Dans l’avion, sans réaction


Vendredi 3 avril

Terrassés par la fatigue, nous rampons hors du lit pour une  nouvelle journée frénétique. C’est le dernier jour de boulot avant de partir… autant dire que je compte les heures.

Frénésie du depart : nous laissons Isis, Maya et Spoutnik pour aller prendre le train. A cette étape nous sommes tellement épuisés que même jeter des dés dans un étui à lunettes pour jouer au yam’s sans déranger les voisins nous paraît une épreuve insurmontable. On a l’impression d’être parachutés dans notre voyage avec un effet jokari du cerveau : le corps est en route, la tête est restée scotchée à la case départ.

Avec les deux ou trois neurones qui sont encore connectés, je fais ma chronique pré-safari de « Héliette et les bêtes » et recense mes anecdotes animalières depuis le premier voyage. Plus la liste s’allonge, plus je me demande si je ne vais pas finir nez à mufle avec un hippo à Kruger.

Il est 22h30. On dort à Lyon. En theorie, le voyage a déjà commencé tout à l’heure. En pratique, le retour du cerveau jokari n’a pas encore eu lieu…

Samedi 4 avril

On se lève la tête dans le seau et on migre comme des fantômes vers le petit déj, où même un café qui me prend par les cheveux ne suffit pas à me faire emerger. Nous sortons dans le petit matin frais et je me sens chargée comme une mule avec mon sac photo qui pèse autour de 4 kg. Un passant nous adresse un immense sourire et nous transmet sa bonne humeur. C’est comme un court rai de lumière qui transperce notre brouillard. On s’effondre dans le train. On dort.

A Paris, on reprend notre trébuchage d’automates et on vogue au gré du vent en évitant les nuages de fumée des clopeurs invétérés et les nuées de mômes qui nous traînent dans les pattes. On comate dans le RER. Nos conversations ont le fil décousu de deux carpettes élimées.

A l’aéroport, on continue de marcher comme des vieux jusqu’à l’enregistrement. Puis on embarque.

On est assis dans l’avion, sans réaction, pendant six heures.

Nous sommes encore plus effilochés que ce matin, les yeux rougis par la fatigue, le cerveau réduit à une seule fonction : se maintenir en état de veille. Nous descendons comme des zombies à l’aéroport survolté et surwatté de Dubaï. C’est comme s’ils avaient inventé la lumière : il y a des milliers de petites ampoules dans les endroits les plus saugrenus auxquels on puisse penser. En allant prendre une boisson chaude dans un café, je tends la tasse à Arnaud avec… comment dire… avec élan.Deux Indiens de Chennai viennent éponger la flaque de mes bêtises tandis que je remarque : « t’as vu, je ne t’ai pas ébouillanté ! » Parce qu’en général, Arnaud s’ébouillante tout seul.

Et l’autre hôtesse d’aéroport qui n’en finit pas d’annoncer les numéros de vol et les portes d’embarquement en arabe et en anglais. Je jure que si elle dit encore une fois « waha » je fais comme OSS117, je vais l’assommer dans sa tour. Jamais elle ne respire.

Le plan de l’aéroport indique aimablement que nous sommes à 21 min de notre porte d’embarquement. Nous traînons nos galoches avec des têtes de six pieds de long et nous faisons doubler par une voiturette qui klaxonne comme un flipper. Les gens sont affalés partout. Les seuls qui ne sont pas assis sur les sièges sont un troupeau de fumeurs, trop nombreux pour tous caser dans la pièce qui leur est réservée. Ils partagent leur goudron et nicotine avec nous… On va s’adosser à un mur, les fesses sur le marbre, à plus de deux heures du matin. On décolle à 4h40.

Arnaud lit le Canard Enchaîné qu’il a récupéré dans l’avion : « c’est vrai que Sarko veut supprimer les paradis fiscaux, mais il est co-prince d’Andorre ».

« Hein ? »

Y avait trop de syllabes.

Techniquement on est dimanche mais pour nous la journée ne s’est pas arrêtée.

Quand on embarque dans l’avion, nos corps sont la proie de contradictions dont les priorités sont difficiles à définir : à 4h50 à Dubaï on est épuisés, affamés et déboussolés.

« Good evening », dis-je à l’hôtesse.

« Good morning », répond-elle en riant.

« Good night », ajoute Arnaud pour faire bonne mesure.

On attend la collation et on n’en fait véritablement qu’une bouchée, en survolant les dernières lumières scintillantes de Dubai. On s’endort enfin. Mais dormir dans un avion, même quand on est essoré comme une serpillière, ce n’est pas si évident, ni très naturel, me chuchote le dernier bastion de mon maquis neuronal avant que je ne sombre. Pieds écartés, dos arrondi, tête contre hublot ; pieds serrés, dos droit, tête sur le dossier ; pieds en éventail, genoux aux antipodes, mains sur le ventre ; une combinaison de tout ce qui précède. Je dors, mais mon corps n’est pas complètement au repos.

L’atterrissage me réveille en sursaut. Ma premiere vision de l’Afrique du Sud est un Noir vêtu de vert et jaune avec un bonnet sur la tête qui court sur le tarmac, en plein soleil.

Johannesbourg.

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