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Poisse

mercredi 8 avril 2009

Dimanche 5 avril, suite de la journée qui n’en finissait plus

On déambule dans le grand hall de l’aéroport et c’est comme si on avait fait des kilomètres dans ces endroits de passage. On va changer de l’argent, acheter de la lecture, et enfin trouver une voiture à louer pour aller chez Molote Masilo, notre hôte de ce soir. On loue une Polo. Ce n’est qu’en allant la chercher que l’on vit un moment de consternation profonde : le volant est à droite. Il va falloir revoir quelques automatismes – la boîte de vitesses est à gauche. Il y a plus de volume de voiture sur la gauche que d’habitude aussi, pour évaluer le gabarit de la chose ce n’est pas évident… Je me sens un chouïa en panique. Arnaud ne peut pas conduire, son permis est encore tout neuf.

L’idée de départ est d’aller en centre ville manger un morceau, puis visiter le musée de l’apartheid avant d’aller chez Molote. La conduite est difficile et il faut avoir les yeux partout. Arnaud est mon copilote. Hélas, comme on va rapidement le constater, son plan de Jo’Burg n’est pas assez précis et Arnaud n’est pas toujours assez rapide – je rappelle qu’on vient de passer deux jours dans des transports divers et variés, je ne suis pas non plus au top de ma forme…

« C’était là qu’il fallait tourner », dit-il de temps en temps.

On roule à gauche, evidemment. A chaque fois que je veux passer une vitesse, je commence par me cogner la main droite sur la portière. On erre. Si Jo’burg etait un labyrinthe, son office serait sacrement bien rempli. Tout est fermé. On finit par s’arrêter, usés, sur un bord de rue où je me paie un trottoir en me garant. Devant nous, une tour immense, des affiches électorales partout, avec des slogans que mes élèves auraient pu inventer : « Vote for hope, Vote for Cope » (le nouveau parti dissident qui s’est formé apres avoir bruyamment quitté l’ANC). On va acheter des bananes pour 4 rands et on les mange comme des brutes, affamés. En revenant vers la voiture, je marque une pause : une jante de voiture est soigneusement posée contre le mur, sans doute par un piéton bien intentionné.

« Tiens, une jante. »

Je finis par percuter : c’est la jante de notre Polo ! Après un moment de décalage, Arnaud la remet bien à sa place sur notre roue.

Exténués, nous partons pour le musée de l’apartheid. Je sens monter l’humeur massacrante lorsque nous commençons un affreux jeu de piste dans Jo’burg. Paumés. On tourne. C’était là ! On retourne. On contourne. On détourne. Je grince des dents. Il faut dire pour ma défense que la concentration que me demande la conduite m’achève, et qu’en plus c’est le jour du mois où je n’ai pas une fibre d’humour.

On finit par le trouver, ce bâtiment massif. On est un peu déçus. Certes ce musée retrace à l’aide de panneaux et de photos frappantes toute l’histoire de l’apartheid, mais dès qu’on entre dans l’ère des videos c’est la cacophonie. Le brouhaha. A trop vouloir en dire, on finit par noyer le poisson. Et puis honnêtement, nous sommes deux spectres sur pattes. Alors on repart pour aller chez Molote. On le trouve presque du premier coup, le quartier du Lake Luso, après une bonne demi-heure de route. Mais de Molote, point. Nous l’attendons dans sa résidence privée entourée de fils de fer barbelés, avec un gardien à l’entrée.

Nous l’attendons.

Une femme joue au ballon avec ses enfants et nous regarde en coin.

Nous attendons.

Je réussis a lui envoyer un SMS mais n’obtiens pas de réponse. On réserve en plusieurs épisodes le trajet en bus qui nous emmènera à Saint Lucia via le Swaziland. Le moment comique, c’est quand on indique au pif comme point d’arrivée le Grifters Hostel, et qu’on reçoit ce SMS laconique : « you are aware that the Grifters closed down ? » Ben non. Alors on choisit un autre lieu au pif.

Je m’endors debout, appuyée sur le coffre de la voiture. Si si. Arnaud m’annonce que pour sa part il va profiter du siège… C’est une bonne idée, ça. Je m’affale sur le siège conducteur et m’endors comme si j’avais reçu un coup de massue.

Deux heures et demie plus tard, on est un peu fâchés. La nuit est tombée. Pas de Molote. Pas de réponse aux messages. Derrière nous, un petit groupe de jeunes se met à chanter alleluia. C’est vrai que depuis ce matin on a croisé énormément de gens sur leur trente-et-un, sortant de la messe ou du temple avec leur petite croix autour du cou ou la Bible à la main. Les femmes ont des tissus bariolés noués sur la tête et certaines portent une tenue formelle proche de la tenue des bonnes soeurs.

Le temps a fraîchi. On finit par décider de repartir… à l’aéroport, rendre la voiture et dormir dans une auberge s’ils ont de la place, puisque ce sera le point de départ de notre bus demain matin. C’est là qu’on tourne le plus en rond. De nuit, paumés dans les rues parfois désertes de Jo’burg, avec pour tout spectateur la bouille d’un candidat ou d’un autre aux élections présidentielles. J’ai les nerfs en pelote. Arnaud a du mal à se repérer sur notre plan trop imprécis et j’ai du mal à gérer la conduite de nuit. Ca bougonne, surtout moi.

« Mais on va où, là ? »

« Je sais pas ».

« Bah trouve quelque chose ! »

On pourrait croire que l’aéroport international OR Thambo serait indiqué par endroits. Même pas. On a un panneau quand on l’a trouvé. A un moment on se retrouve à cahoter sur une route en travaux et à constater que pour faire avancer les travaux pour la coupe du monde de football 2010, les ouvriers travaillent encore d’arrache-pied à 20h.

Quand on arrive enfin à l’aéroport, je suis au bout de la pelote. Ce n’est qu’en arrivant au comptoir pour restituer la voiture qu’on se rend compte qu’on a oublié de refaire le plein, alors on repart. On aurait mieux fait de s’abstenir. En revenant sur le parking avec le réservoir plein, j’oublie la quantité de voiture qui se trouve à ma gauche et me prends un trottoir.

La jante fait plonk.

Arnaud descend pour la remettre, et revient avec une expression atterrée.

« Le pneu est crevé ».

Il ne manquait plus que ça : arriver à 10 km/h, clopin clopant sur trois pneus pour rendre la Polo. La honte en tendant les clefs…

Retour à l’intérieur de l’aéroport pour appeler l’auberge, qui nous envoie un type pour nous emmener. Le type sent plus mauvais que nous mais on est si heureux de pouvoir se poser dans une chambre qu’on s’en aperçoit à peine. Le cuisinier, Gaspard, un Zimbabwéen qui a toute sa famille à Harare, nous mijote un petit plat qui nous remet d’aplomb malgré l’heure tardive. Gaspard a des enfants qui vont à l’école – il le dit avec de la fierté dans les yeux – mais il ne les a pas vus depuis un an. On mange la fameuse saucisse boerewors.

Une douche ! Mes chevilles sont gonflées comme des bouées. Un lit !