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Traques sur le trek

jeudi 21 mai 2009

Dimanche 12 avril.

4h45. C’est une heure qui existe, ça ? Apparemment. On ouvre les yeux avec difficulté. Il faut se jeter du lit et se préparer. Johann est debout et nous a soigneusement préparé six bouteilles de bière et deux de vin. Nous avons décidé de revenir passer une nuit ici après le trek et aussitôt que nous le lui annonçons, il nous tend son numéro de portable et nous demande de lui envoyer un SMS en cas de souci. Il pourra même venir nous chercher à l’entrée du parc si nous nous retrouvons à pied.

Natacha nous emmène, déjà en pleine forme malgré l’heure matinale. Nous allons jusqu’à l’entrée de Kruger et attendons. Seules 204 personnes entreront aujourd’hui par cette grille. Nous avons une heure d’avance pour être sûrs d’en faire partie. Dans le petit matin tout frais, autour de la voiture, nous discutons à mâchoires gelées de tout et de rien, les neurones vivifiés par le vent pénétrant.

Lorsque nous entrons au ralenti dans le parc, nous sommes accueillis par un énorme éléphant qui nous mange des feuilles sous le nez, pas très loin d’un arbre qui possède plus de vautours que de feuilles. Le nez en l’air, les yeux partout, nous fouillons du regard les buissons, les hautes herbes, les arbres. Natacha nous raconte des anecdotes, dont son éternel regret d’un matin flemmard où elle a refusé d’accompagner son père dans le parc, elle préférait dormir ; une heure plus tard son père l’a appelée pour lui dire qu’il observait depuis vingt minutes un léopard perché dans un arbre en train de finir son petit-déjeuner ! Alors nous scrutons les arbres. Ah, voir un félin perché, le rêve ! Mais nous n’avons pas cette chance.

Dans les arbres, nous voyons un calao, à la fois drôle et surprenant avec son bec énorme qui aurait inspiré des répliques à Edmond Rostand.

Et j’apprends à développer mes réflexes avec mon nouvel appareil lorsqu’apparaît soudain un phacochère curieux, qui disparaît une seconde plus tard, mais pas sans que j’aie tiré son portrait…

Nous rencontrons d’autres éléphants et Natacha se fait une frayeur : nous sommes coincés par d’autres voitures, et l’éléphant énorme qui se tient sur la route à quelques mètres de nous semble nous fixer attentivement de ses yeux insondables. Il remue les oreilles. Comme nous parlons à mi-voix, Natacha nous demande de nous taire : le moindre bruit peut l’irriter. Il pourrait nous charger. Il n’est pas si loin… j’essaie d’imaginer ce que feraient ces défenses sur la petite voiture de Natacha, et je préfère penser à autre chose. Il est toujours immobile. Nous aussi, maintenant. Nous retenons presque notre souffle. Soudain une femelle et son petit apparaissent, traversent la route d’un pas rapide et majestueux, et sont suivis par d’autres. Les éléphanteaux sont absolument adorables. Le grand éléphant n’a pas bougé. Il attend que le reste de son troupeau soit suffisamment loin, sans nous quitter du regard. Puis il balance la trompe, et lentement, il s’éloigne.

Pfiou.

En reprenant les petits chemins non goudronnés, nous voyons deux babouins perchés sur un rocher, assis côté à côte, profitant du panorama comme un couple d’amoureux.Et deux girafes qui jouent ensemble…

Bientôt, cependant, le soleil commence à taper très fort. Il n’est même pas dix heures. Le paysage se vide de tout animal. Même les oiseaux semblent fuir la chaleur et s’enfuient vers les endroits ombragés. Nos yeux fatiguent également à force de parcourir tous ces buissons de couleur fauve qui prêtent forcément à confusion, ces arbres où aucun léopard ne fait sa sieste, ces herbes, ces branches mortes courbées comme des dos félins, ces faux rochers déguisés en rhinos, ce ciel bleu, immense, et vide. Arnaud pousse un cri enthousiaste : « Regardez ! Là ! Un arbre ! » et c’est le début d’un enchaînement de plaisanteries vaseuses. « Oh, un rocher ! » « Dingue, un arbre plein de feuilles ! ».

Nous nous arrêtons pour prendre un petit-déj mérité. Et nous repartons sillonner le parc. Cette fois nous ne sommes plus vraiment en état de tenir une conversation cohérente, même sur le ton de la plaisanterie. Nous sommes plus ou moins en train de pratiquer l’auto-hypnose : les yeux fusent si vite de gauche à droite et de haut en bas que par moments on en perd le contrôle, hagards, et qu’ils continuent leur mouvement tous seuls. On parvient toutefois à observer quelques animaux de temps à autre. Et dans ces instants, moteur arrêté et regard fixe, nous sommes également au repos.

Nous ne sommes pas seulement fascinés par les gros animaux impressionnants.  Il est bien plus gratifiant de repérer une petite bête rapide et vive, comme un écureuil perché sur un arbre mort, et de le prendre en photo, que de tirer le portrait d’un gros rhino lourd qui se distingue du rocher seulement parce qu’il bouge une oreille de temps à autre.

Encore un piaf sur le vif :

Un aigle nous survole. J’ai toujours adoré les oiseaux de proie. Cela ne m’a pas empêchée de m’esclaffer en lisant Terry Pratchett qui dit, en substance, que l’intelligence de l’aigle est proportionnellement inverse à sa vue… ! Mais en suivant cet aigle des yeux – simple point dans le ciel, puis avec mon appareil, je fais cette photo dont je suis un peu fière tout de même :

Encore une rencontre au détour d’un chemin :

Il est hélas temps de laisser Natacha pour rejoindre notre groupe de trekkers, mais nous échangeons nos coordonnées et nous promettons de nous retrouver à Pretoria la semaine prochaine. On a passé un moment vraiment très agréable !

A la réception de Berg-en-dal, on nous dirige vers le lieu de rendez-vous. Nous rencontrons les gens avec qui nous allons passer les prochains jours : Céline et Sylvian, deux Français ; Dominik et son compagnon, deux Allemands ; et Carien et Markus, deux Sud-Africains blancs – la couleur de peau devient importante… Nos deux rangers sont noirs : Andrei, une sorte de géant aux yeux pétillants d’humour, et Bentu, plus petit, plus rond, plus placide, mais un puits de science pourvu qu’on s’intéresse à lui. Quand Andrei se présente, Carien donne déjà le ton des jours à venir en s’exclamant :

« Andrei ? Mais c’est un nom d’Afrikaner blanc ! »

Arrêt sur image : les deux se scrutent avec les yeux en circonflexe. Nous montons dans le bakkie qui nous transporte en plein nulle part dans le bushveld. Le camp est fait de huttes en bois au toit de chaume et entouré d’une fragile clôture symbolique, plus pour délimiter notre territoire que pour assurer notre sécurité. La clôture n’arrête, après tout, que les humains ; n’importe quel animal peut bondir au-dessus, la défoncer, s’y faufiler, selon la taille et l’espèce. La salle de bain et les WC sont assez sommaires et on fonctionne à la lampe à pétrole ou à la lampe torche, dardant la lumière dans toutes les directions pour s’assurer que l’araignée hideuse de la douche ne prend pas la fantaisie de nous tomber dans les cheveux, ou les fourmis volantes des WC ne décident pas soudain de changer d’alimentation et d’aller explorer la cuvette sur laquelle on est assis… et qu’il n’y a ni scorpion ni serpent par terre. Je n’ai pas envie de revivre la scène de la douche que j’ai déjà vécue en Inde !

(Arnaud et moi, sérieux et tout et tout)

Andrei établit les règles pour la randonnée de demain : « Nous marchons tous ensemble, et quand je vous dis de vous taire, silence complet ! Si vraiment vous tenez à discuter, chuchotez. Bentu et moi serons à l’avant, nos armes à la main, pour nous assurer qu’il n’y a pas de danger. Le seul moment où vous êtes autorisés à crier, c’est si vous voyez un danger que nous n’avons pas vu. Vous pouvez crier : LION ! LEOPARD ! RHINO ! ELEPHANT ! HIPPO ! Et à ce moment nous serons prêts à tirer ! Si je vous dis de ne pas bouger, ne bougez pas ! Si je vous dis de courir, courez ! Bref faites ce que je vous dis. Si vous voulez poser une question et arrêter la marche, claquez des doigts ou tapez sur votre cuisse. Faites cela autant que vous voulez : je suis là pour répondre à vos questions. »

Nous sommes assis autour d’un feu, sous la voie lactée, au milieu de la nature sauvage et mystérieuse, en train de parler de danger, d’animaux sauvages, avant d’aller dormir dans une hutte. Si ça n’est pas un parfum d’aventure, ça, je ne sais pas ce que c’est. Les bruits discrets du bush tendent à s’insinuer sous la peau, pour doucement, tout doucement, nous plonger dans l’ambiance du traqueur et du traqué ; dans le cycle naturel de l’écosystème où subitement, nous pouvons redevenir nourriture. Demain nous traquerons les animaux à pied pour les observer de près. Mais qui sait… peut-être serons-nous aussi observés par d’autres yeux ?

La conversation autour du repas nous entraîne plus avant dans la réalité du pays, et le parfum d’aventure a soudain un arrière-goût amer. Markus récite les grâces, et nous nous tenons tous la main. Les Européens que nous sommes échangeons des regards surpris. Carien lance à l’attention d’Andrei :

« Tu parles zoulou ? Tu dois parler zoulou, tu as de grandes jambes ! »

« Je suis Shangon, mais oui, je parle zoulou, » réplique André.

« Bentu et Elson ne mangent pas avec nous… », constate-t-elle d’un ton léger. « C’est sans doute parce qu’ils sont plus vieux. Ils nous respectent parce que nous sommes blancs, ils ne viennent pas se mêler à nous ».

Un silence assez lourd plane au-dessus de la table. Elson, le cuisinier du camp, nous a préparé un dîner délicieux. Alors Dominik s’efforce de relancer la conversation sur un thème différent et pose des questions sur les spécialités culinaires. Evidemment, c’est Carien qui répond :

« On a le braai, bien sûr, et le biltong et les boerewors. C’est comme ce mouton que nous sommes en train de manger, la préparation est typique. Mais bon, je suppose que c’est notre nourriture à nous, de la nourriture de Blancs. Les Noirs ne mangent pas ça. Toi tu manges » dit-elle en s’adressant à Andrei, « plutôt ces feuilles au goût d’épinard, et même les têtes et les pattes des poulets. Ils appellent ça les « run away » et « look far ». Va t’en et regarde ! Et ils mangent du pap aussi. »

« Oui, mais… » intervient Andrei, un morceau de viande de mouton au bout de la fourchette.

« Ben, tu manges bien tout ça, non ? »

« On a fait des progrès, on mange aussi du riz maintenant, » répond Andrei avec un petit sourire en coin.

Nous sommes muets de consternation. Cette femme est un sketch. Elle ne peut pas réellement tenir cette conversation tout de même ? Soudain la nation arc-en-ciel prend tout son sens : des couleurs posées côte à côte, mais qui ne se mélangent pas. Elle enfonce le clou :

« On ne mange pas les mêmes choses. On n’a pas la même culture. »

Sans blague. Andrei dévore. Il sourit, et s’exclame : « Depuis que je suis marié, je n’ai pas pris un gramme, et pourtant qu’est-ce que je mange ! Ma femme est jalouse. Elle a pris dix kilos ! »

« Oui, mais vous les Africains, vous aimez avoir de grosses femmes », intervient Carien sur un ton condescendant.

« Pardon ? » demande Andrei interloqué.

« Vous les Africains, vous aimez avoir de grosses femmes », insiste-t-elle.

Aucun de nous ne fait de commentaire. Nous sommes affligés par ce que nous entendons. La visite d’un scarabée-rhinocéros, corne pointue en avant, nous distrait de cette atmosphère devenue pesante.

Nous allons nous coucher dans cette hutte qui nous rend le parfum d’aventure que Carien avait terni, et nous nous apprêtons à passer notre première nuit dans le calme du bushveld.

Jusqu’à ce qu’un animal non identifié se mette à gratter le toit.

Toute la nuit.

Ca fait :