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Du Perito Moreno à Buenos Aires en stop…

samedi 20 septembre 2008


Le Perito Moreno, suite…

Ben, c’est un glacier. Bleu. Immense. Qui perd de petits bouts de glace de temps en temps et le fait savoir à grand fracas, comme si un tremblement intérieur se préparait : roulement de tonnerre, et plouf ! un bloc de glace s’effondre. Ce coin est une merveille. Je reste quatre heures à le contempler en soufflant occasionnellement sur mes doigts pour m’assurer qu’ils sont toujours en état de marche.

Pour repartir d’El Calafate, cependant, je suis fauchée. J’ai déjà fait du stop en camion de Puerto Madryn à Comodoro Rivadavia, mais là c’est officiel, je n’ai plus d’autre option. Je n’ai jamais fait de stop de ma vie, et je pense à tous ces jeunes désespérés que j’ai dépassés sans pitié sur ma route sans m’arrêter. Je suppose que le même sort m’attend. Et bien j’ai tort… Après avoir pris le bus de El Calafate à Rio Gallegos, j’attends cinq minutes un camion dans une station essence. Et l’épopée commence…

Je demande à un chauffeur s’il va vers le nord, mais quand il me dit non, j’évite de poser la même question au chauffeur d’à côté qui conduit un précaire tas de boue rouillé. Je vais m’asseoir dans un coin. Le chauffeur du précaire tas de boue rouillé, du cambouis plein les mains, vient me voir pour me dire qu’il va jusqu’à Comodoro Rivadavia, et qu’il m’emmène dès qu’il aura pris une douche parce que son camion vient de tomber en panne. Super, c’est rassurant. Mais je ne vais pas refuser sa générosité sous prétexte que son camion semble un aimant à ennuis ! Le chauffeur s’appelle Luis, le camion n’a pas de siège passager mais un lit sur lequel je me squeeze en espérant ne pas m’ouvrir le crâne sur la barre de fer au-dessus.

Luis avait un autre camion neuf et pimpant il y a trois ans, avant de devoir le vendre pour payer l’opération de son père « qui est mort de toute façon », conclut-il. On se hurle d’aimables conversations par dessus le bruit du moteur, aussi discret qu’un tracteur. Les trous dans le châssis me gèlent le dessous des cuisses, alors Luis allume un réchaud à gaz en toute quiétude pour ne pas geler ! Ses phares, de nuit, donnent une visibilité de quinze mètres, et on roule – oh, au moins à 60 km/h. J’ai plus de 2800 km à parcourir. Heureusement que j’ai le temps… On met 5 heures pour atteindre Santa Cruz, à 250 km. Luis me fait parler à la cybie, mais je ne capte rien, je suis trop occupée à surveiller d’un oeil méfiant ma portière capricieuse qui demande 15 tentatives violentes avant de se fermer… je suis tellement concentrée à ancrer mes orteils au sol pour ne pas faire un vol plané par la porte au prochain virage que j’ai un début de crampe… Je finis par me détendre quand je comprends qu’il n’y a pas de prochain virage. LA route de Patagonie a été tracée à la règle, et tandis qu’on longe des clôtures et une plate pampa sur 300 km, on ne voit pas une seule ville… On fait une halte pour que Luis enfonce son manteau sous le tableau de bord, à vingt centimètres du moteur, pour nous isoler du froid. J’ai le cerveau en état de flottement : je me demande quelle va être la prochaine surprise. C’est le réchaud : il s’éteint. Plus de gaz.

Je pique du nez, puis Luis s’arrête au milieu de nulle part, en pleine nuit, pour dormir. Je lui laisse le lit. Il me propose en tout bien tout honneur de m’y faire une place, tête bêche, pour éviter de congeler, mais je décline… et c’est donc l’hypothermie et un début de torticolis, le cou en suspens comme une girafe fatiguée, qui me guettent pour la nuit. Je n’ai qu’une couverture pour m’isoler des -5 degrés dehors – donc dedans – et le siège n’est pas confortable. Luis ronfle et je dors par intermittence, me réveillant congelée, les pieds insensibles. Je n’ai jamais attendu l’aube avec autant de ferveur. Mais l’aube prend son temps, et on la voit venir de loin. Je passe cinq heures à trembler.

A dix heures, enfin, après tout le bruit sournois dont je suis capable, Luis se réveille. Et là… le camion ne démarre pas. C’est un sketch. Je glisse mes pieds dans trois couvertures parce qu’ils sont froids comme ceux d’un cadavre à la morgue (et mettront plus de deux heures à se réchauffer) tandis que Luis peste et attend un camion qui l’aide à démarrer. Quand, enfin, c’est chose faite, Luis décide qu’il me laissera à Tres Cerros, une station essence au milieu d’un no man’s land, pour que je trouve un camion plus rapide…

A Tres Cerros je trouve un guanaco et une voiture. Le guanaco est le seul de sa race à être domestiqué, à ce que j’en sais. Il vient, comme le llama avant lui, me faire des mamours… Au fait ces derniers jours j’ai vu des flamants roses, des tatous, des lièvres énormes, des nandous… Bref, à la station, un petit vieux coiffé d’un béret ouvre la fenêtre arrière de sa voiture et me demande où je vais. A l’avant, son neveu et sa copine ont un air curieusement résigné. Je ne vais pas tarder à comprendre pourquoi… Sepulveda a la voix tellement rocailleuse que j’ai envie de lui faire avaler
du miel – mais ça, c’est juste avant d’avoir envie de lui faire gober pot et couvercle dans la foulée, parce qu’il est complètement bourré et parle sans discontinuer en buvant du vin aigrelet au litron et en fumant cigarette sur
cigarette. Génial, je tombe sur le sketch numéro 2 ! Et je ne comprends rien, parce qu’en plus de ne rien articuler il est complètement édenté. Ses monologues – enfin, nos conversations – ressemblent à ça :

– Aaaa i, oo…. atado.. it… lamo… ?
– (¿¿!!??) Euh… claro.
– I, oot… a. Ado.. ti… la,… como no… queria… na… vino…
– Mmm.

Il se contente de ça. Pour fuir ses syllabes en bouillie, je dors deux heures…

Comodoro Rivadavia, ville moche, pétrolìère et chère, bis. Je prends un remis (taxi local) jusqu’à un arrêt de bus pour ensuite prendre le bus et aller à l’autre bout de la ville, où je trouve un camionero à qui je demande s’il va jusqu’à Trelew. Sa réponse sonne comme une charade : « tu bois le maté ? ». Oui. Bonne réponse, il ouvre la portière ! Camion de luxe, chaud et douillet. Juan Carlos met de la musique et on chante et on discute pendant deux heures, jusqu’à la station de Trelew, autre no man’s land. Aargh. Je prends un remis pour aller dormir en ville, mais le prix des hotels et auberges me dresse les cheveux sur la tête. Alors je marche jusqu’au terminal de bus, m’installe sur un banc tout près du radiateur, et espère y passer la nuit.

Hélas, le gardien de la sécurité se plante devant moi pour me demander à quelle heure est mon bus. J’improvise : le premier pour Puerto Madryn demain matin. « Niña », dit-il (il a la soixantaine et ressemble à un gros nounours bienveillant), « tu ne peux pas rester ici. Je ferme le terminal et je mets l’alarme en route ». Là c’est moi qui suis alarmée. Oups. Je lui fais mes yeux de cocker battu, et lui demande, avec une vraie petite inquiétude qui perce, où je peux aller seule et sans lanterne à une heure du matin, mettant ma pauvre petite carcasse de femme vulnérable en danger ? (j’omets, par étourderie, de lui dire que je suis ceinture noire de taekwondo). Il soupire. « Je vais fermer le terminal, et tu ne bouges pas d’un cil sinon tu vas déclencher les alarmes ». Puis il approche un autre banc pour me faire un lit, et me souhaite une bonne nuit ! J’en ai de la chance ! Courte, la nuit. A cinq heures et demie du matin, le nounours de la sécurité me réveille en murmurant : « chiquitita, chiquitita » (toute petite… moi ?). Il ouvre les portes.

Je vous épargne la suite, mais bon : après ça, ça a été Trelew / Puerto Madryn en bus ; Puerto Madryn / Bahia Blanca en camion avec deux chauffeurs sympas. A Bahia Blanca, même doute pour passer la nuit, mais cette fois j’ai trouvé un lit dans un hotel pour un prix correct. Puis Bahia Blanca / Saladillo avec un chauffeur émotif et papa poule, et enfin Saladillo / Buenos Aires avec un autre chauffeur qui sillonne l’Amérique latine depuis 35 ans en camion et m’a fait parler jusqu’à très soif de toute l’histoire de France, sa géographie, ses phénomènes de société, et blah blah blah… à déblatérer comme un chameau en état de presque épuisement, j’ai cru que j’allais choisir de rentrer à pied !

Mais voilà, je suis de nouveau, pour ces derniers jours, chez Ariel à Buenos Aires.

Et comme vous pourrez le constater, j’ai parcouru en bus et en camion environ 10271 km. Sans compter les petits trajets…

Je conclus en ajoutant, s’il le veut bien, le commentaire d’Arnaud qui m’a fait rire aux éclats dans un obscur cyber de la capitale :

« Tu sais, c’est pas en me racontant comment tu fais tes milliers de kilomètres sans le sou, en gelant, avec des alcooliques fumeurs, et en dormant sur des bancs, que tu arriveras à me faire peur ! »