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Las madres de la Plaza de Mayo

samedi 20 septembre 2008

En sillonnant la ville a bord du colectivo 24, je me suis sentie presque chez moi hier… Quelques noms de rues et d’avenues, et vous comprendrez pourquoi : Anatole France, Longchamps, Boulogne sur mer (si), Rondeau, Lafayette, et que sais-je encore. Voici mon jeudi, fort en rencontres…

La Casa Rosada

Je descends à la Plaza de Mayo vers midi, pour me poser sur la pelouse en face de la maison du gouvernement, autrement appelée Casa Rosada a cause de sa couleur. D’autres ont eu la même idée. Ici, c’est le seul endroit où je me trimballe ouvertement avec mon appareil photo : ça grouille d’uniformes. Soudain, mouvement de foule vers un stand qui vient de se dresser. ELLES sont arrivées. En approchant, je me trouve nez a nez avec une petite vieille adorablement ridée, le regard pétillant, et sourde comme un pot. Elle s’anime dès que je me présente, et son mari hoche vigoureusement la tête à chacune de ses suggestions : puisque je m’intéresse au mouvement, je devrais aller au café littéraire pour parler avec les Madres et avoir de la documentation. Car il est 15h30, et comme tous les jeudis depuis 30 ans, les mères de la Plaza de Mayo défilent pour demander au gouvernement des explications sur la disparition de leurs enfants pendant la dictature. Ma petite vieille s’éclipse, non sans m’avoir planté une bise sur la joue, et son mari reste avec un regard spéculateur.

« Qu’est-ce que tu penses de Cuba ? » balance-t-il soudain. Sa question me prend de court. Je reste stupidement la bouche ouverte. Il continue : « Et du socialisme ? tu crois que ça peut marcher ? Bien sur, tu as lu Karl Marx ? » Je suis hallucinée et bien incapable de raccrocher mon cerveau au contexte. Enfin je bafouille que le socialisme, ça dépend si on parle des partis ou de l’idéal, parce que selon moi tous les partis politiques sont amenés a se corrompre avec tous les compromis et les jeux de pouvoir qu’ils doivent encaisser. Il roule des yeux, et se lance dans une tirade impressionnante. Je suis en train de me faire haranguer par un vieux révolutionnaire de 80 balais ! Quand il a terminé, je cligne des yeux. Je n’ai pas tout compris : il lui manque trois dents. Pas facile d’articuler dans ce cas. Satisfait, il me fait une bise et s’éloigne… Je me tourne vers le stand et continue d’halluciner. Comme des vautours, certains touristes arrivent à côté des grands-mères, les prennent par l’épaule pour une photo souvenir hilare, et s’en vont. Est-ce qu’ils savent au moins quelle histoire elles portent sur leurs frêles épaules ? En 1976, lorsque la dictature du général Jorge Rafael Videla s’est mise en place, cela faisait déjà quelques années que la Triple A (Alliance Argentine Anticommuniste) était chargée d’exécuter ou faire disparaître les opposants au régime. L’escadron de la mort, comme on le connaît tristement, avait déjà beaucoup de victimes a son actif. A force de se croiser à taper à toutes les portes, à visiter les hôpitaux et les morgues, les mères des disparus finirent par se réunir, le 30 avril 1977, sur la Plaza de Mayo. Ainsi a commencé le mouvement. Elles étaient mères au foyer, dépassées par la politique, unies par le besoin de vérité. Elles ont subi tous les outrages : arrestations massives, menaces, et pour certaines la torture et la disparition. Les militaires lâchaient leurs chiens sur elles, et elles se défendaient avec un journal… Et néanmoins pendant toutes ces années de terreur, elles se réunissaient pour demander des réponses.

Elles déploient une banderole, ces mères qui refusent le deuil et l’oubli. Trente ans plus tard, des petites vieilles fragiles avec leurs mains veinées et leurs bas bien tirés défient le gouvernement en marchant chaque jeudi à 15h30. On les a appelées les Locas, les folles. Je marche avec elles aujourd’hui, saisie par l’émotion. Un foulard brodé sur la tête, leur signe de reconnaissance adopté en 1978, elles ne sont que treize aujourd’hui.

Madre de la Plaza de Mayo

J’ai feuilleté le sinistre catalogue des disparus, qui rend l’horreur de la dictature si palpable. Les photos en noir et blanc des années 70 montrent des visages jeunes et insouciants, confiants, souriants ; d’autres plus renfrognés, ou surpris et à jamais figés avec une expression grimaçante. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. On peut lire sous leur nom celui de leur famille, le lieu où ils ont étudié… 30 000 disparus… Certains jetés dans le Rio de la Plata, drogués mais en vie, depuis des avions. D’autres torturés, assassinés. Mais pour les mères de la Plaza de Mayo, ils restent les disparus tant qu’il n’y a pas de réponse, tant que l’impunité règne. Encore une fois, je ne parviens pas a comprendre de tels extrêmes, de telles atrocités commises par un gouvernement.

Les disparus

Il y a une vraie douleur dans cette marche pourtant hebdomadaire. Des gens se joignent aux Madres, portant dans leur regard le poids de leur histoire, le souvenir de la dictature. Une pensée me frappe : ne voient-elles pas qu’en défilant autour de cette statue depuis trente ans, elles tournent en rond ? Elles l’ont vu, bien sur : et pour cela elles ont adopté un slogan : Ni un paso atras. Pas un seul pas en arrière. Une quatorzième grand-mère vient saisir la banderole.

Une pause dans la marche. En dix minutes des centaines de photos ont été prises, et feront le tour du monde. Ceux qui ont conscience de ce qui se passe feront circuler le message… La banderole est rangée. Les petites voix frêles des madres pépient. Elles sont applaudies pour leur courage. Et elles reprennent leur marche en s’agrippant par le bras, ratatinées, recroquevillées, mais résolues, vers la Casa Rosada. Une des madres prend un micro. Je regarde autour de moi. Et les pères, dans tout ça ? A l’époque, ils travaillaient, mais aujourd’hui certains sont la. Un vieil homme ému par le discours essuie une larme discrètement ; sur sa veste, il a épinglé la photo de ses deux enfants disparus. Des familles entières ont été raflées… La madre qui parle lance une virulente accusation contre l’église catholique, qui a participé au régime dictatorial et aidé les criminels à fuir en toute impunité. Personne n’est passé devant les juges. La loi de 1983 qui mettait un « Point Final » aux enquêtes contre les criminels est toujours d’actualité, et en 1990 le président Carlos Menem est allé jusqu’à gracier Videla… Je comprends mieux tous ces slogans furieux qu’on trouve sur tous les murs à l’approche des élections. La madre rappelle que l’association refuse les compensations financières qui lui ont été proposées, car la vie humaine n’a pas de prix, leurs souffrances et leurs idéaux non plus : « Celui qui accepte une compensation financière se prostitue ! ». Applaudissements autour de moi. Tant que les disparus le restent, ils sont un puissant symbole politique. Pour cela l’association refuse aussi les exhumations et les tests ADN. On a pris leurs fils et leurs filles vivants, elles refusent de recevoir du gouvernement un tas d’os et des billets.

La marche se termine par des slogans chantés. Je suis dépassée par l’incroyable courage de ces femmes qui se sont élevées pacifiquement contre leurs bourreaux il y a trente ans et ont refusé de se taire depuis. Je vais donc au « Bar de las Madres » à quelques rues de la, et vais sonner a une porte pour avoir un entretien. Evel m’accueille et me mène dans un large couloir jusqu’à son bureau, assez vaste, avec une vitrine remplie de souvenirs et de récompenses laissés par d’autres pays. Elle me fait asseoir et me demande tout net quelles sont mes questions, sur un ton très business, légèrement sur ses gardes. Ce n’est pas comme ça que j’envisageais la conversation avec une Madre, notamment parce que j’envisageais… une conversation, pas un quiz. Ma première question est maladroite et générale, et elle me réfère aussitôt au site Internet : www.madres.org . Alors je décide de me présenter, de lui dire pour quelle raison je suis ici, et deux minutes après elle change complètement d’attitude. Je lui reparle du discours de tout a l’heure, et elle se lance dans une réponse passionnée : « Nous, les mères, on ne peut pas comprendre que d’autres mères acceptent de trahir la lutte de leur fils en prenant une compensation financière. La vie n’a pas de prix, ça n’a pas de sens d’accepter… » La disparition de membres de sa famille est toujours douloureuse, constamment ravivée par son travail bénévole pour l’association, qui possède son bulletin, son université, sa librairie et même sa radio. « Au début », raconte-t-elle, « on défilait pour savoir ce qui leur était arrivé, quand on avait encore un peu d’espoir, et ensuite, quand on a compris qu’ils ne nous seraient pas rendus, on a défilé contre l’impunité. Mais quelle justice après trente ans ? »

C’est pourquoi leur université forme les jeunes à développer un esprit d’analyse, à acquérir une connaissance et une conscience politiques. Autour de moi, il y a des posters violents contre les Etats-Unis : Yanqui afuera ! « Ils ont formé tous les militaires qui ont dirigé les dictatures de l’Amérique latine, a des fins économiques, pour faire de l’argent ». Et l’Europe en prend aussi pour son grade, avec ses colonies. Elle continue, les larmes aux yeux, comme si le deuil ne pouvait jamais se faire : « Nos fils ont été pris par le gouvernement parce qu’ils voulaient le socialisme. On les a appelés terroristes. On nous a appelées terroristes. Mais la vérité, c’est qu’un gouvernement qui se retourne contre son peuple est un Etat terroriste. Ils ont organisé les disparitions parce que les idées de nos fils menaçaient leur capitalisme. » A présent elle craint que l’Argentine ne vote a droite. Je hoche la tête avec lassitude et lui dis que je compatis… Elles gardent l’espoir, las Madres de la Plaza de Mayo, qu’un gouvernement socialiste se retrouve au pouvoir, et que les changements se fassent dans la paix, sans une goutte de sang, comme au Venezuela ou en Bolivie. En attendant, elles continueront de défiler chaque jeudi, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus pour porter la mémoire et les souffrances de la dictature de Videla.

Voilà. C’est un beau cadeau, en ce jour de l’amitié, que de vous parler de celle qui unit un petit paquet de grands-mères depuis trente ans, non ? Pour le prochain épisode je serai sans doute a Iguazu… a bientôt, tous !