Le début du périple.

Jeudi 12 juillet

J’atterris à Buenos Aires après une nuit hallucinante…

Déjà, sur le vol Paris Madrid, impossible de trouver le sommeil, enveloppée comme je l’étais dans la douce nostalgie du départ. A minuit, l’aéroport de Madrid était désert, et immense, et silencieux : me voilà déambulant comme une somnambule dans deux kilomètres de couloirs éclairés d’une lumière glauque, parmi des centaines de chaises vides et de distributeurs clignotants, me demandant en guise de leitmotiv « c’est encore loin, le terminal B ? »

J’embarque, hagarde, dans une navette qui nous promène à l’autre bout du bout de l’aéroport, autant dire qu’il est immense… Puis dans un avion où j’espère trouver le sommeil après le décollage. Mes deux voisines, qu’on pourrait baptiser Barbie et Radiopotins, parlent sans discontinuer dans un espagnol rapide et saccadé, deux femmes sous amphétamines. Elles sont toutes les deux originaires de l’Argentine et sont heureuses d’aller y retrouver leur famille, qu’elles ont quittée l’une pendant la dictature de 1976, et l’autre pendant la crise de 2001 où l’inflation terrible a causé l’apparition de billets d’un million… Elles ont souffert les deux crises les plus récentes de leur pays, ce qui est une conversation intéressante jusqu’à ce qu’elles se mettent à parler chiffons et parfums. Je ne suis pas très disposée à parler Chanel et chirurgie esthétique à cette heure de la nuit.

Je m’endors. Et suis réveillée peu après par 200 watts dans les yeux et un plateau repas qu’une hôtesse de l’air a posé devant moi. A trois heures du matin, des carottes râpées baignant dans la mayonnaise et du poulet surnagent dans leur barquette en alu et me donnent un haut le coeur. Je finis par avoir ce qui ressemble à une nuit de sommeil, écourtée par le petit-déjeuner que la compagnie nous offre. L’annonce qu’il fait deux degrés au dessous de zéro à Buenos Aires me rafraîchit sérieusement les neurones et me réveille d’un coup.

Les formalités d’aéroport accomplies, je sors dans le petit matin très frais de la capitale argentine, toujours au radar. Barbie et Radiopotins ont disparu avec leur famille respective. Dans le hall, je sors d’urgence un pull polaire et une veste pour cesser de claquer des dents, et mon corps révolté me signale qu’hier, je me promenais sous trente degrés… Assise dans un petit café de l’aéroport, je prends un copieux déjeuner (il est plus de quinze heures en France, et le litre de thé que j’ai réclamé à une hôtesse aux sourcils circonflexes ne me tient pas vraiment au corps) et demande aimablement à la serveuse comment atteindre Avellaneda, où vit le père de mon correspondant. L’accent d’ici est curieux, elle prononce ça Avechanea… Pendant qu’elle argumente avec deux de ses collègues, je prends mon temps pour passer en mode « voyage », celui qui me met sur mes gardes en continu et déploie toute mon énergie à observer et comprendre…

On m’a conseillé de prendre un « colectivo », service de bus de la ville, et de descendre à la gare « Constitucion » pour ensuite prendre un autre bus. Je fais comme on m’a dit. A l’arrêt de bus, enfin je devrais dire au poteau qui en fait l’office, un fournier sautillant vient me souhaiter la bienvenue. La ville de Buenos Aires ressemble à beaucoup d’autres sur sa périphérie : routes défoncées, véhicules de tout poil comprenant 2 CV (pour mon plus grand plaisir), Renault 12 ou Clio, voitures américaines, et charrettes tirées par des chevaux… Je pique du nez, et on me réveille à la gare, qui est le terminus. Je saute dans un autre colectivo et demande au chauffeur de m’indiquer Avellaneda, puis me plonge dans la contemplation de ce qui m’entoure.

Ce sont les élections, bientôt. Les murs sont envahis d’affiches et de promesses électorales. Le président actuel, Kirchner, semble avoir redressé la désastreuse situation provoquée par son prédécesseur Carlos Menem, mais il est critiqué pour les réformes qu’il a imposées afin de sortir le pays de l’impasse… Partout fleurissent des graffitis très politisés, des slogans, des dessins. Je lis, sur l’avenue Mujeres Argentinas (femmes argentines) : « Eva, el pueblo te venera ». Il s’agit d’Evita Perón, et pour ceux qui ne la connaissent pas il n’y a qu’à se souvenir du film dans lequel Madonna incarnait son personnage. Une banderole clame : « compro pelo largo » avec un numéro de téléphone (j’achète les cheveux longs). Un graffiti furieux demande la libération des prisonniers de Quebracho… Une boucherie gigantesque a le front de s’appeler Super Bambi ! Les avenues font des kilomètres de long, certaines au moins une dizaine, et sont sillonnées en tous sens par plus de 150 lignes de colectivos, ce qui n’est pas simple. En effet, selon qu’on veut s’arrêter au numéro 1 ou au numéro 5000 d’une avenue, il faut prendre un bus différent, ou courir le risque de marcher huit kilomètres…

Au bout d’un moment, je suis convaincue que le chauffeur m’a oubliée, mais je reste quand même dans le bus. Pour un peso, j’ai une visite de toute la banlieue sud de la capitale, et je m’imprègne de son atmosphère… polluée et bruyante. Je descends au terminus dans une gare obscure, avec une remarque acerbe du chauffeur : Avellaneda, c’était il y a une heure et demie ! Il ne comprend pas mon sourire amusé. Je prends le train pour changer un peu et revenir en arrière, assise entre deux petites vieilles fripées, à observer un trio assez bizarrement assorti : une vieille qui tricote en riant des blagues désespérées d’un type d’âge mûr qui a la jambe droite engoncée dans une énorme attelle de laquelle dépassent deux bouts de bois (mystère…), tandis qu’un ado plein d’acné habillé à la James Dean ricane en les écoutant… Je descends à Avellaneda, guidée par un vieux musicien à lunettes qui me pousse très aimablement vers le bon arrêt de colectivo et me dit de descendre à Bartolomeo Mitre 2200. Euh, ok…

L’avenue Mitre est immense. Ici tout est construit par blocs, et la « cuadra » ou pâté de maisons est une unité de mesure. Je suis à « una cuadra » de la rue Elizalde où vit Cesar, le père d’Ariel. Il m’ouvre la porte de sa maison proprette et me fait une bise enthousiaste, il croyait que je m’étais perdue. Il est paralysé du côté droit à cause d’une embolie cérébrale. Il me montre aussitôt la salle de bains et c’est avec bonheur que je prends une douche chaude… Ensuite, on passe trois heures à discuter. Il est Paraguayen, mais il est arrivé ici quand il était tout jeune, et depuis il y travaille tant que son corps le lui permet. Il ne comprend pas la vie et les choix de son fils – Ariel est hindou, végétalien, et vit pour sa spiritualité, ce qui sort complètement des moeurs argentins où rien ne vaut un bon steak et une bière fraîche pour faire la fête avec des amis. Une des soeurs d’Ariel est au Mexique et ne veut pas en revenir, l’autre est ici et vient d’accoucher d’une petite fille, et la mère d’Ariel est partie vivre en Espagne l’an dernier… pendant cette discussion j’ai toute la généalogie de la famille et toutes les amertumes et frustrations de Cesar par rapport à son handicap. Quand Rosa, sa compagne, arrive, elle s’empresse de me faire goûter le maté, boisson nationale qu’on boit dans une bombilla avec une paille. C’est un peu amer, mais bon. Pour ceux que je verrai en rentrant, vous y aurez droit !

Quand Ariel entre, nous avons un instant de total silence. Douze ans de correspondance, et je rencontre enfin celui que j’ai fini par appeler mon grand frère ! Deux secondes après je suis dans ses bras, et ensuite on discute tous ensemble, mais mon cerveau ne parvient pas à digérer l’info – c’est mon correspondant, assis en face de moi, avec son crâne rasé… Il m’accompagne chez lui en voiture. Il a une petite maison dans un quartier tranquille, assez confortable pour qui pratique le pragmatisme… Je trouve dans sa cuisine les mêmes choses que dans la mienne : des céréales, du soja, des graines de toutes sortes, des produits bio… Mais il ne mange aucun produit d’origine animale et il est très strict là-dessus, contrairement à moi qui estime que quand on est invité, on se plie aux règles de la maison. Je lui offre de l’encens tibétain et des statuettes hindoues que j’avais rapportées d’Inde, et qui lui seront bien plus utiles qu’à moi. Il m’offre un Bouddha en bois ! Nous mangeons des galettes en buvant le thé et en discutant de nos vies récentes. La sienne vient d’être bouleversée par Tina, dont il dit : « Tu te réveilles un matin, et paf ! T’es amoureux, t’as une copine ! ». Je n’ai aucun mal à le comprendre !

(Parenthèse pour ceux qui ne le savent pas encore : l’homme merveilleux (à qui j’interdis de censurer ça ! (NDl’HM : Dont acte ma princesse… Le texte est intégral !)) qui s’occupe de mon blog – et d’autres choses qui ne vous regardent pas – est mon prince charmant attendu très longtemps et enfin rencontré. Que ceux qui refusent de croire aux contes de fées sortent de ce site !!!)

La cuisine sent le gaz, il y a une fuite permanente. Ariel se chauffe au four… Je claque des dents en silence. Objectivement il ne fait pas si froid que ça, il faut seulement que mon corps s’acclimate. Ariel va être occupé dans les jours qui viennent, il a un emploi du temps surchargé – euh, pas moi qui vais lui en faire le reproche – alors il me laisse sa chambre et les clefs de sa maison. Après quoi, enfin, je tombe à plat dos sur le lit à même le sol et je dors comme un bébé. En France, c’est l’aube…

Vendredi 13 juillet

Brrr, dis-je en me réveillant, il caille ici ! Je suis enrhumée, exténuée et j’ai mal au crâne à cause de la fuite de gaz. Ce n’est pas prudent, mais pas trop dangereux non plus puisqu’Ariel y survit. Il est déjà parti au travail depuis longtemps mais il m’a laissé de quoi manger. Je passe au cyber centre me geler les doigts sur le clavier, et puis j’attrape le colectivo 45 et le métro C pour atterrir en plein Microcentro.

On pourrait être à New York. Même architecture, mêmes files d’hommes d’affaires en costard et de femmes en tailleur traversant la rue par centaines… Les devantures se ressemblent aussi. Un cortège de types habillés en noir et frappant sur des tams tams fait de la pub pour McDo tandis que deux types se postent au milieu de la rue dès que le feu est rouge pour faire lire aux automobilistes les gros titres de la journée, placardés sur un panneau énorme. Partout, des artistes de rue : des acteurs figés dans une pose comique, des magiciens fumeux, des musiciens de tous styles et de tous horizons… de petits vendeurs de gants – tiens, j’en prends une paire, que je glisse instantanément sur mes mains brûlées par le froid – et d’écharpes – celle en poils de lama, pourquoi pas !-, de sacs, de voitures téléguidées, de trucs clignotants et bruyants et parfaitement inutiles… Et les cireurs de chaussures, qui ont leur place attitrée avec chaise fixée au sol, dénonçant une mafia locale de racket et de protection… J’erre longuement dans ces rues piétonnes et entre dans quelques librairies.

J’atteins la célèbre Plaza de Mayo. Sur l’avenue qui y mène, tous les jeudis depuis 1976, les femmes et mères des disparus de la dictature défilent et réclament justice, et des réponses. Je compte les rencontrer la semaine prochaine… Il y a l’édifice tout rose du gouvernement, et quelques bâtiments d’architecture ancienne. Je fais un tour au musée de la ville, qui a seulement quelques photos de la Buenos Aires des années trente, éparpillées dans une grande salle pour donner une illusion d’abondance. Puis le musée ethnologique, plus intéressant avec sa description des différentes tribus indiennes qui vivaient en Patagonie autrefois, avec ce cuisant rappel : ce ne sont pas les Européens qui ont décimé ces tribus, mais notre propre peuple au début du XXe siècle. Je n’apprends rien de neuf : les photos exposées sont celles d’Anne Chapman en ce qui concerne les Selk’nam (si vous voulez les voir, cherchez sur Google, c’est là que je les ai trouvées avant mon départ !) et les textes ne sont guère plus détaillés, mais au moins les objets exposés permettent d’en apprendre un peu plus sur la culture des différentes tribus. Je tombe sur un marché artisanal à Cabindo, puis remonte jusqu’au métro dans les rues de plus en plus animées, une main protectrice sur mon appareil photo. On m’a mise en garde plusieurs fois. A voir la paranoïa galopante des porteños, je me dis qu’elle est justifiée. Les agressions sont monnaie courante, les vols aussi. Même dans la rue, une femme se penche vers moi et me conseille de faire très attention ! Ce que je fais. On ne me prend pas à être étourdie quand je suis en voyage, et même quand je suis complètement paumée j’ai l’air sûre de savoir où je vais. C’est pourquoi je suis épuisée quand vient le soir… Je descends du métro à Constitucion et demande au chauffeur du 45 s’il passe par Belgrano. Il hoche la tête. Cinq minutes plus tard je descends, énervée : il retournait au centre ville ! Il fait nuit noire, il est 19h, et Ariel risque de s’inquiéter. Je fais le tour de Constitucion et de ses poteaux où sont affichés les numéros des quelques 150 lignes de colectivos, et finis par trouver un autre 45 dans une rue adjacente. Je monte, et manque de pot, ce n’est encore pas le bon 45. Il me laisse sur une avenue déserte, et là, finalement, je prends un taxi.

Le chauffeur est persuadé que je suis du coin, ce qui est plutôt flatteur pour mon espagnol, mais à cause de mon accent il pense que je débarque d’une autre province. On discute aimablement jusqu’à calle Solier, où vit Ariel. Il m’en coûte 10 pesos pour une course de 20 minutes, soient environ 2.50 euros, je survivrai !

Ariel attendait. Sa grand-mère a préparé des empanadas (sortes de feuilletés fourrés) pour nous et des galettes de manioc, que je retrouve avec plaisir. Je n’en avais pas mangé depuis la République Dominicaine. On tchatche un bon moment, et puis je m’en vais dormir, épuisée par cette seconde journée dans le pays.

Dehors, même à cette heure, un fournier chante. On a toujours été une famille joyeuse !

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