Il est un estuaire, un long fleuve de soupirs

(On passe la journée de lundi en bus, béats devant les paysages qui défilent devant nous jusqu’au Swaziland, affligés par les rires des post-ados décérébrés et invertébrés qui s’esclaffent devant la stupide comédie américaine qu’on nous impose pour faire passer le temps, puis assommés par une horde de sexagenaires en vadrouille qui seraient un beau sujet d’étude anthropologique sur la fossilisation des préjugés. Pardon, je range ma plume au vitriol…

Nous quittons donc l’Afrique du Sud pour une nuit. )

Mardi 07 avril, du Swaziland à l’estuaire de Saint Lucia.

http://www.travelcomments.com/maps%20web/the_crazy_loop_map.jpg

Démarrage en trombe. On se réveille comme des moutons cuits à l’étouffée. Le mal de crâne vient soit de la chaleur sous la tente, soit de notre enthousiasme à nous désaltérer hier soir avec autre chose que de l’eau.

La malédiction de la tente a encore frappé : il a plu pendant la nuit.

On traverse les petites montagnes vallonnées du Swaziland. On n’aura pas vu grand chose de ce pays. Le paysage devient une vaste forêt de pins parasols, image africaine par excellence. Longs champs jaunâtres fouettés par les vents, parsemés d’arbres immenses.

A la frontière, la file d’attente est longue. Je prends une photo dont la thématique est récurrente : un chat ! J’ai des chats de tous les pays que j’ai visités. Mais celui-ci est unique ; il vit entre deux frontières dans ce no man’s land désorganisé, où l’on peut errer à sa guise en cherchant son guichet, et où l’on vous tamponne une page du passeport au pif sans même vous jeter un regard.

Et puis pour la suite du voyage, à chaque halte du bus, on s’extasie devant ce grouillement de vie constant. Pendant que les post-ados décérébrés d’hier mangent une glace et fument une clope à la station essence, je lève les yeux vers un arbre et couine : « T’as vu, là ? Des nids ! ». Les branches croulent littéralement sous les nids des moineaux, accrochés là comme des boules de Noël sur un sapin. C’est ahurissant ! Chaque nid est en forme de chaussette.

Mon regard se tourne vers un autre tronc d’arbre et je pousse un deuxième couinement (oui, j’ai une âme sensible) : « Un gecko ! ». Ou un lézard geckoïsant… J’adore ces créatures. Je me précipite lorsque Arnaud remarque : « Il y en a un autre tout petit, là ! ». Et voilà de quoi sont faites nos haltes de bus. A la suivante, on observe des chenilles qui sont entassées les unes sur les autres et lèvent la tête chacune à leur tour, comme pour prendre une inspiration avant de replonger en apnée. Et puis j’aperçois un coléoptère, le recueille sur ma main et fais crier deux filles… J’aime la diversité des coléoptères. Une fille s’approche, méfiante, et demande en anglais :

« C’est pas dangereux, ça ? »

« Mais non, il est gentil tout plein ».

« Alors t’en connais long sur les insectes, c’est ça ? »

« On peut dire ça ».

Tout ce que je sais, c’est que le coléoptère ne se sent pas menacé. Heureusement, car je m’apercevrai deux jours plus tard qu’il s’agit du bien nommé Blister Beetle, qui sécrète un venin acide quand il se sent en danger ! Comme dit Arnaud, je dois exsuder la paix…

Quand Saint Lucia se profile, nous nous préparons à sauter du bus avec enthousiasme. On vient, après tout, de faire cinq heures de train, quinze heures d’avion et quatorze heures de bus pour arriver là !

J’ai la soudaine impression de revenir en République Dominicaine. Chaleur humide et pesante, une certaine moiteur dans l’air et des odeurs de moisi qui flottent, une lenteur du corps qui s’impose comme une évidence. Ce climat me convient. Il convient un peu moins à Arnaud, qui est tout poisseux et tout assommé. On trouve un pied-à-terre et on va faire un tour sur la jetée, puisqu’on est entre l’estuaire de Saint Lucia et l’océan Indien.

« C’est une statue, là ? » demande soudain mon homme.

Je lève le nez. Arnaud, qui se plaignait de ne jamais voir toutes ces petites merveilles de la nature qu’on lui désignait autrefois, s’est décidément acheté des yeux ! La mâchoire m’en tombe. Nous sommes nez à mufle avec un cobe des roseaux. Il semble aussi surpris que nous. Il remue une oreille. Je bouge une main. Il décampe.

On est fascinés et hébétés. Il y a vingt minutes qu’on est là, et la première rencontre qu’on fait, c’est ce cobe ! Galvanisés, nous allons au bord du fleuve. C’est paisible, et l’air marin qui vient jusqu’ici nous enivre de ses écumes. J’aperçois des formes au loin, sors mon super appareil photo qui me fait aussi office de paire de jumelles. Ce sont deux crocodiles du Nil. A environ 300 mètres…

Nous faisons un tour en ville, où l’on croise enfin des humains. Planquée derrière un arbre, je prends quelques scènes de rue sur le vif.

Quelques heures plus tard, nous sommes à bord d’un bateau après avoir déjeuné d’un plat typiquement sud-africain: des sushis ! Nous avons décidé d’aller voir de plus près ces fameux crocos et les hippopotames. On est loin de s’imaginer que l’émerveillement est à portée de regard…

L’air vif et marin nous fait un bien fou, et dès que nous commençons à avancer, la lenteur rythmée du fleuve et les chuchotements des mangroves nous apaisent et nous ressourcent. Nous sommes plongés dans ce bain vivifiant avec délices. L’instant d’après, nous sommes ébahis. Un énorme croco du Nil prend le soleil sur la berge pour se réchauffer un peu. Il est inerte. Une petite fille demande : « Maman, il est mort ? ». Mais soudain il entre dans l’eau, et d’animal lent et pataud il devient léthal. Il peut nager à 70 km/h ! Il disparaît, inquiétante colonne d’écailles.

Et puis on voit enfin l’animal le plus dangereux d’Afrique. Roulement de tambour… Un hippo ! Une mère avec son petit ! Oui, l’hippopotame tout en rondeurs et en lenteur attendrissante est responsable du plus grand nombre de morts humaines. La semaine dernière encore, au Kruger, un étranger a été attaqué par cet animal qui semble si placide, tout simplement parce qu’il était trop près de lui… On est des invités dans cette nature sauvage, et on ferait bien de s’en souvenir à chaque instant…

Ils flottent, ces hippos, ronds comme des ballons, avec de ridicules oreilles roses, et apparaissent à la surface pour disparaître aussitôt. Ils sont hilarants. Ils poussent des grognements identiques aux cochons, mais gagnent en décibels proportionnellement à leur taille ! Pas aimables, pourtant. Ils font 300 victimes par an. Si si. Mais voilà, plus on en apprend, plus on se marre. Un hippo ne sait pas nager. Il rebondit au fond de l’eau pour avancer !

Quand enfin un hippo bâille, on ne voit que la grande gueule rose comme tapissée de malabar (oui, quelle référence !) et les énormes crocs !

L’émerveillement nous gagne, la mangrove nous envoûte, l’eau doucement mouvante du fleuve apaise et effraie à la fois. Techniquement, d’ailleurs, nous sommes dans le plus vaste estuaire du continent africain. 320 000 hectares, cinq écosystèmes… on se sent petit.

Un héron goliath me tire la langue ! Je lui tire le portrait. Chacun son rôle !

Nous sommes bientôt en transe ou presque. A chaque instant nous voyons des animaux qu’il est rare d’observer dans la nature, en tout cas d’aussi près : un martin pécheur géant, des buffles, des zèbres qui nous regardent avec un air indigné… et l’aigle pécheur africain, emblème du continent, perché majestueusement sur une branche, immense. Et soudain, le capitaine s’exclame : « Il y a un léopard sur la rive gauche ! ».

Pétrifiés, nous dardons nos regards en tous sens, sans bouger d’autre muscle que le muscle oculaire. Point de léopard. On a, il faut le dire, autant de chance de voir un léopard en pleine nature que de gagner au loto. Et puis… là ! Le léopard, énorme, magnifique, apparaît entre les arbres ! Un instant en suspens. Je prends une photo qui sera aussi floue que mes yeux embués. Un léopard. Un léopard ! Il disparaît.

On reste mâchoire pendante.

Que celui qui a pensé qu’on aurait dû jouer au loto ce jour-là lève la main…

On remet pied à terre mais on plane complètement. Cette bouffée de nature en plein visage, ça déleste de tout ce qui est superflu.

On s’en va dîner pour goûter le poisson du coin et un Château Libertas 2007, surnommé à juste titre le grand-père de tous les vins sud-africains – il est sec, coriace, mais si on n’y prend pas garde il a tôt fait de nous coller un coup de canne sur le crâne !

On finit la soirée à jouer au ping-pong, incapables d’aller dormir même quand la balle se confond curieusement avec la raquette, et la table avec le mur…

Laisser un commentaire

Vous devez être identifié pour laisser un commentaire.