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Intro…

samedi 20 septembre 2008

Télégramme de conclusion
Reçu le baiser d’un llama – STOP – Discuté avec un chat des Andes sauvage – STOP – Caressé un guanaco – STOP – Espionné un tatou – STOP – Sifflé mes compliments à un urraca – STOP – Rencontré des coatis curieux – STOP – Vu craquer un glacier millénaire… – STOP –


Puerto Piramides et quelques tranches de baroudage

samedi 20 septembre 2008


Je mets sur cet article, un peu en vrac, des petites tranches de vie du baroudage d’Héliette, que j’ai extrait de ses mails. L’essentiel étant son séjour à Puerto Piramides.

Arnaud

Le musée du vin – où l’on voit la bonne étoile de la Claque-Galoche agir sans même se masquer.

J’ai eu beaucoup de chance sur la fin de ma journée, j’ai d’abord pris le bus pour aller à la cave à vin et je n’avais pas de monnaie, donc le chauffeur, qui n’en avait pas non plus, ne m’a pas fait payer. Ensuite je ne savais pas ou j’étais, et ma voisine de bus vivait juste en face de la bodega, donc elle m’a guidée… Et voila que la visite de ce musée de 5000 pièces est guidée, gratuite et la dégustation avec ! Je goûte le fameux Malbec, delicieux, et demande si je peux décoller ou emporter une étiquette…. et on m’en file une collection ! Ce n’est pas fini : je faisais la conversation a deux quinquagénaires de Cordoba, et donc ils m’ont ramenée en ville… Ou j’ai finalement rencontré mon hôte, Claudio.

Voyagez, et faites des rencontres inoubliables…

Je lisais tranquillement, après l’agitation d’un film avec Bruce Willis où ça grouillait de types en tenue SWAT et FBI. Et soudain le car s’arrête, je lève le nez et me trouve face à une cagoule et une mitraillette ! J’ai fait un sacré bond intérieur. Un deuxième type est monté aussitôt, mais lui au moins était étiqueté POLICIA. Et là, soupir de soulagement…

Puerto Piramides, son océan, ses baleines…

Puerto Piramides, c’est un lieu tout petit, tout désert, où j’ai déniché à grand peine une chambre à 15 pesos dans une maison en tôle qui est isolée avec des bouteilles de soda en plastique… Mais voilà, en route, je suis restée le nez collé à la vitre pour suivre un troupeau de guanacos sauvages, et en descendant du colectivo n.2 après 25h30 de route, me voilà scotchée sur la plage : à cinquante mètres dans la flotte, les baleines s’éclatent. J’hallucine ! Je suis donc allée marcher à cinq km de là voir les loups de mer, les créatures les plus apathiques que j’aie jamais vues. Tous les quarts d’heure ça bouge un cil, ou une patte, et parfois au bout de trente minutes d’intense sieste ça se réveille pour bailler et se rendormir… il n’y en avait que cinq ou six, et j’étais en hauteur, sur la falaise, pour les photographier… faudra faire usage du zoom pour bien les voir !

Je viens de passer deux heures et demie en mer. J’ai pris la compagnie la plus chère en grimaçant, mais quand ils m’ont dit que le capitaine avait tendance à oublier de rentrer quand il y avait des baleines, je me suis dit qu’au moins ce n’était pas un de ces rapaces qui sort en mer chrono en main pour emmener le plus de passagers possibles. J’ai eu raison – en fait on a payé pour une heure… et cette sortie en mer n’a pas de prix…

On est monté à une petite vingtaine dans un hors bord et on a parcouru la péninsule… le capitaine s’arrête… et une baleine surgit à cinq mètres deux minutes plus tard, elle nous contourne, balance un jet d’eau et se casse… et ressort, avec sa drôle de tronche de baleine franche australe, dardant son regard et ses mollusques dans notre direction. J’ai regardé une baleine dans les yeux ! Et mieux encore, je l’ai photographiée !! Bref, me voilà ahurie devant cette baleine, quand deux autres se mettent à faire des sauts au loin. Trop loin… on entend juste les splashes… (là,c’est un pluriel à l’anglaise)

On sort de la péninsule, contrairement aux autres bateaux qui font tous demi-tour. Et là… une mère et son petit. Le baleineau très curieux, avec son bide tout blanc comme un orque, a décidé de venir nous voir. Il saute et s’éclate dans l’eau en approchant… la mère essaie de l’éloigner. Mais là, hop ! Il surgit à dix mètres, saute et retombe…! Et je prends encore de belles photos… Un peu plus loin ce sont deux ou trois baleines qui ont décidé de faire un ballet… elles sortent la queue de l’eau, et restent ainsi en l’air un moment. Des mouettes viennent les piquer du bec. Et elles sont là, à dix mètres, jusqu’à ce que l’une d’entre elles longe le bateau… à portée de main. Je suis ébahie. Et complètement crevée maintenant, la mer ça épuise.

Hier soir, toute nostalgique dans ma solitude, je suis allée voir le coucher de soleil sur la péninsule, avec les baleines qui surgissaient par ci par là de manière hallucinante : elles apprennent à nager à leurs petits le soir quand plus personne ne les dérange. Et un loup de mer a sorti la tête à quinze mètres de là, impossible de le photographier, mais il est resté un long moment… après quoi je me suis fait embarquer par les flics. Je revenais paisiblement, et un type en uniforme m’a interpellée pour savoir ce que je faisais là, si j’étais perdue… deux minutes après j’étais au poste de la police maritime, entourée de quatre flics… qui venaient de m’inviter tout gentiment à boire le maté !

J’ai décidé d’un commun accord avec moi-même de vous épargner la scène insoutenable où l’on voit les policiers sus-cités boire du vin coupé au… fanta. Il faut probablement de tout pour faire un monde, mais il est certaines choses que l’humanité ne devrait jamais savoir…

Comodoro Rivadavia, parfois pas besoin de faire de longs paragraphes.

C’est une ville pétrolière laide et la plus chère du pays. J’ai décampé vite fait : j’ai un ticket pour El Calafate et son immense glacier le Perito Moreno qui sera ma dernière étape avant retour sur la capitale.

Le Perito Morino – Eh, c’est l’hiver là-bas, alors aux pieds d’un glacier, imaginez !

Ici en arrivant j’avais l’impression que les mots se solidifiaient en sortant de ma bouche, mais ça c’est un truc normal près du Perito Moreno…

Héliette

Et ça sera tout pour cette fois, Héliette devrait écrire la fin elle-même dans une semaine, une fois rentrée !


Le début du périple.

samedi 20 septembre 2008

Jeudi 12 juillet

J’atterris à Buenos Aires après une nuit hallucinante…

Déjà, sur le vol Paris Madrid, impossible de trouver le sommeil, enveloppée comme je l’étais dans la douce nostalgie du départ. A minuit, l’aéroport de Madrid était désert, et immense, et silencieux : me voilà déambulant comme une somnambule dans deux kilomètres de couloirs éclairés d’une lumière glauque, parmi des centaines de chaises vides et de distributeurs clignotants, me demandant en guise de leitmotiv « c’est encore loin, le terminal B ? »

J’embarque, hagarde, dans une navette qui nous promène à l’autre bout du bout de l’aéroport, autant dire qu’il est immense… Puis dans un avion où j’espère trouver le sommeil après le décollage. Mes deux voisines, qu’on pourrait baptiser Barbie et Radiopotins, parlent sans discontinuer dans un espagnol rapide et saccadé, deux femmes sous amphétamines. Elles sont toutes les deux originaires de l’Argentine et sont heureuses d’aller y retrouver leur famille, qu’elles ont quittée l’une pendant la dictature de 1976, et l’autre pendant la crise de 2001 où l’inflation terrible a causé l’apparition de billets d’un million… Elles ont souffert les deux crises les plus récentes de leur pays, ce qui est une conversation intéressante jusqu’à ce qu’elles se mettent à parler chiffons et parfums. Je ne suis pas très disposée à parler Chanel et chirurgie esthétique à cette heure de la nuit.

Je m’endors. Et suis réveillée peu après par 200 watts dans les yeux et un plateau repas qu’une hôtesse de l’air a posé devant moi. A trois heures du matin, des carottes râpées baignant dans la mayonnaise et du poulet surnagent dans leur barquette en alu et me donnent un haut le coeur. Je finis par avoir ce qui ressemble à une nuit de sommeil, écourtée par le petit-déjeuner que la compagnie nous offre. L’annonce qu’il fait deux degrés au dessous de zéro à Buenos Aires me rafraîchit sérieusement les neurones et me réveille d’un coup.

Les formalités d’aéroport accomplies, je sors dans le petit matin très frais de la capitale argentine, toujours au radar. Barbie et Radiopotins ont disparu avec leur famille respective. Dans le hall, je sors d’urgence un pull polaire et une veste pour cesser de claquer des dents, et mon corps révolté me signale qu’hier, je me promenais sous trente degrés… Assise dans un petit café de l’aéroport, je prends un copieux déjeuner (il est plus de quinze heures en France, et le litre de thé que j’ai réclamé à une hôtesse aux sourcils circonflexes ne me tient pas vraiment au corps) et demande aimablement à la serveuse comment atteindre Avellaneda, où vit le père de mon correspondant. L’accent d’ici est curieux, elle prononce ça Avechanea… Pendant qu’elle argumente avec deux de ses collègues, je prends mon temps pour passer en mode « voyage », celui qui me met sur mes gardes en continu et déploie toute mon énergie à observer et comprendre…

On m’a conseillé de prendre un « colectivo », service de bus de la ville, et de descendre à la gare « Constitucion » pour ensuite prendre un autre bus. Je fais comme on m’a dit. A l’arrêt de bus, enfin je devrais dire au poteau qui en fait l’office, un fournier sautillant vient me souhaiter la bienvenue. La ville de Buenos Aires ressemble à beaucoup d’autres sur sa périphérie : routes défoncées, véhicules de tout poil comprenant 2 CV (pour mon plus grand plaisir), Renault 12 ou Clio, voitures américaines, et charrettes tirées par des chevaux… Je pique du nez, et on me réveille à la gare, qui est le terminus. Je saute dans un autre colectivo et demande au chauffeur de m’indiquer Avellaneda, puis me plonge dans la contemplation de ce qui m’entoure.

Ce sont les élections, bientôt. Les murs sont envahis d’affiches et de promesses électorales. Le président actuel, Kirchner, semble avoir redressé la désastreuse situation provoquée par son prédécesseur Carlos Menem, mais il est critiqué pour les réformes qu’il a imposées afin de sortir le pays de l’impasse… Partout fleurissent des graffitis très politisés, des slogans, des dessins. Je lis, sur l’avenue Mujeres Argentinas (femmes argentines) : « Eva, el pueblo te venera ». Il s’agit d’Evita Perón, et pour ceux qui ne la connaissent pas il n’y a qu’à se souvenir du film dans lequel Madonna incarnait son personnage. Une banderole clame : « compro pelo largo » avec un numéro de téléphone (j’achète les cheveux longs). Un graffiti furieux demande la libération des prisonniers de Quebracho… Une boucherie gigantesque a le front de s’appeler Super Bambi ! Les avenues font des kilomètres de long, certaines au moins une dizaine, et sont sillonnées en tous sens par plus de 150 lignes de colectivos, ce qui n’est pas simple. En effet, selon qu’on veut s’arrêter au numéro 1 ou au numéro 5000 d’une avenue, il faut prendre un bus différent, ou courir le risque de marcher huit kilomètres…

Au bout d’un moment, je suis convaincue que le chauffeur m’a oubliée, mais je reste quand même dans le bus. Pour un peso, j’ai une visite de toute la banlieue sud de la capitale, et je m’imprègne de son atmosphère… polluée et bruyante. Je descends au terminus dans une gare obscure, avec une remarque acerbe du chauffeur : Avellaneda, c’était il y a une heure et demie ! Il ne comprend pas mon sourire amusé. Je prends le train pour changer un peu et revenir en arrière, assise entre deux petites vieilles fripées, à observer un trio assez bizarrement assorti : une vieille qui tricote en riant des blagues désespérées d’un type d’âge mûr qui a la jambe droite engoncée dans une énorme attelle de laquelle dépassent deux bouts de bois (mystère…), tandis qu’un ado plein d’acné habillé à la James Dean ricane en les écoutant… Je descends à Avellaneda, guidée par un vieux musicien à lunettes qui me pousse très aimablement vers le bon arrêt de colectivo et me dit de descendre à Bartolomeo Mitre 2200. Euh, ok…

L’avenue Mitre est immense. Ici tout est construit par blocs, et la « cuadra » ou pâté de maisons est une unité de mesure. Je suis à « una cuadra » de la rue Elizalde où vit Cesar, le père d’Ariel. Il m’ouvre la porte de sa maison proprette et me fait une bise enthousiaste, il croyait que je m’étais perdue. Il est paralysé du côté droit à cause d’une embolie cérébrale. Il me montre aussitôt la salle de bains et c’est avec bonheur que je prends une douche chaude… Ensuite, on passe trois heures à discuter. Il est Paraguayen, mais il est arrivé ici quand il était tout jeune, et depuis il y travaille tant que son corps le lui permet. Il ne comprend pas la vie et les choix de son fils – Ariel est hindou, végétalien, et vit pour sa spiritualité, ce qui sort complètement des moeurs argentins où rien ne vaut un bon steak et une bière fraîche pour faire la fête avec des amis. Une des soeurs d’Ariel est au Mexique et ne veut pas en revenir, l’autre est ici et vient d’accoucher d’une petite fille, et la mère d’Ariel est partie vivre en Espagne l’an dernier… pendant cette discussion j’ai toute la généalogie de la famille et toutes les amertumes et frustrations de Cesar par rapport à son handicap. Quand Rosa, sa compagne, arrive, elle s’empresse de me faire goûter le maté, boisson nationale qu’on boit dans une bombilla avec une paille. C’est un peu amer, mais bon. Pour ceux que je verrai en rentrant, vous y aurez droit !

Quand Ariel entre, nous avons un instant de total silence. Douze ans de correspondance, et je rencontre enfin celui que j’ai fini par appeler mon grand frère ! Deux secondes après je suis dans ses bras, et ensuite on discute tous ensemble, mais mon cerveau ne parvient pas à digérer l’info – c’est mon correspondant, assis en face de moi, avec son crâne rasé… Il m’accompagne chez lui en voiture. Il a une petite maison dans un quartier tranquille, assez confortable pour qui pratique le pragmatisme… Je trouve dans sa cuisine les mêmes choses que dans la mienne : des céréales, du soja, des graines de toutes sortes, des produits bio… Mais il ne mange aucun produit d’origine animale et il est très strict là-dessus, contrairement à moi qui estime que quand on est invité, on se plie aux règles de la maison. Je lui offre de l’encens tibétain et des statuettes hindoues que j’avais rapportées d’Inde, et qui lui seront bien plus utiles qu’à moi. Il m’offre un Bouddha en bois ! Nous mangeons des galettes en buvant le thé et en discutant de nos vies récentes. La sienne vient d’être bouleversée par Tina, dont il dit : « Tu te réveilles un matin, et paf ! T’es amoureux, t’as une copine ! ». Je n’ai aucun mal à le comprendre !

(Parenthèse pour ceux qui ne le savent pas encore : l’homme merveilleux (à qui j’interdis de censurer ça ! (NDl’HM : Dont acte ma princesse… Le texte est intégral !)) qui s’occupe de mon blog – et d’autres choses qui ne vous regardent pas – est mon prince charmant attendu très longtemps et enfin rencontré. Que ceux qui refusent de croire aux contes de fées sortent de ce site !!!)

La cuisine sent le gaz, il y a une fuite permanente. Ariel se chauffe au four… Je claque des dents en silence. Objectivement il ne fait pas si froid que ça, il faut seulement que mon corps s’acclimate. Ariel va être occupé dans les jours qui viennent, il a un emploi du temps surchargé – euh, pas moi qui vais lui en faire le reproche – alors il me laisse sa chambre et les clefs de sa maison. Après quoi, enfin, je tombe à plat dos sur le lit à même le sol et je dors comme un bébé. En France, c’est l’aube…

Vendredi 13 juillet

Brrr, dis-je en me réveillant, il caille ici ! Je suis enrhumée, exténuée et j’ai mal au crâne à cause de la fuite de gaz. Ce n’est pas prudent, mais pas trop dangereux non plus puisqu’Ariel y survit. Il est déjà parti au travail depuis longtemps mais il m’a laissé de quoi manger. Je passe au cyber centre me geler les doigts sur le clavier, et puis j’attrape le colectivo 45 et le métro C pour atterrir en plein Microcentro.

On pourrait être à New York. Même architecture, mêmes files d’hommes d’affaires en costard et de femmes en tailleur traversant la rue par centaines… Les devantures se ressemblent aussi. Un cortège de types habillés en noir et frappant sur des tams tams fait de la pub pour McDo tandis que deux types se postent au milieu de la rue dès que le feu est rouge pour faire lire aux automobilistes les gros titres de la journée, placardés sur un panneau énorme. Partout, des artistes de rue : des acteurs figés dans une pose comique, des magiciens fumeux, des musiciens de tous styles et de tous horizons… de petits vendeurs de gants – tiens, j’en prends une paire, que je glisse instantanément sur mes mains brûlées par le froid – et d’écharpes – celle en poils de lama, pourquoi pas !-, de sacs, de voitures téléguidées, de trucs clignotants et bruyants et parfaitement inutiles… Et les cireurs de chaussures, qui ont leur place attitrée avec chaise fixée au sol, dénonçant une mafia locale de racket et de protection… J’erre longuement dans ces rues piétonnes et entre dans quelques librairies.

J’atteins la célèbre Plaza de Mayo. Sur l’avenue qui y mène, tous les jeudis depuis 1976, les femmes et mères des disparus de la dictature défilent et réclament justice, et des réponses. Je compte les rencontrer la semaine prochaine… Il y a l’édifice tout rose du gouvernement, et quelques bâtiments d’architecture ancienne. Je fais un tour au musée de la ville, qui a seulement quelques photos de la Buenos Aires des années trente, éparpillées dans une grande salle pour donner une illusion d’abondance. Puis le musée ethnologique, plus intéressant avec sa description des différentes tribus indiennes qui vivaient en Patagonie autrefois, avec ce cuisant rappel : ce ne sont pas les Européens qui ont décimé ces tribus, mais notre propre peuple au début du XXe siècle. Je n’apprends rien de neuf : les photos exposées sont celles d’Anne Chapman en ce qui concerne les Selk’nam (si vous voulez les voir, cherchez sur Google, c’est là que je les ai trouvées avant mon départ !) et les textes ne sont guère plus détaillés, mais au moins les objets exposés permettent d’en apprendre un peu plus sur la culture des différentes tribus. Je tombe sur un marché artisanal à Cabindo, puis remonte jusqu’au métro dans les rues de plus en plus animées, une main protectrice sur mon appareil photo. On m’a mise en garde plusieurs fois. A voir la paranoïa galopante des porteños, je me dis qu’elle est justifiée. Les agressions sont monnaie courante, les vols aussi. Même dans la rue, une femme se penche vers moi et me conseille de faire très attention ! Ce que je fais. On ne me prend pas à être étourdie quand je suis en voyage, et même quand je suis complètement paumée j’ai l’air sûre de savoir où je vais. C’est pourquoi je suis épuisée quand vient le soir… Je descends du métro à Constitucion et demande au chauffeur du 45 s’il passe par Belgrano. Il hoche la tête. Cinq minutes plus tard je descends, énervée : il retournait au centre ville ! Il fait nuit noire, il est 19h, et Ariel risque de s’inquiéter. Je fais le tour de Constitucion et de ses poteaux où sont affichés les numéros des quelques 150 lignes de colectivos, et finis par trouver un autre 45 dans une rue adjacente. Je monte, et manque de pot, ce n’est encore pas le bon 45. Il me laisse sur une avenue déserte, et là, finalement, je prends un taxi.

Le chauffeur est persuadé que je suis du coin, ce qui est plutôt flatteur pour mon espagnol, mais à cause de mon accent il pense que je débarque d’une autre province. On discute aimablement jusqu’à calle Solier, où vit Ariel. Il m’en coûte 10 pesos pour une course de 20 minutes, soient environ 2.50 euros, je survivrai !

Ariel attendait. Sa grand-mère a préparé des empanadas (sortes de feuilletés fourrés) pour nous et des galettes de manioc, que je retrouve avec plaisir. Je n’en avais pas mangé depuis la République Dominicaine. On tchatche un bon moment, et puis je m’en vais dormir, épuisée par cette seconde journée dans le pays.

Dehors, même à cette heure, un fournier chante. On a toujours été une famille joyeuse !


Las madres de la Plaza de Mayo

samedi 20 septembre 2008

En sillonnant la ville a bord du colectivo 24, je me suis sentie presque chez moi hier… Quelques noms de rues et d’avenues, et vous comprendrez pourquoi : Anatole France, Longchamps, Boulogne sur mer (si), Rondeau, Lafayette, et que sais-je encore. Voici mon jeudi, fort en rencontres…

La Casa Rosada

Je descends à la Plaza de Mayo vers midi, pour me poser sur la pelouse en face de la maison du gouvernement, autrement appelée Casa Rosada a cause de sa couleur. D’autres ont eu la même idée. Ici, c’est le seul endroit où je me trimballe ouvertement avec mon appareil photo : ça grouille d’uniformes. Soudain, mouvement de foule vers un stand qui vient de se dresser. ELLES sont arrivées. En approchant, je me trouve nez a nez avec une petite vieille adorablement ridée, le regard pétillant, et sourde comme un pot. Elle s’anime dès que je me présente, et son mari hoche vigoureusement la tête à chacune de ses suggestions : puisque je m’intéresse au mouvement, je devrais aller au café littéraire pour parler avec les Madres et avoir de la documentation. Car il est 15h30, et comme tous les jeudis depuis 30 ans, les mères de la Plaza de Mayo défilent pour demander au gouvernement des explications sur la disparition de leurs enfants pendant la dictature. Ma petite vieille s’éclipse, non sans m’avoir planté une bise sur la joue, et son mari reste avec un regard spéculateur.

« Qu’est-ce que tu penses de Cuba ? » balance-t-il soudain. Sa question me prend de court. Je reste stupidement la bouche ouverte. Il continue : « Et du socialisme ? tu crois que ça peut marcher ? Bien sur, tu as lu Karl Marx ? » Je suis hallucinée et bien incapable de raccrocher mon cerveau au contexte. Enfin je bafouille que le socialisme, ça dépend si on parle des partis ou de l’idéal, parce que selon moi tous les partis politiques sont amenés a se corrompre avec tous les compromis et les jeux de pouvoir qu’ils doivent encaisser. Il roule des yeux, et se lance dans une tirade impressionnante. Je suis en train de me faire haranguer par un vieux révolutionnaire de 80 balais ! Quand il a terminé, je cligne des yeux. Je n’ai pas tout compris : il lui manque trois dents. Pas facile d’articuler dans ce cas. Satisfait, il me fait une bise et s’éloigne… Je me tourne vers le stand et continue d’halluciner. Comme des vautours, certains touristes arrivent à côté des grands-mères, les prennent par l’épaule pour une photo souvenir hilare, et s’en vont. Est-ce qu’ils savent au moins quelle histoire elles portent sur leurs frêles épaules ? En 1976, lorsque la dictature du général Jorge Rafael Videla s’est mise en place, cela faisait déjà quelques années que la Triple A (Alliance Argentine Anticommuniste) était chargée d’exécuter ou faire disparaître les opposants au régime. L’escadron de la mort, comme on le connaît tristement, avait déjà beaucoup de victimes a son actif. A force de se croiser à taper à toutes les portes, à visiter les hôpitaux et les morgues, les mères des disparus finirent par se réunir, le 30 avril 1977, sur la Plaza de Mayo. Ainsi a commencé le mouvement. Elles étaient mères au foyer, dépassées par la politique, unies par le besoin de vérité. Elles ont subi tous les outrages : arrestations massives, menaces, et pour certaines la torture et la disparition. Les militaires lâchaient leurs chiens sur elles, et elles se défendaient avec un journal… Et néanmoins pendant toutes ces années de terreur, elles se réunissaient pour demander des réponses.

Elles déploient une banderole, ces mères qui refusent le deuil et l’oubli. Trente ans plus tard, des petites vieilles fragiles avec leurs mains veinées et leurs bas bien tirés défient le gouvernement en marchant chaque jeudi à 15h30. On les a appelées les Locas, les folles. Je marche avec elles aujourd’hui, saisie par l’émotion. Un foulard brodé sur la tête, leur signe de reconnaissance adopté en 1978, elles ne sont que treize aujourd’hui.

Madre de la Plaza de Mayo

J’ai feuilleté le sinistre catalogue des disparus, qui rend l’horreur de la dictature si palpable. Les photos en noir et blanc des années 70 montrent des visages jeunes et insouciants, confiants, souriants ; d’autres plus renfrognés, ou surpris et à jamais figés avec une expression grimaçante. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. On peut lire sous leur nom celui de leur famille, le lieu où ils ont étudié… 30 000 disparus… Certains jetés dans le Rio de la Plata, drogués mais en vie, depuis des avions. D’autres torturés, assassinés. Mais pour les mères de la Plaza de Mayo, ils restent les disparus tant qu’il n’y a pas de réponse, tant que l’impunité règne. Encore une fois, je ne parviens pas a comprendre de tels extrêmes, de telles atrocités commises par un gouvernement.

Les disparus

Il y a une vraie douleur dans cette marche pourtant hebdomadaire. Des gens se joignent aux Madres, portant dans leur regard le poids de leur histoire, le souvenir de la dictature. Une pensée me frappe : ne voient-elles pas qu’en défilant autour de cette statue depuis trente ans, elles tournent en rond ? Elles l’ont vu, bien sur : et pour cela elles ont adopté un slogan : Ni un paso atras. Pas un seul pas en arrière. Une quatorzième grand-mère vient saisir la banderole.

Une pause dans la marche. En dix minutes des centaines de photos ont été prises, et feront le tour du monde. Ceux qui ont conscience de ce qui se passe feront circuler le message… La banderole est rangée. Les petites voix frêles des madres pépient. Elles sont applaudies pour leur courage. Et elles reprennent leur marche en s’agrippant par le bras, ratatinées, recroquevillées, mais résolues, vers la Casa Rosada. Une des madres prend un micro. Je regarde autour de moi. Et les pères, dans tout ça ? A l’époque, ils travaillaient, mais aujourd’hui certains sont la. Un vieil homme ému par le discours essuie une larme discrètement ; sur sa veste, il a épinglé la photo de ses deux enfants disparus. Des familles entières ont été raflées… La madre qui parle lance une virulente accusation contre l’église catholique, qui a participé au régime dictatorial et aidé les criminels à fuir en toute impunité. Personne n’est passé devant les juges. La loi de 1983 qui mettait un « Point Final » aux enquêtes contre les criminels est toujours d’actualité, et en 1990 le président Carlos Menem est allé jusqu’à gracier Videla… Je comprends mieux tous ces slogans furieux qu’on trouve sur tous les murs à l’approche des élections. La madre rappelle que l’association refuse les compensations financières qui lui ont été proposées, car la vie humaine n’a pas de prix, leurs souffrances et leurs idéaux non plus : « Celui qui accepte une compensation financière se prostitue ! ». Applaudissements autour de moi. Tant que les disparus le restent, ils sont un puissant symbole politique. Pour cela l’association refuse aussi les exhumations et les tests ADN. On a pris leurs fils et leurs filles vivants, elles refusent de recevoir du gouvernement un tas d’os et des billets.

La marche se termine par des slogans chantés. Je suis dépassée par l’incroyable courage de ces femmes qui se sont élevées pacifiquement contre leurs bourreaux il y a trente ans et ont refusé de se taire depuis. Je vais donc au « Bar de las Madres » à quelques rues de la, et vais sonner a une porte pour avoir un entretien. Evel m’accueille et me mène dans un large couloir jusqu’à son bureau, assez vaste, avec une vitrine remplie de souvenirs et de récompenses laissés par d’autres pays. Elle me fait asseoir et me demande tout net quelles sont mes questions, sur un ton très business, légèrement sur ses gardes. Ce n’est pas comme ça que j’envisageais la conversation avec une Madre, notamment parce que j’envisageais… une conversation, pas un quiz. Ma première question est maladroite et générale, et elle me réfère aussitôt au site Internet : www.madres.org . Alors je décide de me présenter, de lui dire pour quelle raison je suis ici, et deux minutes après elle change complètement d’attitude. Je lui reparle du discours de tout a l’heure, et elle se lance dans une réponse passionnée : « Nous, les mères, on ne peut pas comprendre que d’autres mères acceptent de trahir la lutte de leur fils en prenant une compensation financière. La vie n’a pas de prix, ça n’a pas de sens d’accepter… » La disparition de membres de sa famille est toujours douloureuse, constamment ravivée par son travail bénévole pour l’association, qui possède son bulletin, son université, sa librairie et même sa radio. « Au début », raconte-t-elle, « on défilait pour savoir ce qui leur était arrivé, quand on avait encore un peu d’espoir, et ensuite, quand on a compris qu’ils ne nous seraient pas rendus, on a défilé contre l’impunité. Mais quelle justice après trente ans ? »

C’est pourquoi leur université forme les jeunes à développer un esprit d’analyse, à acquérir une connaissance et une conscience politiques. Autour de moi, il y a des posters violents contre les Etats-Unis : Yanqui afuera ! « Ils ont formé tous les militaires qui ont dirigé les dictatures de l’Amérique latine, a des fins économiques, pour faire de l’argent ». Et l’Europe en prend aussi pour son grade, avec ses colonies. Elle continue, les larmes aux yeux, comme si le deuil ne pouvait jamais se faire : « Nos fils ont été pris par le gouvernement parce qu’ils voulaient le socialisme. On les a appelés terroristes. On nous a appelées terroristes. Mais la vérité, c’est qu’un gouvernement qui se retourne contre son peuple est un Etat terroriste. Ils ont organisé les disparitions parce que les idées de nos fils menaçaient leur capitalisme. » A présent elle craint que l’Argentine ne vote a droite. Je hoche la tête avec lassitude et lui dis que je compatis… Elles gardent l’espoir, las Madres de la Plaza de Mayo, qu’un gouvernement socialiste se retrouve au pouvoir, et que les changements se fassent dans la paix, sans une goutte de sang, comme au Venezuela ou en Bolivie. En attendant, elles continueront de défiler chaque jeudi, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus pour porter la mémoire et les souffrances de la dictature de Videla.

Voilà. C’est un beau cadeau, en ce jour de l’amitié, que de vous parler de celle qui unit un petit paquet de grands-mères depuis trente ans, non ? Pour le prochain épisode je serai sans doute a Iguazu… a bientôt, tous !


De Buenos Aires à Salta, en vrac

samedi 20 septembre 2008

28 juillet. A partir de maintenant, voilà les anecdotes classées par lieux et non plus par dates, adieu la chronologie, vive le vrac !

Buenos Aires.

Ariel m’emmène déjeuner chez sa grand-mère, avec son père. Nous allons dans le quartier de Lanus, à l’adresse que j’ai si souvent écrite sur les enveloppes destinées à mon correspondant. Ariel me montre son ancienne école, un peu décrépite, et les quelques bidonvilles qui ont commencé à coloniser le coin après la catastrophe économique de 2002. On a réussi à trouver du gaz pour la voiture : ici tous les véhicules, ou presque, roulent au gaz, mais depuis le début de la semaine il y a eu une pénurie. La Bolivie ne fournissait plus…

La grand-mère d’Ariel me saute littéralement dans les bras. Elle entend parler de moi depuis longtemps ! Elle a préparé des galettes de maïs grillées avec des oignons, des lasagnes de légumes et une boisson locale, le cuyano, à base de plantes. Par égard pour Ariel il n’y a ni viande ni produit animal, mais c’est source de conflit entre lui et son père Cesar, qui ne comprend pas comment son fils a pu devenir l’exacte antithèse de l’Argentin – à savoir, les Argentins ne mangent que de la viande accompagnée de bière. Plein d’espoir de trouver en moi une alliée, Cesar se tourne dans ma direction et demande :

– Tu no tienes una religion, verdad? (toi, tu n’as pas de religion, hein ?)
– Si. Soy budista.
– Nudista !??

Je ne suis pas sûre qu’il y ait besoin de traduire ! On est tous morts de rire. Ariel ajoute que je ne peux pas pratiquer ma religion l’hiver, il fait trop froid !

Dans Buenos Aires, je visite aussi le jardin botanique, plein de chats câlins et pas sauvages du tout : on leur tend la main, ils vous tendent le ventre… autant dire mon bonheur ! Le jardin japonais a un étang rempli de poissons rouges si gros qu’ils en sont presque effrayants, et une pensée impromptue me traverse l’esprit : dites-moi qu’on ne les prépare pas en sushis ! Je profite de la journée ensoleillée pour visiter le cimetière de Recoleta, où sont enterrées de nombreuses personnalités, héros de la patrie, politiciens, et Evita Perón. Si vous ne savez pas qui est Evita revoyez le film avec Madonna… Sa phrase la plus célèbre était : je reviendrai, je serai des millions. La plupart des Argentins lui vouent un véritable culte. Bref, me voilà en train de me promener dans ce cimetière qui ressemble à un petit village avec ses avenues, tant et si bien que je m’imagine sans peine frapper à la porte d’un mausolée comme on frappe à une porte. Les seuls habitants de ce cimetière sont… les chats, et là vous me voyez venir ! Pendant que tous s’extasient devant la tombe d’Evita, je gratte le ventre de ces fripouilles et compose un petit poème débile, comme un pied de nez :

Les os de Recoleta
Poussières de célébrités
Dépouilles immobiles et muettes
Témoignent de la futilité du monde
Tandis que les chats – ah, les chats
Reposent en paix.

Et ainsi, de cette journée pleine de soleil et de félins, je tire une énergie qui me ressource, même si je suis, après tout, au beau milieu d’une ville très polluée.

Des chats au cimetière de Recoleta

(Lundi dernier) Puerto Iguazu.

Me voici dans l’extrême nord de l’Argentine, à Puerto Iguazu. La température entre la capitale et ici varie d’une vingtaine de degrés et c’est ainsi qu’après 1500 km de route, en descendant du bus avec mes deux pulls polaires, je me mets à suer dans la chaleur humide jusqu’à trouver un point de chute pour dormir. C’est la ville aux trottoirs glissants : la terre est rouge et fine, déposée partout pour transformer le sol en patinoire dès
qu’il y a un peu d’humidité.

Je marche jusqu’au fleuve : ici, sur cette rive, je suis encore en Argentine, mais face à moi sur les deux autres rives, j’ai deux autres pays : le Brésil et l’Uruguay. On voit flotter leurs drapeaux au beau milieu de forêts denses.

Et puis le lendemain, c’est une journée d’émerveillement. Les chutes d’Iguazu sont parmi les plus impressionnantes du monde, juste après celles du Niagara, bien que le débit de la plus grosse, la Garganta del Diablo, soit le plus puissant au monde. J’entre dans ce parc naturel tranquillement, au petit matin, quand les cohortes de touristes ne sont pas encore arrivées, et descends le long d’un sentier jusqu’à atteindre la rive. Dès que j’aperçois les chutes pour la première fois, je m’exclame : “No way! No fucking way!”. A ce point de mon récit je me dois de faire une parenthèse : (il semblerait que je ne sois pas très douée pour pousser des exclamations d’émerveillement spontanément lyriques. Ainsi, au Maroc, après deux heures d’escalade ardue dans le désert, de nuit, à la recherche désespérée du sommet, j’ai atteint la crête, essoufflée, en criant : “Putain, enfin !”. Pas glorieux, ouais, je sais. Et le langage, pas fleuri du tout. Alors ne me demandez pas pourquoi devant les chutes d’Iguazu l’exclamation est sortie en anglais, j’en sais rien. Fin de la parenthèse : )

Les chutes d'Iguazù

Je descends au petit trot jusqu’au bateau qui me dépose sur l’Isla San Martin, et escalade avec entrain les marches qui mènent juste devant les chutes. Le vacarme est assourdissant, mais c’est magnifique. Autre effet de la spontanéité : j’ai envie d’y plonger! Comme dirait l’autre, que d’eau, que d’eau… et comme je m’y jetterais avec bonheur. Bien entendu je serais immédiatement broyée, ce qui ôterait le plaisir de la fraîcheur.

En remontant pour aller découvrir d’autres sentiers, je tombe en arrêt devant quelques oiseaux qui sont très jolis, mais trop loin pour que je les prenne en photo. Et me voilà à siffler comme une démente pour qu’ils approchent, pendant dix minutes. Le pire, c’est que ça marche ! Les urracas finissent par se poser juste en face de moi et m’observer, tournant la tête d’un côté et de l’autre, et nul besoin de parler pour savoir ce qu’ils pensent – c’est quoi cette énergumène débile? Je prends quelques photos sympas.

La Garganta del diablo, c’est juste indescriptible. Si vous voulez une vague idée de ce à quoi ça ressemble, il y a quelques photos, mais en réalité c’est à couper le souffle…

Un peu plus tard je croise enfin des coatis. J’en fais un délire de photos. Ces trucs-là sont adorables! J’ai aussi, allez savoir pourquoi, attiré sur ma main gauche sept ou huit papillons différents, dont certains ne m’ont pas quittée pendant cinq bonnes minutes…

Un papillon

Resistencia

Le lendemain, je suis à Resistencia avec deux Allemandes, Annika et Yasmina, et un Suisse, Guillaume. Nous parcourons la ville aux 500 sculptures, mais nous sommes peu impressionnés par ce qu’on voit. Yasmina et moi grimpons dans un arbre pour secouer les branches et faire tomber des graines qui s’utilisent ici pour fabriquer des bijoux. Et à part ça, pas grand chose, à part que Resistencia était une ville de transit avant Salta.

Salta

J’y suis ces jours-ci. Je loge chez Horacio, grâce au couchsurfing, et je suis vraiment bien tombée, il est très sympa. Margaret, une Irlandaise qui est hébergée aussi, est également très cool. La ville de Salta est un coin agréable, à taille humaine, avec une place à l’espagnole et une architecture coloniale assez présente. Beaucoup de Boliviens viennent vendre leur artisanat, et bien que les nuits soient glaciales, il fait beau pendant la journée. Tout cela contribue à construire une ambiance agréable.

Horacio m’a donné une clef de son appart. Hier soir, me voilà sur le point de rentrer, et la clef n’ouvrait pas la porte ! Je me sens ridicule à essayer cent fois de faire tourner la serrure. Des voisins passent, amusés. Je grince des dents, essaie encore. Ce matin la clef fonctionnait ! C’est le comble ! Je renonce et m’asseois dans le couloir à lire un livre, mais il fait nuit et toutes les deux minutes, la lumière s’éteint. Bientôt on peut me voir en train de lire – clic, plus de lumière – je me lève pour allumer – clic – et essaie encore la clef dans la serrure – rien – et me rasseois pour lire et soudain – clic, plus de lumière… le manège dure une heure et demie. Je ne peux pas appeler Horacio, le numéro de portable est resté dans l’appartement puisque je n’étais sortie que vingt minutes. Finalement, Alejandra, la voisine qui travaille avec Horacio, me voit, essaie la clef à son tour et me fait entrer chez elle pour attendre. On appelle le propriétaire, qui cale une échelle contre le balcon de mon hôte pendant que le fils d’Alejandra monte et vient m’ouvrir de l’intérieur. Le summum du ridicule !

J’ai fini par manger de la viande. Tous ceux qui me connaissent savent que je suis pratiquement végétarienne, mais en Argentine c’est idiot de ne pas goûter un steak, surtout quand les cents grammes valent 1 peso (25 centimes d’euro…) et que les légumes coûtent deux fois plus cher ! J’ai donc mangé le meilleur steak que j’aie jamais goûté, et compte bien renouveler l’expérience…

J’ai assisté au changement de garde des gauchos ce matin. En poncho et à cheval, ils nous ont fait la presque exacte réplique du changement de garde de Buckingham Palace. Quand on sait qu’ils étaient justement en train de célébrer leur victoire contre les Britanniques… Accompagnés par la fanfare de la police de Salta, ils ont fièrement défilé devant les grappes de gens amassés là et devant le gouverneur de la province, récitant d’une voix forte et assurée leur discours pour la protection de la patrie. Les chevaux piaiffaient, nerveux, comme s’ils étaient à peine domptés, encadrés par deux grands pans de cuir pour protéger les jambes des gauchos. C’était entre le ridicule et l’émouvant. Après tout, jamais les gauchos de l’époque n’auraient marché au pas au son de la fanfare, ils étaient orgueilleux et sauvages eux mêmes…

Demain, je pars explorer les Andes. Vous aurez droit au récit au prochain épisode !


Salta, toujours

samedi 20 septembre 2008

Quelques infos sur les Salteños :

– Ils ont pour habitude de manger environ un kilo de viande par jour sans sourciller.
– Ils ont tendance à mélnager leur vin blanc avec du soda.
– Quoi qu’ils fassent, y compris au volant, ils mâchonnent des feuilles de coca.
– Ils partagent comme tout le reste de l’Argentine leur maté en toute convivialité : ils se passent la même bombilla et la même paille et donc, par la même occasion, les mêmes microbes.
– S’ils sont en train de conduire et que le piéton ne traverse pas assez vite, tant pis pour lui.
– Ils paient un peso pour 100 grammes de viande ou 1 kg de bananes, mais pour les légumes et les laitages, il faut payer cinq fois plus cher… ce qui laisse peu d’options en terme de régime économique.

Et maintenant venez donc avec moi faire un tour de ces derniers jours. La province de Salta, voisine de celle de Jujuy, est un lieu absolument magnifique et lunaire… Dimanche matin, j’embarque avec Margaret, l’autre voyageuse qui loge chez Horacio, pour découvrir sur deux jours Cachi et Cafayate. Nous sommes quatre dans la voiture, avec Victor, le chauffeur. On va vite découvrir que Victor mâche des feuilles de coca en conduisant, est incompréhensible parce qu’édenté, et ne rechigne pas devant un verre de vin tout en tenant son volant… En plus il a un sens de l’humour douteux, puisqu’il n’hésitera pas à me bâcher allègrement plusieurs fois, ainsi que Margaret, en plus de vouloir nous plumer sur les tarifs – enfin, jusqu’à ce que je lui explique clairement une ou deux choses… Pour aller jusqu’à Cachi, on parcourt de sinueuses et étroites routes de montagne qui ouvrent sur des vallées multicolores, et quand on arrive au parc national des Cardones, c’est soudain devant un désert de cactus à la Lucky Luke qu’on se trouve… car le cardon est cette variété de cactus qui ressemble à un porte-manteau, et que les Indiens Tilcaras et Cachaquis utilisaient autrefois pour construire le toit de leur maison… Le bois de cactus, une fois épépiné, est apparemment solide. La technique est encore utilisée de nos jours sur les maisons en terre. Evidemment, sur des kilomètres, c’est
époustouflant.

Des condors survolent les montagnes, au loin. Ils nous accompagneront tout au long de ces deux jours. Nous arrivons à Cachi : petit village de mille habitants, en gros, cinquante voitures, et vingt cars de touristes par jour ! Nous nous posons pour déjeuner, un véritable asado à l’ancienne – nous, on appellerait ça barbecue, mais ici c’est tout un art de vivre. L’après-midi est tellement surprenant par ses changements de paysages que je goberais les mouches s’il y en avait, parce que je suis bouche bée. Des envols de perroquets verts et bleus ponctuent régulièrement notre passage. Un paysage de roches rouges et oranges se dresse sur des kilomètres et des kilomètres, canyons et gorges en enfilade, depuis le village d’Angostaco où on a dégusté un vin artisanal. Et pour finir, la lune, ronde et superbe, se lève au dessus de la montagne, assise entre deux cimes comme dans un écrin…

Le lendemain, nous quittons Cafayate pour remonter vers Salta en traversant les vallées calchaquies. Incroyable : du sable blanc et luisant atteste de la présence de la mer il y a des millions d’années, et nous voilà au coeur d’une palette de couleurs ahurissante où que l’on regarde… sable blanc, arbres jaunes – car le bréa est jaune vif, si si – roches rouges, roches marron, roches vertes… On s’arrête au milieu de nulle part et je descends au petit trot faire une photo (oui, j’ai toujours ce côté pénible) : je suis seule, entourée de sable, devant une formation rocheuse éclaboussée de soleil qui ressemble à un château médiéval. Soudain, un mouvement bondissant et répétitif sur ma droite… je tourne le regard et vois ce que je prends pour un écureuil, avant de réaliser avec un choc que j’ai devant moi… un CHAT DES ANDES !

Je miaule.

Il s’arrête net. Nous nous observons. Un petit chat sauvage avec une queue touffue et des poils longs… J’esquisse un mouvement pour le prendre en photo et il s’enfuit. Je reste émerveillée : voir un chat des Andes était un de mes souhaits avant de partir (je me disais que c’était plus réaliste et moins dangereux que souhaiter voir un jaguar…).

Ce n’est pas la fin de mes mésaventures, car un peu plus loin des llamas sont attachés devant ce panorama magnifique. Petit point qui mérite éclaircissement : j’écris llama à l’espagnole avec deux L parce que sinon je visualise un moine tibétain en robe rouge, et ça me perturbe !! Et que se passe-t-il quand je m’approche ? Non, ils ne me crachent pas dessus, parce que je ne suis pas le capitaine Haddock, mille sabords ! Mais le petit llama blanc fait un bisou à son frangin, en tout cas ça y ressemble, et que fait le frangin ? Il me fait passer le bisou !!

Llamas un fait la bise à Llama deuxLlama deux passe la bise à Héliette

Après ça inutile de dire que j’ai un sourire idiot collé sur la figure pour le reste de la journée. C’était vraiment trop adorable. On finit par aller faire un tour au Dique Carra Cobral, un immense lac tout bleu au milieu des montagnes… et je n’en reviens toujours pas de cette balade…

Je pars donc, quelques jours plus tard, pour le nord de Salta. Entre-temps j’ai cuisiné un dal bhat, plat indien, pour les couchsurfers du coin, et eu l’occasion d’aller boire un pot plusieurs fois avec Margaret et d’autres voyageurs et Argentins du coin. C’est pour cette bonne ambiance que je reste à Salta plus longtemps que prévu. Mais je parlais donc du nord. Je me lève un matin à 5h, une heure qui ne devrait pas exister pendant les vacances, pour aller visiter Purmamarca. Le colectivo me jette à trois kilomètres, sur un carrefour routier, et je monte à pied jusqu’au village, doublée par des bus de touristes… Un habitant de Purmamarca, Rocky (aucune ressemblance avec Stallone) m’accompagne et me fait profiter de ses connaissances sur la faune locale. Ainsi je peux donner un nom à ce piaf jaune vif qui vole autour de nous : le quitupi. Les noms sonnent précolombien ? C’est normal, car cette région a été dominée par les Incas après qu’ils aient vaincu les tribus locales. Ainsi Purmamarca, Tilcara, Humahuaca ont été baptisées du nom de leurs tribus respectives, et la faune locale, plutôt par les Incas. Fin de la note culturelle !

On ne m’avait pas fait une blague : le village de Purmamarca est surplombé par une montagne qui éclabousse les yeux de ses sept couleurs différentes. Du rouge du rose du vert du jaune du marron et des nuances en simultané (donc sans ponctuation, pour que ça saute aux yeux !). J’en fais le tour, tranquillement, escalade un petit sommet en remontant une crête vaguement dangereuse (si je glisse à droite on me retrouve cinq mètres plus bas, à gauche, cinquante… alors j’évite de glisser) pour avoir un meilleur panorama. C’est une vallée multicolore. Un truc pareil, il faut le voir pour le croire. Je redescends après avoir pris ma bouille hilare devant cette toile de fond, avec un sens aigu du ridicule, en faisant toboggan sur mes pieds et mes mains pour ne pas faire un vol plané…

A Purmamarca, il y aussi un algarrobo millénaire dans lequel ma famille a fait son nid : je parle d’une colonie de fourniers, vous savez, ces piafs qui font leur nid en forme de four… et l’algarrobo est un arbre, bien sûr. J’embarque ensuite pour Humahuaca, encore plus au nord, après avoir mangé des tamales. Les tamales, quoi ça ? Du maïs bouilli avec un peu de légumes et de viande dans sa propre feuille. C’est délicieux, à mon goût meilleur que les humitas… lesquelles sont du maïs pilé et cuit dans sa propre feuille, avec une autre sorte de viande et une autre sorte de légume…

Humahuaca m’enchante. Je suis dans les Andes ! Les Andes telles qu’on se les imagine, car le village est peuplé de Quechuas, visages typiques et parcheminés, les ruelles sont pavées, la flûte de pan sévit dans tous les coins. Des stands d’artisanat sont plantés partout, et j’en profite pour acheter pleins de cadeaux à faire à mon retour… pour emporter et offrir un peu de cette ambiance. Le cabildo, monument historique du village qui servait plus ou moins de lieu de gouvernement, est un bâtiment aux murs blanchis à la chaux qui me transporte immédiatement dans tous les clichés que je pouvais avoir des Andes… si vous avez les mêmes vous voyez ce que je veux dire…

Je fais le portrait d’une charmante vieille Quechua avec ses deux petits-enfants. Je lui demande la permission. Elle répond : « Propina ? » (des sous…) et je rétorque immédiatement : « Sonrisa » (un sourire). Ça marche : elle éclate de rire ! On se sourit de toutes nos dents, et elle me tend la main quand je pars, mais pas pour me demander de l’argent : pour serrer la mienne. Il se passe la même chose un peu plus loin avec un couple de petits vieux qui me font fondre tant ils sont adorables – complices, hilares, ridés comme de vieilles pommes, habillés traditionnellement. Cette fois quand je leur dis qu’en guise de remerciement ils n’auront pas un peso mais un sourire, ils se mettent à rire et veulent tout savoir de moi – qui je suis, d’où je viens… Et quand je les quitte ils me serrent la main chaleureusement, de vieilles mains fripées et rêches. Je suis ravie de cette expérience, parce que vraiment, ça marche : quand on espère le meilleur des gens, ils tardent rarement à le donner…

Je quitte Humahuaca à regret, j’ai adoré le coin. Je m’arrête à Tilcara sur le trajet du retour, pour aller voir le Pucará, ruines partiellement reconstruites qui laissent imaginer la vie des Indiens d’autrefois. Les Tilcaras vivaient ici, dans cette sorte de forteresse qui ressemble à Macchu Pichu en miniature. La vue est superbe parce que le soleil se couche, mais ma visite est de très courte durée. Et je finis cette journée exténuante à une heure et demie du matin…

Allez, devinette : ma prochaine étape porte le même nom que le capitaine dans « Les mystérieuses cités d’or »… Où cours-je ? Où vais-je ? (Dans quel état j’erre ?)

J’en profiterai pour aller voir le deuxième plus haut sommet du monde après les Himalayas. Allez, c’est facile, ça commence par un A et c’est un lieu légendaire…


La Cordillière des Andes

samedi 20 septembre 2008

Hier matin, je me réveille à 5h01 après la célèbre chanson de Calogero « Né à St Sim » (!? celle-là je ne sais pas où je suis allée la pêcher !? Quel drôle de rêve) et un quart d’heure plus tard je suis emmitouflée et tremblante dans un car non chauffé, avec une écharpe et Warwick autour des oreilles pour éviter qu’elles ne tombent. Le chauffeur conduit avec des gants. Chacune des respirations de chaque passager forme un nuage devant sa bouche… on grelotte tous. Deux heures plus tard, on nous change de bus. Il me faut dix minutes pour retrouver une sensation dans les orteils et dix autres pour que la brûlure passe !! Je m’endors… et me réveille au milieu de montagnes enneigées. Nous sommes presque à la frontière du Chili. Puente del Inca, petit village dans une vallée enneigée, trois pistes de ski, une station de train qui n’a pas fonctionné depuis le président Menem. Je descends et aide une dame qui a du mal à porter ses sacs, l’accompagnant jusque devant chez elle, et deux secondes plus tard un type arrive et illustre la loi du karma : je viens de rendre service, et il arrive pour me rendre la pareille. Il me voit frigorifiée et m’invite à prendre un café bouillant au refuge. Son ami m’offre des céréales et des cacahuètes à grignoter plus tard.

Puente del Inca est une roche qui enjambe naturellement le Rio de las Cuevas, et en contrebas coule de l’eau de source sulfureuse et chaude dans laquelle j’irais bien me baigner s’il faisait un peu meilleur… pour monter à 4 km de là voir le sommet de l’Aconcagua (6962 m), je marche contre le vent. Chaque rafale glacée m’aveugle de poudreuse. Je me couvre comme je peux : capuche, casquette et écharpe enroulée autour de la tête jusqu’aux yeux suffisent à peine à me protéger du froid. Mais il fait un soleil superbe, et je dois souligner que jusqu’ici j’ai une chance phénoménale : où que j’aille il fait beau, même s’il a plu la veille et pleut le lendemain, et en plus je rencontre beaucoup de gens adorables. Pourvu que ça dure… Soudain, l’Aconcagua est là… un sommet qui lorgne au dessus des autres, coiffé d’un nuage de poudreuse qui virevolte au gré du vent. Impossible de marcher dans le parc national, dont l’entrée croule sous la neige…

Je redescends et des Brésiliens sympas me demandent de les prendre en photo devant l’Aconcagua, après quoi ils me font une place dans leur voiture et me ramènent au village. Je vais déjeuner de galletas, carottes et fromage fondu, le repas presque quotidien qui est aussi le pique-nique le plus économique. Et hop, un tour au cimetière… Oui, je sais, je hante pas mal ces lieux, mais il faut imaginer la poésie de ce cimetière, dernière demeure des alpinistes andins morts sur l’Aconcagua, avec sa croix celte qui tranche dans ce paysage de bout du monde, et ses croix sombres qui contrastent avec la neige. Pour aller au plus près je parcours quelques centaines de mètres avec de la neige jusqu’aux genoux, en prenant soin de marcher dans des traces précédentes histoire de ne pas brusquement disparaître dans un fossé… Curieuse sensation que celle d’un sol immaculé et craquant comme une biscotte qui se dérobe sous chaque pas et éclabousse de fraîcheur indésirable mes jambes déjà congelées…

Le vent tombe. Il fait chaud soudain. Je reviens vers Puente del Inca, et assise en attendant le colectivo, je songe un peu rêveuse à tous ces paysages, tous ces mondes qui cohabitent en un seul pays…! Un berger allemand est en train de s’éclater comme un fou sur les pistes de ski en suivant les skieurs. On parcourt diverses vallées couvertes de neige avant de commencer à redescendre vers Mendoza. C’est une route magnifique. Et le coucher de soleil sur le lac de Potrerillos, lové au coeur de montagnes rougeâtres saupoudrées de neige immaculée, est la conclusion naturelle de toute cette beauté environnante.

Ce n’est que le bruit d’une pierre heurtant violemment le pare-brise du bus qui me tirera de cet état agréable : des crétins sur un pont ont failli causer un accident. Je prends des éclats de verre sur les doigts, et le chauffeur a une estafilade à la joue… Il reste zen et nous rentrons sans trop d’encombres, un immense impact menaçant de craquer définitivement sur le pare-brise… ce qui me rappelle, incidemment, qu’avant-hier à Mendoza il y a eu une manifestation pour protester contre l’insécurité. Mais après une telle journée vibrante d’énergie, même cet acte de stupidité ne peut me mettre de mauvais poil…!


Du Perito Moreno à Buenos Aires en stop…

samedi 20 septembre 2008


Le Perito Moreno, suite…

Ben, c’est un glacier. Bleu. Immense. Qui perd de petits bouts de glace de temps en temps et le fait savoir à grand fracas, comme si un tremblement intérieur se préparait : roulement de tonnerre, et plouf ! un bloc de glace s’effondre. Ce coin est une merveille. Je reste quatre heures à le contempler en soufflant occasionnellement sur mes doigts pour m’assurer qu’ils sont toujours en état de marche.

Pour repartir d’El Calafate, cependant, je suis fauchée. J’ai déjà fait du stop en camion de Puerto Madryn à Comodoro Rivadavia, mais là c’est officiel, je n’ai plus d’autre option. Je n’ai jamais fait de stop de ma vie, et je pense à tous ces jeunes désespérés que j’ai dépassés sans pitié sur ma route sans m’arrêter. Je suppose que le même sort m’attend. Et bien j’ai tort… Après avoir pris le bus de El Calafate à Rio Gallegos, j’attends cinq minutes un camion dans une station essence. Et l’épopée commence…

Je demande à un chauffeur s’il va vers le nord, mais quand il me dit non, j’évite de poser la même question au chauffeur d’à côté qui conduit un précaire tas de boue rouillé. Je vais m’asseoir dans un coin. Le chauffeur du précaire tas de boue rouillé, du cambouis plein les mains, vient me voir pour me dire qu’il va jusqu’à Comodoro Rivadavia, et qu’il m’emmène dès qu’il aura pris une douche parce que son camion vient de tomber en panne. Super, c’est rassurant. Mais je ne vais pas refuser sa générosité sous prétexte que son camion semble un aimant à ennuis ! Le chauffeur s’appelle Luis, le camion n’a pas de siège passager mais un lit sur lequel je me squeeze en espérant ne pas m’ouvrir le crâne sur la barre de fer au-dessus.

Luis avait un autre camion neuf et pimpant il y a trois ans, avant de devoir le vendre pour payer l’opération de son père « qui est mort de toute façon », conclut-il. On se hurle d’aimables conversations par dessus le bruit du moteur, aussi discret qu’un tracteur. Les trous dans le châssis me gèlent le dessous des cuisses, alors Luis allume un réchaud à gaz en toute quiétude pour ne pas geler ! Ses phares, de nuit, donnent une visibilité de quinze mètres, et on roule – oh, au moins à 60 km/h. J’ai plus de 2800 km à parcourir. Heureusement que j’ai le temps… On met 5 heures pour atteindre Santa Cruz, à 250 km. Luis me fait parler à la cybie, mais je ne capte rien, je suis trop occupée à surveiller d’un oeil méfiant ma portière capricieuse qui demande 15 tentatives violentes avant de se fermer… je suis tellement concentrée à ancrer mes orteils au sol pour ne pas faire un vol plané par la porte au prochain virage que j’ai un début de crampe… Je finis par me détendre quand je comprends qu’il n’y a pas de prochain virage. LA route de Patagonie a été tracée à la règle, et tandis qu’on longe des clôtures et une plate pampa sur 300 km, on ne voit pas une seule ville… On fait une halte pour que Luis enfonce son manteau sous le tableau de bord, à vingt centimètres du moteur, pour nous isoler du froid. J’ai le cerveau en état de flottement : je me demande quelle va être la prochaine surprise. C’est le réchaud : il s’éteint. Plus de gaz.

Je pique du nez, puis Luis s’arrête au milieu de nulle part, en pleine nuit, pour dormir. Je lui laisse le lit. Il me propose en tout bien tout honneur de m’y faire une place, tête bêche, pour éviter de congeler, mais je décline… et c’est donc l’hypothermie et un début de torticolis, le cou en suspens comme une girafe fatiguée, qui me guettent pour la nuit. Je n’ai qu’une couverture pour m’isoler des -5 degrés dehors – donc dedans – et le siège n’est pas confortable. Luis ronfle et je dors par intermittence, me réveillant congelée, les pieds insensibles. Je n’ai jamais attendu l’aube avec autant de ferveur. Mais l’aube prend son temps, et on la voit venir de loin. Je passe cinq heures à trembler.

A dix heures, enfin, après tout le bruit sournois dont je suis capable, Luis se réveille. Et là… le camion ne démarre pas. C’est un sketch. Je glisse mes pieds dans trois couvertures parce qu’ils sont froids comme ceux d’un cadavre à la morgue (et mettront plus de deux heures à se réchauffer) tandis que Luis peste et attend un camion qui l’aide à démarrer. Quand, enfin, c’est chose faite, Luis décide qu’il me laissera à Tres Cerros, une station essence au milieu d’un no man’s land, pour que je trouve un camion plus rapide…

A Tres Cerros je trouve un guanaco et une voiture. Le guanaco est le seul de sa race à être domestiqué, à ce que j’en sais. Il vient, comme le llama avant lui, me faire des mamours… Au fait ces derniers jours j’ai vu des flamants roses, des tatous, des lièvres énormes, des nandous… Bref, à la station, un petit vieux coiffé d’un béret ouvre la fenêtre arrière de sa voiture et me demande où je vais. A l’avant, son neveu et sa copine ont un air curieusement résigné. Je ne vais pas tarder à comprendre pourquoi… Sepulveda a la voix tellement rocailleuse que j’ai envie de lui faire avaler
du miel – mais ça, c’est juste avant d’avoir envie de lui faire gober pot et couvercle dans la foulée, parce qu’il est complètement bourré et parle sans discontinuer en buvant du vin aigrelet au litron et en fumant cigarette sur
cigarette. Génial, je tombe sur le sketch numéro 2 ! Et je ne comprends rien, parce qu’en plus de ne rien articuler il est complètement édenté. Ses monologues – enfin, nos conversations – ressemblent à ça :

– Aaaa i, oo…. atado.. it… lamo… ?
– (¿¿!!??) Euh… claro.
– I, oot… a. Ado.. ti… la,… como no… queria… na… vino…
– Mmm.

Il se contente de ça. Pour fuir ses syllabes en bouillie, je dors deux heures…

Comodoro Rivadavia, ville moche, pétrolìère et chère, bis. Je prends un remis (taxi local) jusqu’à un arrêt de bus pour ensuite prendre le bus et aller à l’autre bout de la ville, où je trouve un camionero à qui je demande s’il va jusqu’à Trelew. Sa réponse sonne comme une charade : « tu bois le maté ? ». Oui. Bonne réponse, il ouvre la portière ! Camion de luxe, chaud et douillet. Juan Carlos met de la musique et on chante et on discute pendant deux heures, jusqu’à la station de Trelew, autre no man’s land. Aargh. Je prends un remis pour aller dormir en ville, mais le prix des hotels et auberges me dresse les cheveux sur la tête. Alors je marche jusqu’au terminal de bus, m’installe sur un banc tout près du radiateur, et espère y passer la nuit.

Hélas, le gardien de la sécurité se plante devant moi pour me demander à quelle heure est mon bus. J’improvise : le premier pour Puerto Madryn demain matin. « Niña », dit-il (il a la soixantaine et ressemble à un gros nounours bienveillant), « tu ne peux pas rester ici. Je ferme le terminal et je mets l’alarme en route ». Là c’est moi qui suis alarmée. Oups. Je lui fais mes yeux de cocker battu, et lui demande, avec une vraie petite inquiétude qui perce, où je peux aller seule et sans lanterne à une heure du matin, mettant ma pauvre petite carcasse de femme vulnérable en danger ? (j’omets, par étourderie, de lui dire que je suis ceinture noire de taekwondo). Il soupire. « Je vais fermer le terminal, et tu ne bouges pas d’un cil sinon tu vas déclencher les alarmes ». Puis il approche un autre banc pour me faire un lit, et me souhaite une bonne nuit ! J’en ai de la chance ! Courte, la nuit. A cinq heures et demie du matin, le nounours de la sécurité me réveille en murmurant : « chiquitita, chiquitita » (toute petite… moi ?). Il ouvre les portes.

Je vous épargne la suite, mais bon : après ça, ça a été Trelew / Puerto Madryn en bus ; Puerto Madryn / Bahia Blanca en camion avec deux chauffeurs sympas. A Bahia Blanca, même doute pour passer la nuit, mais cette fois j’ai trouvé un lit dans un hotel pour un prix correct. Puis Bahia Blanca / Saladillo avec un chauffeur émotif et papa poule, et enfin Saladillo / Buenos Aires avec un autre chauffeur qui sillonne l’Amérique latine depuis 35 ans en camion et m’a fait parler jusqu’à très soif de toute l’histoire de France, sa géographie, ses phénomènes de société, et blah blah blah… à déblatérer comme un chameau en état de presque épuisement, j’ai cru que j’allais choisir de rentrer à pied !

Mais voilà, je suis de nouveau, pour ces derniers jours, chez Ariel à Buenos Aires.

Et comme vous pourrez le constater, j’ai parcouru en bus et en camion environ 10271 km. Sans compter les petits trajets…

Je conclus en ajoutant, s’il le veut bien, le commentaire d’Arnaud qui m’a fait rire aux éclats dans un obscur cyber de la capitale :

« Tu sais, c’est pas en me racontant comment tu fais tes milliers de kilomètres sans le sou, en gelant, avec des alcooliques fumeurs, et en dormant sur des bancs, que tu arriveras à me faire peur ! »