Si lointains si proches…
Si lointains si proches

Si lointains…
Tout commence en septembre, avec une classe qui s’annonce très vite difficile : des élèves en grande difficulté, des causeurs de troubles –certains se font régulièrement exclure de cours-, des oubliés des apprentissages, des déviants du parcours scolaire.
Une présence envahissante de l’image, chez eux, doublée d’une puberté qui s’annonce difficile.
Arrivent les premiers cours de chant : hostilité, agitation, désintérêt, résistances. Les élèves ne sont pas du tout prêts à entrer dans le travail proposé.
Eux, ils pensaient que le théâtre, c’était « faire des sketchs », c’était rigoler avec les copains .
Eux, ils ne savaient pas que le théâtre, c’était un travail de concentration, de conscience de soi, des autres, d’accueil (de soi des autres), d’exigences, de tenue, d’écoute, de don, de renoncement et d’acceptation.
Eux ils ne savaient pas que le théâtre, ce n’était pas « faire joli ». C’est de la beauté, c’est du vivant, quelque chose de profondément différent, qui autorise de dépasser les limites et qui demande d’affronter ses peurs. Le Joli, c’est seulement rassurant.
Et très peu d’entre eux, pour ne pas dire aucun, ne possédait le langage, les codes du milieu artistique ; nous, face à l’inexistance d’une culture commune. Le théâtre est pour eux un lieu tellement lointain, abstrait, réservé à l’Autre. Le milieu leur est inconnu, ils ne savent pas ce qu’est « être spectateur »
Dans le travail en atelier , il est difficile de les faire juste marcher ensemble sans qu’ils s’amusent, se chamaillent, se moquent. Ce ne sont pas des choses sérieuses. Ils n’ont aucune considération pour le travail que nous faisons, s’en méfient, comme ils se méfient de nous. Il aura fallu long moment pour les faire entrer dans un état de concentration ; mais un rien les dérange, les déroute, les déstabilise.
Nous ne « préparons » pas, à proprement parler, de spectacle. Nous essayons juste de leur faire toucher du doigt un processus, une démarche, un état. Le spectacle, d’ailleurs, est si loin, nous sommes tellement découragés. Nous mesurons tout le travail à accomplir et les résistances tellement épaisses et si troubles. Un abyme nous sépare.
Une lutte s’engage.
Entre eux et nous.

Un immense et long travail s’amorce sur les représentations. Un travail de sape, de destruction de l’univers qu’ils se sont créé, qui leur est difficile de lâcher.
Et des interrogations, et des tâtonnements.
Accepter le lâcher prise.
Anne-Laure travaille seulement dans l’improvisation, la découverte, la quête ; elle déploie l’imaginaire comme support pour accéder à la technique.
Il leur faut alors apprendre à puiser dans un espace qu’ils n’avaient pas forcément coutume de visiter.
Oui, c’est étrange et dérangeant de lancer des sons à travers une pièce comme si l’on tissait une toile. Parce qu’il faut voir la toile, y croire, la construire, la tenir, la supporter, la faire vivre, palpiter. Il faut aussi écouter les fils des autres pour tisser ensemble, comme un long texte-ruban sonore, les filets où l’on peut s’inscrire et exister.
Oui, c’est surprenant et inhabituel de se dire qu’on peut se parler en langue imaginaire, sans se comprendre et quand même se comprendre. C’est un grand mystère pour eux.
Et que dire alors des coassements, grincements, hurlements, souffles qui sortent de la gorge comme autant de cratères, transformant la matière vocale en feu vivant.
Travailler la voix, explorer les multiples possibles musicaux offert par cet outil-gorge qui devient tous les instruments à la fois.
Accepter de s’entendre, de prendre la parole, la poser, l’assumer, c’est difficile pour ces enfants qui sont habitués à se taire, surtout à l’école, parce qu’ils sont « mauvais », qu’ils n’ont pas la bonne réponse. Une bouche –quand elle s’ouvre- qui s’ouvre pour se tromper, chahuter, agresser.
On sent la peur et l’insécurité dans le tremblement des mots ou le jaillissement des insultes.
Comment leur faire comprendre que la parole, le langage peut aussi représenter ce qu’ils ont de plus beau ?
Comment construire une parole commune, y inscrire la parole individuelle, autoriser les singularités ?
Mouvement d’approche

Quelques mois d’un travail douloureux avec Anne-Laure et beaucoup d’hésitations, de découragement parfois même de colère de notre part.
2 spectacles de danse au théâtre du Lierre et des élèves qui ne semblaient pas vraiment touchés – mais seulement parce qu’ils ne savaient pas en parler ?-
Le premier trimestre s’est déroulé ainsi : une impression lourde que tout s’était figé, que les représentations des élèves étaient des murs que nous ne pouvions traverser.
Puis, nous avons fait un cycle danse. Les élèves étaient plus à l’aise. Comme si la mise en repos de la voix les avait calmés. Le corps pouvait s’exprimer, il y avait du jeu dans le travail et une approche moins aux prises avec leur imaginaire, et davantage de contact.
Les exercices proposés devenaient peu à peu familiers. La « marche plateau », qui initiait le cours depuis le début de l’année, est devenu progressivement un rituel qu’ils se sont approprié. La déambulation aléatoire exigeait d’eux une tenue des corps et surtout une présence à soi, un « être ici et maintenant », seule voie possible au travail de théâtre, de danse, de chant. Cette répétition, tous les jeudis, la présence des codes, la fixation des exigences à travers un exercice d’ouverture, a été le support d’une entrée en matière pour favoriser l’accès à l’état de concentration. Nous savions tous la charge symbolique dont il était porteur.
Ce fut l’un des éléments permettant de débloquer la situation.
L’autre peut-être fut l’absence de la comédienne-chanteuse pendant deux mois : elle préparait le spectacle et ne pouvait donc pas assurer les séances en atelier.
A son retour, l’impact de son travail fut radicalement différent : les élèves acceptaient, et ce de manière entière, les jeux sur la matière sonore. Cela « fonctionnait ». Le temps psychique, celui qui est indépendant de nous, celui qui a sa dynamique propre, avait-il fait son œuvre ? Nos colères répétées avaient-elles eu un impact ? La représentation de Médée, où ils avaient découvert Anne-Laure non plus la pédagogue mais l’artiste , les avait-elle touchés ? Quoique répugnant à l’idée de dire que le spectacle leur avait plu, s’étaient-ils laissé emporter par sa voix, par l’histoire ou la magie du théâtre ? Il est difficile de déterminer avec certitude la responsabilité d’une cause ou d’une autre dans le changement de leur attitude. Et même s’il était encore parfois difficile de travailler avec eux à certains moments, tant cette aventure pouvait les porter loin dans la découverte de ce qu’ils étaient ou ce qu’ils portaient, le temps de la lutte était achevé.
Le plaisir à être ensemble, l’écoute des voix, la capacité à percevoir les rythmes et leurs décalages, la libération de la parole authentique dans l’appropriation de leur haiku, la possibilité de sentir un groupe, de deviner l’autre sans le regarder, cette ouverture au sensible, à l’humain, à soi et aux autres, tout était là. Encore en frémissement, encore neuf. Mais présent, comme l’était leur capacité à s’étonner d’eux-même, de rire, non plus de gêne, non plus dans ce rire protecteur, mais de surprise. Le rire du jeu, accompagné de bienveillance. Ils avaient gagné en assurance, ils avaient mûri, ils n’étaient plus aux prises avec l’emprise de leur image.
Restait à voir la question du spectacle.
Nous avons choisi de présenter au public des morceaux choisis du travail de l’année : danse, théâtre, chant. Nous avons cependant refusé de ne proposer que des exercices dans lesquels ils se sentaient à l’aise ou qu’ils trouvaient drôles. Certains jeudis, ils avaient « produit » un vrai petit spectacle, de grande qualité, sans s’en rendre compte. Et nous le leur avons dit. Ce retour, probablement essentiel pour eux, les avait-il mis en confiance ?
Quoi qu’il en soit, nous avons pu mesurer l’efficacité du travail proposé dans l’année à leur capacité à s ‘adapter à un nouvel exercice, éprouvé seulement deux semaines avant le spectacle. Essai, remise au point, réglages, rééquilibrages, les élèves apprenaient vite, très vite. Quelque chose comme un vrai talent à improviser. Anne-Laure était confiante, et elle le leur a dit. Parole magique ? Et puis ils riaient, réagissaient les uns au prestations des autres. Ils étaient devenus leur propre public. Presque autonomes.
Proches ?
Il avait été décidé que pour le spectacle, ils seraient tous sur scène en continu : aucun ne pouvait se soustraire au regard du public, même pour une scène.
Ils ont pu mesurer, devant ce même public, composé d’adultes et d’enfant, la qualité de leur travail. Derrière eux, sur un diaporama géant, étaient projetés les textes du projet d’écriture qu’ils avaient mené toute l’année, agrémenté de calligrammes ou de photos prises par eux-mêmes ou par les professeurs au cours des ateliers. Ce diaporama avait été prévu pour mettre en valeur leurs poésies mais également pour leur servir de support s’ils étaient angoissés par la responsabilité immense d’investir et d’habiter la scène, dans un spectacle comportant une part d’improvisation importante.
Force est de constater qu’ils n’en ont pas eux besoin. Ils ont immédiatement occupé l’espace dans toute la force et la densité de leur présence. Devenus complètement autonomes dans l’espace du groupe, ils ont pu dégager leur singularité dans cet espace collectif.
Ils ont charmé leur public, l’ont fait vibrer ou rire. Ils ont été authentiques, ils ont été eux-mêmes, dans un spectacle où très peu de repères pouvaient les rassurer. Ils se sont fait confiance et ont pris du plaisir à être sur scène. Ce n’était plus un exercice, c’était une véritable joie un vrai désir à donner et partager.
En l’espace d’une soirée, ils ont opéré un retournement magistral.
Le lendemain, au collège, ils avaient la considération des élèves –j’ai même entendu « des petits » chanter quelques airs de L’Echappée belle… Certains professeurs, qui avaient assisté au spectacle, les ont félicités. Eux d’ordinaire stigmatisés, eux les terribles, à présent rayonnaient.
Ils sont arrivés dans mon cours un sourire leur fendant le visage, tout proches de moi, encerclant le bureau, eux d’ordinaire si lointain, si peu friands de paroles, si loin de l’adulte, si méfiants. Heureux et généreux, conscients et dans la gratitude de l’aventure intense qu’ils venaient de vivre.
Une discussion s’est engagée ensuite et dans le tumulte des mots, des sourires, j’ai cru comprendre, parce qu’ils l’ont soufflé, qu’il n’était si difficile de réussir….

Un grand merci à Anne-Laure Poulain, pour sa générosité et son talent
Un grand merci également à Jaqueline Blanchy, de la fondation Les Arts et les Autres pour sa générosité et son soutien.