Lions et merveilles

Jeudi 09 avril

4h45. On saute du lit. De ce genre de sauts où il faut parfois beaucoup d’élan pour un maigre résultat. Un quart d’heure plus tard, un type au visage buriné et aux cheveux longs et grisonnants, la soixantaine, en short, bondit de son bakkie et s’exclame vigoureusement en nous serrant la main : « Hi, I’m Rick ».

Nous montons à bord et saluons les deux Allemands qui partent à la réserve naturelle de Hluhluwe iMfolozi avec nous, puis nous enveloppons dans des couvertures. Rick démarre comme un beau diable. Au bout de cinq minutes, le romantique paysage nimbé par la lumière de la lune pleine a fini de nous charmer, nous sommes trop occupés à claquer des dents.

Une bonne heure plus tard, nous sommes dans la réserve, enchevêtrement vallonné d’arbres et de hautes herbes baigné dans la douce lumière du jour naissant. Rick nous a avertis : « vous ne cherchez pas des animaux. Vous cherchez une couleur anormale, une forme anormale, un mouvement anormal. Souvenez-vous que vous avez quatre paires d’yeux et que je n’en ai qu’une. » Pas de souci, nous avons les yeux écarquillés. L’heure très matinale nous permettra peut-être de voir des félins, mais il faut vraiment avoir beaucoup de chance. Nous croisons un couple qui vient pour la sixième fois consécutive et n’a pas encore vu de crinière, de gros chat, ni même d’empreinte…

On sillonne la réserve depuis peu de temps lorsque l’Allemande s’écrie : « Je crois que j’ai vu un lion ! ». Je me retourne et vois une ombre décidément féline dans les hautes herbes. Nous suivons le mouvement… et puis c’est un moment d’observation, de quasi recueillement, qui dure bien une quinzaine de minutes. Ils sont quatre. Un jeune lion mâle et trois femelles, allongés dans l’herbe, juste visibles. C’est étrange pour un lion si jeune d’avoir des lionnes, car normalement pour avoir son « harem » il doit chasser un lion plus âgé pour prendre sa place. Il bâille…

(je suis pas peu fière de ma photo, hein… )

Se lève paresseusement, le ventre bien plein d’avoir mangé…

Puis il va s’asseoir plus loin, à l’ombre, bientôt suivi par les trois femelles.

Je me suis détournée un instant des lions pour prendre en photo une girafe dont seule la tête dépassait des arbres, et quand finalement nos quatre félins disparaissent dans les hautes herbes, Rick s’exclame en riant : « Au fait, il y a une girafe, là ! ». Rick nous explique que malgré toute la bonne volonté des hommes de ne pas influer sur la vie sauvage, depuis qu’il y a des routes en bitume dans les réserves naturelles les lions ont changé leur mode de chasse quand ils s’en prennent aux girafes : ils encerclent leur proie et la forcent à courir vers la route, où le sol est trop glissant… immanquablement la girafe dérape et tombe, et les lions n’ont plus qu’à se repaître.

Des impalas se baladent partout. Un seul mâle a la charge de 25 à 30 femelles et il est très occupé pendant la saison des amours… Afin que tous les petits naissent en même temps et qu’un pourcentage d’entre eux survive, les impalas ont en effet tendance à se reproduire jusqu’à l’épuisement sur une très courte période de temps.

Un peu plus loin, nous voyons un rhino blanc. Qu’il soit blanc ou noir n’a rien à voir avec sa couleur, mais avec la forme de son corps, adaptée à son alimentation. On dirait un animal tout droit sorti de la préhistoire, et pourtant, le rhino blanc est très civilisé : il se creuse son petit bain de boue (par petit, comprendre trois fois ma taille !), a ses propres toilettes où il vient déféquer puis piétiner sa bouse pour la répartir sur son territoire, et malheur au mâle qui viendrait l’y défier… et puis il y a aussi les pierres à gratter ! On voit une pierre toute lisse, érodée par des générations de rhinos qui sont venus se frotter le ventre et l’arrière-train pour se débarrasser de la boue séchée qui étouffe les parasites…

(Une touche de bleu… une de mes photos préférées)

Et puis, un grand moment : les gnous. Rick se demande comment des animaux aussi stupides peuvent perpétrer leur espèce. D’abord, ils ont un cri ridicule et sont laids à faire peur.

On dirait qu’ils ont couru droit sur un arbre et qu’ils ont été élevés par des cochons. En plus ils ont un instinct de survie très limité. En termes de reproduction, le mâle se plante en général à l’ombre sous un arbre, se met sous son meilleur jour, et attend qu’un groupe de femelles passe sur son chemin… Et quand les femelles passent, elles regardent le mâle, et s’il ne leur plaît pas, elles vont voir ailleurs ! Et puis leur technique de fuite, quand ils sont la proie de prédateurs, est à peu près aussi efficace que s’ils étaient posés en rayon dans un supermarché. Les impalas, par exemple, sont capables de bondir jusqu’à dix mètres dans tous les sens dès qu’ils se sentent en danger, pour désorienter les prédateurs. Les zèbres fuient en masse, mais toujours assez proches les uns des autres pour que le lion ou le léopard en chasse ne sache plus où commence le zèbre et où il finit. Les buffles se regroupent en protégeant les petits et les faibles, et forment un mur de cornes qu’aucun félin n’ose attaquer. Pour résumer, l’impala fuit en vrac, le zèbre en masse et le buffle en force.

Le gnou fuit en file indienne avec un espace raisonnable entre chaque animal. « Le lion n’a plus qu’à faire amstramgram ! » Ridicule.

Nous prenons le petit-dej dans la savane. Maintenant que Rick a vu à quel public il a à faire, il nous raconte à quel point il est accablé par les gens qui se croient au zoo et pensent que les lions les attendent au bord de la route pour être pris en photo. Les Japonais en particulier sont comme des robots et ne voient pas la beauté de ce qui les entoure ; dès qu’ils ont fait leur petit clic devant un animal, ils lui demandent de les emmener en voir un autre…

Nous nous remettons en route et découvrons le bushthorn tree, l’arbre de vie des Zoulous. Ce parc est leur ancien territoire, d’où on les a chassés pendant l’apartheid. Beaucoup sont revenus, mais leur mode de vie a changé – au moins sont-ils sur la terre de leurs ancêtres. Une seule branche de cet arbre peut représenter l’esprit d’un défunt quand il n’a pas été enterré sur ses terres. Une épine pointe vers l’avant – l’avenir – l’autre vers le passé.

Je montre soudain à Rick des vautours qui volent en cercles au-dessus de nous. Et Rick, qui a des anecdotes sur tout, nous raconte à quel point le Loto local a fait baisser la population de ces charognards. Oui, le Loto. Les Zoulous pensent que le vautour porte chance et se servent de son corps pour se fabriquer des amulettes qui les aideront à gagner au Loto. Tristement, plus de 2000 vautours sont morts à cause de ça l’an dernier.

Nous reprenons la route. Rick freine brusquement et bondit du bakkie pour saisir un truc mystérieux entre les mains… il s’agit du plus délirant criquet qu’on puisse imaginer : le mockweed locust – c’est le nom que l’on a compris, mais apparemment on s’est plantés parce qu’on ne le retrouve nulle part… qui peut le trouver pour nous ?? – est une bestiole qu’aucun animal sain d’esprit ne se risquerait à manger parce que c’est un sémaphore à lui tout seul, et un concentré de cyanure… ! J’adore. Rick est surpris quand je tends la main pour prendre le criquet sur mon bras, mais je le trouve tellement étonnant que la seule lamentable comparaison qui me vient, c’est qu’il me fait penser à un jouet en plastique… Il me court sur le bras, et à chaque pas qu’il fait ses petites pattes velues s’accrochent à ma peau. J’hallucine. Il est vraiment ahurissant avec toutes ces couleurs.

Nous repassons devant un rhino et notre guide fait un triste constat : 23 rhinos ont été tués par des braconniers – des braconnards, oui – depuis début janvier, malgré la peine de 25 ans de prison qu’ils encourent, tout ça parce que la médecine traditionnelle chinoise décrète que la poudre de corne de rhino est un puissant aphrodisiaque et paie 200 000 euros le kilo. Navrant, mais lucratif pour tous ceux qui souffrent de la misère en Afrique du Sud…

Nos quatre lions sont affalés en plein soleil sur la berge de la rivière. A cette heure-ci, la seule explication que Rick trouve à leur comportement incongru, c’est qu’ils viennent de trouver une proie facile et sont en phase de digestion à quelques mètres de la carcasse. Il nous ressort une anecdote de son bob : tout comportement inhabituel d’un animal le fait tiquer. Il y a deux ans à Kruger, un léopard est venu rôder autour de voitures qui se trouvaient à l’arrêt, aux alentours de midi. Le léopard est extrêmement sauvage et timide ; et à midi, normalement, il dort quelque part à l’ombre et attend la fin de la journée pour chasser. Donc léopard + midi + humains, les rangers qui étaient sur place auraient dû lancer une alerte. Mais ils étaient inexpérimentés. L’un des deux a fait signe aux visiteurs depuis sa voiture ouverte à tous les vents de sortir leurs appareils photo, ils avaient une occasion inespérée ! Le léopard a bondi sur lui et lui a brisé la nuque. Il avait la rage.

Et puis des nuées d’oiseaux nous accompagnent, multicolores, magnifiques. Notre préféré est le rollier à longs brins, qui s’appelle ainsi parce qu’il a pour habitude, lors de la saison des amours, de se laisser tomber jusqu’au sol en virevoltant et de déployer ses ailes superbes à la dernière seconde pour séduire la femelle.

Nous rentrons à Saint Lucia complètement extatiques. Nous remercions Rick chaleureusement pour cette matinée inoubliable.

Affamés, nous prenons des décisions en dépit du bon sens et allons d’abord louer une voiture pour nous rendre à Cape Vidal, dans une réserve naturelle, demain. A quatre heures de l’après-midi, nous allons déguster un délicieux repas en discutant à mâchoires rompues.

La petite voiture de location est une sorte de vieux tacot qui se conduit plus facilement que la Polo parce que le temps qu’on passe à tourner les roues du véhicule ou à le lancer à pleine vitesse offre le luxe de réfléchir à l’action suivante. Je cesse de me cogner le coude à la vitre pour passer les vitesses, ma main gauche s’habitue à faire le boulot. Au bout de Saint Lucia, il y a la jetée avec la fin de l’estuaire, la plage et l’Océan Indien. C’est là que nous avons galopé comme des fous hier. Ce soir les hippos sont de sortie et nous offrent un délire hilarant : deux hippos se font des mamours, semblent se rouler des pelles avec crocs interposés, puis sautent en l’air et… rebondissent hors de l’eau… puis se roulent dans la flotte, les quatre pattes en l’air… puis bâillent sans discontinuer… et reprennent tout un manège tandis que la pleine lune se profile et se reflète dans l’eau. Nous admirons cette fin de journée assis sur un ponton de bois. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un ballet d’hippopotames.

Cliquez sur la photo pour l’agrandir.

2 commentaires

  1. Dame Cafetiere :

    Et voilà, comme d’habitude quand je tombe dans tes écrits, j’arrive pas à décrocher …….. J’VEUX LA SUITE !!!

    En tout cas, je vois que tu rajoutes de nouvelles cordes à ton arc, c’est la première fois que je vois des dessins !

    allez à demain !

  2. classmagazine :

    J’ai commencé à dessiner de manière assidue dans mes carnets en Islande. Bah, je te montrerai les carnets et les photos en direct la semaine prochaine !!

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