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De Buenos Aires à Salta, en vrac

samedi 20 septembre 2008

28 juillet. A partir de maintenant, voilà les anecdotes classées par lieux et non plus par dates, adieu la chronologie, vive le vrac !

Buenos Aires.

Ariel m’emmène déjeuner chez sa grand-mère, avec son père. Nous allons dans le quartier de Lanus, à l’adresse que j’ai si souvent écrite sur les enveloppes destinées à mon correspondant. Ariel me montre son ancienne école, un peu décrépite, et les quelques bidonvilles qui ont commencé à coloniser le coin après la catastrophe économique de 2002. On a réussi à trouver du gaz pour la voiture : ici tous les véhicules, ou presque, roulent au gaz, mais depuis le début de la semaine il y a eu une pénurie. La Bolivie ne fournissait plus…

La grand-mère d’Ariel me saute littéralement dans les bras. Elle entend parler de moi depuis longtemps ! Elle a préparé des galettes de maïs grillées avec des oignons, des lasagnes de légumes et une boisson locale, le cuyano, à base de plantes. Par égard pour Ariel il n’y a ni viande ni produit animal, mais c’est source de conflit entre lui et son père Cesar, qui ne comprend pas comment son fils a pu devenir l’exacte antithèse de l’Argentin – à savoir, les Argentins ne mangent que de la viande accompagnée de bière. Plein d’espoir de trouver en moi une alliée, Cesar se tourne dans ma direction et demande :

– Tu no tienes una religion, verdad? (toi, tu n’as pas de religion, hein ?)
– Si. Soy budista.
– Nudista !??

Je ne suis pas sûre qu’il y ait besoin de traduire ! On est tous morts de rire. Ariel ajoute que je ne peux pas pratiquer ma religion l’hiver, il fait trop froid !

Dans Buenos Aires, je visite aussi le jardin botanique, plein de chats câlins et pas sauvages du tout : on leur tend la main, ils vous tendent le ventre… autant dire mon bonheur ! Le jardin japonais a un étang rempli de poissons rouges si gros qu’ils en sont presque effrayants, et une pensée impromptue me traverse l’esprit : dites-moi qu’on ne les prépare pas en sushis ! Je profite de la journée ensoleillée pour visiter le cimetière de Recoleta, où sont enterrées de nombreuses personnalités, héros de la patrie, politiciens, et Evita Perón. Si vous ne savez pas qui est Evita revoyez le film avec Madonna… Sa phrase la plus célèbre était : je reviendrai, je serai des millions. La plupart des Argentins lui vouent un véritable culte. Bref, me voilà en train de me promener dans ce cimetière qui ressemble à un petit village avec ses avenues, tant et si bien que je m’imagine sans peine frapper à la porte d’un mausolée comme on frappe à une porte. Les seuls habitants de ce cimetière sont… les chats, et là vous me voyez venir ! Pendant que tous s’extasient devant la tombe d’Evita, je gratte le ventre de ces fripouilles et compose un petit poème débile, comme un pied de nez :

Les os de Recoleta
Poussières de célébrités
Dépouilles immobiles et muettes
Témoignent de la futilité du monde
Tandis que les chats – ah, les chats
Reposent en paix.

Et ainsi, de cette journée pleine de soleil et de félins, je tire une énergie qui me ressource, même si je suis, après tout, au beau milieu d’une ville très polluée.

Des chats au cimetière de Recoleta

(Lundi dernier) Puerto Iguazu.

Me voici dans l’extrême nord de l’Argentine, à Puerto Iguazu. La température entre la capitale et ici varie d’une vingtaine de degrés et c’est ainsi qu’après 1500 km de route, en descendant du bus avec mes deux pulls polaires, je me mets à suer dans la chaleur humide jusqu’à trouver un point de chute pour dormir. C’est la ville aux trottoirs glissants : la terre est rouge et fine, déposée partout pour transformer le sol en patinoire dès
qu’il y a un peu d’humidité.

Je marche jusqu’au fleuve : ici, sur cette rive, je suis encore en Argentine, mais face à moi sur les deux autres rives, j’ai deux autres pays : le Brésil et l’Uruguay. On voit flotter leurs drapeaux au beau milieu de forêts denses.

Et puis le lendemain, c’est une journée d’émerveillement. Les chutes d’Iguazu sont parmi les plus impressionnantes du monde, juste après celles du Niagara, bien que le débit de la plus grosse, la Garganta del Diablo, soit le plus puissant au monde. J’entre dans ce parc naturel tranquillement, au petit matin, quand les cohortes de touristes ne sont pas encore arrivées, et descends le long d’un sentier jusqu’à atteindre la rive. Dès que j’aperçois les chutes pour la première fois, je m’exclame : “No way! No fucking way!”. A ce point de mon récit je me dois de faire une parenthèse : (il semblerait que je ne sois pas très douée pour pousser des exclamations d’émerveillement spontanément lyriques. Ainsi, au Maroc, après deux heures d’escalade ardue dans le désert, de nuit, à la recherche désespérée du sommet, j’ai atteint la crête, essoufflée, en criant : “Putain, enfin !”. Pas glorieux, ouais, je sais. Et le langage, pas fleuri du tout. Alors ne me demandez pas pourquoi devant les chutes d’Iguazu l’exclamation est sortie en anglais, j’en sais rien. Fin de la parenthèse : )

Les chutes d'Iguazù

Je descends au petit trot jusqu’au bateau qui me dépose sur l’Isla San Martin, et escalade avec entrain les marches qui mènent juste devant les chutes. Le vacarme est assourdissant, mais c’est magnifique. Autre effet de la spontanéité : j’ai envie d’y plonger! Comme dirait l’autre, que d’eau, que d’eau… et comme je m’y jetterais avec bonheur. Bien entendu je serais immédiatement broyée, ce qui ôterait le plaisir de la fraîcheur.

En remontant pour aller découvrir d’autres sentiers, je tombe en arrêt devant quelques oiseaux qui sont très jolis, mais trop loin pour que je les prenne en photo. Et me voilà à siffler comme une démente pour qu’ils approchent, pendant dix minutes. Le pire, c’est que ça marche ! Les urracas finissent par se poser juste en face de moi et m’observer, tournant la tête d’un côté et de l’autre, et nul besoin de parler pour savoir ce qu’ils pensent – c’est quoi cette énergumène débile? Je prends quelques photos sympas.

La Garganta del diablo, c’est juste indescriptible. Si vous voulez une vague idée de ce à quoi ça ressemble, il y a quelques photos, mais en réalité c’est à couper le souffle…

Un peu plus tard je croise enfin des coatis. J’en fais un délire de photos. Ces trucs-là sont adorables! J’ai aussi, allez savoir pourquoi, attiré sur ma main gauche sept ou huit papillons différents, dont certains ne m’ont pas quittée pendant cinq bonnes minutes…

Un papillon

Resistencia

Le lendemain, je suis à Resistencia avec deux Allemandes, Annika et Yasmina, et un Suisse, Guillaume. Nous parcourons la ville aux 500 sculptures, mais nous sommes peu impressionnés par ce qu’on voit. Yasmina et moi grimpons dans un arbre pour secouer les branches et faire tomber des graines qui s’utilisent ici pour fabriquer des bijoux. Et à part ça, pas grand chose, à part que Resistencia était une ville de transit avant Salta.

Salta

J’y suis ces jours-ci. Je loge chez Horacio, grâce au couchsurfing, et je suis vraiment bien tombée, il est très sympa. Margaret, une Irlandaise qui est hébergée aussi, est également très cool. La ville de Salta est un coin agréable, à taille humaine, avec une place à l’espagnole et une architecture coloniale assez présente. Beaucoup de Boliviens viennent vendre leur artisanat, et bien que les nuits soient glaciales, il fait beau pendant la journée. Tout cela contribue à construire une ambiance agréable.

Horacio m’a donné une clef de son appart. Hier soir, me voilà sur le point de rentrer, et la clef n’ouvrait pas la porte ! Je me sens ridicule à essayer cent fois de faire tourner la serrure. Des voisins passent, amusés. Je grince des dents, essaie encore. Ce matin la clef fonctionnait ! C’est le comble ! Je renonce et m’asseois dans le couloir à lire un livre, mais il fait nuit et toutes les deux minutes, la lumière s’éteint. Bientôt on peut me voir en train de lire – clic, plus de lumière – je me lève pour allumer – clic – et essaie encore la clef dans la serrure – rien – et me rasseois pour lire et soudain – clic, plus de lumière… le manège dure une heure et demie. Je ne peux pas appeler Horacio, le numéro de portable est resté dans l’appartement puisque je n’étais sortie que vingt minutes. Finalement, Alejandra, la voisine qui travaille avec Horacio, me voit, essaie la clef à son tour et me fait entrer chez elle pour attendre. On appelle le propriétaire, qui cale une échelle contre le balcon de mon hôte pendant que le fils d’Alejandra monte et vient m’ouvrir de l’intérieur. Le summum du ridicule !

J’ai fini par manger de la viande. Tous ceux qui me connaissent savent que je suis pratiquement végétarienne, mais en Argentine c’est idiot de ne pas goûter un steak, surtout quand les cents grammes valent 1 peso (25 centimes d’euro…) et que les légumes coûtent deux fois plus cher ! J’ai donc mangé le meilleur steak que j’aie jamais goûté, et compte bien renouveler l’expérience…

J’ai assisté au changement de garde des gauchos ce matin. En poncho et à cheval, ils nous ont fait la presque exacte réplique du changement de garde de Buckingham Palace. Quand on sait qu’ils étaient justement en train de célébrer leur victoire contre les Britanniques… Accompagnés par la fanfare de la police de Salta, ils ont fièrement défilé devant les grappes de gens amassés là et devant le gouverneur de la province, récitant d’une voix forte et assurée leur discours pour la protection de la patrie. Les chevaux piaiffaient, nerveux, comme s’ils étaient à peine domptés, encadrés par deux grands pans de cuir pour protéger les jambes des gauchos. C’était entre le ridicule et l’émouvant. Après tout, jamais les gauchos de l’époque n’auraient marché au pas au son de la fanfare, ils étaient orgueilleux et sauvages eux mêmes…

Demain, je pars explorer les Andes. Vous aurez droit au récit au prochain épisode !