Semaine de la lecture : Ernest Pépin
18 octobre 2011 21:48 Non classé
Extrait : Le tango de la haine / Ernest Pépin. – Paris : Gallimard, 1999.
| « Tout en faisant des concessions, car j’ai toujours eu horreur de dominer autrui, j’étais resté sur le radeau des temps d’avant. Celui des géreurs d’habitation, des grossistes du bord de mer, des femmes à petites boutiques et des chopines de rhum qui laissaient place à la mécanisation de la coupe de la canne, aux zones industrielles ancrées dans les terres qui bordaient l’en-ville, aux libres-services et au rhum mis en bouteille par des multinationales. Nika voulait sortir de ce temps-là même si elle lui reconnaissait des saveurs de terroir. Nous incarnions deux imaginaires du pays qui étaient condamnés à se télescoper en nous chiquetaillant tous les deux. J’avais choisi le camp d’une identité immuable parce que je ne connaissais que celui-là. Elle s’était jetée en dehors du cercle des ancêtres parce que c’était son intérêt. Pourtant sa haine de sangsue n’avait rien des manières d’aujourd’hui où des ex, casés par des familles recomposées, se croisaient tous les jours avec une sorte de légèreté de plumes dansant dans le vent. » |
Ce « tango » de la haine est le récit d’une danse infernale, celle de la séparation douloureuse d’un couple, Abel et Nika, qui ont vécu vingt ans ensemble. Lorsque Abel, le mari, reprend sa liberté et refait sa vie, Nika se mue en tigresse …
Le roman se confond alors avec la rage qui l’anime, il cède au déferlement lyrique, incantatoire et luxurieux sur le tempo nerveux du créole.
« Très souvent, j’exprime la difficulté de l’amour ou le désamour. Et je postule que hommes et femmes créoles ne sont que deux blessures qui doivent s’accepter comme telles, pour pouvoir justement construire un monde de lumière. Je crois qu’il s’agit de quelque chose de très important de façon universelle, mais dont on a encore plus besoin chez nous, où notre histoire est celle d’une violence refoulée d’une certaine façon qui nous rend un peu agressifs les uns vis à vis des autres. Nous avons donc besoin de prendre conscience que nous appartenons à la même terre, à la même géographie, à la même histoire et que nous devons créer cette forme de solidarité suprême qu’est l’Amour. »
in : « Encre Noire, la langue en liberté », entretiens avec Catherine Le Pelletier, Ibis Rouge, 1998
Texte choisi par une élève de 3°.

