JOURS APRES JOURS

Prouve ta jeunesse par ta curiosité et ton désir! Exige l'inaccessible ! (V.Cespèdes)

Séquence 1 : la rentrée

on 16 septembre 2010

Les registres de langue

« Je fus entièrement dépaysé »

Pendant les deux premiers mois, je fus entièrement dépaysé, et malgré l’intérêt de tant de nouveautés, il m’arrivait de regretter ma chère école du chemin des Chartreux, dont Paul me donnait chaque soir des nouvelles.

Tout d’abord, dans cette caserne secondaire, je n’étais plus le fils de Joseph, le petit garçon que tous les maîtres tutoyaient, et qui jouait le jeudi ou le dimanche dans la cour déserte de l’école. Maintenant, j’étais à l’étranger, chez les autres.

Je n’avais plus « ma classe » et « mon pupitre ». Nous changions sans cesse de local, et les pupitres n’étaient pas à nous, car ils servaient aussi à d’autres dont nous ne savions pas grand chose, sauf parfois le nom, qui surgissait (à raison d’une lettre par semaine) profondément gravé au couteau dans l’épaisse table de bois dur.

Au lieu d’un maître, j’avais cinq ou six professeurs, qui n’étaient pas seulement les miens, car ils enseignaient aussi dans d’autres classes ; non seulement ils ne m’appelaient pas Marcel, mais ils oubliaient parfois mon nom ! Enfin, ce n’était pas eux qui nous surveillaient pendant les récréations. On ne voyait guère que leur buste dans leur chaire, comme des centaures qui sont toujours à cheval, ou comme les caissières des grands magasins.

Enfin, j’étais cerné par un grand nombre de personnages, tous différents les uns des autres, mais coalisés contre moi pour me pousser sur le chemin de la science. S’ajoutant à nos professeurs et à notre maître d’étude, il y avait d’abord les « pions », qui assuraient la police des récréations, surveillaient le réfectoire, « faisaient l’étude » du jeudi matin, et dirigeaient les « mouvements ».

Marcel Pagnol, Le temps des secrets (1960)

La ponctuation

Pavane de la virgule

« Quant à Moi ! », dit la Virgule,

J’articule et je module ;

Minuscule, mais je régule

Les mots qui s’emportaient !

J’ai la forme d’une péninsule,

A mon signe, la phrase bascule.
Avec grâce, je granule

Le moindre petit opuscule.


Quant au Point !

Cette tête de mule

Qui se prétend mon cousin !

Voyez comme il se coagule,

On dirait une pustule,

Au mieux : un grain de sarrasin.

Andrée Chédid, Grammaire en fête, Ed. Folle Avoine

Ponctuations

– Ce n’est pas pour me vanter,
Disait la virgule,
Mais, sans mon jeu de pendule,
Les mots, tels des somnambules,
Ne feraient que se heurter.

– C’est possible, dit le point.
Mais je règne, moi,
Et les grandes majuscules
Se moquent toutes de toi
Et de ta queue minuscule.

– Ne soyez pas ridicules,
Dit le point-virgule,
On vous voit moins que la trace
De fourmis sur une glace.
Cessez vos conciliabules.
Ou, tous deux, je vous remplace !

Maurice Carême

C’est la leçon de récitation… Je regarde la main de la maîtresse, son porte-plume qui descend le long de la liste de noms… hésite… si elle pouvait aller plus bas jusqu’à la lettre T ?…. Elle y arrive, sa main s’arrête, elle lève la tête, ses yeux me cherchent, elle m’appelle…

J’aime sentir cette peur légère, cette excitation… je sais très bien le texte par coeur, je ne risque pas de me tromper, d’oublier un seul mot, mais il faut surtout que je parle sur le ton juste… voilà, c’est parti… ne pas faire trop monter, trop descendre ma voix, ne pas la forcer, ne pas la faire vibrer, ça me ferait honte… dans le silence, ma voix résonne, les mots se détachent très nets, exactement comme ils doivent être, ils me portent, je me fonds avec eux, mon sentiment de satisfaction… Aucune actrice n’a pu en éprouver de plus intense.

Nathalie Sarraute, Enfance


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