Archive for the ‘récit’ Category

Fourier en videos

vendredi, janvier 18th, 2019

Fourier movies

            Est-ce l’effet « 2018 = Fourier + 250 », le résultat de la progression des techniques de vidéo ou plus simplement l’évidence que Fourier est incontournable ? de multiples séquences vidéo permettent d’aller à la rencontre de Joseph Fourier.

 

 

Nous avons déjà rendu compte ici de l’initiative d’Hervé Pajot qui, en 8 minutes 30 secondes, présente Fourier à une jeune enfant.

 

 

  L’école polytechnique propo-se, en 3 minutes 22 secondes, un film mêlant prises de vue et images animées sur ce professeur des origines de l’école, auteur d’une œuvre scientifique majeure. C’est concis, convainquant et les Auxerrois, qui dans leur majorité méconnaissent et Fourier et son œuvre, ne tiendront pas rigueur aux auteurs d’ignorer que c’est à Auxerre et non à Grenoble que le jeune Fourier enseigna en sa prime jeunesse.

 

   Plus technique mais très visuelle et convaincante, une vidéo en anglais permet, en 20 minutes 56 secondes, d’accéder aux arcanes de la Transformées de Fourier et d’appréhender la distinction entre ‘description séquentielle’ et ‘description fréquentielle’ d’un signal.

 

 

   L’Université aussi participe de cet engouement et tente d’attirer l’attention de ses élèves littéraires sur le sujet ; nous apprenons qu’un cours en fac de lettre à Grenoble va étudier la BD Fourier comme vulgarisation scientifique réussie.

 

 

 

 

 

 

Encore un effort et Joseph Fourier, toujours méconnu de l’auxerrois moyen, sera présent à l’esprit des candidats bacheliers de toutes les sections.

Fourier en BD

samedi, novembre 24th, 2018

Fourier en BD

« Les oscillations de Joseph Fourier » Un docu-bande dessinée retraçant la vie de Joseph Fourier aux éditions ‘Petit à petit’ ».

Cédric Villani reçoit et apprécie l’ouvrage : «… nécessaire pour la connaissance de Joseph Fourier. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce aux éditions ‘Petit à petit[1], Fourier va pouvoir sortir de l’oubli éternel que lui pronostiquait Victor Hugo dans les Misérables en 1862. Ce retour à la célébrité est depuis longtemps patent pour le monde scientifique comme le prouve le chapitre X de l’ouvrage, il n’est toujours pas acquis pour le grand public qui profite sans le savoir des méthodes développées il y a deux siècles par Joseph Fourier.

Éditer un ouvrage lisible par tous était un pari difficile à tenir tant l’œuvre scientifique de Fourier aborde des chapitres ardus de la connaissance. On peut dire qu’il est réussi, bien réussi et même au-delà : la partie bande dessinée présente de façon vivante les péripéties du héros que les pages documentaires éclairent. Au fil des pages documentaires, avec une grande variété de sujets sont abordés. On côtoie et découvre l’histoire, les savants, les problèmes scientifiques, les réalisations techniques, les institutions… sans forcer le trait, avec un minimum d’explications et le souci d’informer sans pesanteur.

Sous la direction d’Hervé Pajot, cet ouvrage d’Emmanuel Marie et Emmanuel Cerisier offre au grand public la possibilité de découvrir le scientifique inconnu le plus célèbre.  Les collaborateurs des dix parties documentaires étant garants des contenus : Pauline Veschambes, Guillaume Jouve, Tadeusz Sliwa, Alain Juhel, Jean Dhombres, René Favier, Olivier Lablée, Jean-Pierre Demailly, Romain Joly, Frédéric Faure.

[1] Un volume 20 x 27 cm, 64 pages (10 chapitres comportant chacun 1 page de titre, 3 pages de bande dessinée, 2 pages documentaires abordant 5 à 8 sujets avec illustrations), 16,90 €.

Un titre de chapitre et une page dessinée

une page documentaire

Rencontrer Fourier

vendredi, septembre 1st, 2017

Rencontrer Fourier au XXe siècle

     Joseph Fourier a prouvé dans les salons de la préfecture de l’Isère qu’il savait être mondain, tenir une conversation brillante et s’adapter à tous les publics. Qu’en était-il un siècle et demi plus tard ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Le lycéen de série L qui souhaite rencontrer Joseph Fourier peut lire avec fruit l’introduction à la Théorie de la chaleur. Joseph Fourier y expose en français courant les idées qui sous-tendent son projet… il n’est pas certain cependant que ce lycéen voie la profondeur d’un discours qu’Yves Meyer, prix Abel 2017, présentait dans une conférence donnée le 18 juin 2000 comme un programme pour les générations futures. Selon Yves Meyer, ce programme a fécondé la recherche mathématique du XIXe siècle, puis une fois les bases mathématiques consolidées, les recherches de mathématiques et de sciences physiques du XXe siècle et maintenant du XXIe.

     Les lycéens de série S ne seront pas mieux armés que leurs confrères de série L pour aller au-delà de l’introduction de la Théorie de la chaleur. Les calculs que Fourier présente ensuite dans le corps de son ouvrage ne commenceront à être accessibles aux étudiants qu’après qu’ils auront suivi les premières années du programme de mathématiques de l’enseignement supérieur.

     Un mathématicien à qui je demandai ce qu’était la Transformation de Fourier m’a répondu « un dictionnaire ». Dictionnaire pour traduire une fonction exprimée dans une base à deux, trois ou n dimensions en une base à un nombre infini de dimensions ? Ai-je bien compris ? De toute façon, cette réponse concise, me reste insatisfaisante, me manquent les connaissances nécessaires en mathématiques. Je dois faire confiance au jugement enthousiaste des spécialistes pour apprécier la profondeur des innovations portées par Joseph Fourier.

     Le récit ci-dessous montre le cheminement de Pierre-Michel Duffieux dans sa rencontre avec Joseph Fourier. On y découvre comment ce chercheur a transposé de la chaleur à l’optique les méthodes de calcul de Fourier. Ce cheminement laborieux permet de mieux comprendre le propos d’Yves Meyer évoqué ci-dessus ; il permet de mieux apprécier cette remarque de Jean-Pierre Kahane « … je ne lis plus Fourier comme autrefois. Autrefois, avec l’impertinence de la jeunesse et la caution de mes aînés, je le traitais de haut. Aujourd’hui, je cherche ce qu’il veut dire et comment il a pu y arriver si bien. »

Comment j’ai pris contact

avec la transformation de Fourier

Pierre-Michel Duffieux (1891-1976)

     J’avais un peu étudié la transformation de Fourier à Bordeaux, pendant le premier trimestre de l’année scolaire 1918-1919, au cours d’Analyse Supérieure du Professeur Cousin, à la demande de mon chef militaire, le Professeur Henri Bénard. Celui-ci me fit appliquer les équations de Fourier à la mesure de coefficients de conductibilité thermique par la propagation en régime variable. Ce fut ma première publication scientifique. J’y parlais de Fourier : j’étais visiblement prédestiné, mais quand je le retrouvais 15 ans plus tard, je l’avais complètement oublié. Je fus obligé d’aller préparer l’agrégation à Paris, en octobre 1919 : Bénart [sic] fut nommé à Paris au P.C.B. et à partir d’octobre 1920 je fis de l’Optique à Marseille puis à partir de 1927 à Rennes. Là, Fabry m’obtint suffisamment de crédits pour monter le meilleur matériel interférentiel à ondes multiples. Celui dont j’avais eu l’usage à Marseille était instable, les lames petites et de qualité médiocre. En Angleterre, en Allemagne, en France on ne me promettait que des plans à A/5, exceptionnellement A/10. Steibelt, qui venait de quitter Jobin, me promit du A/20. En taillant les lames dans du quartz excellent, avec un anneau de garde pour éviter la doucine des bords, il me fit un couple au 1/40e de frange, un second au 1/20e de frange, un troisième de qualité internationale qu’il me promit de retoucher. J’avais mis au point une méthode d’établissement de la topographie des lames d’air au 200e de frange dès le début du travail; cette topographie était très compliquée.

d’après Wikipedia

 

     Je dus abandonner la suite : en Hollande Ostwald monta une équipe d’un genre tout à fait moderne. Il rassembla une vingtaine de spécialistes, compétents, actifs et coopératifs comme on sait l’être en Hollande. En France… et en province, il fallait renoncer. Rassurez-vous mon matériel de Rennes était encore bon quand mon élève et successeur Jean Viénot entama ses recherches sur le laser. Mais pour moi, les interférences, c’était fini. Mais en 1934 Fabry m’avait dit : « Ostwald utilise la formule de Van Cittert pour les corrections des défauts de planéité de ses lames d’interféromètre. Je l’ai essayée jadis, elle ne vaut rien ». Elle consistait à remplacer le cosinus de la formule des franges:

I (x)= (1-r)/ (1-2rcos x +r²) par l’approximation classique : cos x = 1 – x²/2

     La période des franges s’étend de -? à + ?, le maximum, « la frange » , est centré sur x = 0 et la formule ainsi corrigée est utilisable sur 30° ou 40° autour du maximum. « Cherchez quelque chose qui fasse intervenir toute la période », ajouta Fabry. Je lui garde, pour cette remarque, une reconnaissance et une estime que rien de ce qui nous a séparés depuis n’a pu éteindre. Il me disait cela au début de 1934. Aux grandes vacances, heureusement assez longues en ce temps-là pour que l’on puisse travailler, aussi bien professeurs et chercheurs qu’élèves, je me mis à l’œuvre. C’était difficile et je commençais par les aberrations des franges de deux ondes du Michelson. Au milieu de novembre, après les examens bretons, qui duraient, j’ai envoyé une note avec deux équations l’une en sinus, l’autre en cosinus, donnant : la première la condition de parallélisme optimum, l’autre la position des plans parfaits que l’on pouvait substituer aux surfaces réelles, avec toutes les corrections accessoires désirables.

d’après Wikipedia

    Le surlendemain matin, Fabry me téléphona à Rennes : « Qu’est-ce que c’est que ces équations ? ; où les avez-vous trouvées ? Je ne les comprends pas et aucun des opticiens que je connais n’en voudra. Trouvez autre chose, mais ça non ; ça ne passera jamais à la Revue d’Optique » .

     J’allais dans mon amphithéâtre vide, qui avait un long tableau noir et 36 places assises pour 70 P.C.N. habituels ; les autres s’asseyaient, les jambes pendantes, sur la galerie haute qui courrait sur trois côtés et servait au garçon à ouvrir et fermer mes six fenêtres. J’écrivis mes deux équations sur le tableau, je m’assis en face et je les regardai. Dieudonné vint me voir pour raisons de service. « Qu’est-ce que vous faites de ces équations ?

_ Je m’en suis servi pour étudier les aberrations des franges du Michelson et Fabry me demande où je les ai trouvées et qu’est-ce que c’est.

_ Mais ce sont les équations de la transformation de Fourier, série, et réduites au premier terme ! ». C’était vrai, et à travers 15 ans d’abandon je revis le cours de Cousin de1918. Je pardonne à Dieudonné son mépris pour Euclide et son cri de guerre nicéen : « Mort au triangle » .

     J’eus en janvier un troisième secours. Je m’étais remis à Fourier. Dieudonné m’avait vu en première vitesse et fait passer en seconde, mais en janvier suivant une visite presque banale me mit définitivement en 4e et je n’eus plus qu’à m’occuper moi-même de l’accélérateur.

d’après Wikipedia

     Un matin où j’étais très libre, je reçus un ingénieur de l’Institut d’Optique qui représentait la maison Mader-Ott. Il me montra des appareils de mathématiques et les catalogues de la maison Mader. Je lui pris tout de suite un très beau planimètre d’Amsler. Il me proposa un dispositif nouveau qui en faisait un analyseur harmonique, plus lent que le Corradi, mais beaucoup moins cher et en réalité plus rapide quand on ne demandait que les premiers harmoniques. Tandis qu’il montait les deux appareils, je feuilletais la notice qu’il m’avait ouverte et j’eus tout de suite une révélation hallucinante. Il y avait sur le catalogue la série type de Fourier :

F (x) = a0/2 + a1 cos 2 ? (x/p) + a2 cos 2 ? (2x/p)  + ….

Mais je lui substituais la série bien connue que je venais d’enseigner à mes élèves de licence et que je regardais depuis 2 mois :

I(x)= 1/2 + r cos 2 ? (x/p) + r² cos 2 ? (2x/p) + ….

     Ce mélange des deux séries ne me troubla pas et je me dis : « Si tu multiplies tous les rn par les an, tu pourras représenter par cette série toutes les déformations de franges que tu voudras ; la relation entre F(x) et I (x) est une question de mathématiques pures ».

     J’achetais immédiatement l’analyseur avec toutes ses roues dentées ; nous fîmes les factures en trois exemplaires dont un sur timbre et le représentant de Mader-Ott (Bavière), qui rentrait à Paris eut l’obligeance de me laisser l’analyseur tout monté sur la table. Il est actuellement à Besançon aux travaux pratiques du certificat de licence.

     Quant au catalogue décisif de 1935, je l’ai demandé récemment à M. Bulabois qui a eu longtemps la conduite des travaux pratiques. Il l’avait mis de côté, en ayant fait venir d’autres. Comme je regardais la page de couverture assez sale, mais pas trop, il me dit : « Il a beaucoup servi ». C’est ce que je désirais.

     J’ai écrit en 1963 dans l’Education Nationale : « Il y a eu deux parts dans ma vie : j’ai d’abord cherché ma voie, puis un jour, comme cela, brusquement, je l’ai trouvée. J’ai eu quelques secondes pour choisir, j’ai choisi et depuis cet instant-là, je travaille toujours dans la même direction ». C’est à la lecture de ce catalogue que je faisais allusion.

Les an constituent une fonction ponctuée f0(u), u étant la fréquence courante et les rn une autre fonction ponctuée que je désigne par i0(u) . Je connaissais donc la deuxième équation de la convolution

f0(u) . i0(u) = f’0(u), mais je n’avais aucune idée de la première F(x) ? I(x) = f’(x)

     J’avais trop peu l’habitude de ce type de calcul pour me tirer vite d’affaire. J’étais d’autre part engagé dans des travaux de spectroscopie avec mon collaborateur Léon Grillet. Je fis donc beaucoup de courbes, d’intégrations graphiques et mécaniques, mais deux ans après j’avais compris. Un an de plus pour trouver la fonction I(x) des franges en ondes multiples et en 1938 j’envoyais, sur sa demande, à M. Guadet, Directeur de la Revue d’Optique, un article qu’il publia. J’avais mis sur le marché la dissipation homogène ; devenue depuis la convolution, qui est un nom beaucoup plus joli et qui fait penser aux liserons de l’été.

     Mais je dus cesser toute relation avec Charles Fabry. Il me restait heureusement Aimé Cotton qui me suivait depuis l’Ecole Normale.

     La dissipation homogène m’ouvrait directement le rôle de la diffraction dans les images. Je commençais naturellement par les images incohérentes, ou plutôt d’objets incohérents. M. Uffel, jeune candidat à Polytechnique, auquel son père, mobilisé à Rennes pendant la drôle de guerre, m’avait demandé de donner du travail, m’analysa et dessina les transformées de Fourier des figures de diffraction de la fente et de l’ouverture circulaire. Ces spectres étaient visiblement limités. En 1941, A. Cotton me pria d’exposer ces résultats dans une réunion de la Société de Physique, Place Saint-Germain-des-Prés. Personne ne me demanda d’explication, personne ne me discuta. On me laissait tomber.

     Mais après la séance, devant des demis, à la brasserie qui est en face des Deux-Magots, Fleury et Darmois qui connaissaient les pensées générales m’expliquèrent. Le silence était dû au fait que personne n’avait rien compris ; les opticiens n’avaient qu’une vague idée de Fourier et de ses mathématiques ; on ne les enseignait pas en certificat de licence. Fleury, qui comptait bien prendre la succession de Fabry à la direction de l’Institut d’Optique me demanda d’écrire pour ses ingénieurs un exposé des théories de Fourier utiles à l’Optique.

     Ce qui, dans tous les travaux, tous les aperçus que j’eus avant 1944 sur les prolongements optiques de la transformation de Fourier, parut en 1946 dans un ouvrage intitulé, en imitation de Norbert Wiener L’Intégrale de Fourier et ses applications à l’Optique. Des parties qui n’avaient pu être incorporées faute d’argent et de papier, parurent en 1945-46 dans les Annales de Physique.

     Cotton m’avait dit, en me donnant son opinion sur le manuscrit : en France vous mettrez dix ans pour réussir… à condition que vous reveniez d’Angleterre. M. Maréchal devança, très seul, les dix années prévues, mais enfin j’abandonne la suite de cette histoire au japonais Kubota, à l’australien Steel, aux suédois Ingelstam et Djurle, à l’américain Stroke, à l’anglais H.H.Hopkins qui me ramena ostensiblement en France et m’enleva Jean Viénot pour deux ans afin qu’il le prenne mieux sur place.

Intermède monastique pour Fourier

dimanche, mai 21st, 2017

Intermède monastique pour Fourier

A partir de témoignages d’époque, nous tentons ici de cerner l’état d’esprit de Joseph Fourier lorsque, après avoir terminé ses études, il fut novice à Saint-Benoît-sur-Loire.

Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, photo A. Juhel

    En 1787, le jeune Fourier, âgé de 19 ans se présente aux portes de l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire. Il va faire connaissance avec la maison mère des religieux qui lui ont donné le désir d’apprendre. Orphelin à l’âge de dix ans, il s’est formé aux études, littéraires d’abord[1], scientifiques ensuite, à Auxerre, dont l’école militaire était dirigé par les bénédictins de Saint-Maur, dépendant de l’abbaye de Fleury.

     Le choix pour l’avenir est restreint : l’entreprise familiale (une échoppe de tailleur) a été démembrée dix ans plus tôt lorsque le père est mort[2] ; son goût pour les études aurait pu le conduire vers une carrière militaire[3], mais son extraction roturière lui en ferme les portes (en cette période prérévolutionnaire, le pouvoir se raidit et n’est pas enclin au laxisme). Pas de carrière militaire donc, reste le noviciat avant des vœux définitifs et la perspective d’enseigner plus tard dans un collège, à l’instar de dom Rosman à Auxerre.

     C’est de son plein gré, en connaissance de cause, que Joseph Fourier a pris le chemin de Saint-Benoît[4], contre l’avis de ceux qui le connaissant, apprécient ses compétences et pensent que ces qualités seront gâchées dans ce couvent où quelques moines animent une communauté sur le déclin, loin du lustre des siècles passés ; Joseph n’a cure de ces préventions et revendique son choix[5]. D’un caractère accommodant, il ne redoute pas les contraintes de la règle bénédictine.

     Les nuits sans sommeil, à étudier les ouvrages de mathématiques[6] en latin, en grec ou en anglais ont détérioré la santé de Joseph. A défaut de progresser dans le savoir, à Saint-Benoît, la régularité de la vie monastique va lui permettre de se refaire une santé[7]. Mais ce qui lui manque très vite, c’est la confrontation au savoir, au savoir vivant, à la recherche. Au collège d’Auxerre, puis en rhétorique à Paris, au lycée Montaigu et à nouveau à Auxerre, en temps que professeur cette fois, il a goûté à la science en train de se construire, au plaisir de comprendre ; il a eu l’occasion d’entendre et de communiquer avec des savants illustres. A Saint-Benoît, il ne trouve dans la bibliothèque qu’ouvrages liturgiques, traités doctrinaux, compilation de vies de saints… pas d’ouvrages de sciences ni de mathématiques[8]. La correspondance permet un maigre lien avec les contemporains qu’il a découverts dans sa vie antérieure, mais elle est souvent décevante : des lettres restent sans réponse[9], les mémoires adressés aux académiciens se perdent[10].

            Les mois passent, le noviciat de Joseph s’achève ; le futur moine qui a fait le tour de ce que peut lui offrir l’abbaye est un peu déprimé[11]. Il se préoccupe encore de mathématiques, mais le cœur n’y est plus[12], il sent que de ce côté l’avenir lui échappe et note ironique et désabusé au bas d’une lettre où on le voit préoccupé de ses travaux sur la résolution des équations indéterminées : « Hier j’ai eu 21 ans accomplis. A cet âge Neuton et Paschal avoient acquis bien des droits à l’immortalité. »[13].

     Le bruit de l’orage révolutionnaire qui gronde est vaguement perceptible derrière les murs de l’abbaye[14][15]. Pourtant, deux semaines avant que Joseph prononce ses vœux définitifs, en novembre 1789, le siècle s’impose aux congrégations religieuses[16]. On peut penser que c’est sans grand regret que Joseph abandonne le morne quotidien de la vie conventuelle. Il revient à Auxerre et reprend pour un temps du service dans l’établissement où il s’est formé, devenu collège. Collège, dont maîtres et élèves vont participer du bouillonnement révolutionnaire et, Joseph, bon orateur, auréolé du prestige de ses brillantes études, va tout naturellement se trouver propulsé au cœur de l’action et devenir, grâce à sa faconde, le porte-parole des Auxerrois acquis à la Révolution. La page de Saint-Benoît est définitivement tournée.

[Les lettres de Joseph Fourier adressée à Bonard ont été léguées à la ville d’Auxerre par son fils Alphonse vers 1858, années où elles furent publiées dans le bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne ; elles sont conservées à la Bibliothèque Municipale d’Auxerre que nous remercions de nous avoir permis de les consulter. Celle du 22 mai 1788 dont nous avons extrait beaucoup des renseignements rapportés ici  comporte trois pages [1][2][3].]

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Toute sa vie Joseph Fourier a fui les affrontements, leur préférant les compromis gagnant-gagnant établis à partir d’une analyse objective des situations de conflits. Joseph Fourier n’a jamais été un rebelle, il va se plier docilement à la règle et la suivre pendant deux ans. L’acceptation de la règle n’est pas gage d’une croyance religieuse très enracinée : rien dans les documents qui nous sont parvenus ne laisse penser que Fourier fut croyant très engagé.  En témoigne Champollion-Figeac qui le connut préfet de l’Isère : « Il est certain que Fourier parlait avec plaisir d’un saint de son nom et de sa famille, le bienheureux Pierre Fourier, surnommé le père de Matincourt, fondateur de l’ordre des religieuses chanoinesses chargées de répandre l’instruction parmi les jeunes filles, et qui mourut en 1640. Il me sut quelque gré de lui avoir procuré le portrait du saint homme béatifié par le pape Innocent X, et son histoire, énumérant ses miracles, imprimée plusieurs fois en français et en latin, à Paris et à Augsbourg.

Fourier montra le portrait du bienheureux au roi d’Espagne Charles IV, amené aussi par les révolutions, comme les papes Pie VI et Pie VII, dans l’hôtel de la préfecture à Grenoble. La nécessité de se tirer d’un grand embarras, et non pas la vanité, inspira cette démarche singulière à Fourier. Il avait fait meubler avec les soins les plus attentifs, les plus prévoyants, les appartements du roi et de la reine d’Espagne ; mais à l’heure du coucher, le roi fit demander à Fourier de lui prêter son crucifix ; on avait oublié de placer ce signe religieux dans la chambre du roi ; il était onze heures, il fallut courir à l’Église voisine qui était fermée, et en attendant Fourier alla porter ses excuses au roi sous la protection de son saint arrière-grand-oncle»

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A l’attention du lecteur : Le site du Mathouriste consacre un large chapitre à la vie et à l’œuvre de Joseph Fourier. Le lecteur curieux pourra le consulter avec fruit.

[1] Arago (18/11/1833 – Eloge funèbre de Joseph Fourier) : « Fourier fut admis à l’étole militaire que dirigeaient alors les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Il y fit ses études littéraires avec une rapidité et des succès surprenants. Plusieurs sermons fort applaudis à Paris dans la bouche de hauts dignitaires de l’Église, étaient sortis de la plume de l’écolier de douze ans. Il serait aujourd’hui impossible de remonter à ces premières compositions de la jeunesse de Fourier, puisqu’en divulguant le plagiat il a eu la discrétion de ne jamais nommer ceux qui en profitèrent. »

[2] Archives de l’Yonne, BMS (1760-1791), 5 Mi 106/6, vue 137. Eglise Saint-Pèlerin d’Auxerre : « Le 2 avril 1778, a été inhumé Joseph Fourier, âgé d’environ 55 ans, tailleur d’habits de profession, demeurant ordinairement sur la paroisse de Saint-Regnobert et trouvé dans l’eau près les Grands Moulins. La justice ayant déclaré que l’inhumation serait faite le même jour et dans cette église, en présence de ses enfants, parents, amis et voisins qui ont signé ou déclaré ne savoir le faire de ce requis. Lesquels nous ont aussi déclaré qu’il était veuf en dernière noces de Germaine LEBEGUE. [Signent :] COLOMBAT ; BENOIST ; BERTELLEMIS ; LEBRIS. TIXIER ; CARRÉ ; F. MARTIN ; DUFRESNE, prieur de Saint Pellerin. »

[On peut raisonnablement conjecturer que le père de Joseph -déprimé après le décès en 1776 de son épouse ?- a mis fin à ses jours. Le libellé peut être  comparé avec le libellé d’une inhumation ‘ordinaire’ rédigée par le même desservant] : « Le 29 septembre [1777] est décédé en cette paroisse Edme JOINON, arpenteur, veuf d’Anne BOURTIN, âgé de 77 ans, muni des sacrements de l’église et a été inhumé au cimetière avec les cérémonies ordinaires en présence de ses trois fils et autres parents soussignés avec nous. »

[3] [11 mai 1788, lettre de Fourier à Bonard :] « Dans [cette] école militaire dirigée par des moines, l’esprit des élèves ne devait guère flotter qu’entre deux carrières : l’Église et l’épée. Ainsi que Descartes, Fourier voulut être soldat ; comme Descartes, la vie de garnison l’eût sans doute bientôt fatigué; on ne lui permit pas d’en faire l’expérience. Sa demande à l’effet de subir l’examen de l’artillerie, quoique vivement appuyée par notre illustre confrère Legendre, fut repoussée avec un cynisme d’expressions dont vous allez être juges vous-mêmes : « Fourier, répondit le ministre, n’étant pas noble, ne pourrait entrer dans l’artillerie, quand il serait un second Newton ! » [Arago]

[4] [11 mai 1788] : « En somme je suis loin jusqu’ici de me repentir d’une démarche que j’ai faite contre l’avis de bien des personnes. »

[5] [11 mai 1788] : On m’a fait quelquefois la grâce de me pardonner un silence trop long; j’espère de vous la même indulgence. Cette maudite qualité me suit partout, vous la nommerez comme vous voudrez; tant il y a que j’aime et que j’estime infiniment les personnes et que je ne leur écris pas. Au reste je ne fais tort qu’à moi, c’est un plaisir de moins et vous savez que j’ai fait trêve avec le plaisir. Je me permettrai peu de détails sur ma situation présente sunt bona mixta malis. J’assiste aux Éludes aux classes, aux récréations, aux leçons d’arithmétique nous sommes bientôt aux fractions toutes ces minuties et mille autres ne me rendront ni moins content ni moins heureux. Je n’ai pas voulu me consacrer aux plaisirs, mais bien à l’étude et à la religion. L’estime et l’amitié consolent de tout.

[6] [11 mai 1788] : « J’ai fait des mathématiques et des sciences une étude si exclusive, qu’il ne me reste pour la littérature que du goût et très peu d’acquit. »  On peut penser que Fourier a lu (en anglais) Maclaurin et  Saunderson ; quant au latin, sur le portrait du Musée d’Auxerre où il est représenté en habit de préfet habit de préfet, on devine derrière lui Platon et Cicéron alors qu’il tient à la main les Principia de Newton.

[7] [11 mai 1788] : Je paye avec usure à Morphée toutes les nuits que je lui ai dérobées à Auxerre il ne reste plus le temps de vivre quand on dort 8 heures et ce ne sont pas là les nuits de Descartes. Ma santé est aussi bonne qu’elle peut l’être le repos et la régularité de la vie contribueront sans doute à l’améliorer.

[8] [22 mars 1789, lettre à Bonnard :] Un malheur bien plus sensible pour moi, c’est le manque de livres. N’est-ce pas être condamné à l’ignorance que de ne pouvoir lire d’autres ouvrages que les siens. C’est une privation dont toute la philosophie ne peut consoler. Je n’ai de livres à lire qu’un chétif exemplaire de Montagne auquel il manque des feuillets que je suis réduit à deviner; je m’occupe un peu de grec; vous croirez bien que c’est plutôt pour lire Euclide et Diophante que Pindare et Démosthène.

[9] [11 mai 1788] : J’attends des nouvelles. Je serai charmé de connaître l’avis des géomètres.

[10] [11 mai 1788, lettre de Fourier à Bonard :] « J’ai examiné votre solution de cette petite question d’analyse, elle est très élégante; le résultat est conforme au mien, et ne l’est guère à celui de M. de Guistiniani; il faut l’en consoler malignement je lui écrirai peut-être ces jours-ci; je voudrais savoir comment il s’acquitte de son nouvel emploi, quel est à ce sujet votre avis et celui de dom Laporte et de ses écoliers. Je ne sais encore si je pourrai vous envoyer, par l’occasion qui se présente, un certain mémoire que je ne puis en conscience garder plus longtemps, car il est bien à vous, je ne l’oublie pas. »

[11] [septembre 17789 :] Ma santé n’est pas brillante, j’ai toujours l’estomac bien faible et le sommeil difficile depuis cinq semaines. Je pense quelquefois que j’ai acheté bien cher de bien frêles connaissances et dont j’aurai peine à trouver du débit.

[12] [22 mars 1789 :] J’ai encore travaillé ces méthodes d’élimination; il n’est pas difficile de reconnaître combien celles dont on fait usage sont défectueuses, mais il l’est beaucoup de leur en substituer de meilleures. Vous voyez bien qu’il faudroit que j’eusse sous les yeux l’ouvrage de M. Bézout sur le même sujet. Seul et sans secours on peut méditer mais non découvrir souvent de fuir les hommes on en devient meilleur, mais non plus savant ; le cœur y gagne et l’esprit y perd.

[13] Lettre datée du 22 mars 1789. L’orthographe des noms propres ‘Neuton’ et ‘Paschal’ est peut-être conforme aux usages de l’époque ;  on peut penser aussi que Fourier indique  comme un clin d’œil à son ancien professeur, avec cette orthographe inusitée qu’il ne faut pas prendre la remarque à la lettre. Fourier était-il capable d’une ‘blague’ de potache de cette sorte ?

[14] [11 mai 1788] : Quant aux nouvelles politiques qu’on se batte qu’on se déchire, etc.

[15] [22 mars 1789 :] Dans le moment où tout retentit de la nouvelle du jour, vous n’attendez cependant pas de moi que je vous en entretienne; il n’y a pas longtemps que je sais que les États se tiendront à Orléans, et je l’ignorerois peut-être encore, si je ne savais que le Père prieur y est actuellement pour contribuer à l’élection.

[16] L’Assemblée constituante, par décret du 2 novembre 1789 met les biens de l’Église, dont les biens des congrégations, à la disposition de la Nation : La motion Talleyrand-Mirabeau fut adoptée par 568 voix contre 346 voix, il y eu 40 votes nuls et environ 300 députés absents ou émigrés à l’étranger. La motion décrétait en ces termes : « Que tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation, à la charge de pourvoir d’une manière convenable aux frais du culte, à l’entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d’après les instructions des provinces. »

Par le décret du 13 février 1790, elle interdit les vœux monastiques et supprime les ordres religieux réguliers. Le décret concerne 100 000 membres du clergé non rattachés à une paroisse, soit les deux tiers du clergé considéré comme non « utile ». Les critères d’« utilité » étaient les sacrements et le soin des âmes, l’enseignement, les soins aux malades et infirmes et les secours aux indigents. La Convention, par le décret du 18 août 1792 supprime les congrégations séculières, principalement enseignantes et hospitalières. [voir ici]

Retour de Fourier à Auxerre

jeudi, juin 16th, 2016

En 1790, les événements révolutionnaires conduisent à la fermeture l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire où le novice Joseph Fourier vient de passer trois ans. Celui-ci revient donc dans sa ville natale.

L’auteure, Bernadette Oudiné, nous propose de revivre ce moment. Née à Auxerre, elle a été élève au lycée Paul Bert (à l’époque c’était de la 6ème à la terminale), a quitté Auxerre après la terminale mais y revenait voir sa mère. Elle est aujourd’hui retraitée après avoir travaillé dans l’éducation nationale.

RETOUR A AUXERRE

     Le heurtoir retentit sur la porte d’entrée alors qu’il venait de terminer son repas. Qui pouvait bien venir le voir par

Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (Wikipédia)

Abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (Wikipédia)

cette journée glaciale d’hiver ? A grand peine monsieur PALLAIS se leva de son fauteuil et fit quelques pas en s’appuyant sur sa canne. Le visiteur impatient avait déjà manœuvré le heurtoir une seconde fois. Le vieil homme entrouvrit prudemment la porte. L’homme qui se tenait dans l’embrasure était emmitouflé et on voyait à peine son visage. Cependant il reconnut presque aussitôt les yeux : un regard à la fois vif et calme, posé, bienveillant. « Joseph, mon cher petit, entrez donc ! »

     Il conduisit le visiteur dans la grande cuisine où pétillait un feu vif. Joseph s’approcha de la cheminée, se frotta les mains pour les réchauffer. Il était jeune, âgé d’environ vingt ans, de carrure modeste. Il avait un visage rond, encadré par des cheveux bruns qui ondulaient souplement. Son sourire charmeur était irrésistible.

Cathédrale d'Auxerre, vue de la rue Fourier (Wikipedia)

Cathédrale d’Auxerre, vue de la rue Fourier (Wikipedia)

« Je suis venu vous voir en passant, cher Monsieur PALLAIS. Cela fait quelque temps que je ne l’ai pas fait, j’en suis désolé, mais je ne vous oublie pas. Je reviens de la cathédrale Saint-Etienne où j’espérais vous entendre répéter à l’orgue. On m’a appris que vous aviez été souffrant et qu’une dame vous remplaçait fréquemment.

– Oui, Marie-Anne CHAPUY me supplée de plus en plus souvent. Que voulez-vous, il faut le reconnaître, me voilà presque infirme. Je vais avoir 78 ans bientôt. Et ma pauvre Jeanne est encore moins vaillante que moi, elle est presque toujours alitée. Mais assez parlé de moi. Asseyez-vous, vous prendrez bien un petit verre avec moi ? Prenez la bouteille dans le buffet et servez-nous car mes mains tremblent. Je suis si heureux de vous revoir. Alors, dites-moi, vous excellez toujours en latin j’espère.

– A votre santé. Bien sûr que j’aime toujours le latin ! Et je vous remercie encore pour tout ce que vous avez fait pour moi. Mon premier prix de version latine en classe de rhétorique, jamais je ne l’aurais obtenu sans tout le travail que vous avez fait avec moi quand j’étais encore enfant.

– Mon pauvre petit, c’était un plaisir de vous enseigner le français et le latin.

– C’est curieux le destin, si je n’avais pas été orphelin si jeune jamais je n’aurais pu entrer au collège militaire royal et aujourd’hui je serais peut-être tailleur comme mon père. J’ai eu la chance de rencontrer des gens si généreux dans la paroisse. Il but quelques gorgées. Ce vin est excellent !

– C’est un Clos de la Chaînette, il attendait une grande occasion comme votre visite. Mais dites-moi, qu’est ce qui vous amène à Auxerre ?

– J’ai rendez-vous avec Dom ROSMAN tout à l’heure, à 16 h. Il me propose un poste d’enseignant.

– De mathématiques je suppose. Je suis heureux pour vous. Vous n’avez pas prononcé vos vœux ?

– Non, les Bénédictins de la confrérie de Saint-Maur me pressaient de le faire, mais j’ai refusé car je n’étais pas prêt. Et puis, toutes ces idées révolutionnaires qui circulent ne me laissent pas indifférent. Il y a tant de choses qui devraient évoluer dans notre société. Je suis encore meurtri de ne pas avoir été accepté à l’école militaire de Paris, au prétexte que je ne suis pas noble.

– Je ne suis pas surpris, vous avez toujours prôné l’égalité ; mais vous savez, ici nous avons peur de cette décision qu’a prise l’assemblée constituante il y a deux mois de mettre les biens de l’église à disposition de l’état. Que va-t-il arriver maintenant ?

– Comment tout cela va-t-il évoluer, nul ne peut le dire. J’ai peur que pour l’instant une classe ait simplement pris le pouvoir. J’attends davantage.

– Enfin, il faut que vous les jeunes restiez confiants en l’avenir. Moi je ne verrai pas tous les changements qui vont advenir ».

Ils passèrent encore un peu de temps ensemble à évoquer leurs souvenirs, puis Joseph mit son chapeau, serra son grand manteau, et prit la direction de l’église Saint Germain au pied de laquelle se trouvait le collège.

     A son arrivée le portier, qu’il ne reconnut pas, demanda qui devait être annoncé. « Jean Joseph Fourier ». Quelques instants plus tard il était assis devant le prieur, Dom ROSMAN.

« Bienvenue dans cette maison qui est un peu la vôtre, cher Joseph.

Portail du Lycée d'Auxerre (DP)

Portail du Lycée d’Auxerre (DP)

– Merci mon père. C’est avec grand plaisir que je reviens dans ces murs. J’y ai passé les années les plus extraordinaires de ma vie.

–  Que je sache vous n’avez pas eu trop à souffrir auprès de nos bons pères de Saint-Benoît-sur-Loire !

– La vie d’un novice est tout de même difficile, il faut se contenter de très peu. Pour ma part j’ai reçu un traitement qui m’a fort bien convenu et pour lequel je pense avoir bénéficié de vos recommandations, ce pour quoi je vous remercie. On m’a en effet chargé d’enseigner les mathématiques aux autres novices, certes à un niveau assez élémentaire, mais cela m’a rempli de satisfaction. J’ai aussi beaucoup étudié : la théologie, l’histoire, les antiquités, autant de disciplines qui m’ont passionné ; l’antiquité égyptienne m’a subjugué.

– Vous avez un esprit brillant, vous êtes un homme accompli. Savez-vous que j’ai entendu dire que vous aviez écrit un article sur la théorie des équations ?

– J’en ai fait une présentation orale à l’Académie des sciences devant, entre autres, Messieurs MONGE et LAPLACE. Dans le contexte perturbé que nous connaissons actuellement il n’y a cependant pas eu de publication.

– Il n’empêche, ici au collège nous serons toujours fiers de vous avoir eu comme élève. J’ai la conviction que vous serez un jour un grand scientifique reconnu. Votre goût pour les études est un modèle. Je vais vous faire une confidence. Lorsque vous aviez une douzaine d’années, souvenez-vous, vous vous cachiez avec une bougie au fond de la grande armoire qui est dans la salle d’étude, et vous y passiez la nuit enfermé, à lire. Vous vous êtes plongé dans les sept volumes de BEZOUT. Eh bien j’étais parfaitement au courant, mais je ne vous ai pas empêché de continuer. Votre ardeur, votre soif de connaissance, étaient étonnantes et émouvantes chez un enfant si jeune. J’ai préféré vous laisser vous abreuver de connaissances.

– Si vous aviez sévi, j’aurais compris que le règlement devait s’appliquer. Mais je vous sais gré de votre bienveillance.

Cour d'honneur du lycée d'Auxerre (Wikipedia)

Cour d’honneur du lycée d’Auxerre (Wikipedia)

– Ah, FOURIER, c’est que j’aime les mathématiques moi aussi ! Ce qui m’amène à vous entretenir d’un projet pédagogique. Notre plan d’enseignement demande à être révisé. Je voudrais moins de latin, davantage de français, des langues étrangères, et bien sûr des mathématiques et de la physique, à bon niveau. Nous en reparlerons très vite, car c’est urgent. Voyez-vous les temps changent, et nous devons orienter notre enseignement vers davantage de réflexion, donner à nos élèves une ouverture d’esprit en résonance avec les idées humanistes.

– Je ne peux que souscrire à cette analyse. D’autant que, puisque vous parliez de BEZOUT, je pense contrairement à lui que la géométrie ne doit pas être abordée en premier. Je serai heureux d’apporter ma contribution à votre projet. »

     Dom ROSMAN proposa alors à Joseph FOURIER de faire le tour du collège. Tandis qu’ils cheminaient il s’ouvrit de son inquiétude quant au délabrement des locaux. La situation était devenue catastrophique. Joseph intervint :

« Je ne voudrais pas paraître impertinent mais lorsque j’étais élève les bâtiments étaient déjà en mauvais état. J’ai plusieurs fois manqué de tomber dans le corridor à cause des planches mal nivelées, et je me souviens que la porte de la chapelle était toute vermoulue.

– A l’époque j’avais fait faire des réparations urgentes, comme la toiture, et des consolidations. Cependant mon successeur Dom ROUSSEAU n’a pas poursuivi ma politique qu’il a jugée dispendieuse. Cela fait un peu plus d’un an que j’ai repris la tête du collège ; il y a trop à faire. Il n’y a guère d’autre solution que de transférer les élèves à Saint-Germain, ce que j’ai commencé ; les enseignants y logent aussi. »

     Ils traversèrent quelques salles de classe, celle de musique et celle d’escrime, la grande salle d’étude, le cabinet de physique, la bibliothèque, les dortoirs. Joseph voulut s’attarder dans le jardin, dont une partie était utilisée comme cour d’exercice. Il y avait là le poulailler, la petite cabane du jardinier.

     Il sourit en pensant aux moments passés là, à poser des questions au jardinier. Pourquoi faisait-il plus chaud dans une serre que dehors ? Pourquoi fait-il très froid les belles nuits dégagées d’hiver, et plus doux quand les nuages cachent les étoiles ? Est-ce la terre qui est chaude en son centre nous réchauffe ? Il n’avait que 13 ans. Il avait réfléchi à tout cela, aux parois de verre qui concentraient la chaleur du soleil dans cette sorte de boîte, aux nuages, à l’air. Il s’était dit qu’il lui fallait continuer à dévorer les livres, à apprendre, et un jour, qui sait, parviendrait-il à comprendre, à expliquer. Se retrouvant dans le jardin aujourd’hui il se promit de répondre aux questions du petit garçon qu’il avait été. Il commencerait par se pencher sur l’expérience qu’Horace de SAUSSURE avait conduite quelques années auparavant en construisant sa boîte de verre. C’était certain, il étudierait cela plus tard.

     Tout en marchant ils continuaient à échanger, et Dom ROSMAN, sans entrer dans les confidences, dit simplement : « Nous vivons une époque bien tourmentée. Il parait que la suppression des ordres religieux va avoir lieu sous peu. » Il soupira, mais ne s’appesantit pas sur le sujet. Joseph respecta son silence.

     Ils venaient d’entrer dans l’église. Ils s’y recueillirent. Joseph ne put s’empêcher de compter les chandeliers. Il y en avait toujours sept, et les deux reliquaires dorés étaient encore là, rien n’avait changé. Puis ils retournèrent dans le bureau de Dom ROSMAN.

« Vous ne m’avez pas demandé quels enseignements je souhaitais vous confier.

– Je servirai de mon mieux. Vous connaissez mes compétences, surtout en mathématiques, puisque vous y avez fait appel il y a quelques années.

– Oui, mais dans cette discipline j’ai déjà un professeur remarquable en la personne de Monsieur BONNARD.

– Je l’apprécie beaucoup. J’ai été son élève, et je suis toujours resté en contact avec lui. Nous avons eu de nombreux échanges épistolaires. Nous sommes devenus amis, et je me confie volontiers à lui, je lui parle de mes projets, de mes questionnements. Je lui ai d’ailleurs écrit récemment qu’il était grand temps que je m’illustre. Comprenez-moi, il ne s’agit pas de vanité de ma part, je ne recherche pas la gloire. Ce que je veux par-dessus tout c’est faire avancer la science, la connaissance.

– Je sais, je ne suis pas inquiet, vos motifs sont nobles ; soyez convaincu que je partage votre enthousiasme et vous accorde toute ma confiance. Vous êtes passionné de mathématiques et vous réaliserez de grandes choses dans ce domaine, j’en suis certain. Cependant, comme je vous l’expliquais, je ne puis actuellement vous proposer exclusivement des cours de mathématiques. Vous en aurez quelques uns mais vous serez essentiellement chargé de la classe de rhétorique, du moins au début. A la rentrée de septembre je pense que je la confierai à l’abbé DAVIGNEAU, et alors peut-être verrons-nous à vous donner également de la philosophie si vous le souhaitez, ou encore de l’astronomie. Vous êtes un homme si complet que j’ai l’embarras du choix ».

     Puis ils sortirent du collège et gagnèrent Saint Germain. Dehors il gelait, les étoiles brillaient déjà bien qu’il ne soit que 17 h30. Dom ROSMAN le conduisit dans son logement qui consistait en une chambre meublée d’un lit, d’une table de nuit, d’une étagère, d’un bureau, d’une petite armoire et d’une table de toilette sur laquelle étaient posés un broc et une cuvette de porcelaine blanche. Un feu réconfortant brûlait dans la petite cheminée et répandait une clarté accueillante.

« J’ai fait monter votre malle. Le cocher l’a déposée tout à l’heure, avant votre arrivée.

– Je vous en remercie, je suis en effet venu à pied. J’ai voulu rendre visite à Monsieur PALLAIS, que j’ai trouvé fort diminué.

– Il se fait tard, installez-vous. Les vêpres sont à 18h et vous pourrez souper à 18h45 avec les abbés. Retrouvez-moi dès demain matin à 8 heures pour que je vous entretienne plus en détails du nouveau plan d’enseignement qui, je l’espère, se mettra en place à la prochaine rentrée 1790-1791. Excusez-moi, je dois me retirer maintenant ».

Dès que don ROSMAN fut parti Joseph ouvrit sa malle et rangea quelques livres sur l’étagère, puis il posa sur la cheminée une bande de papier sur laquelle il avait calligraphié une phrase qu’il affectionnait : « Et ignem regunt numeri ». Il sourit en relisant ces mots. La puissance des mathématiques ! Bien sûr que les nombres régissent tout. Même le feu.

     Il était maintenant prêt pour les vêpres. Ensuite il se rendrait au réfectoire où il retrouverait Monsieur BONNARD. Ils parleraient de mathématiques et de projets. En refermant la porte il jeta un coup d’œil circulaire sur sa chambre. Il se sentait chez lui ici.

     Cette journée avait été marquante. Tant de choses semblaient s’acheminer vers leur fin : Monsieur PALLAIS en si mauvaise santé, les locaux du collège dans un état déplorable, le renouvellement des professeurs après les démissions dont il avait eu vent mais que Dom ROSMAN n’avait pas osé évoquer devant lui, la menace sur la congrégation et peut-être à court terme sur le devenir du collège militaire lui-même.

     Pourtant il y avait aussi beaucoup d’espoir en germe : la détermination de Dom ROSMAN pour sauver l’école, la nouvelle société qui se mettait en place, et puis son entrée officielle comme enseignant à part entière. Une vie pleine d’action s’ouvrait à lui, dans laquelle tout était à inventer, dans tous les domaines. Il était heureux, l’aventure commençait vraiment. Il sourit et se dit : « Auxerre, me revoilà, je suis prêt ! »

 

Bernadette Oudiné

Juin 2016

Lettre de Fourier à Bonard (coll. part.)

Lettre de Fourier à Bonard (coll. part.)

 

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Banon, le 10 février 1808 Le Préfet du département de l’Isère [J. Fourier] à monsieur Bonard… …je me suis efforcé d’exprimer tout ce que je vous dois d’attachement et de reconnaissance comme votre élève votre collègue et votre ami…