Couvés.

(Revenez demain  pour savoir comment on a rencontré les gens qui ont rendu notre voyage encore plus exceptionnel ! > avec ce petit message je me suis fait taper sur les doigts. Comment dire ? Il y a eu beaucoup de « demain » successifs !)

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Samedi 11 avril.

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Dire qu’on aurait pu faire la grasse matinée jusqu’à sept heures et qu’on se réveille à 5h30, vaseux. On avait un ressort en guise de matelas. C’était toujours mieux que le sol humide et frais sous la tente moite. Quand j’ai éternué, Arnaud a dû croire à un tremblement de terre.

Obtenir un petit-déj s’apparente à une négociation. La dame qui prépare le petit-déj semble jouer au ping pong matinal. On voudrait du lait ; elle n’a plus de lait ; elle peut nous faire une salade de fruits ; mais avec une seule pomme ; elle a du pain ; enfin elle pense ; ah oui, il est spongieux ; et de la confiture ; enfin un truc rosâtre et insipide qui s’avère être de la confiture de betterave. C’est un peu comme des signaux dans nos cerveaux embrumés : elle parle par intermittence comme un phare éclaire les bateaux dans la nuit, sauf qu’elle attend qu’on ait heurté les rochers pour nous dire « ah non, fallait pas aller là ».

Nous montons dans le bus et repartons à travers le Swaziland pour retourner en Afrique du Sud. La frontière, de ce côté, c’est le no man’s land littéral : pas un chat, pas un homme. On erre avec des points d’interrogation au dessus du crâne et le passeport à la main pour trouver quelqu’un qui nous le tamponne…

Nelspruit, 11 heures. J’adore le nom de cette petite ville, un rien taquin, un rien incongru. Le bus nous jette dans une auberge et la réceptionniste nous paraît sympa et serviable jusqu’à ce qu’elle commence à nous extorquer. En un quart d’heure, on se retrouve propulsés dans une voiture avec Chico, notre chauffeur, qui doit nous emmener à Berg-en-dal. C’était la seule solution, sinon il fallait louer une voiture.

On se fait platement refouler à l’entrée du parc national Kruger une heure plus tard. C’est le week-end de Pâques. Tous les gens aisés de Pretoria et Jo’burg viennent passer leur week-end à Kruger. Il n’y a pas un seul emplacement pour notre malheureuse tente, et la randonnée que nous avons réservée ne commence que demain, donc pas question de nous laisser entrer…! C’est très réglementé, ce parc. Il fait quand même la superficie d’Israël, il n’y a que quelques points d’entrée, et on doit s’acquitter d’un permis à la grille. On doit impérativement quitter le parc ou entrer dans les camps avant 17 heures. Parce qu’on est en pleine nature sauvage, on ne peut pas non plus descendre de voiture pour se dégourdir les jambes, à moins de ne pas tenir à sa vie… Les routes goudronnées qui sillonnent la réserve donnent une impression de sécurité, mais les anecdotes qu’on nous raconte au fil du voyage nous font comprendre à quel point c’est illusoire. Eléphant contre voiture ? Ben c’est l’éléphant qui gagne, et malgré son air débonnaire et comique, quand ça charge, ça dévaste. Ce n’est pas un hasard si l’éléphant d’Hannibal a tant marqué l’histoire, hein.

On appelle plusieurs camps. C’est plein à craquer partout. On est forcés de faire demi-tour mais il est hors de question de retourner à Nelspruit. Nous sommes plus près de Malelane, petite ville tranquille. Nous décidons d’y trouver une auberge. Chico tente mollement de nous débarquer dans un hôtel cinq étoiles – qui est plein – puis un autre – qui est plein – puis un camping – qui est… plein, ça fait redondant, mais il faut à cette étape imaginer notre tête de six pieds de long sous le cagnard de début d’après-midi, étourdis de soleil et de faim, poisseux, et au désespoir. Enfin, notre type de désespoir, ça ressemble à une très légère grimace, un haussement d’épaules, et un « zut » en un peu moins poli. Parce que nous faisons confiance à cette petite fenêtre d’imprévu qui mène parfois à de grandes tuiles, et parfois à de grands moments ; c’est tout le croustillant du voyage, cette indécision, cet instant de doute, où tout est possible. Dans tous mes voyages, c’est toujours à cet instant entre parenthèses que j’étais le plus ouverte aux rencontres inattendues.

Hôtel suivant, complet. Puis on arrive au River House, cinq étoiles également, et je m’en vais sonner à une porte avec mon pantalon de trek grisâtre et sale, mes chaussures de rando délacées, ma casquette baroudeuse enfoncée sur le crâne, et je trouve face à moi un type tout surpris de mon apparition / apparence.

« Yes ? »

Je lui explique que nous cherchons une chambre, et il a un dortoir entier disponible pour nous ! Et on entre dans un hôtel rempli de bric à brac de brocante, sorte de musée où tout se côtoie depuis les boîtes de fer peintes jusqu’aux vieux vélos, vieux crânes d’animaux, vieilles affiches poussiéreuses et incongrues, des livres, des statuettes, et posés sur une balance, pour en comparer le poids, une bouteille de vin face à un excrément humain. Le dortoir comporte six lits, une cuisine, une salle de bain immense, une salle à manger, et une table posée sur des cuvettes de WC en émail ! Tout ça rien que pour nous car nous en sommes les seuls occupants. Et pour la modique somme d’une chambre Formule 1 en France, par personne.

Duffy nous a accueillis et montré la chambre. Il nous invite à boire une bière bien fraîche et nous fait préparer un délicieux sandwich que nous dévorons sans sourciller, sur fond de bossa nova. Le lieu est chaleureux, Duffy est adorable, et pour achever de nous mettre à l’aise, deux chats viennent nous tenir compagnie – Diesel et Gaz. Johann, son compagnon, vient faire notre connaissance ; il est à la fois exubérant et plein de gentillesse. Nous discutons à bâtons rompus, et quand nous mentionnons la maison que nous allons acheter, Johann fait un bond et se proclame jaloux.

« Seizième siècle ? » s’écrie-t-il à répétition.

Il se précipite sur Internet pour voir nos photos. A cette étape, il nous a servi une deuxième bière, et offert un verre de vin sud africain excellent, et nous sommes dans les vapes. Il nous mène dehors, sous un lapa qui surplombe la rivière, face à l’entrée du parc. C’est magnifique. Les oiseaux chantent et volent de tous côtés, et surtout, face à nous, de temps à autre, les hippos font leur ridicule bruit de moteur, et des animaux apparaissent dans les hautes herbes pour venir se désaltérer.

Nos regards se perdent dans la végétation touffue face à nous. Les herbes sont hautes. Si hautes que nous mettons du temps à nous apercevoir qu’il y a des éléphants…

Ils avancent débonnaires en ruinant tout sur leur passage et en dévorant toutes les herbes qui se trouvent à leur portée. Puis ils viennent se désaltérer. Un éléphant s’éclate à balancer de l’eau dans tous les sens !

Soudain, un éléphanteau apparaît ! Il est adorable ! Il doit avoir quelques semaines tout au plus. Nous sommes émerveillés. C’est mignon, ce petit truc qui ne pèse que deux cents kilos. Quelques éléphants commencent à traverser la rivière. Aussitôt, le petit court après sa mère, trompe en avant, avec une expression proche du grand sourire, pour lui attraper la queue ! Ils ressortent tous bicolores.

Mais la discussion politique qui s’engage entre les convives est beaucoup moins charmante. Ils sont plusieurs à débattre des élections. Je tends l’oreille. Arnaud s’efforce de fermer les siennes.

« Quand j’étais petit, on m’a dit « déteste ce nègre », alors j’ai commencé à détester les Noirs. A l’époque les Noirs savaient qu’il y avait une ligne à ne pas franchir, ils connaissaient leur place. On a des cultures différentes. On ne se mélange pas », dit un type de Jo’burg en short et tongs. Il est Blanc. Il s’adresse à trois autres sud africains de sa couleur. Nous nous tenons à l’écart, comme absorbés dans la contemplation de la rivière, sauf que je prends des notes en douce.

Janet, la soeur de Johann, enchaîne : « L’Australie a décimé les Aborigènes, le Canada a décimé les Indiens. Et c’étaient les premiers à nous montrer du doigt ! Mais on ne les a pas parqués dans des réserves pour leur distribuer de l’alcool, les Noirs, on leur a donné une éducation. On leur a donné du travail. Il n’y a qu’à voir comment ils étaient avant qu’on arrive. »

« Et dans le reste de l’Afrique », continue Cyril, son mari, « les Noirs ont commencé à nous tuer. J’ai vu des gens revenir du Congo avec seulement leurs vêtements sur le dos. »

Je me demande à quoi sert leur conversation, ils abondent tous dans le même sens avec des arguments patinés par le temps. Dans leur discours, les « nous » du Congo ce sont les Blancs ; les gens aussi. Eux, les autres, ce sont les Noirs. Parfois pas même nommés.

« C’est de pire en pire, et ils n’apprennent jamais rien. On ne peut pas changer les gens. Tiens, si on regarde l’Angleterre, ils ont des Pakis partout. En France ils ont des Arabes. En Allemagne ils ont des Turcs. On ne peut pas être en paix où que ce soit. Ils ne respectent pas notre droit à être nous ».

A cette étape de la conversation, j’ai une sorte de rictus plaisant mais figé sur le visage, les orteils qui font des noeuds sur le bois du pont, et le regard fixé sur un point lointain de ma sphère de calme intérieur. Je me refuse à intervenir. Je ne veux pas prendre part à la conversation. Même si mes poils se hérissent. Ironiquement on apprendra plus tard que Janet est Juive ; question racisme, elle devrait en connaître un rayon, mais pas du côté de ceux qui le pratiquent.

Ils se lancent sur Zuma, probablement futur président de leur pays. Forcément, un Noir accusé de viol, de corruption, qui a déclaré qu’il se protégeait du sida en prenant une douche, c’est un clown qui ne devrait même pas être candidat, fût-il héros de la lutte contre l’apartheid. Mais voilà, le coeur du dilemme, c’est que les Noirs ont peur du retour de l’apartheid et que Zuma est le seul candidat influent qui puisse remporter les élections ; mais sa victoire creuserait encore le fossé entre Noirs et Blancs, parce que bien sûr, les Blancs ne veulent pas d’un tel représentant au pouvoir. Bref, le marasme est loin d’être fini.

Nous allons prendre une douche exquise pour nous laver de tout ce qu’on a entendu.

Johann et Duffy nous invitent à prendre le dîner en famille. Janet est la soeur de Johann, et Natasha, la nièce de Duffy. On pourrait croire que s’asseoir avec Janet et Cyril nous perturberait après un tel discours. Mais ce sont des gens charmants. Ils sont racistes par ignorance plus que par conviction, je suppose. Après tout, je suis à leur table. Ils nous font goûter un verre d’amarula, liqueur locale à base de fruits fermentés qui ressemble au Bailey’s. Puis on passe tous en file indienne dans la cuisine. Ici le principe est simple : on ne fait pas passer un plat aux invités en leur proposant de se servir. On leur colle une assiette dans les mains et on leur passe la louche pour qu’ils se servent à même la marmite. C’est Duffy qui a cuisiné, et c’est succulent. La soupe fond dans la bouche. Et nous continuons de discuter chaleureusement, surpris mais ravis d’être invités à la table familiale. Natasha se propose de nous kidnapper : demain, debout à 4h30, elle nous emmène faire une balade en voiture à Kruger et nous déposera ensuite à Berg-en-dal à 15h pour rejoindre notre ranger pour la rando !

C’est alors que Duffy nous informe : « Il n’y a pas d’alcool à vendre pendant la randonnée. Vous devez emmener vos propres bouteilles. »

Nous ne sommes pas particulièrement perturbés par cette information. Mais Johann croit que nous n’avons pas compris ce qu’on vient de nous dire, et s’exclame sur un ton horrifié :

« Il n’y a pas d’alcool au camp pendant le trek ! »

Et il s’empresse de nous annoncer qu’il nous met de côté un pack de bières et deux bouteilles de son magnifique vin fruité, le Bayerschloof 2007. Impossible de protester. Il les a déjà à la main.

Je m’endors assise en écrivant. Arnaud est déjà presque endormi aussi. Nous sommes ravis. On n’aurait pas imaginé atterrir ici pour passer un moment si agréable.

3 commentaires

  1. Dame Cafetiere :

    Alors???? je suis revenue demain et le demain de demain et le demain d’encore après et rien ?
    Snif, moi j’aime bien vos histoires .

  2. classmagazine :

    C’était pour voir si tu suivais ! Je ne peux pas te préparer une surprise ET tenir mon blog à jour. Tous ceux qui voudraient la suite peuvent donc adresser directement leurs plaintes à Dame Cafetière ci-dessus. :-p

  3. Dame Cafetiere :

    Bob, ça valait le coup d’attendre 😀

    Pour les plaintes, s’iou plait, tapez pas trop fort !!!

    (une surprise ???? Maintenant je vais te harceler pour la connaitre !)

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