop ici, M. de Chabrol apprend que son ancien professeur à l’École polytechnique, que le secrétaire perpétuel de l’institut d’Egypte, que l’auteur de la Théorie analytique de la chaleur, va être réduit, pour vivre, à courir le cachet. Cette idée le révolte. Aussi se montre-t-il sourd aux clameurs des partis, et Fourier reçoit de lui la direction supérieure du Bureau de la statistique de la Seine. avec 6 000 francs d’appointements. J’ai cru, Messieurs, ne pas devoir taire ces détails. Les sciences peuvent se montrer reconnaissantes envers tous ceux qui leur donnent appui et protection quand il y a quelque danger à le faire, sans craindre que le fardeau devienne jamais trop lourd !

Fourier répondit dignement à la confiance de M. de Chabrol. Les mémoires dont il enrichit les intéressants volumes publiés par la préfecture de la Seine, serviront désormais de guide à tous ceux qui ont le bon esprit de voir dans la statistique, autre chose qu’un amas indigeste de chiffres et de tableaux.

L’Académie des sciences saisit la première occasion qui s’offrit à elle de s’attacher Fourier. Le 27 mai 1816, elle le nomma académicien libre. Cette élection ne fut pas confirmée. Les démarches, les sollicitations, les prières des Dauphinois que les circonstances retenaient alors à Paris, avaient presque désarmé l’autorité, lorsqu’un courtisan s’écria qu’on allait amnistier le Labédoyère civil ! Ce mot, car depuis bien des siècles la pauvre race humaine est gouvernée par des mots, décida du sort de notre confrère. De par la politique, les ministres de Louis XVIII arrêtèrent qu’un des plus savants hommes de France n’appartiendrait pas à l’Académie ; qu’un citoyen, l’ami de tout ce que la capitale renfermait de personnes distinguées, serait, publiquement frappé de réprobation !

Dans notre pays l’absurde dure peu. Aussi, en 1817, lorsque l’Académie, sans se laisser décourager par le mauvais succès de sa première tentative, nomma unanimement Fourier à la place qui venait de vaquer en physique, la confirmation royale fut accordée sans difficulté. Je dois ajouter que bientôt après, le pouvoir, dont toutes les répugnances s’étaient dissipées, applaudit franchement, sans arrière-pensée, à l’heureux choix que vous fîtes du savant géomètre, pour remplacer Delambre comme secrétaire perpétuel. On alla même jusqu’à vouloir lui confier la direction des beaux-arts ; mais notre confrère eut le bon esprit de refuser.

A la mort de Lémontey, l’Académie française où Laplace et Cuvier représentaient déjà les sciences, appela encore Fourier dans son sein. Les titres littéraires du plus éloquent collaborateur de l’ouvrage d’Egypte étaient incontestables ; ils étaient même incontestés, et, cependant, cette nomination souleva dans les journaux de violents débats qui affligèrent profondément notre confrère. Mais aussi, n’était-ce pas une question, que celle de savoir si ces doubles nominations sont utiles ? Ne pouvait-on pas soutenir, sans se rendre coupable d’un paradoxe, qu’elles éteignent chez la jeunesse une émulation que tout nous fait un devoir d’encourager ? Que deviendrait, d’ailleurs, à la longue avec des académiciens doubles, triples, quadruples, cette unité si justement vantée de l’ancien Institut ? Le public finirait par ne plus vouloir la trouver que dans l’unité du costume.

Quoi qu’il en soit de ces réflexions, dont vous ferez prompte justice si je me suis trompé, je me hâte de répéter que les titres académiques de Fourier ne furent pas même l’objet d’un doute. Les applaudissements qu’on avait prodigués aux éloquents éloges de Delambre, de Bréguet, de Charles, d’Herschel montraient assez que si leur auteur n’eût pas été déjà l’un des membres les plus distingués de l’Académie des sciences, le public, tout entier, l’aurait appelé à prendre rang parmi les arbitres de la littérature française.

Rendu, enfin, après tant de traverses, à des occupations favorites, Fourier passa ses dernières années dans la retraite et l’accomplissement des devoirs académiques. Causer, était devenu la moitié de sa vie. Ceux qui ont cru trouver là le texte d’un juste reproche, avaient sans doute oublié que de constantes méditations ne sont pas moins impérieusement interdites à l’homme, que l’abus des forces physiques. Le repos, en toute chose, remonte notre frêle machine ; niais ne se repose pas qui veut, Messieurs ! Interrogez vos propres souvenirs, et dites si, quand vous poursuivez une vérité nouvelle, la promenade, les conversations du grand monde, si même le sommeil ont le privilège de vous distraire ? La santé fort délabrée de Fourier lui commandait de grands ménagements. Après bien des essais, il n’avait trouvé qu’un moyen de s’arracher aux contentions d’esprit qui l’épuisaient : c’était de parler à haute voix sur les évènements de sa vie ; sur ses travaux scientifiques, en projet ou déjà terminés; sur les injustices dont il avait eu à se plaindre. Tout le monde avait pu remarquer combien était insignifiante la tâche que notre spirituel confrère assignait à ceux qui s’entretenaient habituellement avec lui ; maintenant on en comprendra le motif.

Fourier avait conservé dans sa vieillesse, la grâce, l’urbanité, les connaissances variées qui, un quart de siècle auparavant, donnèrent tant de charme à ses leçons de l’École polytechnique. On prenait plaisir à lui entendre raconter même l’anecdote qu’on savait par cœur, même les évènements auxquels on avait pris une part directe. Le hasard me rendit témoin de l’espèce de fascination qu’il exerçait sur ses auditeurs, dans une circonstance qui mérite, je crois, d’être connue, car elle prouvera que le mot dont je viens de me servir n’a rien de trop fort.

Nous nous trouvions assis à la même table. Le convive dont je le séparais était un ancien officier. Notre confrère l’apprit, et la question : avez-vous été en Egypte ? servit à lier conversation. La réponse fut affirmative. Fourier s’empressa d’ajouter : quant à moi, je suis resté dans ce magnifique pays jusqu’à son entière évacuation. Quoique étranger au métier des armes, j’ai fait, au milieu de nos soldats, le coup de feu contre les insurgés du Kaire ; j’ai eu l’honneur d’entendre le canon d’Héliopolis. De là à raconter la bataille, il n’y avait qu’un pas. Ce pas fut bientôt fait, et voilà quatre bataillons carrés se formant dans la plaine de Qoubbèh et manœuvrant aux ordres de l’illustre géomètre. avec une admirable précision. Mon voisin, l’oreille au guet, les yeux immobiles, le cou tendu, écoutait ce récit avec le plus vif intérêt. Il n’en perdait pas une syllabe : on eût juré qu’il entendait parler pour la première fois de ces évènements mémorables. Il est si doux de plaire, Messieurs ! Après avoir remarqué l’effet qu’il produisait, Fourier revint, avec plus de détails encore, au principal combat de ces grandes journées ; à la prise du village fortifié de Mattaryèh ; au passage de deux faibles colonnes de grenadiers français, à travers des fossés comblés des morts et des blessés de l’armée ottomane. Les généraux anciens et modernes ont quelquefois parlé de semblables prouesses, s’écria notre confrère; mais c’était en style hyperbolique de bulletin ; ici le fait est matériellement vrai : il est vrai comme de la géométrie. Je sens, au reste, ajouta-t-il, que pour vous y faire croire, ce ne sera pas trop de toutes mes assurances !

Soyez sur ce point sans nulle inquiétude, répondit l’officier, qui, dans ce moment, semblait sortir d’un long rêve. Au besoin, je pourrais me porter garant de l’exactitude de votre récit. C’est moi qui, à la tête des grenadiers de la 13e et de la 8e demi-brigades, franchis les retranchements de Mattaryèh en passant sur les cadavres des janissaires !

Mon voisin était le général Tarayre. On concevra bien mieux que je ne pourrais le dire, l’effet du peu de mots qui venaient de lui échapper. Fourier se confondait en excuses, tandis que je réfléchissais sur cette séduction, sur cette puissance de langage qui, pendant près d’une demi-heure, venait d’enlever au célèbre général, jusqu’au souvenir du rôle qu’il avait joué dans les combats de géants qu’on lui racontait.

Autant votre secrétaire avait besoin de causer, autant il éprouvait de répugnance pour les discussions verbales. Fourier coupait court à tout débat, aussitôt qu’il pressentait une divergence d’avis un peu tranchée, sauf à reprendre plus tard le même sujet, avec la prétention modeste de faire un très petit pas chaque fois. Quelqu’un demandait à Fontaine, géomètre célèbre de cette Académie, ce qu’il faisait dans le monde où il gardait un silence presque absolu. « J’observe, répondit-il, la vanité des hommes pour la blesser « dans l’occasion. » Si, comme son prédécesseur, Fourier étudiait aussi les passions honteuses qui se disputent les honneurs, la richesse, le pouvoir, ce n’était point pour les combattre : résolu à ne jamais transiger avec elles, il calculait cependant ses démarches de manière à ne pas se trouver sur leur chemin. Nous voilà bien loin, du caractère ardent, impétueux, du jeune orateur de la société populaire d’Auxerre ; mais à quoi servirait la philosophie, si elle ne nous apprenait à vaincre nos passions ! Ce n’est pas que, par moments, le fond du caractère de Fourier ne se montrât à nu. Il est étrange, disait un jour, certain personnage très influent de la cour de Charles X, à qui le domestique Joseph ne voulait pas permettre de dépasser l’antichambre de notre confrère, il est vraiment étrange que votre maître soit plus difficile à aborder qu’un ministre ! Fourier entend le propos, saute à bas de son lit, ou une indisposition le retenait, ouvre la porte de la chambre, et face à face avec le courtisan, Joseph, s’écrie-t-il, dîtes à monsieur que si suis ministre, je recevrais tout le monde, parce que tel serait mon devoir ; comme simple particulier, je reçois qui bon me semble et quand bon me semble ! Déconcerté par la vivacité de la boutade, le grand seigneur ne répondit pas un mot. Il faut même croire qu’à partir de ce moment, il se décida à ne visiter que des ministres, car le simple savant n’en entendit plus parler.

Fourier était doué d’une constitution qui lui promettait de longs jours ; mais que peuvent les dons naturels contre les habitudes antihygiéniques que les hommes se créent à plaisir ! Pour se dérober à de légère atteintes rhumatismales, notre confrère se vêtait dans la saison la plus chaude de l’année, comme ne le font même pas les voyageurs condamnés à hiverner au milieu des glaces polaires. On me suppose de l’embonpoint, disait-il quelquefois en riant ; soyez assuré qu’il y a beaucoup à rabattre de cette opinion. Si, à l’exemple des momie égyptiennes, on me soumettait, de dont Dieu me préserve ! à l’opération de désemmaillottement, on ne trouverait pour résidu qu’un corps assez fluet. Je pourrais ajouter, en choisissant aussi mon terme de comparaison sur les bords du Nil, que dans les appartements de Fourier, toujours peu spacieux et fortement chauffés, même en été, les courants d’air auxquels on était exposé près des portes ressemblaient quelquefois à ce terrible Seïmoun, à ce vent brûlant du désert que les caravanes redoutent à l’égale de la peste.

Les prescriptions de la médecine qui, dans la bouche de M. Larrey, se confondaient avec les inquiétudes d’une longue et constante amitié, ne réussirent pas à faire modifier ce régime mortel. Fourier avait déjà eu en Égypte et à Grenoble, quelques atteintes graves d’un anévrisme au cœur. A Paris, on ne pouvait guère se méprendre sur la cause première des fréquentes suffocations qu’il éprouvait. Une chute faite le 4 mai 1830 en descendant un escalier, donna, toutefois, à la maladie une marche beaucoup plus rapide qu’on avait jamais dû le craindre. Notre confrère, malgré de vives instances, persista à ne vouloir combattre les plus menaçants symptômes, qu’à l’aide de la patience d’une haute température. Le 16 mai 1830, vers les quatre du soir, Fourier éprouva dans son cabinet de travail, une violente crise dont il était loin du pressentir la gravité, car, après s’être jeté tout habillé sur un lit, il pria M. Petit, jeune médecin de ses amis qui lui donnait des soins, de ne pas s’éloigner « afin, lui dit-il, que nous puissions tout à l’heure causer ensemble. » Mais à ces paroles succédèrent bientôt les cris : Vite, vite, du vinaigre, je m’évanouis ! et un des savants qui jetait le plus d’éclat sur l’Académie, avait cessé de vivre !

Cet évènement cruel est trop récent, Messieurs, pour qu’il soit nécessaire de rappeler ici, et la douleur profonde qu’éprouva l’Institut en perdant une de ses premières notabilités ; et ces obsèques où tant de personnes ordinairement divisées d’intérêts et d’opinions, se réunirent dans un sentiment commun de vénération et de regrets, autour des restes inanimés de Fourier ; et l’École polytechnique se joignant en masse au cortège, pour rendre hommage à l’un de ses plus anciens, de ses plus célèbres professeurs ; et les paroles qui, sur les bords de la tombe, dépeignirent si éloquemment le profond mathématicien, l’écrivain plein de goût l’administrateur intègre, le bon citoyen l’ami dévoué. Disons, seulement, que Fourier appartenait à toutes les grandes sociétés savantes du monde, et qu’elles s’associèrent avec la plus touchante unanimité, au deuil de l’Académie, au deuil de la France entière : éclatant témoignage que la république des lettres n’est plus aujourd’hui un vain nom ! Qu’a-t-il donc manqué à la mémoire de notre confrère ? Un successeur, plus habile que je ne l’ai été, à grouper, à mettre en relief, les diverses phases d’une vie si variée, si laborieuse, si glorieusement enlacée aux plus grands évènements de la plus mémorable époque de notre histoire. Heureusement, les découvertes scientifiques de l’illustre secrétaire n’avaient rien à redouter de l’insuffisance du panégyriste. Mon but aura été complètement atteint, si, malgré l’imperfection de mes esquisses, chacun de vous a compris que les progrès de la physique générale, de la physique terrestre, de la géologie, multiplieront de jour en jour davantage les fécondes applications de la Théorie analytique de la. chaleur, et que cet ouvrage portera le nom de Fourier jusqu’à la postérité la plus reculée.

Jean-Pierre Kahane

Lundi, avril 30th, 2012

Jean-Pierre KAHANE

Coup d’œil sur l’analyse de Fourier

par Jean-Pierre Kahane

Embrasser l’analyse de Fourier d’un coup d’œil est hors de ma portée. Je promènerai le regard sur l’histoire et sur certains des termes en usage. L’histoire est ancienne et elle est instructive. Je commencerai par Platon.

Chez Platon, les mathématiques comprennent cinq parties : les nombres, les figures planes, les solides, la musique et l’astronomie. La musique et l’astronomie sont comme deux sœurs, liées par la musique des sphères. Et le programme astronomique de Platon est de rendre compte du mouvement des astres errants, les planètes, pour le rendre conforme à l’harmonie du monde et à la dignité des dieux.

Le système de Ptolémée a réalisé ce programme, par une superposition de mouvements circulaires uniformes, le grand cycle et les épicycles. Et quoique le système de Ptolémée soit abandonné, la décomposition d’un mouvement en mouvements périodiques et l’utilisation des fonctions trigonométriques a été une constante de l’astronomie jusqu’à nos jours. Aujourd’hui l’astrophysique double et dépasse l’astronomie dans l’approche des phénomènes cosmiques. Mais la perle de l’astronomie qu’est la découverte des exoplanètes repose sur l’analyse de Fourier des spectres émis par les étoiles.

Quant à la musique, son lien aux mathématiques est multiple. Le principal est la décomposition d’un son en harmoniques et sa reconstitution comme somme d’harmoniques. C’est au sens propre l’analyse et la synthèse harmoniques. A cela s’attachent les gammes, la distinction des timbres, les cordes vibrantes et la grande controverse qui au XVIIIe siècle a opposé Daniel Bernoulli à d’Alembert, Euler et Lagrange sur la possibilité de représenter une fonction par une série trigonométrique. Aujourd’hui l’analyse par ondelettes complète ou supplante l’usage des fonctions trigonométriques pour tenir compte des échelles de temps aussi bien que des fréquences, et le champ de l’analyse de Fourier s’étend par ses méthodes comme par ses usages.

Fourier, selon Riemann, est le premier à avoir compris complètement la nature des séries trigonométriques, en associant ce que j’appellerai l’analyse, les formules intégrales donnant les coefficients, et la synthèse, la représentation d’une fonction par une série trigonométrique. C’est à cause de Riemann que nous parlons aujourd’hui de séries de Fourier. En France, Fourier a été longtemps méconnu. Arago, dans son éloge de Fourier, vante grandement le savant et le politique, explique l’importance de sa théorie analytique de la chaleur, mais ne dit pas un mot des séries trigonométriques, c’est-à-dire de l’outil que Fourier a forgé pour calculer des solutions des équations intégrales de la chaleur. Fourier y accordait une grande importance et, contrairement à une idée reçue, il a développé cet outil en véritable théorie, exemples, applications et démonstrations, avec une grande rigueur. Mais il s’est heurté à l’incompréhension persistante de Lagrange, et deux pages dans les manuscrits de Lagrange, que j’ai consultées et commentées, confirment que Fourier avait raison contre Lagrange. Mais Lagrange était à l’époque de Fourier le plus respecté des mathématiciens français, et son jugement négatif sur Fourier a traversé les siècles. Dans l’édition que je possède d’Encyclopedia universalis il n’y a pas d’article sur Fourier.

Fourier attachait une portée universelle à ses formules. Il précisait bien, et le premier, que la donnée d’une fonction était celle de son domaine de définition en même temps que d’une loi ou une figure ; et, sans utiliser ces termes, il distinguait soigneusement les intervalles ouverts et les intervalles fermés. Mais, après avoir multiplié les exemples et donné quelques preuves, il s’était aventuré à dire que toute fonction était sujette à cette analyse et représentable par une série trigonométrique qui converge vers la fonction. Littéralement c’est faux. Pour appliquer les formules intégrales, il faut que la fonction soit intégrable ; et la convergence des séries est un sujet difficile. Les premiers pas pour éclaircir la question sont dus à Dirichlet, avec le premier théorème général de convergence et le premier exemple de fonction non intégrable dans la conception de l’époque. Tous les concepts d’intégration, à commencer par l’intégrale de Riemann, sont liés aux formules de Fourier et à leurs conditions de validité. Au delà de Riemann, on pense à Lebesgue, Denjoy, Laurent Schwartz. Quant à la convergence, elle est mise en question par les contre-exemples : une fonction continue dont la série de Fourier diverge en un point (du Bois-Reymond) ou même sur un ensemble donné de mesure nulle (Kahane-Katznelson), et une fonction intégrable au sens de Lebesgue dont les série de Fourier diverge partout (Kolmogorov). Le théorème de convergence de Carleson, inattendu à son époque (1966), dit que la convergence a lieu presque partout quand la fonction est de carré intégrable ; on peut améliorer cette condition, sans parvenir bien sûr aux fonctions intégrables.

De même que le concept d’intégrale, c’est le concept de série qui est en cause. Pourquoi s’attacher à la convergence, qui a d’ailleurs plusieurs significations dès qu’on passe à plusieurs variables et à des séries multiples, alors qu’il y a des procédés de sommation utilisables ? Le tournant est pris avec le théorème de Féjer de 1900 : pour les fonctions continues, les moyennes arithmétiques des sommes partielles convergent. Elles convergent même uniformément. La convergence dans les espaces fonctionnels apparaît peu après ; les fonctions sont des points, les sommes partielles d’autres points, et l’espace des fonctions de carré intégrable s’impose à l’attention avec la formule de Parseval, établie dans ce cadre par Fatou, et surtout le théorème de Riesz-Fischer, qui établit l’isomorphisme isométrique de L2 et de l2 par transformation de Fourier.

Fischer et Frédéric Riesz, indépendamment, ont pensé à une géométrisation des espaces de fonctions, et le lemme fondamental pour la preuve de leur théorème est le même ; nous l’exprimons aujourd’hui en disant que L2 est complet. Mais cette formulation ne date que de Banach dans sa théorie des opérations linéaires de 1930. Il fallait jusque là une longue phrase pour le dire. C’est un exemple où les définitions, tardives, viennent exprimer le suc d’une méthode, avant de servir de base à de nouveaux développements.

Autre exemple, toujours tiré de l’analyse de Fourier. Au lieu de L2 et de l2, Norbert Wiener s’est attaché à L1 et l1. Leurs transformées de Fourier sont un champ d’étude toujours ouvert, avec des applications surprenantes en théorie du signal (Donoho, Candès etc). Les problèmes d’analyse et de synthèse y prennent un aspect différent, plus algébrique : dans l’algèbre des fonctions sommes de séries trigonométriques absolument convergentes, les fonctions nulles sur un ensemble donné forment un idéal fermé ; y en a t-il d’autres ? C’est bien la cas, comme Malliavin l’a montré en 1959. Le point de départ est l’algèbre de Wiener, qui se voit soit comme l’algèbre multiplicative des fonctions sommes de séries trigonométriques absolument convergentes, soit comme algèbre de convolution l1. La dernière expression est plus rapide, et la notion de convolution, si fondamentale en analyse, la rend très parlante. Mais en 1930, et même quand Laurent Schwartz a élaboré sa théorie des distributions, on ne parlait pas encore de convolution ; c’était Faltung en allemand, produit de composition en français. Dans le traité de Widder « Laplace transforms », qui date de 1941 , c’est comme « Stieltjes transforms » que sont introduites les convolutions de mesures, avec une note en bas de page qui indique le terme de convolution comme une timide nouveauté parallèlement au terme de Faltung, aussi utilisé en anglais. La convolution apparaît partout, mais c’est Wiener qui a dégagé son caractère fondamental , et c’est pourquoi Faltung est devenu pour un temps l’expression de la notion. Aujourd’hui il est raisonnable de placer la convolution au départ d’un cours d’analyse de Fourier.

S’agissant du vocabulaire, comment situer l’analyse harmonique ? C’est un champ largement ouvert sur l’ensemble des mathématiques. Historiquement, on vient de voir ses relations avec les équations différentielles de la mécanique céleste, avec les équations aux dérivées partielles des cordes vibrantes et de la chaleur, avec la théorie des fonctions d’une variable réelle, et on a évoqué ses relations actuelles avec la statistique et le traitement des données. Le lien aux probabilités est ancien et profond. Le cadre de l’analyse harmonique commutative est celui des groupes abéliens localement compacts, et la dualité entre ces groupes est exprimée par la transformation de Fourier. La thèse de Tate a montré l’importance de cette approche en théorie des nombres. L’analyse harmonique non commutative est liée aux groupes non commutatifs et à leurs représentations. L’analyse harmonique abstraite part de la théorie de Gelfand des anneaux normés, autrement dits algèbres de Banach. L’analyse de Fourier classique traite de transformations intégrales, transformation de Fourier d’abord, et aussi intégrales singulières. Ses usages dans toutes les sciences ont été multipliés par la transformation de Fourier rapide puis par les ondelettes et leurs variantes. Il est clair que toute définition de l’analyse harmonique en serait une limitation injustifiée. Mais outre son étendue, on peut repérer des questions, des méthodes, des théories qui, elles, peuvent être identifiées et formalisées.

Les formules de Fourier sont l’exemple de base. Leur énoncé par Fourier exprime leur généralité, de façon formellement incorrecte. Elles ne constituent pas un théorème, mais elles ont engendré des théorèmes et permis de définir d’importantes notions. Mieux qu’un théorème, elles ont constitué un programme, à savoir, donner des conditions de leur validité. Elles ont ensuite constitué un paradigme pour tous les développements orthogonaux. Une raison de leur succès est sans doute qu’elles établissent un pont entre deux classes d’objets, en l’occurrence des fonctions et des suites. La dualité de Fourier est un modèle de traduction d’un langage dans un autre, un trait commun à d’autres grands programmes.

Le coup d’œil pourrait se poursuivre, aussi bien sur l’histoire que sur l’actualité de l’analyse de Fourier. Ce sera pour une part l’objet des exposés oraux.

Jean-Pierre Kahane 20.04.2011

Laboratoire de Mathématique d’Orsay, UMR 8628, Bâtiment 425, Faculté des Sciences d’Orsay, Université Paris-Sud 11,

F-91405 Orsay Cedex

Victor Cousin

Lundi, avril 30th, 2012

Victor COUSIN

A l’Académie, c’est Victor Cousin qui succède à Joseph Fourier. Suivant la tradition, à sa prise de fonction, il prononce l’éloge de son prédécesseur dont on retrouvera le texte ci-dessous. Victor Cousin a fréquenté Joseph Fourier entre 1825 et 1830. Outre l’éloge qu’il prononce, il rassemblera ses souvenirs de Joseph Fourier dans des Notes additionnelles dont on retrouve trace dans l’édition de ses œuvres complètes disponibles sur Gallica.

Éloge de Joseph Fourier, prononcé lors de la réception de M. Victor COUSIN à l’Institut de France, dans la séance publique le jeudi 5 mai 1831. M. Victor COUSIN ayant été élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de M. FOURIER , y est venu prendre séance le jeudi 5 mai 1831, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs,

Si quelqu’un s’étonnait de voir aujourd’hui, à l’Académie Française, un métaphysicien succéder à un géomètre, je lui montrerais la statue que vous avez élevée dans cette enceinte au père de la géométrie et de la métaphysique moderne.

Les lettres tendent la main à toutes les sciences qui honorent la raison humaine ; et vous ne demandez aux plus abstraites elles-mêmes, pour les accueillir parmi vous, que de savoir parler votre langue. Pourquoi donc la philosophie serait-elle ici une étrangère ?

Non., Messieurs ; il y a des liens étroits entre la philosophie et la littérature. Toutes deux travaillent sur le même fonds, la nature humaine : l’une la peint, l’autre essaie d’en rendre compte. Souvent elles ont échangé d’heureux services. Plus d’une fois les lettres ont prêté leur voix à la philosophie ; elles ont accrédité, répandu, popularisé la vérité parmi les hommes ; et quelquefois aussi la philosophie reconnaissante a apporté à la littérature des beautés inconnues. N’est-ce pas au génie même de la métaphysique que les lettres antiques doivent ces pages inspirées où la grâce d’Aristophane le dispute à la sublimité d’Orphée et le dithyrambe à la dialectique ? C’est Aristote, c’est sa concision élégante qui a donné le modèle du style didactique. Et dans l’Europe moderne, parmi nous, Messieurs, celui dont l’image est ici présente, et qui a créé une seconde fois la géométrie et la philosophie, n’est-il pas aussi un des fondateurs de notre langue ? Cherchez dans Rabelais et dans Montaigne cette précision sévère, cette dignité dans la simplicité, ce caractère mâle et élevé que prend tout à coup la prose française dans le discours sur la Méthode. Quand on lit Descartes, on croit entendre le grand Corneille parlant en prose. Écoutez Malebranche : n’est-ce pas Fénelon lui-même avec tout le charme et la mélodie de sa parole, et, permettez-moi de le dire, avec plus de force ? Sans doute Condillac ne s’offre point à l’imagination avec les attributs éminents de ses deux illustres devanciers ; il n’a ni l’énergie du premier, ni l’éclat du second ; mais on ne peut lui refuser cette simplicité de bon goût, cette lucidité constante, cette finesse ingénieuse sans affectation, cette dignité tempérée, qui sont aussi des qualités supérieures. Mais, qu’ai-je besoin d’aller chercher si loin des preuves de l’heureuse alliance de la littérature et de la philosophie ? N’aperçois-je pas dans vos rangs deux philosophes célèbres, ailleurs divisés peut-être, ici rapprochés et réunis par l’amour et le talent des lettres ? Tous deux appelés à occuper un jour un rang élevé dans l’histoire de la philosophie, dans cette histoire où il y a place pour tous les systèmes, pour tous les hommes de génie qui ont aimé et servi à leur manière la cause sacrée de la raison humaine ; l’un, disciple original de Condillac, qui semble avoir épuisé le système entier de l’école qu’il représente par l’étendue et la hardiesse des conséquences que sa pénétration en a tirées, et dont l’honneur est de n’avoir guère laissé à ceux qui viennent après lui que l’alternative de le suivre comme à la trace ou de l’abandonner. pour être nouveaux ; écrivain singulièrement remarquable par cette clarté suprême qui à elle seule est déjà un don si rare, et qui en suppose tant d’autres ; l’autre, Messieurs, qui appartient à l’école de Descartes et le premier parmi nous l’a réhabilitée en la rappelant à la sévérité de sa propre méthode ; puissant orateur qu’une raison inflexible, secondée d’une imagination qui s’ignore, conduit involontairement et par sa rigueur même aux plus heureux effets de style, pittoresque, brillant, ingénieux comme malgré lui-même, parlant naturellement la langue des grands maîtres du dix-septième siècle, parce qu’il a vécu dans leur commerce intime, et qu’il est en quelque sorte de leur famille.

Comment arriver jusqu’à moi après vous avoir rappelé tous ces glorieux modèles de la science philosophique et de l’art d’écrire ? Mais je ne me suis point considéré, Messieurs ; je n’ai pensé qu’à la philosophie, et j’ai cédé devant vous à mon plus cher et plus habituel sentiment, la foi à la dignité de la philosophie et le culte des grands hommes qui l’ont servie par la double puissance de la pensée et de la parole. Ce sentiment m’a conduit de bonne heure dans une carrière difficile ; il m’a soutenu dans plus d’une épreuve ; qu’il me protège aujourd’hui, Messieurs, et me soit un titre à votre indulgence !

Qui m’eût dit, en effet, que jamais je viendrais m’asseoir à cette place qu’occupait naguère avec tant d’éclat le savant célèbre dont la perte irréparable est un deuil pour l’Institut tout entier, pour la France et pour l’Europe ? Lui aussi avait voué sa vie à des études qui ne conduisent point ordinairement à l’Académie Française ; et c’est là malheureusement la seule ressemblance qui soit entre nous ; mais la gloire, qui est de toutes les académies, le désignait à vos suffrages dans les hautes régions de l’analyse mathématique ; et l’homme de goût, l’homme excellent avait aisément introduit parmi vous le grand géomètre. Les titres de M. Fourier à l’admiration du monde savant trouveront ailleurs un digne interprète : il m’appartient à peine de vous les rappeler.

La science qui a pour objet les grands phénomènes de la nature doit sa naissance et ses progrès à trois causes, l’observation, le calcul et le temps. C’est l’observation dirigée par la méthode qui recueille, amasse, éprouve les matériaux de la science ; mais pour que la science se forme, il faut que le calcul s’ajoute à l’observation, le calcul, puissance merveilleuse, qui métamorphose tout ce qu’elle touche, néglige dans les faits observés les détails arbitraires, fruits de circonstances passagères et indifférentes, pour en retenir seulement les éléments nécessaires qu’elle dégage, met en lumière et exprime alors, dans leur simplicité et leur abstraction, en formules générales sur lesquelles elle opère avec confiance, et dont elle tire des résultats aussi généraux que leurs principes, c’est-à-dire des lois, c’est-à-dire la science. Une fois sortie du berceau de l’expérience, et lancée dans le monde par la main du calcul, la science marche, et s’avance avec le temps de conquête en conquête jusqu’au terme qui lui est assigné. Ce terme est une loi si générale qu’elle épuise l’expérience et n’admet aucune autre loi plus générale qu’elle-même. Mais les siècles, en poursuivant ce terme, le reculent sans cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux. Dans ce grand mouvement, chaque progrès de la science, chaque généralisation nouvelle est l’ouvrage de quelque homme de génie qui y attache son nom en caractères impérissables. La suite de ces grands noms est l’histoire même de la science. Ordinairement, Messieurs, il faut bien des siècles, bien des hommes de génie pour porter une science à quelque perfection. Voyez celle du mouvement : combien de temps ne lui a-t-il pas fallu pour arriver à un certain nombre de lois générales ? Appuyé sur deux mille ans de travaux accumulés, Kepler n’avait pu s’élever plus haut : il a fallu un siècle entier, le renouvellement de la géométrie et Newton pour généraliser les lois de Kepler, et il a fallu un siècle encore et Laplace pour généraliser en quelque sorte la loi de Newton, en l’étendant à tous les corps célestes et à tous les temps. Voici maintenant un autre phénomène, presque aussi universel que le mouvement, qui accompagne partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre, qui se joue à la fois dans les champs illimités de l’espace et se mêle à tout sous nos yeux, qui produit la vie universelle à tous ses degrés et sous toutes ses formes, remplit et anime l’univers comme le mouvement le mesure. Chose admirable ! ce phénomène était à peine étudié, il y a un demi-siècle ; et quand Laplace achevait la Mécanique céleste, à peine quelques observateurs en avaient fait le sujet d’expériences ingénieuses, qui, même entre les mains les plus habiles, n’avaient pu rendre ce qu’elles ne renfermaient pas, des lois générales, une théorie, une science. Parmi tous les grands géomètres et les grands physiciens qui, d’un bout de l’Europe à l’autre, se disputaient alors les secrets de la nature, pas un n’avait su appliquer le calcul à ce phénomène. Il semble donc qu’il lui faudra bien du temps, selon la marche ordinaire, de l’esprit humain, pour donner naissance à une science digne de s’asseoir parmi celles qui font l’orgueil par de notre siècle. Non, Messieurs, il n’en sera point ainsi. Un homme paraît tout à coup, qui fait à lui seul plus d’observations que tous ses devanciers ensemble et traverse le premier âge de la science, celui de l’expérience, et qui, non-seulement, commence le second âge de la science, celui de l’application du calcul à l’expérience, mais, dérobant à l’avenir ses perfectionnements, développe, agrandit, assure la science qu’il a fondée, et en tire, avec les applications les plus ingénieuses et les plus utiles au commerce de la vie, les lumières les plus inattendues et les plus vastes sur le système général du monde. Ce phénomène si important et si longtemps négligé, devenu tout à coup la matière d’une théorie complète, d’une science très-avancée, c’est, Messieurs, le phénomène de la chaleur ; et M. Fourier est l’homme auquel le dix-neuvième siècle doit cette science nouvelle.

Sans chercher à vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur, il me suffira de vous rappeler que la grandeur de ses résultats n’a pas été plus contestée que leur certitude, et qu’au jugement de l’Europe savante, la nouveauté de l’analyse sur laquelle ils reposent est égale à sa perfection. M. Fourier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposez l’histoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques où il n’y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains, Lagrange et Laplace. Lagrange, Messieurs, est comme le dieu de l’analyse ; il réunit en lui l’invention, la fécondité, la simplicité, la facilité, j’allais dire la grâce. Les beaux calculs s’échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d’Homère. Mais des hauteurs où il règne, il abaisse à peine ses regards sur la nature. Laplace, au contraire, n’emploie guère l’analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appartient à l’école de Newton et de Galilée, comme Lagrange à celle d’Euler et de Leibniz. S’il n’a pas découvert le système du monde, il a su trouver, dans les conditions même de son existence, le secret de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus d’originalité peut-être ; car il n’a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et en même temps il l’a presque achevée. Et il n’avait pas devant lui plusieurs générations d’hommes supérieurs, Newton à leur tête : il est en quelque sorte le Newton de cette importante partie du système du monde.

Ne serait-il pas naturel de croire que l’auteur d’aussi grands travaux n’a pu les accomplir qu’à l’aide des circonstances les plus heureuses, dans le sein d’une paix profonde, et en leur consacrant sans distraction et sans réserve, tous les jours à une longue vie ? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d’apprendre que le rival de Lagrange et de Laplace a consumé ses meilleures années dans les orages de la vie politique ou dans les affaires ; que la fortune l’a jeté à travers les scènes les plus mémorables de la révolution et de l’empire ; et que sa vie en elle-même, et sans les découvertes qui rendent son nom immortel, est encore une des destinées les plus intéressantes, les plus remplies et les plus utiles de notre âge.

Élevé à l’école militaire d’Auxerre que dirigeait l’ordre savant et éclairé auquel la France doit une partie de sa gloire littéraire, sans fortune et sans ambition, passionné de bonne heure pour les mathématiques, plein de reconnaissance pour les maîtres qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi eux un avenir indépendant et tranquille, peu s’en fallut que M. Fourier ne se fit aussi Bénédictin ; et sans les événements qui survinrent, très-probablement sa paisible destinée se serait écoulée dans une modeste cellule, il n’eût jamais eu d’autre théâtre que l’école de sa ville natale, et ses courses dans le monde seraient bornées à quelques voyages d’Auxerre à Paris pour communiquer à l’Académie des sciences des mémoires d’algèbre. Mais la révolution française en décida autrement, et renversa tout le plan de sa vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance ; il l’embrassa avec amour, lorsqu’elle était noble et pure ; et quand plus tard, condamnée, pour se défendre, à une dévorante énergie, elle devint coupable et malheureuse, il ne crut pas devoir l’abandonner dans ses mauvais jours, et il la servit encore, non pas dans ses fautes, mais dans ses périls : il a l’honneur de l’avoir traversée sans tache et de ne l’avoir jamais trahie. Son patriotisme lui fit accepter d’honorables fonctions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même ; et, dénoncé, emprisonné, condamné à mort, le jeune géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée, nous le retrouvons sur les bancs de l’École normale et dans la chaire de l’École polytechnique. Sa première et studieuse carrière semblait se rouvrir pour lui. C’était encore une illusion. Un autre géomètre, un peu plus ambitieux, le vainqueur d’Arcole, sentant que son heure n’était pas venue en France et qu’il manquait un homme à l’Orient, entreprit de lui donner cet homme, de recommencer le rôle d’Alexandre en attendant celui de César, et de réaliser les vues de Leibniz sur l’Égypte. Il ne s’agissait pas seulement de soumettre cette belle contrée à la domination française ; il fallait la conquérir à la civilisation de l’Europe. Le membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Égypte, fit donc appel à la science, et la science s’élança à sa voix, aussi aventureuse et aussi confiante que l’armée. Voilà M. Fourier enlevé de nouveau à ses études chéries. Qui ne sait les prodiges de l’expédition d’Égypte ? Le Kaire à peine soumis, l’Institut d’Égypte fut fondé sur le modèle de l’Institut de France. M. Fourier en était le secrétaire perpétuel. Son esprit vaste et flexible embrassait et animait tous les travaux. Là il s’entretenait d’analyse avec Monge, de géodésie et de mécanique avec Andréossy et Girard, de physique et de chimie avec Malus et Berthollet ; ou bien il discutait avec Denon et les antiquaires improvisés de l’expédition l’âge obscur des mystérieux édifices de Dendérah et d’Esné, qu’ils avaient visités ensemble. Mais ces nobles loisirs s’évanouirent bientôt. Le général Bonaparte vit son étoile pâlir à Saint-Jean-d’Acre et repasser d’Orient en Europe ; il la suivit. Les circonstances rengagèrent une seconde fois M. Fourier dans les affaires. Kléber lui donna toute sa confiance, et le secrétaire de l’Institut devint à la fois le ministre de la justice, le ministre de l’intérieur et quelquefois même le ministre des relations extérieures de l’Égypte française. Les habitants, les savants, l’armée, le respectaient et le chérissaient à l’envi ; et quand les désastres s’accumulèrent sur cette vaillante colonie, quand le poignard frappa Kléber le même jour où Desaix tombait à Marengo, ce fut M. Fourier que la douleur commune voulut avoir pour interprète ; noble mission, douloureux discours, où, malgré la résolution de l’orateur de soutenir les courages, la tristesse de ses paroles semblait avouer que les funérailles des vainqueurs d’Héliopolis et de Sédiman étaient celles de l’expédition elle-même. Quelle scène, Messieurs ! Représentez-vous à six cents lieues de la patrie, sur les bords du Nil, au pied des Pyramides, en face du désert, l’armée française réduite à une poignée de braves, ramenée des extrémités de l’Égypte, cernée en quelque sorte autour du cercueil de ses deux meilleurs capitaines, et associant involontairement à ces deux grandes ombres celles de tant de braves qui les avaient précédés. Aujourd’hui même, à la distance de trente années, en lisant les deux touchants discours prononcés par M. Fourier, on ne peut se défendre des mêmes sentiments qui l’agitaient ainsi que l’armée entière, et des sentiments bien plus pénibles encore, quand on se demande où sont aujourd’hui tous ceux qui mêlaient alors leurs larmes à la voix de M. Fourier. Combien d’entre eux ne sont pas sortis de l’Égypte et dorment dans cette vieille terre ! Et ceux qui échappèrent aux derniers désastres, et ceux aussi qui, une année auparavant avaient suivi en Europe la fortune de leur général, que sont-ils devenus ? Héros de l’Égypte ! quelle qu’ait été votre destinée, dans quelque lieu que reposent vos cendres, et vous, en bien petit nombre, qui leur avez survécu, soldats ou savants, qui avez fait partie de cette grande expédition et de ces jours héroïques de notre histoire, soyez tous honorés ici dans l’un de vos plus dignes compagnons ! Jamais l’Institut, jamais la France n’oubliera ce qu’elle doit à votre courage, à vos vertus, à vos malheurs.

De retour en France avec les débris de l’expédition d’Égypte, M. Fourier croyait avoir acheté le droit de revenir à ses premières études et de s’y livrer tout entier : son ambition se bornait à une place de professeur de mathématiques. Mais le chef du nouveau gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques, et l’administrateur du Kaire fut appelé à la préfecture de l’Isère M. Fourier y remplit dignement le programme et en quelque sorte le mot d’ordre de cette époque, union et grandeur. À la voix d’un sage, les ressentiments des partis, les jalousies d’intérêt ou d’opinion s’apaisèrent. Sous le compas hardi du savant, ce sentier escarpé des Alpes qui avait conduit Annibal en Italie, devint une route facile pour les conquêtes pacifiques du commerce et de l’industrie. De vastes marais, inépuisable foyer de maladies de toute espèce, dévoraient une partie considérable du département : un zèle habile et persévérant les rendit à la culture et créa trente-sept communes florissantes. L’empire ajouta ses récompenses aux bénédictions du peuple, et les honneurs vinrent chercher M. Fourier. Mais les épreuves de sa vie n’étaient pas terminées. Bientôt il vit chanceler et tomber, se relever un moment et tomber encore celui qu’il avait connu tour à tour général, premier consul, empereur ; et, au milieu de ces grandes catastrophes, placé entre l’île d’Elbe et Paris, il ne trahit personne et ne servit que la France. Il lui était réservé de souffrir encore avec elle. Tombé dans la disgrâce, réduit à une honorable pauvreté, le dignitaire de l’empire vint demander un asile à l’Institut, et l’Institut lui tendit la main. Mais ceux qui persécutaient Monge, ne pouvaient épargner M. Fourier : la sanction royale fut refusée à sa nomination. L’Académie des sciences répondit à cet acte par une nomination nouvelle faite à l’unanimité, et cette fois, grâce à de loyales interventions, sa voix généreuse fut entendue. Ici finissent, Messieurs, les aventures, les longues agitations de la vie de M. Fourier. La science l’avait recueilli ; il ne vécut plus que pour elle. Il trouva dans son sein cette paix profonde après laquelle il soupirait depuis si longtemps. Il ne s’occupa plus que de rassembler et de coordonner ses travaux épars. Le temps qu’il dérobait à la géométrie, il le donnait aux lettres qu’il avait toujours aimées. Familier avec les chefs- d’œuvre de l’antiquité et de la littérature française, il avait fait une étude approfondie de l’art difficile de faire parler à la raison un langage digne d’elle, et cet art, il l’avait pratiqué en maître dans la belle Préface digne de servir de frontispice au grand ouvrage de la Description de l’Égypte. Aussi quand l’Académie des Sciences perdit Delambre, elle confia son héritage à M. Fourier ; et on peut dire avec la vérité la plus scrupuleuse qu’il n’y avait pas une qualité de son esprit et de son caractère qui ne le destinât à cette noble magistrature, et l’étendue de ses connaissances qui embrassaient toutes les parties des sciences ainsi que leur histoire, et l’impartialité supérieure de son intelligence secondée par sa modération naturelle, et le vif sentiment de la dignité de l’esprit humain, et l’alliance si rare d’un savoir profond et d’une imagination élégante. Moins piquant, mais plus instruit que Fontenelle, aussi précis et plus orné que d’Alembert, aussi riche en vues générales ; mais plus pur, plus délicat, plus artiste que Condorcet, l’auteur de l’éloge est au premier rang des plus heureux interprètes des sciences. L’Académie Française voulut partager un aussi beau talent avec l’illustre compagnie à laquelle elle avait déjà emprunté Laplace et M. Cuvier. Ce nouveau lien l’attacha plus intimement encore à l’Institut. Il vivait en quelque sorte dans son sein. Ce n’est pas qu’il eût perdu ce vif intérêt, cette tendre sollicitude pour les destinées de la patrie et de l’humanité qui jadis l’avait jeté ait milieu des affaires. L’âge et le malheur n’avaient pas glacé son cœur, mais il croyait avoir payé sa dette à la vie active, et c’est du port qu’il contemplait les orages. Il aimait toujours le monde, mais il vivait dans la solitude. Il se plaisait à y recevoir avec quelques amis éprouvés des jeunes gens passionnés pour les sciences ou pour les lettres. Aucun d’eux ne le visitait sans en recevoir d’aimables encouragements et des conseils utiles. Il répandait autour de lui comme un parfum d’honnêteté et de bon goût. On ne pouvait le fréquenter, je le sais par expérience, sans aimer davantage et les sciences qui apprennent à connaître la nature, et ces études auxquelles il se plaisait à rendre leur antique nom d’humanités, parce qu’en effet elles sont comme les nourrices de l’humanité et les institutrices de la vie. Ce qui nous frappait surtout en lui, sans parler de la finesse de son esprit et de la richesse de sa mémoire, c’était son exquise bienveillance et son admirable désintéressement. C’étaient là ses deux vertus naturelles : il les pratiquait sans effort, parce qu’elles faisaient comme partie de lui-même. Dans toutes les positions, il avait vécu comme il l’aurait fait dans la cellule de l’école d’Auxerre, content d’une modeste aisance et sans souci du lendemain. Sous l’empire, il faisait deux parts de ses revenus, la première pour sa famille qui s’honorait de ses bienfaits, la seconde pour ses expériences ; quant à lui-même et à son avenir, il n’y pensait point : 1815 le trouva presque sans ressources ; et il n’a laissé ni dettes ni fortune. Il aimait tendrement les hommes et leur rapportait ses travaux les plus élevés comme ses moindres démarches. C’était par amour des hommes qu’il aimait les sciences, ce moyen si puissant de leur être utile. Son patriotisme était aussi de l’humanité. Il regardait comme un devoir de ne négliger aucun moyen d’être utile, et quand abandonné par la fortune, affaibli par l’âge, il n’avait plus rien à donner, plus de services à rendre, l’aménité de ses manières et sa politesse affectueuse réfléchissaient encore l’inépuisable bonté de son cœur. Il y avait de la profondeur jusque dans la politesse, parce qu’elle tenait à la fois à sa nature et à une philosophie élevée. En un mot, c’était un véritable sage, une intelligence supérieure avec une âme sensible.

C’est au milieu de cette paisible solitude, en possession d’une vraie gloire, de la vénération publique et d’une bonne conscience, plein de nobles souvenirs et occupé de nobles travaux qu’il s’est éteint tout-à-coup, à l’entrée de la vieillesse.

Sans doute, sa carrière aurait dû être plus longue pour les sciences qu’il aurait encore agrandies, et pour ses amis qui trouvaient, un si grand charme dans son commerce ; mais en elle-même elle est pleine et achevée, et quand je la considère sous tous ses aspects, elle me paraît heureuse. Oui, M. Fourier a été heureux, car Dieu lui avait donné une âme noble et un beau génie. Il a pu jouir de la beauté de l’ordre du monde et se pénétrer de la sagesse infinie de son auteur dans l’étude et la méditation de l’un des phénomènes les plus vastes de la nature. Il a connu, il a compris Lagrange ; et ce qui vaut mieux encore, il a pu lire dans l’âme d’un Cafarelli, d’un Desaix, d’un Kléber ; et dans ce commerce héroïque, il a appris que la vertu, la liberté, la patrie ne sont pas de vains noms, et que les trahir du en désespérer jamais est une faiblesse impie. II a va les plus vaillantes épées au service des plus nobles desseins. Il a assisté à l’immortalité de ses amis ; lui-même il a dû avoir le pressentiment de la sienne. Si plus d’une fois il à gémi sur les malheurs de la patrie, il a cru à la puissance des lumières et au progrès irrésistible de l’humanité : il a vécu et il est mort dans cette foi.

Il ne lui a manqué que de vivre assez pour assister au grand spectacle qui lui aurait rappelé les plus beaux jours de sa jeunesse. Il est mort quelques semaines avant celle qui ne périra pas dans l’histoire. Nos pères, Messieurs, ont fait la révolution française, et ce serait une insulte à leurs mânes de vouloir recommencer leur ouvrage ; mais ils nous avaient laissé l’honneur et comme imposé le devoir d’achever la révolution qu’ils nous léguaient, en lui donnant un gouvernement digne d’elle. Les deux puissances immortelles de la France, le roi et le peuple, le génie de la monarchie et l’esprit des masses, se sont rencontrées : elles ne se sépareront plus. Ces généreuses institutions, achetées par tant de sang et de larmes, sont enfin remises à la garde d’un prince loyal et dévoué à la patrie. Reposons-nous à l’ombre du trône national, dans une concorde puissante qui nous permette d’ajouter à la liberté un peu de gloire, car c’est une parure qui lui sied bien, et il n’est si doux d’aimer la France et de la servir que parce qu’on sent que ses intérêts se confondent avec ceux de l’humanité entière, et que sa grandeur est l’espérance du monde.

Arnaud Denjoy

Lundi, avril 30th, 2012

Arnaud DENJOY, Auxerre, 1952

Discours de M. Arnaud DENJOY, membre de l’Académie des sciences, prononcé à Auxerre, le dimanche 9 novembre 1952, lors de l’inauguration d’un médaillon a l’effigie de Joseph FOURIER, de l’Académie française, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences

Messieurs les Ministres[1] ,

Mesdames et Messieurs,

     Joseph Fourier est né à Auxerre le 21 mars 1768, il est mort à Paris le 16 mai 1830. Avant la seconde guerre mondiale, sa mémoire était perpétuée en sa ville natale par une imposante statue de bronze, érigée sur une place publique. Trois autres enfants de la même cité, Soufflot, Davout, Paul Bert, étaient honorés de semblable manière. Sous l’occupation allemande, le monument de Fourier ne put point échapper à la réquisition des métaux utilisables à la guerre. Aujourd’hui l’appauvrissement du pays réduit aux proportions d’un simple médaillon le témoignage de fidélité que la petite patrie du grand savant rend à son souvenir.

 

L’histoire de Fourier est des plus attachantes. Elle relate la carrière d’un génie très purement français, par la diversité, la délicate profondeur de ses dons la faculté d’analyse du mathématicien, l’éloquence de l’orateur et de l’écrivain, l’habileté, le jugement sûr du politique, le tout guidé par le goût et le sens de l’humain, le souci d’en défendre la souveraineté, d’en respecter les frontières.

Né de parents très pauvres, morts tous deux avant sa neuvième année, il doit à la vivacité, à la gentillesse de sa nature d’inspirer de l’intérêt à une dame qui le fait entrer à l’école militaire d’Auxerre, dirigée par des bénédictins. Ces doctes moines ne partaient pas en guerre, mais ils enseignaient à la faire Sur douze écoles militaires dispersées dans le royaume, ils en possédaient six. L’enfant remporte dans ses études littéraires des succès étonnants. Ses maîtres lui font à douze ans composer des sermons, et ils en apprécient le tour au point de les passer à de hauts dignitaires de l’Eglise qui les déclament à Paris, laissant croire à leur oeuvre personnelle. Puis les mathématiques lui sont révélées et il tombe sous les griffes de leur passion. L’âge venant, il doit opter entre la bure et les armes. Il n’est pas noble (ni riche, devrait-on ajouter). « Quand il serait un second Newton, il ne sera pas officier » lui fait- on dire. Il se prépare donc à l’entrée dans les ordres.

Il est novice à Saint Benoît-sur-Loire. Il a 21 ans et l’on est en 1789. Les congrégations paraissent menacées. Fourier abandonne l’habit du régulier. Ses supérieurs néanmoins le retiennent comme professeur à l’École militaire où il restera jusqu’en 1794, enseignant les mathématiques avec grand éclat, mais aussi, quand les professeurs font défaut, les lettres, l’histoire, la philosophie, ravissant tous ses auditoires. A la fin de 1789 il se rend à Paris pour lire devant l’Académie des Sciences un mémoire sur les équations algébriques. Il y démontrait un théorème de grande importance qui portera toujours son nom.

Fourier est profondément imbu des idées de la Révolution. Maître d’une parole abondante et chaude, il est immédiatement le chef du Comité exerçant à Auxerre l’action parisienne du club des Jacobins. Les mathématiciens sont coutumièrement démocrates. « Il n’y a pas en Géométrie de chemin particulier pour les rois », répondait il y a vingt-cinq siècles l’un d’eux au tyran de sa ville. A la  générosité ils joignent la sagesse. Ils savent la difficulté de fonder sur un principe certain un raisonnement juste. Ils se défient des postulats hasardeux, des hypothèses téméraires.

Fourier n’est pas homme de sang. Il s’interpose pour sauver des innocents, victimes de calomnies. Il suscite la méfiance des deux partis. Pour les uns, il est le révolutionnaire en titre, incarnant le règne de la Terreur dans le département. Pour les autres, c’est l’inquiétant modéré paralysant avec sa philanthropie hors de saison la lutte contre les ennemis de la nation. « Patriote en musique », le qualifiera Saint-Just, quand le temps de convertir les dissidents au patriotisme par la mélodie et la douceur des discours sera révolu. Auxerre dut plusieurs fois adresser au Comité de Salut Public une délégation pour soustraire Fourier à la guillotine, et le 9 Thermidor vint à point pour le sauver d’une exécution inévitable. Mais aussitôt après, la réaction opposée s’acharne sur l’agent de la Révolution dans l’Yonne. Arrêté à Paris, il peut entendre ses gardes répondre .à ses amis défiants, qu’il pourront, le lendemain, aller le rechercher en deux morceaux. Par bonheur, ces imaginatifs furent détrompés.

La Convention, de toutes parts assaillie par des ennemis ameutés, écrasant ses adversaires au dedans et au dehors, fondait aux mêmes instants le futur ordre civil. L’instruction, étant un des premiers besoins du peuple, devait être largement répandue. Il fallait d’abord former des maîtres. Une École normale, ou plutôt un groupement d’Écoles normales, une par discipline du savoir, s’ouvrit à Paris le 1er février 1794. 1 500élèves, chacun désigné par le district de sa résidence, allèrent y profiter des leçons données par les plus célèbres savants de l’époque. Auxerre ne voulut pas choisir Fourier, sans doute trop marqué par son activité politique aux yeux de ses concitoyens. Saint- Florentin corrigea l’erreur du chef lieu, Saint Florentin obéissant à son insu à la vocation d’être un asile ou un berceau de notoriétés scientifiques, puisque moins de quatre-vingts ans plus tard, le cardiologue Charles Laubry, l’un des membres de notre Académie le plus entouré de sympathies, devait y voir le jour. Fourier se distingue aisément parmi les auditeurs des cours et, passant de l’autre côté de la chaire, enseigne ses camarades insuffisamment prêts pour entendre avec fruit la parole de maîtres éminents. L’École, trop hâtivement recrutée pour atteindre son objet, la formation de bons professeurs pour les collèges, s’arrêta de fonctionner au bout de quelques mois. Elle devait ressusciter en des dispositions toutes différentes, mais concourant au même but, le 30 octobre de cette même année 1794, sous le nom d’École normale supérieure. Un mois plus tôt venait d’être créée l’École centrale des travaux publics qui changea au bout d’un an son appellation en celle d’École Polytechnique. Fourier, attaché à cette dernière en qualité de répétiteur d’une chaire magistrale, déploya dans sa fonction de remarquables talents de professeur, inspirant une vive admiration à ses élèves et mêlant ses découvertes personnelles à son enseignement. Fourier occupa ce poste près de quatre ans, jusqu’en mai 1797 quand il prit la mer à Toulon avec l’expédition d’Égypte.

L’illustre géomètre Monge a joué dans la destinée de Fourier un trop grand rôle pour ne pas nous retenir un instant. La République, au démenti d’un mot malheureux, demanda beaucoup aux savants. Les changements opérés dans le gouvernement après le 10 août 1792 firent de Monge le ministre de la Marine. La Convention nouvellement élue se réunissait un mois plus tard. Monge la sert, faisant travailler ferme les arsenaux, jusqu’à sa démission en mai 1793. Peu après, sur la proclamation de la levée en masse, où l’Yonne allait fournir son contingent avec les seuls enrôlements volontaires entraînés par le verbe éclatant de Fourier, Monge reprend sa tâche patriotique. Il est chargé de fournir à l’artillerie. Il improvise des méthodes de fabrication de l’acier. Il tire le salpêtre des vieux murs. Il multiplie les fonderies, les poudreries. Avec lui travaille le chimiste Berthollet, tandis que le conventionnel Lazare Carnot, géomètre et ingénieur, met sur pied quatorze armées.

Les politiques, hommes d’éloquence et d’action, tendaient les volontés, bandaient les caractères. Mais les fougues allumées, l’enthousiasme éperdu auraient senti le sol se dérober sous eux si les fusils, les canons, les lots de munitions n’avaient pas afflué de l’arrière. La moitié, pour se montrer modéré, du génie militaire est de disposer d’une ressource de nature matérielle, mécanique, dont l’ennemi ne possède pas la riposte. Sous la première guerre mondiale Clemenceau, prenant le pouvoir après trois ans de guerre, ranima l’ardeur de la nation, menacée par le danger de lassitude. Painlevé, très comparable à Lazare Carnot, comme Carnot parlementaire et savant, mais ceci plus que cela, organisa les recherches scientifiques, de physique et de chimie, nécessaires pour dominer l’ennemi. Il poussa la production des armes et changea le haut commandement. Il prit à plusieurs reprises les décisions d’extrême urgence dont le défaut ou le retard eussent entraîné les plus redoutables conséquences.

Peut-on s’empêcher de le remarquer ? Si, depuis les origines de notre histoire, la bravoure de nos combattants a toujours été saluée avec admiration et respect, par contre, sans le témoignage offert par les généraux de la Révolution, la rareté de nos victoires rapportée à la fréquence de nos revers ferait croire à l’inaptitude des élites françaises au commandement des armées. Des Gaulois aux chevaliers du moyen âge et à certains chefs des temps modernes, on croit voir mise en action cette doctrine: La bataille doit être le choc de deux élans forcenés et aveugles. Mêler l’intelligence et le calcul à la préparation de la rencontre avilirait le caractère de celle-ci, en dégraderait la noblesse. Plutôt foncer tête baissée que s’endolorir tête creusée.

La Convention chasse les officiers de l’ancienne armée, tous nobles ou riches, exécrant la Révolution, préférant à leur patrie infidèle au roi le souverain ennemi, livrant à celui-ci leur troupes. Avec de jeunes hommes, soustraits à des occupations médiocres et casanières, de bureau ou de boutique, la plupart âgés de moins de vingt-cinq ans, la République fait en quelques mois des généraux, des chefs d’armée se révélant incomparables stratèges, bousculant, culbutant, écrasant les forces adverses commandées par les serviteurs chevronnés des monarques. Les conventionnels ont-ils donc extraits de la France et jusqu’au dernier suc tout le génie militaire dont elle était porteuse, que Napoléon, en quatorze ans, n’ait pas su promouvoir un seul homme de guerre approchant par sa qualité le moindre des émules de Bonaparte aux armées révolutionnaires ?

La compétence dans un ordre technique n’assure pas de juger sainement les hommes du même art. Le Collège de France groupe une quarantaine de chaires concernant la plus grande diversité de connaissances. Renan, professeur d’hébreu, disait que, pour une nomination de littéraire, les scientifiques faisaient les meilleurs choix, le service réciproque étant rendu par les littéraires pour désigner un scientifique. Je connais une Faculté des sciences où, pour élire un mathématicien, les biologistes votent bien mieux que des représentants de sciences tenues pour plus exactes, beaucoup plus pénétrées de calcul. Le peuple, l’universel incompétent, laissé à sa libre inspiration (tenons-nous en à l’époque lointaine où nul parti ne le conduisait en laisse au scrutin), éprouvant successivement ses élus aux assemblées municipales, départementales, et enfin au Parlement, composa sous la troisième République deux Chambres où les hommes de premier ordre abondaient. Sans nul doute, ceux-ci, dans les administrations publiques, avec les procédures réglant l’admission et le progrès dans la hiérarchie, seraient arrivés tardivement ou pas du tout aux postes de haute direction.

Les suffrages en principe les plus éclairés ne vont pas toujours aux personnalités fortement accusées. Souvent ils favorisent la docilité, la souplesse à épouser les partis pris. Par eux la vanité, adroitement flattée ou grossièrement encensée, récompense de ses béatitudes.

Au printemps de 1796, après les premières victoires de Bonaparte, Monge se rend en Italie afin d’y recueillir un butin de grand prix pour les arts et les sciences. Une chaleureuse amitié, que rien ne devait altérer, naît aussitôt entre le savant et le jeune général. La Convention, ayant supprimé en août 1793 les académies de l’ancien régime, a créé en octobre 1795 l’Institut, divisé en trois classes. Monge appartient à la première, celle des sciences physiques et mathématiques, et il est avec Lazare Carnot dans la section des arts mécaniques. Carnot, membre du Directoire, doit libérer son siège en septembre 1797 et à cette place, Monge, trois mois plus tard, fait élire Bonaparte. Celui-ci se montre un membre de l’Institut très convaincu. Ses premiers ordres du jour de mai 1798 sont signés: « le Membre de l’Institut commandant en chef l’armée d’Orient ». A la fin de l’année suivante, dans les vingt-quatre jours écoulés entre son retour d’Égypte et le 18 brumaire (le 9 novembre 1799), dissimulant. sous un maintien modeste, effacé, une activité fébrile de mots d’ordre, de consignes, de plans et dispositions secrètement dictés à ses partisans pour réussir son coup d’État, il paraît, dans les soirées, au théâtre, vêtu de l’habit vert, afin de manifester combien les mérites civils l’emportent dans son esprit sur les titres créés par les victoires de la force. Napoléon devait garder son siège jusqu’aux Cent Jours. Peut-être se démit-il en raison de l’attitude manifestée par certains de ses confrères pendant son exil à l’île d’Elbe. Ces petits détails dans une vie tout entière agitée de colossales entreprises doivent être notés si l’on veut s’expliquer la place et le rôle conférés par Napoléon à divers savants.

Monge a tenu dans la carrière initiale de Fourier une place trop importante pour que l’explication de son pouvoir ait été superflue. Monge, professeur aux Écoles normales et polytechnique, remarque au terrible hiver de 1794 le délégué de Saint-Florentin. Il l’introduit à l’École polytechnique à l’automne, de la même année. Au début de 1798, recevant mandat de Bonaparte pour composer une équipe nombreuse de savants de tous ordres, dont l’adjonction à l’armée d’Égypte donnait à l’expédition militaire le caractère d’une campagne de haute civilisation, Monge présente Fourier au général qui ne manque pas d’apprécier le protégé de son ami.

Dans le domaine des mathématiques pures, Monge surpassait Fourier. Pour la théorie mathématique des phénomènes physiques, où Monge ne devait jamais s’engager, Fourier allait se révéler un des plus puissants initiateurs que l’on dût connaître. Pour les talents de l’homme cultivé, l’agrément, le charme du causeur dont on ne se lassait pas d’écouter la conversation intarissable, pour la souplesse, l’habileté du négociateur, toujours heureux dans ses ambassades, apaisant les courroux, dissipant les préventions, désarmant les haines par la générosité, la raison et l’équité, Fourier était sans égal.

Sitôt remportée la victoire des Pyramides, Bonaparte fonde l’Institut d’Égypte sur un plan inspiré de celui de Paris: avec 48 membres, répartis en quatre sections, allant des mathématiques, où siégeaient Monge et Bonaparte, à l’économie politique; un président et un vice-président trimestriels, le second devenant président la fois suivante, Monge et Bonaparte d’abord, Bonaparte et Berthollet ensuite enfin, pour le bon fonctionnement d’une telle Académie, la fécondité de son œuvre, un homme de haute valeur, dont la tâche serait de stimuler, de coordonner les travaux, d’en assurer la publication, tous devoirs définissant le rôle du secrétaire perpétuel. A ce poste essentiel, par la voix unanime de ses confrères, Fourier est désigné.

Un périodique, La Décade, renfermait les mémoires rédigés par les membres de l’Institut ou par des officiers distingués, sur des sujets importants pour la science pure ou bien, le plus souvent selon les indications de Bonaparte, essentiels aux intérêts de l’Egypte et aux besoins du corps expéditionnaire. La contribution personnelle de Fourier dans ces recherches originales était considérable. Il s’agit d’études d’algèbre beaucoup, mais aussi de mécanique appliquée aux machines, d’histoire, de géographie et d’économie politique, ces derniers travaux figurant encore dans Le Courrier d’Égypte, paraissant tous les quatre jours et pareillement dirigé par Fourier.

Le 15 août 1799, Bonaparte annoncé à l’armée son départ et la nomination de Kléber pour le remplacer. Il amène avec lui Monge, moins utile ici que Fourier. Desaix les suivra bientôt. Au même moment Fourier est à la tête d’une nombreuse expédition scientifique, destinée à l’exploration de la Haute-Égypte, et fortement escortée, car elle opère sous le harcèlement incessant des tribus ennemies.

Le nouveau commandant ne possède pas l’immense variété de connaissances et d’aptitudes de son prédécesseur. Il bornera ses soins aux affaires purement militaires et se décharge sur Fourier de toutes les questions qui ne se tranchent point par les seules armes. Progressivement, Fourier doit remplir les fonctions d’un préfet du Caire, d’un ministre de l’Intérieur et d’un ministre de la Justice. Il donne au pays une administration organisée. Il résout les conflits en diplomate consommé, dont les plus fortes astuces sont la modération, la bienveillance, la noblesse des procédés, les ménagements envers les superstitions et les préjugés consacrés, la politique de l’amitié sûre. Il est aimé, vénéré des Égytiens, il a gagné leur confiance. Un chef farouche déjà battu par Desaix, mais toujours insoumis, maintient dans la révolte les contrées du sud. Il a laissé au Caire sa femme, célèbre dans tout l’Orient par sa beauté et la rareté de son esprit…   Fourier la gagne à la cause française. Par elle, il obtient la soumission de l’insurgé, puis aussitôt il donne à celui-ci, au nom de la France, l’autorité sur les régions qu’il soulevait encore récemment. Le vaincu d’hier se proclame maintenant lui-même sultan français et il nous garde une fidélité que le déclin de notre fortune laisse inébranlée.

Une haute pensée de Fourier inspire une décision de Kléber : celle de réunir en un grand ouvrage, monument dressé pour la gloire de la France et l’honneur de l’expédition d’Égypte, l’histoire de cette héroïque entreprise et tous les travaux effectués par les membres savants de l’Institut ou sous son égide. Fourier en écrit l’introduction sous le titre de Préface historique, chef-d’œuvre où Fontanes voyait réunies « les grâces d’Athènes et la sagesse de l’Égypte »

Comment ne pas admirer chez Fourier cette diversité de dons que l’on croirait incompatibles? Cet algébriste possède l’art de persuader, d’insinuer son vœu dans le faisceau raidi, serré, des résolutions opposées, d’entamer leur bloc, de dénouer le lien qui les fortifie, de les voir s’abandonner, se désister, renoncer. Les mathématiques sont l’ennemi de la séduction. Elles ne sollicitent pas le consentement bénévole. Pour elles, la question du refus ne saurait se poser. Elles sont contraintes. Elles nient la liberté de choisir. Leur victoire exige la capitulation sans réticence ni réserves.

Fourier avait fait les fortes études classiques, principalement latines, d’un futur bénédictin. Il leur gardait une grande reconnaissance. Les auteurs anciens, estimait-il, abondaient en excellents préceptes pour guider l’homme dans sa conduite face à lui-même et à la société où il vit. Toutefois, ne laissons pas méconnaître que, dans la littérature française, et sous une forme souvent aussi remarquablement frappée que dans les meilleurs écrits de l’antiquité, les aspects divers de l’humain ont été abondamment et profondément étudiés. On pourrait accorder davantage de crédit à la vertu éducative du trésor d’observations accumulé par les moralistes français.

Et encore, après une jeunesse exclusivement et longuement pliée à dire la pensée dans un idiome ancien, dont le nôtre est né sans doute, mais n’a pas cessé de s’écarter, le vocabulaire de l’écrivain risque d’être marqué de cette éducation. Nos grands classiques du XVIIe siècle n’ont pas toujours su décrasser leur français de son latin d’école. Ceux qui ont fixé, puis maintenu notre langue en tel état de perfection que, de la cour de Louis XIV aux gens cultivés d’aujourd’hui, rien n’en fut changé d’important, Descartes et Pascal, ensuite les littérateurs du 18e siècle, eux aussi férus de géométrie et en outre de calcul infinitésimal, de toutes ces disciplines où l’idée est réduite à son squelette et à ses nerfs, où la dignité de l’expression requiert le mot exact, strict, la phrase émondée, ordonnée, tendue, tous ces hommes accédant au pur génie de notre parole et de notre style n’auraient-ils pas trouvé, il est permis de le demander, dans les mathématiques leur savonnette à cuistre ?

Fourier souhaitait renvoyer au terme des études l’initiation aux mathématiques, après la philosophie. La qualité de celle-ci est dans la hauteur, l’ampleur des problèmes qu’elle aborde. Passé par cette école, le savant répugnera toujours à cantonner ses recherches sur un point d’intérêt trop étroit. Il s’attaquera aux places dont la chute sera d’une large portée, lui découvrira l’ordonnance d’un vaste territoire de faits. Ce juste hommage une fois rendu, les solutions du philosophe aux immenses questions qu’il traite prêtent à sourire au savant. Celui-ci observe avec une sympathie heureuse la logique modeste, hostile aux sévères exigences, contente de peu et qui sert d’instrument de recherche au philosophe. De moins rigoureuse, les lettres ni les arts n’en connaissent point pour leurs enchaînements. Si l’on écoute ses officiantes, la philosophie n’est pas seulement une connaissance, elle est une grâce d’esprit permettant de tout comprendre. Le savant glisse une réserve: si elle ne se laisse pas au jour le jour imprégner par l’esprit, les méthodes, les idées nouvelles de la science, la philosophie est un genre littéraire offert aux poètes manquant d’imagination et de style.

Mais la vérité sort de la bouche de Fourier quand il recommande aux mathématiciens de ne jamais perdre le contact avec les énigmes proposées par la nature physique, sous peine de s’égarer dans la stérilité du désert.

Depuis le départ de Bonaparte, Monge et Desaix, l’avenir de l’expédition éveille moins d’espoirs. Kléber combat les ennemis qui, chaque fois vaincus, chaque fois se reforment pour chasser les Français. La vie des civils, celle des savants sont en danger fréquent. Un fanatique soudoyé assassine Kléber. Le deuil de l’armée est immense. Les funérailles doivent revêtir une grande majesté. Une parole sublime portera le témoignage dû à la valeur de l’illustre capitaine, dira le désespoir de ses soldats, l’horreur et l’indignation devant un crime de lâcheté. Qui remplira ce devoir? A qui réserver cette tâche? La pensée unanime se tourne vers Fourier. Son discours est magnifique, arrachant des frémissements, des larmes aux troupes massées dans la plaine, aux pieds du bastion récemment conquis et servant de tribune. Éloquence dans le goût de l’époque, tumultueuse, assez déclamatoire, comme celle dont les orateurs de la Révolution ont grisé le peuple d’où sortent les rudes guerriers assemblés pour entendre Fourier. De nos jours, les mêmes mots n’éveilleraient plus les mêmes échos. Le réel a trop souvent démenti l’idéal. La confiance dans les promesses, dans les assurances du verbe est gravement atteinte. La nature humaine a son juste niveau. Il est imprudent de la soulever, de vouloir la maintenir au-dessus. Elle se lasse, devient de plus en plus pesante et, en retombant, elle descend au-dessous de son point d’équilibre.

Peu de mois après la mort de Kléber, le 14 juin 1800, Desaix est tué à Marengo. Il avait joué un rôle de premier rang dans la campagne d’Égypte. Il avait conquis tout le haut pays, la vallée du Nil jusqu’à la Nubie. Largement généreux après la victoire, équitable envers les populations, qui le désignaient sous le nom du Sultan juste, il demeurait présent dans la pensée et dans l’attachement de tous malgré son départ. Sa mémoire fut honorée au Caire en une nouvelle cérémonie funèbre, au même lieu que la première, et Fourier encore exprima la douleur des anciens compagnons d’armes du défunt.

Le sort de l’armée d’Égypte était de jour en jour plus précaire. Le médiocre général Menou, successeur de Kléber, résistait malaisément à la pression des combattants ennemis et de leurs auxiliaires secrets, à la malveillance du pouvoir local. La capitulation se fit et, à la fin de 1801, avec les derniers débris de l’armée, Fourier, ayant assuré le sauvetage de tout ce qui devait être conservé de précieux, revint en France.

Ainsi se terminaient trois années d’une aventure prestigieuse, déraisonnable dans son dessein, où l’imagination et le rêve entraient plus que le calcul; car, sans la maîtrise de la Méditerranée espérer se maintenir en Égypte et par elle couper aux Anglais la route des Indes était une pure chimère. Mais nos armes avaient brillé d’un vif éclat, et grâce à tous la civilisation européenne, dont cette terre avait porté le berceau, revenait démesurément grandie, restituée à ses origines. Fourier pouvait songer avec satisfaction aux moissons de. science cueillies dans la vallée du Nil, à l’œuvre d’ordre et de pureté dont il avait été le principal artisan.

A trente trois ans, au terme de dix années d’une vie intense et dramatique, arrêtée juste et suspendue au seuil de la captivité monastique, au seuil du tribunal dont l’unique sortie ouvrait sur la guillotine, au seuil de la mort mainte fois menaçante au milieu des combats de l’Egypte, n’ayant jamais cessé, parmi toutes ses activités politiques, administratives, diplomatiques, d’entretenir de ses pensées la muse des nombres, Fourier projetait de se consacrer désormais à l’étude et aux idées spéculatives. Mais le. Premier Consul était d’un autre avis.

Il lui fallait de grands préfets. Particulièrement l’Isère, département d’un niveau social élevé, possédant une élite brillamment cultivée, attachée à l’esprit républicains car l’idée de la convocation des États Généraux à Versailles en 1789 semblait être partie de la réunion des États du Dauphiné au Château de Vizille, propriété de la puissante famille des Périer, industriels, banquiers, qui, au dix-neuvième siècle, devaient donner à la France un président du Conseil et un président de la République l’Isère demandait un préfet sûr et de haute ressource. Bonaparte n’en connaissait aucun à réunir autant que Fourier toutes les conditions favorables possibles. Le 2 janvier 1802, Fourier représentait le Consulat à Grenoble. Il devait y rester plus de 13 ans, jusqu’au 1er mai 1815.

Sa tâche administrative est connue. Les marais de Bourgoin, pestilentiels en saison chaude, s’étendant sur 37 communes, nuisibles à la santé des habitants, préjudiciables à l’agriculture qu’ils privaient d’une vaste plaine capable de porter des récoltes, furent asséchés après dix ans de négociations et de travaux. Les intérêts divergeaient, les exigences des entrepreneurs étaient exorbitantes. Il n’est pas facile de réaliser le concert de 37 municipalités et de modérer l’avidité des concessionnaires d’un tel chantier.

Fourier voulut ensuite créer une route de Grenoble à Turin par le Lautaret et le mont Genèvre. Des intérêts lésés, ou se croyant tels, s’employaient à faire échouer le projet. Fourier décida d’envoyer à l’Empereur une délégation. Mais, sachant que les mémoires les mieux conçus et rédigés ne sont pas lus dès qu’ils sont longs, il se contenta de quelques lignes accompagnées du dessin sommaire, vraiment démonstratif, du tracé. Napoléon fut immédiatement convaincu et sa main griffonna l’ordre décisif.

On doit encore savoir gré à Fourier d’avoir découvert le génie de Champollion et soustrait à la conscription meurtrière ce jeune homme de vingt ans destiné à percer le mystère des hiéroglyphes égyptiens.

Fourier pratiquait la politique des contacts personnels, et non pas celle des écrits. Par son adresse, les barrières dressées par l’entêtement et les susceptibilités entre les divers partis s’abaissèrent. « Il prenait, disait-il, l’épi dans son sens et jamais à rebours » Il fit en sorte que la Préfecture devînt un terrain neutre où nul n’hésitait à se montrer. Un préfet de ce temps, antérieur au télégraphe et au téléphone, jouissait d’une grande autonomie. Certes, il arrivait souvent à l’Intérieur, qu’un chef de bureau, frappant son front comme Moïse heurta le rocher de sa baguette, vît jaillir par une inspiration éblouissante le plan de la politique départementale s’imposant dans le cas de l’Isère. Fourier parcourait sans émoi ces instructions catégoriques, puis déposait paisiblement les précieux feuillets dans un tiroir où il ne dérangeait plus leur sommeil. Si quelque maire, se voyant déjà submergé par la crue incessante des circulaires et des formules à remplir, est ici et m’écoute, je m’effraye de ma responsabilité à fortifier une tentation peut-être déjà subie et que l’auguste exemple d’un magnifique administrateur pare de couleurs chatoyantes. On discute actuellement beaucoup de la productivité, ainsi dénommée dans le jargon du jour. Est-elle dans notre industrie égale à celle des pays voisins? Pour l’émission du papier officiel à noircir, je crains que peu d’États osent se mesurer à nous. Fourier prétendait résoudre ainsi le problème de l’administration faire le plus par le moindre mouvement. Nous avons changé tout cela. Ne faudrait-il pas dire: faire le moins par le plus de mouvement ?

Nous nous étonnons de nos jours qu’un ministre de la Convention, comme Monge, qu’un représentant du Comité de Salut public, comme Fourier, aient étroitement adhéré aux variations politiques de Napoléon. Surtout pour Monge, l’amitié passionnée, la foi de croyant en la parole de son dieu, pouvaient aveugler sur les réalités. Le Consul, l’Empereur proclamait qu’il était le bouclier de la Révolution, ayant la mission de sauvegarder ses conquêtes. Mais la protection était lourde et la République tombait étouffée sous son poids Les pièces de monnaie portaient en exergue au-dessus des mots « Napoléon empereur », l’inscription : « République française ». Et, avec ce faux nez plaqué sur le visage du despotisme, les naïfs, les complaisants pouvaient nier d’apercevoir les véritables traits du régime. Mais, on ne saurait en douter, Napoléon était l’idole du peuple. Nos rois n’appelaient pas au pouvoir politique leurs généraux. Ils y voyaient des. gardes distingués parmi d’autres. Notre démocratie s’est plusieurs fois jetée aux pieds de ses chefs de guerre, les implorant de son salut.

L’essence de la République est le principe de non-hérédité. La Révolution avait aboli le privilège successoral dans les ordres politique et administratif. Il reste hélas encore à l’éliminer de la puissance économique. En ajoutant à la filiation du sang celle d’une oeuvre sociale, quand le lot trop volumineux est insuffisamment partagé, on assourdirait peut-être par l’épaisseur de ce rideau l’appel troublant du communisme. Napoléon rétablit les titres aristocratiques. Il voulut lui aussi récompenser dans la descendance la plus éloignée la prouesse des aïeux. Les démocrates de la grande époque étaient choqués et maugréaient. On leur ferma la bouche en les anoblissant. Monge devint comte et Fourier baron.

L’Académie des sciences ne serait pas présente à cette cérémonie si Fourier, préfet éminent, s’en était tenu en fait de travaux mathématiques à ses recherches, déjà importantes, sur les équations algébriques. En 1807, Fourier soumet à l’Académie son premier mémoire sur la théorie de la chaleur. Impatiente de connaître tous les résultats acquis par le savant, la section de Géométrie met au concours de 1812 la même question et couronne l’étude envoyée par le préfet de l’Isère.

Fourier considère que la chaleur fournie à un corps extérieurement et le traversant, s’évadant par une autre portion de la surface, se propage à l’intérieur comme chemineraient à travers lui les molécules d’un fluide qui, pénétrant d’un côté, s’infiltrerait progressivement et, par l’autre côté, s’égoutterait. Le phénomène est impossible à saisir d’emblée en sa répartition et ses phases, parce qu’il est variable dans le temps et, en un même instant, aux divers points du corps échauffé. Mais, dans une très petite parcelle isolée par la pensée dans ce milieu, et dans une très courte durée, on peut admettre que la variation est insensible. Un carré de dix centimètres de côté se divise en cent carrés juxtaposés d’un centimètre de côté. Un cube de 10 centimètres de côté se partage en mille cubes cohérents d’un centimètre de côté. Fourier imagine de diviser le corps en très petits cubes bloqués ensemble. La chaleur dans chacun d’eux entre par trois faces rayonnant autour d’un sommet et elle sort par les trois faces opposées. Ce qui manque à la sortie ou, au contraire, ce qui se trouve en excédent est resté dans le petit cube pour l’échauffer ou, au contraire, l’a quitté en le refroidissant. Il n’en faut pas plus pour établir les équations dites de la chaleur, exprimant en langage d’infiniment petit ces phénomènes élémentaires. Le physicien exercé aux notions mathématiques a terminé sa tâche. Au .mathématicien d’intégrer ces équations, c’est-à-dire de conclure du fait prouvé pour la parcelle inappréciable à l’évolution dans la totalité du corps.

Après la première tâche accomplie par l’observateur du monde, la seconde incombe à l’analyste. Au cours de cette investigation, Fourier rencontre un extraordinaire et puissant instrument fonctionnel, les séries trigonométriques. Aujourd’hui, pas un étudiant de licence n’ignore les formules de Fourier pour exprimer les coefficients de ces sommes totalisant une infinité de nombres. Les séries trigonométriques bouleversèrent toutes les vues systématiques admises au début du 19e siècle. Elles n’ont pas cessé d’obliger les mathématiciens à étendre en généralité toujours davantage les idées les plus fondamentales de leur science.

La théorie de la chaleur, pour ce que je viens d’en exposer, est comprise en quelques instants par un étudiant moyen. Avant Fourier, aucun génie, intéressé à la physique et aux mathématiques, n’avait su envisager le même sujet en le menant au terme de la solution. Et cela doit appeler nos réflexions.

Parmi les élèves honorablement sortis de telle grande école, et qui ont appris et répété avec succès le contenu d’un nombre impressionnant de livres, plusieurs dispositions d’esprit peuvent se distinguer.

Pour les uns, ces ouvrages sont le produit toujours perfectionné de compilations groupant des matières présentées avec plus ou moins de détails différents dans des ouvrages antérieurs D’autres se rendent compte que les vérités énoncées dans le traité n’ont pas toujours été connues, et tout de même il .a fallu qu’un premier rédacteur écrivît ces phrases si faciles à saisir. La troisième catégorie admet qu’un homme a fait la découverte, mais juge son mérite insignifiant, puisque dans un très court délai on pénètre toute sa pensée. Comprendre, c’est égaler, n’est-ce-pas ? Comprendre n’égale pas inventer. Et cette vérité est difficile à faire admettre en France, où faire des réserves sur la parfaite équivalence des esprits entre eux est un blasphème révoltant.

La faculté inventive, le don d’originalité, loin de procurer un avantage à l’élève dont le rang final dépendra de ses réponses aux interrogations, le dessert au contraire. Le futur lauréat lit un paragraphe de son livre. Il réfléchit: Ai-je saisi ? Que veut dire ce texte ? Bien, j’ai compris. Je passe. Il absorbe et restitue avec aisance une nourriture illimitée. Mais il n’a pas de sens pour en apprécier la saveur. Le goût lui fait défaut. Il ne perd pas de temps à éprouver des impressions

A côté de lui au contraire un autre élève réagit. Les théories exposées dans un cours sont comme des végétaux d’abord plantés, puis dont le progrès se poursuit tout normalement; le tronc grandit, grossit ; la ramure, les frondaisons apparaissent successivement. Mais, auprès d’un platane parvenu à son achèvement, un cactus naît. Le lauréat ne sourcille pas. Avec une indifférence constante, il s’assimile l’histoire du cactus à la suite de la précédente. Son camarade éprouve une surprise d’une nouvelle doctrine blessant les intuitions venues comme un fruit naturel de ses connaissances antérieurement acquises. Il se demande comment jeter un pont sur ce fossé, quelles retouches doivent être apportées à ses premières conceptions. Peut-être même estimera-t-il que cette doctrine novatrice est loin de répondre à toutes les questions d’où elle est issue ou qu’elle fait naître. Le malheureux ne s’aperçoit, pas qu’il se distrait, il se retarde. Ses chances d’arriver en tête s’évanouissent.

C’est la course d’Atalante. Elle perdit, ayant remarqué les boules d’or qui tombaient devant elle.

C’est un fait constant que les hommes se distinguant le plus par leurs œuvres ultérieures à la sortie d’une École n’en furent à peu près jamais les premiers. A l’âge où les bourgeons naissent à l’esprit comme au printemps sur les pousses des arbres, il est fatal de promener au-dessus d’eux le tison qui les roussit, les dessèche et généralement les stérilise pour la vie.

Le souci de ne pas troubler une personnalité en gestation est universellement éprouvé à l’étranger, et presque ignoré en France, où dans le temps propice à la fécondation du génie particulier à chacun l’avortement systématique va de soi. Au fronton de tel ou tel établissement on pourrait graver cette inscription « Ici on enseigne à ne rien trouver par soi-même. » Certains par bonheur oublient ce qu’ils y ont appris.

Pour résoudre une difficulté de quelque ordre qu’elle soit, scientifique, économique, politique, psychologique, la solution une fois trouvée montrera la nécessité, pour la comprendre, de posséder certaines notions. Privé de celles-ci on ne saurait résoudre le problème. Mais tout ce que l’on connaîtra de surplus et qui paraîtra offrir des rapports avec le sujet, sera nuisible. Car on en subira autant de suggestions pour engager la recherche dans des voies menant à des impasses. Savoir plus que le nécessaire voue à l’impuissance en bien des cas.

Un grand conducteur d’hommes de la troisième République, prince du sarcasme, joignant heureusement la foi de Danton à l’esprit de Voltaire, disait de deux de ses rivaux au firmament du régime « Celui-là ? il ne sait rien, il comprend tout. Celui-ci sait tout, il ne comprend rien. » Un homme qui avait longuement approché le chef d’une grande nation alliée déclarait à l’un de nos amis communs que l’illustre personnage l’avait confondu d’admiration par la promptitude, la sûreté de son jugement, par son sens politique, et de stupéfaction par la ténuité de ses connaissances générales. Savoir ce qu’ont .dit et fait les autres est souvent une gêne, et non pas un secours, quand il s’agit de prendre une décision commandée par les circonstances. Pour qu’un politique professionnel puisse faire un véritable homme d’État, il lui faut un minimum d’ignorance. Et un maximum, accordons-le.

L’ignorance est la robuste cuirasse de l’originalité. Instruire sans abêtir, quel problème !

Le concours porte au pinacle des hommes prodigieusement informés, des hommes sachant tout. Il recrute des expéditionnaires sublimes, capables de trouver leur chemin dans n’importe quel texte, rédigé en style de casse tête Mais ils n’ont jamais appris à regarder la phrase imprimée, différemment de l’astéroïde tombé du ciel. Se dire que les dispositions énoncées dans ces articles furent arrêtées en un moment déterminé, pour obvier à certains inconvénients et procurer des avantages, se demander si les conditions présentes n’en ont pas échangé l’avoir et le doit, leur est un effort d’esprit inaccessible. Il n’apercevront pas le méfait du grain de sable détruisant peu à peu l’articulation de la machine et la condamnant progressivement à la paralysie. Cela est grave dans un pays où une oligarchie de fonctionnaires impose fréquemment ses vues au pouvoir constitutionnel. Une politique se manifeste par l’affectation des crédits. Celle-ci est souvent régie contre le vœu des ministres, du Parlement, de la partie la plus éclairée de la nation.

Notre illusion de prêter au concours la vertu de mettre en évidence les hommes de plus grande valeur ne nous attire pas beaucoup d’estime à l’étranger, dans les pays de haute civilisation. Les vainqueurs de ces tournois auréolés de tant de prestige par le public français seraient bien déconcertés s’ils constataient dans ces contrées en quel mépris cinglant est tenue la nature de leur triomphe. Là, passée l’exigence des diplômes attestant que le candidat possède les résultats fondamentaux, les idées clés des théories dont l’application peut lui être nécessaire ou utile dans la carrière ambitionnée, il est jugé sur sa faculté de travail créateur, sur ses écrits, ses thèses, sur sa production purement personnelle. Mais, en l’appréciation fondée sur ces éléments notre esprit national dénoncera les divergences possibles, notre caractère incriminera la faveur; et, par delà toute comparaison, toute discussion, nous porterons aux nues le mérite de reproduire, de copier impeccablement un modèle.

Le français toujours s’extasiera du perroquet intelligent et du singe dextre. Il faut s’y résigner.

Chez nous seul vaut l’individu. Ce qui fait le ravissement collectif est généralement médiocre ou pire. Instaurer dans notre pays un règne ne laissant aucune issue à l’individu pour échapper à l’emprise de l’opinion dominante sonnerait le glas du génie français.

On peut avoir accompli un cycle d’études supérieures immense et ne rien soupçonner de l’invention des idées neuves. L’homme avance parmi les vérités, éblouissantes à l’égal du soleil, flottant autour de lui, à hauteur de sa vue, comme des globes incandescents, et à toutes il est aveugle. Parfois, rarement, quelqu’un fixant ses yeux sur l’une d’elles, où mille autres regards auparavant se sont en vain posés, subitement découvre sa présence et progressivement l’aperçoit. Résoudre dans un temps donné un problème imaginé par un autre, dans un ordre de sujets défini d’avance et maintes fois rebattu, est un exercice dérisoire. Découvrir une question qui n’a jamais été posée, dont l’intérêt pourtant est capital, bien que nul entre les génies les plus grands n’y ait jamais songé, ou seulement un instant pour la classer dans les messages indéchiffrables de la nature, ensuite trouver dans les connaissances du temps les instruments de sa solution ou sinon les créer, c’est là un travail exigeant souvent un effort de pensée immense, longtemps poursuivi, et dont les résultats une fois conquis se laisseront assimiler plus tard dans le temps le plus bref par les élèves appliqués.

Nous sommes des machines électroniques. Les ions, les corpuscules électrisés sillonnent nos filets nerveux, la masse de nos cerveaux. S’ils s’alignent en connexion, l’idée jaillit. L’illustre mathématicien Henri Poincaré a décrit en des pages d’un charme presque romantique la venue de trois inspirations successives, de trois illuminations distinctes, par où une théorie, celle des fonctions fuschsiennes, le nom ne fait rien à l’affaire, s’édifia dans son esprit. Les savants du monde sensible distinguent le règne animal, le règne végétal, le règne minéral. Les mathématiciens explorent le règne imaginaire, où ils observent des espèces, des variétés, une flore, une faune dont ils étudient le comportement aux impulsions, la démarche propre. Ils aimeraient parfois découvrir une race pourvue de certains dons pour la domestiquer et en tirer parti. Poincaré recherchait une de ces sortes de, bêtes. Après avoir inutilement quêté dans le taillis et la broussaille de la forêt mathématique, doutant alors de leur existence et renonçant à cette chasse, il voit brusquement l’un de ces animaux passer devant ses yeux. Il repart aussitôt, mais cette fois encore il rentre bredouille et démoralisé. Soudain, comme dans un mirage, une sarabande lunaire de toute une tribu lui apparaît. Nouveau départ pour une autre battue. Nouvel insuccès, lassitude, oubli de ce gibier. Et enfin, toujours par une voie secrète, à son insu, il est projeté à l’improviste au cœur de l’habitat terrestre de l’espèce, dont il connaît désormais toutes les variétés. Le travail conscient a mis en branle les électrons sans arriver à joindre leurs affinités en une chaîne ininterrompue où passerait le courant du pôle base, le connu, au pôle but, l’ignoré. Et après le découragement de s’obstiner à des efforts stériles, les attractions échappant à notre conscient, stimulées comme un essaim provoqué, poursuivent seules leur travail, puis au terme d’innombrables tentatives sans résultat, soudainement elles obtiennent la liaison souhaitée. Cette démarche de l’invention a été confirmée par de nombreux chercheurs, aussi bien dans les lettres, les arts que dans la science.

Poincaré éprouve une insomnie, il lève le genou pour grimper sur le marchepied d’un omnibus, il se promène sur une falaise, il traverse un boulevard. En ces instants précis, comme s’il recevait dans l’œil l’éclair d’un phare tournant, l’idée libératrice jaillit en son esprit.

Nous. devons imaginer Fourier, rentrant d’une tournée auprès de ses maires, seul dans sa calèche préfectorale, repassant ses entretiens de la journée, et subitement frappé d’une idée ouvrant un chemin d’attaque pour ce redoutable problème du mode de propagation de la chaleur. Il sait bien que dans la physique appliquée aux machines, aussi longtemps que son problème ne sera pas résolu, l’empirisme, les tâtonnements incompatibles avec les progrès décisifs pourront seuls s’exercer. Il veut aussi démontrer l’origine interne et nullement solaire de la chaleur terrestre profonde Au soir des brillantes réceptions qu’il donne à la Préfecture, au lever des séances qu’il préside, l’idée exigeante, impérieuse, surgit inopinément et lui montre de nouveaux chemins. De nos jours, il arrive que des préfets soient lauréats de compétitions littéraires, artistiques aussi peut-être. Mais l’Académie des sciences n’a eu qu’avec Fourier l’agréable occasion de couronner des mémoires d’une importance fondamentale pour l’avenir de la science et dont l’auteur fût le premier magistrat d’un département.

Au début de mars 1815, Napoléon arrive en insurgé aux portes de Grenoble. La Restauration initiale avait fait jurer fidélité à ses fonctionnaires, à Fourier maintenu dans sa préfecture Singulière mesure que ces extorsions de serment, sous la menace de la révocation, et qui, si elles astreignent le serviteur de deux régimes successifs, greffent le serment sur un parjure. Fourier, pour ne pas trahir sa parole, quitte Grenoble au moment où Napoléon s’y présente. Parvenu à Lyon où siégeait le comte d’Artois, Fourier est sèchement renvoyé à son poste. A mi-chemin, il rencontre Napoléon qui, la veille, le 9 mars, l’a décrété de prise de corps. L’Empereur, arrêté dans une salle d’auberge, à plat ventre et un compas en main sur une grande carte étalée par terre, se soulève à l’entrée de Fourier, invective son ancien compagnon d’épreuves en Egypte, lui demande compte de sa défection, et, pour conclure, il lui donne la préfecture du Rhône. Carnot, ministre de l’Intérieur aux Cent Jours, plus rigide que son maître, révoque Fourier le 1er mai. Celui-ci arrive à Paris pauvre, démuni, repoussé par l’un et par l’autre des pouvoirs successifs. Heureusement pour lui, le préfet de la Seine a été son élève à Polytechnique. Il a gardé un attachement passionné à son ancien professeur. Il le charge d’une direction de la statistique, service que Fourier organise et dont il fait, par ses études théoriques et leurs applications concrètes, un bureau administratif de grande ressource.

Désormais, le savant a retrouvé la voie de ses inclinations. L’Académie des sciences lui ouvre ses portes. Elle a surmonté pour y réussir la résistance des ministres du roi, gardant rancune à Fourier de son passé révolutionnaire et bonapartiste. Ses confrères l’élisent aux fonctions de Secrétaire perpétuel. L’Académie française, sensible à la forme parfaite et au goût exquis de ses écrits, l’appelle à son tour dans son sein. Elle est imitée par l’Académie de médecine. Il est entouré du respect, de l’admiration de tous. Il termine dans la paix, la gloire, les honneurs une existence secouée des plus tragiques orages, commencée dans la pauvreté et l’obscurité, mais toujours inspirée et soutenue par la bienveillance, le dévouement, la modestie, sans autre satisfaction attendue et tirée du pouvoir et des dignités que l’avantage de tenir et mettre en œuvre les moyens de répandre le bien et l’utile autour de soi.

En la personne de Fourier, Auxerre a donné à la France une de ses gloires les plus pures et dont l’exemple ailleurs ne se rencontre guère, celle d’un génie aux champs de vision étonnamment divers, celle d’un admirable caractère.

Académie des Sciences. Notices et discours.


[1] MM. Jean Moreau, Maire d’Auxerre, secrétaire d’État au Budget, et André Cornu, secrétaire d’État aux Beaux-Arts.