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Je quitte la pagaie pour la route du sel

dimanche 21 septembre 2008

Non chers amis, je ne suis pas en train de parcourir Bombay à la nage, mais il s’en est fallu de peu.

Mon train d’hier a été annulé. Je suis toujours à Bangalore mais prends le train ce soir pour retourner à Bombay, où les inondations ont baissé de niveau. Mes amis Rajesh et sa famille vont bien, mais je pense depuis hier à ces millions de gens qui vivent dans les slums et viennent de perdre une nouvelle fois le peu de choses qu’ils possédaient ; tous ces gens qui vivent sous une bâche dans la rue n’ont plus rien, et pire encore le terrain devient propice à la propagation de maladies. Personne n’en parle ici, la presse les ignore, seules les ONG font quelque chose.

Bon, je vous ai longuement abandonnés dans mes aventures et je reçois des mails indignés ou inquiets. Je vais faire du rattrapage, j’ai le temps ce soir, mon train ne part que dans quatre heures. Sachez cependant que si mes mails se font rares, je viens d’user mon cinquième stylo en écrivant mon carnet de voyage !

Jeudi 21 juillet 2005 – Madikeri

Je convaincs Tensang de sortir de l’enceinte de Sera pour aller visiter une petite ville réputée pour ses épices et son café. Comme d’hab Tensang me prépare un petit déjeuner d’enfer, et comme je proteste que je veux faire comme tout le monde, je constate que son colocataire Putchi se tartine du piment sur sa chapatti ! Du coup je ravale mes protestations.

Hier nous sommes allés visiter tout Sera et c’était vraiment superbe, ce matin nous prenons le bus pour Madikeri et sommes assis sur un siège tellement dévissé qu’on dirait un fauteuil à bascule, et sur les trous et les bosses ça donne un effet comique. Enfin, surtout douloureux. Peu à peu nous entrons dans la vallée du Kodagu, avec ses routes sinueuses au milieu d’une jungle de caféiers, ses arbres vert vif sous la mousson et ses petites montagnes à gravir. Petites montagnes, mais bus poussif.
A Madikeri le climat est tellement humide que pas un mur, pas un muret, pas un arbre n’est épargné par la mousse. Un rickshawallah nous emmène tout autour de la petite ville et je découvre avec Tensang une jolie cascade toute blanche précédée et suivie d’eaux boueuses, et des champs d’épices à perte de vue. Un tombeau au sol de marbre – comme le constate la vieille dame aux pieds mouillés qui fait un vol plané dessus – d’un saint maharadjah du siècle dernier a pour tous visiteurs un troupeau de buffles et quelques chiens efflanqués.
Tensang entre dans un temple hindou pour la première fois, et comme nous regardons béats trois saddhus en pagne orange s’agiter devant une divinité, nous recevons soudain une giclée de flotte en pleine tronche en guise de bénédiction ! Quant au musée, c’est une église catholique avec un vitrail qui proclame « Jésus est mon berger » et un alignement de statues  » païennes  » de divinités hindoues juste sous son nez !

La première journée de tourisme se termine. Car c’était du tourisme. Mais pendant le trajet, quand les cahots ne nous empêchaient pas de discuter sous peine de se mordre la langue, nous avons pu continuer de faire connaissance. Il ne m’en voudra pas si je vous dis qu’il n’est pas un moine modèle ! Le cricket et le football sont interdits à Sera, parce que 6000 moines en plein tournoi, ça ferait mauvais effet. L’an dernier, Tensang et une douzaine de ses amis se sont faufilés dans la forêt pour s’adonner à une mémorable partie de cricket. Les voici enthousiastes en plein jeu quand soudain, un moine hurle : « Teacher ! ». Une volé de moines en sandales prend la fuite à travers la forêt, et quelques-uns uns trébuchent et culbutent cul par-dessus tête sur les racines des arbres. Tensang s’échappe, soulagé. Seulement voila : ces andouilles ont laissé la feuille de scores derrière eux ! Ils sont convoqués par leur prof, et reçoivent chacun douze coups de bâton. Ca rigole pas. Enfin maintenant, vu la tête de mon filleul hilare, ça en rigole quand même, mais jaune.

Vendredi 22 juillet 2005

Tensang m’apprend que quand il était petit, c’est un lama qui a conseillé à ses parents de l’envoyer au monastère. Il s’y épanouit. C’est chouette ! Mais comme je lui demande s’il n’y a pas eu de petite appréhension dans l’air à l’idée de m’héberger chez lui, il hésite et puis me dit que puisque je suis sa grande sœur, il peut bien me le dire. Il y a dix ans, une histoire a fait frémir tous les moines parrainés, et pour tout vous dire ça me fait frémir aussi. Je vous raconte, et après je fais mes commentaires.
Un jeune moine parrainé (par une association européenne, mais laquelle, elles sont nombreuses.) reçoit sa marraine dans son monastère. Elle reste quinze jours, au terme desquels elle demande à son filleul de l’accompagner à Bombay. Il la suit. Elle prend une chambre d’hôtel, et lui déclare de but en blanc qu’elle l’aime et veut l’épouser ! Le moine est horrifié. Il lui rappelle qu’il porte une robe pour une raison qu’elle ne peut ignorer. Elle s’énerve, sûrement qu’elle vaut mieux qu’un vœu de chasteté ! Il résiste. Elle insiste. A la fin le ton monte et elle lui déclare que puisque c’est ainsi, il doit lui rembourser l’argent qu’elle lui a versé depuis le début de son parrainage ! Il ne voit pas de solution. Comme elle le laisse réfléchir en descendant faire une course, le moine se jette par la fenêtre et se tue.
Je suis atterrée.
J’assure à Tensang que je n’ai aucune intention de le demander en mariage ! Mais entendre une telle histoire fait frémir. Avant de parrainer, il faut se demander pour quelles raisons on prend cette responsabilité et se rendre compte qu’on est deux dans l’histoire, que les liens qui se tissent sont réels. Et que nos intentions doivent être justes.

Nous continuons quant à nous de beaucoup nous amuser, entre mes cours de tibétain et ses cours d’anglais. Je finis par le faire chanter en francais. Disons que prononcer « vent frais » correctement n’est pas donné à tout le monde, et qu’on en rit tellement que mes abdos, eux, en pleurent…

Samedi 23 juillet 2005

Etre réveillée par les trompes tibétaines, c’est une expérience à vivre. Mais si possible à ne pas reproduire !
En dehors du fait que j’ai cru, une nanoseconde, entendre un éléphant, le son d’un tel instrument à six heures du matin a quelque chose de saisissant.

Aujourd’hui je suis invitée à déjeuner avec Stéphanie, de Solhimal, et Patrice, qui participe au chantier de Kollegal. Nous voyons débarquer un festin. Nous en profitons pour faire connaissance, et le « très sympa » un peu bref de mon dernier message se confirme pour Stéphanie !
Nous passons un agréable après-midi, après quoi je retourne avec eux à Rabgayling, laissant Tensang pour retrouver Tenzin Palden. C’est étrange, c’est un peu comme quitter chez soi pour rentrer chez soi.

Dimanche 24 et lundi 25 juillet 2005

Nous allons en famille à Ooty voir les plantations de thé.
Je vais faire bref : nous entrons dans un paysage nouveau, la jungle et la montagne, transformés en parc national. J’ouvre une fenêtre pour regarder le paysage et vois soudain une mangouste en train de dévorer un serpent ! Le car serpente à vitesse dangereuse dans cette luxuriance en tons de vert déclinés en buissons et feuillages, et je ne me lasse pas de perdre mon regard dans ces milliers d’arbres humides sous la mousson. Oui mais six heures de bus, c’est long, surtout quand on a une fuite d’eau juste au-dessus de la tête. Comme gémirait Travis : « why does it always rain on me ? ».
Bientôt – euh… quatre heures plus tard. – on s’élève entre la brume et les plantations de thé. C’est féerique, cette écharpe blanche qui enveloppe les carrés bien ordonnés des plantations, tandis que la jungle environnante donne à l’atmosphère sauvage sa saveur d’aventure.
Ooty tarde à se dévoiler. On passe de montagne et jungle à collines et bambous. Et à Ooty, il pleut !
Le lendemain, tandis que nous peinons dans le jardin botanique sous la flotte et le froid, et que personne ne proteste, je pense à cette chanson de Jacques Brel et en modifie les paroles : « t’as voulu voir Ooty et on a vu Ooty ». Nous ne nous attardons pas.

Sur le chemin du retour, Tsering, la voisine de Tenzin Palden qui nous a accompagnés et qui ne doute de rien, demande au chauffeur de nous arrêter en bord de route pour que cette Spécialiste française du Thé (elle me montre du doigt) puisse prendre quelques photos et cueillir quelques feuilles ! Et il accepte ! Nous bondissons hors du bus pour une fugitive et humide escapade dans les plantations, où je cueille à la sauvette quelques feuilles de thé du Tamil Nadu (Ooty n’est pas dans le Karnataka) et patauge dans la boue et les flaques pour poser avec mon trophée. Nous remontons ravies et trempées pour grelotter pendant deux heures le temps que nos vêtements sèchent un peu !

Nous arrivons tôt à Mysore. Tenzin Palden et son frère Kunsel sont livides, peu habitués à voyager. Pourtant ils veulent tous que nous allions au palais de Mysore, qui est certes magnifique de l’extérieur. Mais à ma grande surprise, dans ce palais des maharajahs, on joue au strip poker ! Ca commence par l’appareil photo qu’on vous confisque à l’entrée, moyennant roupies. Puis ça continue quand on vous demande de vous déchausser, moyennant roupies – je ne suis pas fâchée de voir ces ignobles chaussures rose Barbie que l’on m’a prêtées disparaître derrière le guichet ! Mais après on vous demande le ticket d’entrée que par habitude, j’ai fourré dans mon sac d’appareil photo.
Traversée du parc pieds nus comme une pèlerine pour récupérer le fameux ticket, et découvrir l’intérieur du palais. Bon, ceux qui me connaissent ne s’étonneront pas, ça me rend malade de voir des portes en argent massif sculptées, des étalages de colonnes de marbre, de dorures, de richesse à me faire vomir, ces hauts plafonds ornés de vitraux coûteux et ces autres plafonds en précieux bois d’acajou sculptés dans le moindre détail. Ca me rend malade parce que dehors, déjà à l’époque, les gens crevaient de faim. Disons que je n’ai pas le même sens des priorités que les maharajahs, ce que je prends pour une agréable auto-congratulation ! Et dans ce palais, même le temple cherche à vous débarrasser de quelque chose : sur chaque vitrine de divinité hindoue, une pancarte indique aimablement que des boulettes sucrées sont en vente à l’entrée pour deux roupies seulement – « Take a badhu and receive god’s blessing ». Effectivement la bénédiction est bon marché ici.
Je craque en sortant du palais pour l’instrument de prédilection des charmeurs de serpents : sorte de flûte faite de deux bambous et d’un fruit sec en forme de poire appelé batcha. Seulement le soir, quand je veux en jouer, Djangtchoub pousse un hurlement : « Don’t play this, snakes are coming !!! ». Je lui explique que les serpents sont sourds, mais elle répète paniquée la même chose, alors je range mon instrument. Et en guise de serpent, je trouve, au pied de mon lit, un placide crapaud que Yangtchen raccompagne stoïquement dehors avec une pince à salade !

Mardi 26 juillet 2005

Une femme de Rabgayling a été piétinée hier soir par un éléphant qui s’attaquait à ses récoltes.
D’anecdotique, la présence des éléphants dans le coin me semble soudain extrêmement grave.
Que dire de plus, sinon que cette réalité colorée et exotique que je vous décris a parfois l’impact cru des tragédies quotidiennes…

…………………………….

Mercredi 27 juillet 2005

Help. Help.
Je fonctionne en mode interne monosyllabique ce matin en voyant s’accumuler les cadeaux de départ.

O rage o désespoir !
O cadeaux trop fournis !
N’ai-je donc tant vécu que pour périr ainsi ?
Comment dans mes deux sacs vais-je emporter tout ça ?
Et pourquoi mais pourquoi m’offrir tant de khatas ?

Vous voyez le tableau. Je suis noyée sous les khatas, mes sacs pèsent deux tonnes. Je crains le mélodrame au moment du départ, avec crises de larmes, mais tout se passe sereinement tant ma famille tibétaine est certaine que je vais revenir l’an prochain.

Je prends la Jeep jusqu’à Hunsur et vous savez quoi ? 27 passagers dans une Jeep, c’est possible. Certes il y a quatre enfants. Le reste est tassé pèle mêle à cinq adultes devant, avec le chauffeur qui passe ses vitesses entre les cuisses du plus proche, je ne sais combien derrière accrochés sur le marchepied, et entre les deux, ben, nous, scotchés, squeezés les uns contre les autres.

J’attrape le bus pour Mysore et de la, le train pour Bangalore. Et c’est dans cette grande ville que les ennuis commencent, mais ce jour-là (ben, hier, quoi) j’avais des anges gardiens.
Je pose mes deux sacs à la consigne en regardant mes trois pousses de cactus (et oui, ce petit côté fantaisiste qui me pousse à trimballer avec moi des trucs piquants mais très amusants à replanter en France ! C’est coriace un cactus !) se faire écraser par un employé peu zélé.
Je sors de la gare pour aller faire un tour, j’ai jusqu’au soir – Tensang doit me rejoindre vers six heures pour me dire au revoir. Là, je tombe sur un camion avec des lances à eau, un defilé de policiers en uniforme kaki et casque vert, lathis à la main, et une procession de manifestants qui crient et chantent et dansent et marchent pieds nus ou en sandales d’un pas militaire. Comme je demande à un voisin ce qui se passe – grève pour une hausse de salaires – il me demande où je vais. Et m’annonce que le train pour Bombay est annulé pour cause de fortes pluies ! Ca demande vérification. Je retourne à la gare en remerciant mon ange gardien numéro 1. Là on m’envoie au bureau d’annulation et vous savez quoi ? Ca recommence. Je fais la queue pour présenter mon ticket de train, et la dame me demande d’aller remplir un formulaire. Je remplis mon formulaire. Fais la queue. Me présente à la même dame. Elle annule mon billet et me demande si je souhaite en prendre un autre. Oui, que faut-il faire ? Mais remplir un formulaire, bien sur, où avais-je la tête ? Je vais remplir mon formulaire. Fais la queue. Tends mon papier et reçois un nouveau billet de train pour demain. Je ne suis pas enchantée de devoir rester une nuit à Bangalore.

Je vais donc téléphoner à Rajesh depuis un centre d’appel mais le numéro pour Bombay ne fonctionne pas. Le petit vieux au guichet connaît deux mots d’anglais. Ca se resume à ça :
 » The phone number for Mumbai isn’t working « 
«  You can’t « .
 » I can’t phone to Mumbai ? « 
 » You can’t  »
 » Where can I go, then ? « 
 » You can’t « 
 » I mean, WHERE can I go to phone to Mumbai ? « 
 » You CAN’T ! «  s’énerve le petit vieux, alors je laisse tomber.

Enfin je trouve un centre d’appel WHERE I CAN et joins Rajesh. Il me dit qu’en bas de son immeuble il a de l’eau jusqu’à mi-cuisses et qu’il a dormi au bureau hier avant de rentrer à pied chez lui – six heures de marche dans la flotte à mi-cuisse, dangereux exercice. Ils m’attendent tous demain. Je suis morose en sortant de la cabine. Soudain un vieil hurluberlu hirsute chevelu surgit devant moi ! Il a les cheveux dressés en une magnifique choucroute noire sur la tête, un uniforme aux boutons dores, un tambourin et une flûte ! J’éclate de rire. C’est trop drôle. Je fais son portrait et le voila bombant le torse et se lissant soigneusement la moustache. Ange gardien numéro deux qui me permet de ne pas succomber à l’énervement.
Je me pose dans une salle d’attente et décide de téléphoner au Tibetan Youth Hostel […] mais je n’ai pas le numéro. A ce moment passent devant moi des étudiants tibétains ! Je les interpelle, et ils ont le numéro, mais comme un des étudiants est de Bylakuppe, je lui parle en passant de Tensang. Et mentionne que je l’attends. Et voila mon tibétain qui me montre un moine et me demande si ce ne serait pas lui, là-bas ? Ben si !!! Numéro trois remercie chaleureusement.
En apprenant la situation Tensang ne veut pas me laisser platement dormir seule à l’hôtel et se propose de prendre une chambre aussi. Mais voila que la Tibétaine qui lui demandait un renseignement il y a deux secondes nous annonce qu’elle nous accueillera volontiers chez elle ce soir ! Bon, numéro quatre.
J’adore quand les situations à priori pénibles se dénouent de manière aussi extraordinaires.

Nous allons dîner dehors. Je demande du riz avec des légumes. Il s’avère que LE légume vert de saison, c’est le piment, qu’on m’a obligeamment coupé en rondelles ! Je fais un louable effort pour manger après avoir fait le tri, mais ne réussis encore une fois qu’à me brûler la bouche et l’estomac au troisième degré.
Nous dormons à trois dans le lit de Pempa, Tensang exilé le plus loin possible de nous. Le lit familial en Inde se pratique couramment. Il suffit de se squeezer sur une surface précise et ne pas déborder sur celle des voisins.

Jeudi 28 juillet 2005

Aujourd’hui je passe DEUX heures debout dans une file d’attente avec mes précieux formulaires parce que le train est de nouveau annulé. Heureusement un autre part ce soir et je rentre dans le « Foreign Tourist Quota », on m’alloue donc la toute dernière couchette. Mais le train ne va pas jusqu’a Bombay, il s’arrête à 60km. Demain soir après avoir avalé 24 heures de transport je devrai dormir à l’hôtel (à moins qu’une Tibétaine…?) parce que je ne suis pas candidate au suicide, je ne vais pas rentrer à Bombay en pleine nuit.

Tensang est là et devinez quoi ? Il m’attend.
Je vais donc y aller.

Ceux qui se plaignaient de ne pas avoir de nouvelles, vous voila servis ! Je vous écrirai de Bombay avant de partir pour le Gujarât, où les météorologues pessimistes annoncent de nouvelles inondations dans les jours à venir. Si c’est le cas ma marche du sel est compromise.

Bonjour humide à tous, depuis Bombay-sous-les-flots.

Ma marche du sel a bien failli littéralement tomber à l’eau mais tout semble aller pour le mieux au Gujarât même si dans le Maharashtra c’est loin d’être le cas. Les gens apprennent à nager pour rentrer chez eux. Beaucoup de morts en effet, et des craintes d’épidémies. Et les serpents qui s’en donnent à cœur joie… L’atmosphère est très déprimante, mais pourtant, je me nourris de ces images de solidarité entre les gens que la tragédie rapproche, et me dis que la véritable catastrophe serait que le meilleur de l’homme ne ressorte pas dans ces cas-la. Ici les secours sont pour la plupart du temps absents, il a fallu une deuxième pluie battante pour que tout se mette en place. Mais si vous voulez bien, revenons en ou je vous avais laissés…

Vendredi 29 juillet 2005

Je pensais naïvement, jeudi, que mes déboires en train étaient sur le point de se terminer. Pensez-vous !
J’attendais sur le quai avec Tensang quand il est parti en courant racheter le ticket de quai, obligatoire ici pour accompagner les gens jusqu’au train. Je lui avais bien dit qu’il n’avait pas le temps. Mon express est arrivé et j’ai sauté dans le premier compartiment marque Sleeper 3. Histoire de vérifier, je demande aux voisins plusieurs fois si je suis bien au bon endroit et on me le confirme. Je descends du train pour chercher Tensang du regard et le vois courir sur le quai, dans la direction opposée. Ce sera donc la dernière image que j’aurai de lui.
Il se trouve, malheureusement, que je suis assise en première classe, et je n’ai pas vu la différence. Le contrôleur arrive, et un type a qui je n’ai rien demande lui annonce que je vais payer le tarif première classe ! Je le fais effectivement, ce qui triple le prix de mon billet, mais non sans jeter un regard incrédule au chauve paternaliste qui s’est permis de prendre la décision à ma place. Je constate qu’en première classe :
– On vous reveille a six heures du matin a coups de « ah Tchai Coffee ! Ah tchai coffee ! »
– On vous assure que le petit dej n’est pas pimenté et vous retrouvez deux cadavres de piment vert dans vos dosas, mais bien sur pour votre palais il est trop tard.
– On vous fournit draps et couvertures et on peut se dissimuler derrière des rideaux pour se protéger de toute communication avec ses voisins.
– Les mendiants et petits balayeurs ne sont pas autorisés, les plus riches peuvent donc ignorer les plus pauvres sans culpabiliser le moins du monde.
– La climatisation et le double vitrage verdâtre vous donnent l’impression de vivre dans un aquarium. Impossible d’ouvrir une fenêtre.
– Les serveurs vous adressent des regards d’éperdue reconnaissance quand vous les traitez comme des êtres humains.

Quelques heures de rizières inondées et de villages noyés plus tard, nous sommes à la gare de Pune. Il est dix-neuf heures et je lis Harry Potter en attendant que le train reparte. Tout à l’heure nous serons à la gare de Kalyan, ma destination, a 60km de Bombay.
Tout à coup un type ventru apparaît, tire mon rideau sans cérémonie et m’aboie : « Wherrrr you going ? ». Je suis tellement interloquée que je ne réponds pas, plongeant de Hogwarts à cet accent indéchiffrable. Il disparaît. Il revient cinq minutes plus tard : « Wherrrr you going ? » « Kalyan ». « Train not going ! You must get down. » « What ?? » Je balance Harry Potter en toute urgence et retombe nez a nez avec le chauve condescendant d’hier soir qui m’explique que le train ne va pas à Kalyan mais retourne sur Daund puis Surat ! Bref partout sauf la où je dois aller ! C’est à hurler ! Il ajoute : « Get down quick ! Train’s going ! » J’entends le coup de sifflet dehors. En un geste d’une rapidité fiévreuse je rassemble tous mes sacs et me jette sur le quai. Et l’autre de me crier depuis la porte, sur un ton paternaliste : « Take a taxi ! It’s only a two hours’ drive ! » Un taxi pour faire 200 km ? Je me retourne et lui réplique que ce n’est pas parce que je suis étrangère que l’argent me coule des poches ! Et, hallucinée, je me retrouve avec mes sacs sur le quai de la gare de Pune, avec l’impression qu’on m’a jetée du train.
Bon. Je charge mes sacs et sue comme un cactus pour monter au premier étage du bureau d’annulation, et fais la queue pour la enième fois avec un formulaire à la main, mais cette fois sans humour.
Apres une demi-heure j’accède au guichet et tends mon formulaire et mon ticket de train. L’employé fatigué le consigne dans son registre et la. non ?! Si !! Il compte placidement les scandaleuses 1200 roupies que j’ai payées depuis Bangalore, me les tend. Je les empoche et file sans demander mon reste ! Mon trajet a donc été, finalement, gratuit.

Je trouve un lodge de l’autre cote de la rue et pour 150 rs j’atterris dans la chambre la plus sordide qu’on puisse imaginer – couvertures et draps du lit jaunâtres, murs tachés. La soirée va être longue.

Samedi 30 juillet 2005

Samedi matin, je rencontre un chaton qui donne de la vie dans ma chambre pendant quelques instants, le temps que la queue de sept personnes pour la salle de bains commune diminue et me permette enfin d’aller aux toilettes. Je le baptise Azote. Il mange mon riz d’hier soir et passe un franc quart d’heure hilarant à s’emmêler dans mon soutif sur le lit. Quand enfin mon tour arrive, je passe me laver et dis au revoir à Azote, et saute dans le premier bus… qui est un frigo.
Quatre ou cinq heures plus tard, j’arrive à Bombay. Non sans avoir eu une prise de bec avec mon voisin de devant qui comptait jeter mon sac dans la rue parce qu’il ne pouvait pas rentrer sa valise dans la soute ! L’avait qu’à essayer, tiens !

Dans le train pour le quartier de Bhayandar, je me fais apostropher avec virulence par une harpie qui considère que mon sac trop lourd devrait être au-dessus de nos têtes dans le porte bagages. Je lui explique que je ne peux pas le soulever (en anglais) et elle me hurle dessus (en marathi) parce que je prends plus de place que nécessaire. Je l’envoie promener (en français) et elle me répond vertement (en hindi). C’est la dispute la plus surréaliste que j’aie jamais eue ! Mais cinq minutes plus tard, une femme très très enceinte monte dans le compartiment, et personne ne bouge un orteil. Je me lève et lui laisse ma place. Et voila que je deviens la meilleure copine de ma harpie vociférante ! Elle se tasse contre la paroi pour que je puisse m’asseoir et me caresse le genou avec tendresse quand je finis par m’y résigner ! Bon, certes.

Le retour chez Rajesh est épuisant mais dès que j’arrive, je suis de nouveau traitée comme une princesse. Toute une famille aux petits soins pour moi. Rajesh m’a acheté tous les journaux qu’il a pu trouver pour me montrer à quoi ressemblait Bombay sous les eaux. Son frère Ravindra me sert le thé, des fruits, joue aux échecs, m’accompagne partout où je vais et me pile joyeusement au garam board, le jeu local. Eknath (Le papa. Allez avouez que vous étiez paumés !) me prépare de l’eau bouillante pour que je pose mon nez enrhume au-dessus. Je finis par leur dire, pas loin de la larme à l’œil, que je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi comme ça !

Jusqu’ici, j’ai passe un mois sans aucun ennui de santé. Mais il était dit que je ne passerais pas un mois et une semaine. Je développe (simultanément, sinon ce ne serait pas drôle) une crise d’urticaire à cause du changement de climat trop brutal, une indigestion et des maux de crane et teste, après la médecine tibétaine, la médecine ayurvedique (qui implique que Rajeshwari me tartine les bras et les jambes avec un fruit sec qui ressemble au pruneau pour éviter que la crise d’urticaire ne s’étende, un laxatif puissant qui me laissera d’impérissables souvenirs de crampes d’estomac et une injection qui m’empêchera pendant une heure de m’asseoir sur la fesse gauche.).

Et puis il s’est remis à pleuvoir. Mais vraiment. Je veux dire que je n’avais jamais vu autant de flotte tomber pendant 36 heures sans interruption. Je croyais donc mon voyage au Gujarât fortement compromis, mais il se trouve que depuis ce matin il n’est pas tombé une goutte, et j’ai un train pour ce soir.

Pour ceux qui ne me suivent pas sur la carte : www.mapsofindia.com – vous trouverez facilement les endroits dont je vous ai parle dans le Karnataka (Bangalore, Mysore, Kushelnagar, Hunsur, Madikeri), dans le Tamil Nadu (Ooty ou Ootacamund kekchose), dans le Maharashtra (Bombay, Pune, Kalyan) et enfin, bientôt, mon itinéraire dans le Gujarât depuis Ahmedabad.

Dans deux jours, si tout va bien, je commence enfin à marcher.


Ahmedabad too bad, Jodhpur better

dimanche 21 septembre 2008

Namaste !

Je vous avais laissés en plan à Bombay sous les flots. Quitter la ville a été difficile vu que le train avait trois heures de retard et avançait dans des hectolitres de flotte… sous une pluie battante qui avait recommencé ses ravages quelques heures après mon mail…

Mercredi 3 août 2005

Mercredi matin, me voici à Ahmedabad. Enfin. Je vais visiter l’ashram de Gandhi et découvre un petit bâtiment paisible au milieu de la pollution et de la grisaille de la ville. Une belle expo pour retracer les pas du Mahatma, et le plan detaillé de la marche du sel que je recopie sur ma carte du Gujarât. Il pleut. Finement certes, mais quand même. Je discute un moment avec le vieillard tout tassé, directeur de l’Institut, qui a tenu à me rencontrer et qui, comme tous ceux à qui j’en ai parle, trouve le fait que je voyage seule ennuyeux. Au cas où il m’arrive quelque chose…

Une statue de Gandhi en méditation trône dans le jardin. Ce sera le départ de ma marche – le podomètre est à zéro, je fais un pas… la marche du sel est lancée. Sous la pluie. Sortie de l’ashram je demande ma route vers Narol, première étape qui n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. J’essuie tous les dix mètres des regards incrédules, des salutations hilares et même, surprise, la bénédiction d’un saddhu amusé. Ahmedabad a été fondée en 1411 par le sultan Ahmed Shah parce que, selon la légende, il aurait vu un lapin attaquer un de ses chiens de chasse à cet endroit… de lapins il n’y en a plus maintenant. En revanche pensez à mon étonnement quand en plein centre ville, je me fais doubler par… un chameau ! Ou me retrouve nez a mufle avec un buffle. Ou encore un énorme singe blanc à tête noire perché sur une voiture… Je passe par Teen Darweja, le triple portail qui entoure le fort de Bhadra et marque l’entrée dans une ville au mélange architectural indo-sarrasin. On vient me serrer la main, on s’exclame, on me suit en vélo, on me dévisage, on me montre la route… Impressions comme des clichés, quelques regards, quelques sourires, quelques secondes. Zones inondées – dont mon pantalon. J’atteins Narol trempée comme une soupe sous une pluie torrentielle. Non, la pluie ne s’est pas arrêtée dans le Maharashtra. On verra demain.

Jeudi 4 août 2005

Je longe, à mon grand désespoir, une route nationale. La marche du sel de Gandhi il y a 75 ans passait par des villages qui ne sont plus maintenant que des carrefours routiers. Imaginez comme ça m’enchante. C’est sale, pollué, encombré, et le seul paysage que je vois est le défilé de camions vrombissants et klaxonnants dans un nuage de poussière et de gaz. Je marche sans discontinuer. Aujourd’hui pas une goutte de pluie, et mon sac et mon dos sont trempés de sueur. Des jeunes en vélo, des motards, des livreurs s’arrêtent à ma hauteur pour tenter quelques mots d’anglais. Un petit vieux vient me serrer la main et je dois le traîner sur deux mètres pour qu’il consente à la lâcher ! Je fais une pause après une dizaine de kilomètres et me retrouve entourée par une dizaine d’ouvriers qui prennent une pause pour venir me parler en gujarati. Je leur explique que je ne comprends pas – « gujarati nay ! » étant télégraphique et généralement efficace. Mais ils semblent croire que s’ils répètent dix fois la même chose de plus en plus fort ça va finir par rentrer ! A la halte suivante je ne suis toujours pas à Bareja, que j’aurais du atteindre il y a un moment si j’en crois le kilométrage de ma carte (et non, ce n’est pas en miles…). Un groupe de types serviables s’arrache mon plan en discutant fiévreusement mon itinéraire jusqu’à Vadodara, une ville a 100 km par laquelle je ne vais pas passer, et quand je finis par leur faire comprendre ils me disent que Bareja est à un kilomètre. Je marche. Un kilomètre plus loin je demande où est Bareja. A un kilomètre. Un kilomètre plus loin… bref vous voyez. J’ai faim. Cela ne m’était plus arrivé depuis trois semaines parce qu’on m’a trop nourrie et mon corps fait une overdose d’huile de friture et de piment – il réclame des légumes.

Bareja me coupe l’appétit. C’est boueux à cause de la mousson, une cacophonie de klaxons et de cris, de pollution, de saleté. Inutile d’essayer de faire connaissance avec les gens, ici on vient pour le business. Je déplie ma carte. Toute la marche du sel suit cette nationale. Je décide de poursuivre un peu, pour voir. Je change de refrain : ma prochaine étape est Matar.

Je quitte la nationale pour des portraits dans les rizières, et croise des gardiens de troupeaux de buffles – avec leur visage tout en longueur buriné et ridé, leur regard noir sous le turban blanc et leurs chaussures en pointe, je les trouve magnifiques. Je reprends la route et vais à la rencontre d’un vieux et d’un gamin assis sur le bord du bitume. Ils tentent de se faire prendre en stop par un camion. Ils réclament une photo. Je la fais. Cinq minutes plus tard le type me rejoint et commence à me parler en gujarati en marchant à mes côtés. Je lui dis que je ne comprends pas dans toutes les langues que je connais. Il insiste. Je hausse les épaules avec un sourire, ce qui fonctionne généralement. Il continue de me talonner et de me parler, de plus en plus fort, jusqu’a crier. Il me fatigue et j’accélère le pas. Il lui manque vraisemblablement une case, comme je viens de m’en apercevoir. Il me perce le tympan droit. Je m’arrête net, le regarde bien en face et lui crie avec l’expression la plus fâchée que j’ai en réserve : « I don’t understand ! Je ne capte rien, leave me alone, casse-toi ! ». Je suppose que le ton que j’ai employé va lui faire comprendre qu’il me gonfle. Visiblement pas.

Je passe en vitesse maximale. Il n’a aucun mal à me suivre vu qu’il ne porte rien. Je le trouve pénible, mais pas agressif. Il me parle plus doucement et avance soudain la main pour me caresser la joue ! Eject. Son bras fait demi-tour, avec de l’élan. Mais il a seulement l’air surpris. Je le plante la pour aller prendre une pause parmi quelques familles d’ouvriers qui construisent une station essence. Il me suit… le gamin sur ses talons essaie desespérément de le ramener, et j’espère que ces deux-la ne sont pas père et fils. Pauvre gamin. Quand je repars je constate que l’hurluberlu m’attend. Je ne sais pas ce qu’il me veut mais la, je suis furieuse. Je l’ignore. Il me talonne sur cinq kilomètres, mais garde ses distances. S’il s’approche avec une quelconque agressivité je suis prête à y faire face mais je n’y tiens pas. Ce qui m’effraie le plus c’est la colère qu’il fait surgir en moi. Apres tout il n’y est pour rien, il lui manque seulement une case. Je finis par prendre un rickshaw et descends quelques kilomètres plus loin.

Mon podomètre indique 40 km et je n’ai fait que claquer le bitume.
Recommencer demain ? A quoi ça rime si ce n’est que de la nationale ?
Certaines zones sont inondées dans le sud du Gujarât et la mousson revient de plus belle ce soir. Je voulais voir la vie dans les villages et aller à la rencontre des gens. Je ne comptais pas voir des grappes de gens agglutinés autour de carrefours routiers pour vendre leurs fruits, proposer leurs services ou mendier dans le bruit et les gaz d’échappement perpétuels.
C’est une Inde qu’il faut voir, mais pas celle que je veux rencontrer.

Ce qui compte, c’est l’esprit du voyage.

Je prends le bus pour Ahmedabad et regarde incrédule la route que je viens de parcourir. Je ne suis pas peu fière d’avoir survécu à autant de circulation sans clamser ou crier de frustration. Je ne souhaite que le silence… Mes pieds marinent dans mes chaussures et ma marche forcée à cause de l’hurluberlu m’a ruiné le tendon de la cheville gauche. Mon pantalon est trempé et noir de boue. Mon haut est bon à essorer. Mon visage est noir de la crasse et de la poussière que les camions ont laissé dans leur sillage. Mes cheveux tiennent debout (ça me va bien, la brosse !)…

Dimanche 7 août 2005

Je suis dans le désert du Rajasthan…
Si.

Demain je serai près de la frontière pakistanaise, à Jaisalmer. Pour le moment je suis à Jodhpur, à l’entrée du désert de Thor. Hier j’ai visité la citadelle de Mehrangarh, perchée au-dessus de la ville, un endroit magnifique qui m’a enchantée. Je ne fais plus la marche du sel mais la marche du sable ! Je me déplace à pied autant que possible !

J’ai cru que j’allais finir à l’hôpital hier, mais je vous épargne les détails. C’est la première fois que j’ai frôlé l’évanouissement de douleur, cela dit. Un mélange de début de sinusite avec une gastro aiguë et autres symptômes de fièvre et tout… je ne suis pas souvent malade mais quand je commence on ne m’arrête plus ! Le changement de climat y est pour beaucoup, de la mousson au désert… Je jeune. Mon corps a grand besoin de ne rien avaler….

Je vous raconterai Mehrangarh une autre fois, ça fait un moment que je suis en votre compagnie… Et je dois aller rencontrer les artisans de Brahmpuri.

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Me revoilà déjà…

Je vous avais promis la citadelle de Mehrangarh. Imaginez juste un endroit hors du temps qui domine la région, forteresse de pierre aux fenêtres et pièces sculptées à même le roc par endroits, et construites tout en hauteur… Demeure des maharajahs rajputs (je préfère cette orthographe au « rajpoute » francisé qui m’évoque un pet… navrée) depuis quelques siècles, lieu de batailles, d’intrigues et de tout ce qui s’ensuit – et non, je ne vous ferai pas un cours d’histoire. C’est le premier lieu hautement touristique que je fréquente depuis mon arrivée mais aussi un lieu d’histoire où l’on peut s’imprégner de l’Inde d’autrefois.

Je déambule dans les différentes pièces et sur les remparts et contemple les maisons bleu indigo au pied du fort avec délice. Voila une belle balade féerique à une heure où les touristes s’en vont – et moi je reste, tranquille, et rentre en descendant à pied par les ruelles labyrinthiques, savourant la tranquillité de Jodhpur dans ce quartier. Quel silence après Ahmedabad !

Je ne pouvais pas en rester là. Hier matin j’ai donc commencé à explorer Jodhpur à pied, déterminée à me perdre là où les étrangers ne vont pas, sans me borner à seulement voir des choses. A Sardar Market le fourmillement atteint son comble, entre Indiens et étrangers se côtoyant sur le même marché pour acheter des choses différentes. C’est le must des guides touristiques et je me fais héler dix fois par des rabatteurs pour acheter du thé et des épices… et comme je ne réponds pas de la manière attendue, on finit par me laisser tomber.

Au coin d’une ruelle un jeune artisan fabrique les traditionnelles chaussures en pointe du Rajasthan, en cuir de chameau. En me voyant approcher il s’exclame avec espoir : « good price ! Bon prix ! Buen precio ! » et se trouve tout surpris quand je m’asseois à côté de lui par terre pour lui demander de m’expliquer son métier ! Il s’appelle Kilash, et il me fait une démonstration : ses doigts cousent le cuir avec une précision et une habileté impressionnantes, et tout en tissant la cordelette qui permettra de coudre ensemble la semelle et le dessus de la chaussure, il m’explique que son métier est une histoire de famille. Son père tanne le cuir de chameau, l’affine et le découpe. Sa mère, sa femme et ses sœurs brodent avec des fils multicolores les divers motifs que je peux voir. Et lui, il coud. Ils font une dizaine de paires par jour en moyenne. Kilash a vingt-deux ans et il est papa depuis quelques mois, mais comme il a honte de ne pas avoir de moto pour promener sa femme il s’est mis à apprendre le français et l’espagnol, et il a loue cette boutique dont le loyer exorbitant est justifié par le nombre de touristes qui viennent dans le coin. Autrement, sa famille doit vendre ses chaussures à un grand magasin qui achète la paire 95 roupies et la revend 350 sans sourciller…

Nous buvons le thé tandis qu’il finit sa paire de chaussures. Et comme il est ravi que je m’intéresse à son métier, il me propose soudain de venir voir son village et rencontrer sa famille ! Cinq minutes plus tard il me prête un vélo, et nous voila pédalant dangereusement sur le marché et dans la ville. Je n’ai jamais été aussi attentive : on zigzague entre piétons, rickshaws, vaches, flaques d’eau, trous, chiens, chameaux.! Pratap Nagar est devenu un quartier de Jodhpur, à 6 km du marché. C’est un quartier paisible aux maisons bleues parsemées sur les collines – maisons à l’architecture biscornue, labyrinthique, improbable, construites à la va comme je te pousse à flanc de colline. J’adore. La mère et la femme de Kilash sont parties au temple, alors nous allons chez la voisine, Kumbla Devi. Et là, merveille. Je découvre un bijou d’artisanat. Parvati, Nilam et Memta sont assises en tailleur autour d’une tenture qu’elles brodent avec une rapidité vertigineuse. Sous leurs doigts, les fils d’or deviennent des chameaux et des paysages du Rajasthan, et je reste fascinée par leur habileté. Pour les faire rire et tenter d’apercevoir un sourire derrière le voile qu’elles ont pudiquement ramené sur leur visage – les femmes hindoues du Rajasthan semblent souvent se dissimuler aux regards de cette manière -, je me mets à tisser maladroitement sur un coin de leur tenture. Tout le quartier de Pratap Nagar vit de son artisanat : les hommes tannent le cuir et cousent des chaussures, les femmes brodent des châles de soie et des tentures. J’admire en silence ce travail qui demande une semaine pour être complète. Cette tenture part pour le Kashmir, où elle sera vendue 5000 roupies. Achetée 500 à Kumbla Devi. Malheureusement la famille n’en a pas en réserve. Si cela avait été le cas j’en aurais acheté une, pour la valeur de leur travail et la beauté de celui-ci.

Dans le quartier de Kilash vit aussi un magicien. Harish Jingar nous invite pour un thé et démontre quelques tours de passe passe pour me faire sourire, mais rien à voir avec ce qu’il fait sur scène. Il danse avec le feu ! Il me montre une coupure de journal et je reste coite : il a vécu à Angers et Poitiers ! Pour ceux qui l’ignorent, Angers est ma ville natale, et j’ai vécu aussi du côté de Poitiers. Nous discutons un petit moment de magie, de Pacacho le perroquet qui m’a adressé quelques mots tout à l’heure. Et puis il est temps de retourner à Sardar Market, parce que Kilash a du travail.

J’enfourche le vélo sous le regard hilare des gamins du coin. Nous pédalons vigoureusement et bientôt, nous revoici au paradis des touristes. Kilash me coud une paire de chaussures qu’il teint de la couleur que je souhaite, et je promets de revenir le voir avant de quitter Jodhpur. En attendant, son voisin Bablu qui se prétend peintre m’invite à venir voir ses oeuvres – il sort les pierres semi-précieuses qu’il utilise pour ses encres, et si les pierres sont vraies l’artiste ressemble surtout à un arnaqueur de première, surtout lorsqu’il me flanque sa collection sur les genoux sans répondre aux questions que je lui pose sur son métier ! Il me montre aussi ses pinceaux tout fins : ils sont en poils de queue d’écureuil ! Devant mon regard horrifié, il se hâte de préciser qu’on ne fait que capturer l’écureuil et lui épiler copieusement la queue avant de le laisser filer. Pauv’ bête !

Je rentre prendre mon premier repas depuis trois jours et rencontre 3 Français sympas avec leur guide DP, un numéro. C’est un policier à la retraite devenu guide touristique qui se lève à quatre heures du matin pour marcher et faire du yoga mais ne dédaigne pas son verre de rhum et sa cigarette le soir ! Il se plaint que sa femme lui interdit de boire, fumer et manger de la viande quand il est à la maison. Sandrine, Jean-Benoit et Philippe ont beaucoup d’humour et nous passons une agréable soirée à discuter anecdotes et voyages. Ils reviennent de Jaisalmer où le vent soufflait sans discontinuer, mais c’est apparemment un lieu magnifique.

Chouette journée !

Ce matin, je suis partie errer dans les ruelles du vieux Jodhpur, en passant par le fort. Longue promenade enchanteresse, comme dans un autre siècle. Calme. Le bleu comme une caresse. Je prends le temps de me poser et d’écrire, de méditer. Tranquille.

Voili, chers amis.

J’ai posé le nez sur mon calendrier a tout hasard, et je serai bientôt de retour ! Une vingtaine de jours. Après mon escapade a Jaisalmer (je rêve de quelques jours dans le désert, mais loin, très loin des touristes – est-ce faisable ?) Je pense descendre quelques jours à Ajanta visiter les très vieilles grottes bouddhiques. Ensuite Rajesh m’attend pour le festival – commencer le voyage par un mariage et le finir par un festival, que demander de mieux ?!


Le nord, les touristes et la fuite vers le désert

dimanche 21 septembre 2008

Incroyablement, je n’ai pas encore décollé de Jodhpur, mais ce soir ce sera chose faite…

Imaginez ma joie de pouvoir enfin manger un repas solide après mon dernier message. Imaginez ma tête à 3h du matin quand mon repas est reparti par où il était entré, à grands coups de spasmes douloureux ! Je vous épargne encore une fois les détails mais si certains ont entendu parler de dysenterie… Après quelques heures je n’étais plus qu’une loque allongée sur mon lit et j’y ai passé une journée complète. Donc depuis une semaine je n’ai vécu que sur du jus de fruits…

Après cette journée comateuse, je tente une sortie – je ne vais pas loin, juste boire un jus de mangue dans la salle du guest house. Et je rencontre un autre baroudeur solitaire, Luc. Nous décidons d’aller visiter les villages Bishnoi le lendemain. Village bishnoi, quoi ça être (je vois les points d’interrogation flotter au-dessus de certaines têtes…) ? Les bishnoi étaient une ethnie, le sont toujours mais relativement moins nombreux et la proie des regards de touristes avides. La première ethnie écolo : il y a deux cents ans, plusieurs centaines de Bishnoi se sont attachés à leurs arbres sacrés pour ne pas qu’on les coupe. A l’époque il n’y avait pas d’histoire de presse, d’opinion publique ou d’élections à venir, ils ont donc tous été massacrés… Je suis curieuse de voir leurs villages.

Hier matin, on nous proposait une Jeep pour la somme « modique » de 450rs chacun, mais il y a un truc cahotant, crachotant et bondé qu’on appelle le bus local qui fait le même trajet pour 12rs. Le choix est vite fait ! Nous prenons le bus local. Nous atterrissons à Kakani, carrefour routier, et marchons d’un bon pas vers le village de Luni, à une dizaine de kilomètres, sous le cagnard. Une Jeep de touristes nous double et les passagers nous lancent un regard interloqué : mais pourquoi ils marchent, ces deux-la ? D’ailleurs nous suscitons la curiosité et toutes les têtes enturbannées se retournent pour nous jeter ce regard incrédule. Quelques réservoirs d’eau font naître un court instant une envie de me jeter dans la flotte pour me rafraîchir – mais ça c’est juste avant de voir les buffles qui se baignent en toute quiétude et béatitude, pissant joyeusement dans la flotte avant d’y entrer ! L’eau est verte mais pas pour les bonnes raisons…

Le paysage me plait, et puis c’est la campagne. On se croirait dans la savane. A un moment nous prenons une pause, et voyons un énorme lézard traverser le chemin à quelques dizaines de mètres… Luc se lève et avance à pas de loup pour prendre une photo. Silencieusement, il escalade une petite butte en faisant le moins de bruit possible. Et là – bon, je lui ai dit que j’allais l’écrire – il se rétame de tout son long ! Adieu lézard !

Luni n’est pas un village bishnoi mais on y découvre un palais. C’est un endroit agréable pour prendre une pause avant de repartir pour Salawas. En route nous nous arrêtons un long moment auprès de Vishnu, qui fabrique avec un soin et un amour de la perfection une paire de chaussures. Une grappe de gosses nous entoure. Vishnu ne travaille pas comme Kilash. Il superpose plusieurs couches de cuir avant de coudre la semelle très épaisse en se servant tout autant de ses mains que de ses pieds… Il lui faut trois heures pour fabriquer une paire. Et ce n’est pas étonnant – il travaille avec un savoir-faire qui est un régal pour l’œil, et ne tolère pas le moindre défaut…

Pour Salawas il nous faut un taxi car il n’y a pas de bus. Il faut que Luc se jette à genoux pour que le chauffeur accepte de nous prendre à un tarif correct ! Le chauffeur doit être scié de voir un Blanc à ses pieds, moi je suis morte de rire, après tout c’est une technique à laquelle j’ai souvent recours – entre amis… Mais je me suis rarement jetée à genoux sur de la caillasse devant un inconnu… Nous cahotons vers Salawas au son d’une cassette usée, ce qui donne un affreux chouinement de violons qui me ferait pleurer si je n’étais pas secouée de rire. Un paon majestueux et énorme nous coupe la route : ici ils se baladent dans la campagne, apparemment, en toute tranquillité.

Salawas a un comité d’accueil : une horde de mômes qui accourt au cri de ralliement de « hello one pen ! » ou encore « hello one rupee ! ». Dans un premier temps je suis épargnée – après tout je semble indienne. Luc se promène un chapelet de petits harceleurs en puissance dans son sillage. Nous entrons à l’abri chez Malaram, tisserand de tapis. Il nous fait une démonstration de métier à tisser et bientôt je me retrouve assise à sa place, à lancer maladroitement la navette (marrant, j’ai tous les noms en anglais, et en français ça m’échappe) et à tisser deux ou trois rangées. Ah. C’est facile. Comment ça il faut une semaine pour compléter un tapis ? Il y a aussi celui qui tisse à la main, et c’est un autre travail, plus minutieux et long qu’avec le métier. Nous buvons le thé et je regarde fonctionner le fameux rouet que Gandhi a rendu populaire dans toutes les familles indiennes, si populaire qu’il figure sur le drapeau national. Et là mes amis, je suis fière avec un grand sourire béat d’avoir retrouvé comment on dit « rouet » en français… C’est-y pas pathétique ?

Ensuite c’est Kodakan qui nous invite à venir le voir travailler. Son travail à lui n’est pas harassant : il imprime à la main des tentures avec des blocs de bois sculptés et de la peinture naturelle, à base de racines de plantes et même de boue. Les tentures sont en pur coton. Il superpose plusieurs couches de couleurs différentes, et le résultat de son travail c’est… précisément ce pour quoi une amie m’a passé commande ! Elle sera contente, Michelle, de savoir que sa tenture vient de la toute petite boutique d’un petit vieux fripé dans un tout petit village bishnoi. Et moi aussi je suis ravie d’acheter directement à l’artisan.

Et enfin, un délice de rencontre : Ikbal Khan. C’est un potier. Son tour est sommaire : une grosse pierre ronde sur un pivot, comme une toupie géante. Il lance son tour et accélère le mouvement avec un bâton, et nous voyons naître sous ses mains, en toute délicatesse, un pot et son couvercle, une tirelire… La poterie me fascine. Ca a un côté plein de douceur et de fluidité, comme faire naître des oeuvres d’une simple caresse. Comme je suis là bouche bée et en admiration, Ikbal Khan me propose d’essayer ! Aussitôt je suis accroupie près de lui et le laisse m’expliquer et guider mes mains… C’est effectivement un contact plein de douceur. Je vois naître sous mes doigts un petit vase pas trop bancal, avec des décorations par-dessus le marche. Chouette. Je pensais que Luc pourrait essayer aussi parce qu’il n’est pas moins fascine, mais Ikbal Khan nous montre ensuite ce qu’il a fabriqué. De petites tasses pour boire le thé une fois avant de les jeter, des pots, des vases, des éléphants, chameaux, Ganesh… il ne s’ennuie pas. Il ponctue chacune de ses phrases d’un petit rire profond et tranquille. Un homme heureux, ce potier, entouré de ses quatre fils et trois filles… Il nous montre une lampe « magique » : il la remplit par en-dessous sans boucher le trou et la redresse… pas une goutte ne tombe. Puis il ajoute que la cuisson rend ses objets très durs – et laisse tomber la lampe en guise de démonstration ! J’ai un sursaut involontaire. La lampe tombe, roule, ne se casse pas, et Ikbal Khan rit.

C’est ainsi que nous terminons notre visite dans le village Bishnoi. Je n’ai rencontré personne attaché à un arbre ni vu le mémorial dressé en souvenir de ceux qui l’étaient, et rien appris de plus sur cette ethnie. Mais ces rencontres avec les artisans étaient largement suffisantes.

De retour à Jodhpur, je décide qu’il est temps de partir effectivement. Deux destinations possibles : Jaisalmer tout de suite, ou alors un crochet par Osiyan, ville construite du VIIIe au XIIe siècle, avec des temples de cette époque. Luc est tente par Osiyan. Nous irons donc ensemble, et ensuite il continuera sur Udaipur et moi sur Jaisalmer. Il est question de rando à dos de chameau…

Ce matin je suis donc venue prendre congé de Kilash et de Bindju, le vendeur d’épices qui m’a offert du thé chaque fois qu’il me voyait passer, juste pour le plaisir de discuter et sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit. Son thé au safran est un délice que je vous promets quand vous viendrez me voir dans le Vercors…

Par moments, vous me manquez tous un peu – notamment je l’avoue quand j’étais malade et livide sur mon lit à me demander si je me traînais à l’hôpital ou pas… C’est plutôt inhabituel, pour moi qui me considère un électron libre, d’avoir aussi souvent envie de partager ces moments avec vous et d’être aussi ravie de recevoir vos messages. C’est la première fois que je prends ce temps-la pendant un voyage. Et en voyant le résultat ce n’est pas la dernière… Ecrivain dans l’âme !

…………………………………………………….Oups !………………….

Pour les inquiets, rassurez-vous, je me remets de ces derniers jours…
[…]

Je découvre depuis quelques jours qu’on peut voyager dans une zone qui déverse des touristes par mètres cubes et sortir des sentiers battus néanmoins, et vivre des expériences intéressantes qui vont un peu à contre-courant des carnets de visites étrangers… Ou alors visiter avec un regard différent. Je suis ravie d’être dans le Rajasthan, qui est vraiment un régal pour les yeux.

Je vous avais annoncé Osiyan, un village à l’entrée du désert de Thar. Toujours accompagnée de Luc, je suis donc allée découvrir ce petit coin qui ne manque pas de charme – imaginez des ruelles étroites et plutôt propres, un endroit calme avec deux temples du VIII siècle qui sont des lieux de pèlerinage, et au loin, les dunes parsemées de touffes de végétation sèche.

Nous logeons chez un brahmane prêtre / guide touristique / businessman / organisateur de safaris / que sais-je encore, ah oui, fermier, bref un hôte multifonctions qui est aussi une mine d’informations sur le temple jaïn qui nous fait face. Le premier soir nous avons le chant des enfants, prières joyeuses et magiques dans la cour du temple, à ciel ouvert, sous les étoiles. Mais nous les distrayons par notre présence et ne restons pas longtemps. Prakash Bhanu Sharma, notre hôte, nous raconte la fondation de ce temple jaïn qui est un des plus anciens du pays. Vous voulez une petite histoire ? Allez…

En ce temps-là le maharajah d’Osiyan vivait satisfait dans sa petite ville, fourmillement commercial au VIIIe siècle. Des ruelles étroites encombrées de chameaux, je suppose, des turbans colorés dans tous les coins et des intrigues de palais à vous faire frissonner sinon ce ne serait pas drôle. Le code de l’honneur des nobles rajputs s’appliquant à chaque guerre occasionnelle mais sanglante… Un jour débarquent un moine et son assistant, qui prônent la non-violence au milieu des guerriers. Ils demandent au maharajah un toit pour dormir et un repas végétalien pour les rassasier (aucun produit animal). Mais le maharajah refuse. Ils vont donc s’installer sur une colline, et sont forcés de jeûner. Quand le jeûne devient trop difficile, l’assistant redescend à Osiyan et réclame de nouveau de la nourriture. Cela dit les rajputs ont un amour pour la viande qui répugne aux deux jaïns, et tout ce que l’assistant rapporte, c’est du coton. Et non, ils ne s’en remplissent pas l’estomac… Le moine roule le coton et lui donne la forme d’un cobra, et va se coucher. Pendant la nuit le cobra devient vivant et serpente jusqu’au palais, prenant des forces et des couleurs au fur et à mesure qu’il approche de son but… Au petit matin, le fils unique du maharajah (si ce n’était pas un fils et s’il n’était pas unique y aurait pas d’histoire, mais ça vous l’avez compris tout seuls) joue à la balle dans la cour du palais. La balle roule derrière un arbre, et le garçon court pour la ramasser. Le cobra surgit, se dresse devant lui et le mord. Les serviteurs découvrent l’enfant quelques instants plus tard, sans vie. Le cobra a mystérieusement disparu. Le maharajah se lamente, ses femmes hurlent, et au petit matin suivant une procession de musiciens, d’éléphants, de nobles rajputs quitte le palais. Le maharajah est éperdu de douleur. Soudain le moine et son assistant viennent à sa rencontre. Il s’apprête à les chasser quand le moine lui promet de ramener son fils a la vie, à deux conditions : que le maharajah abandonne toute nourriture animale et qu’il se convertisse au jaïnisme. Il accepte. Alors le moine sort de son sac ce qui lui reste de coton et refait un joli cobra, qui prend vie, mord l’enfant et aspire tout le venin contenu dans son corps. Le jeune prince ouvre les yeux…

Et quelques siècles plus tard nous écoutons le brahmane terminer son histoire en nous montrant le temple. Pas étonnant que ce soit un haut lieu de pèlerinage. Le calme se prête à une soirée sur la terrasse, à bavarder en regardant les étoiles…

Vendredi 12 août 2005

Vendredi, un petit tour au temple et nous flânons devant des sculptures magnifiques, quoique décapitées pour certaines par les Moghols. Et puis dans la journée nous croisons un personnage. Pardon, un Personnage : Laxmi Narayan, un géant aux oreilles poilues qui a un rire de grand duduche et un sourire édenté. Il est débordant de dynamisme et nous entraîne à travers les dunes en dehors d’Osiyan parce que nous lui avons demandé où on peut trouver des chameaux pour une balade. Il ponctue ses phrases de rires. Les dunes… le sable en est fin et doux, une caresse sous la main et une brûlure sous les pieds. Des paons viennent loger dans les buissons, à notre grande surprise. Certains font la roue et le silence ambiant est parfois déchiré par le cri des males qui attirent les femelles. Nous ne savons pas exactement où nous allons mais sur le trajet Laxmi nous fait tout un discours sur les vertus du mariage, ne comprenant pas qu’on puisse entretenir une amitié alors que nous sommes tous les deux célibataires. Lui s’est marié à onze ans, il a la soixantaine passée, et sa femme a été sa plus fidèle compagne toute sa vie. En effet !!! Il a déjà marié ses trois filles et un de ses deux fils, et quand il découvre que le deuxième a mon age il suggère, puisque je ne semble pas vouloir épouser Luc, que j’épouse son fils… Vu comme ça c’est d’une simplicité rare ! Il parle en points d’exclamations et ce qui nous fait spontanément rire, c’est quand il déclare sur un ton totalement comique : « My wife is illiterate – ah ah ah ! ». Présenté de cette manière c’est en effet amusant.

Il nous mène à un petit village dans les dunes. Les maisons sont circulaires, faites de terre et de bouse de vache, avec des toits en broussaille. Laxmi nous propose d’y dormir, mais nous n’avons rien apporté avec nous. Une vieille femme édentée avec d’énormes lunettes rondes est accroupie et balaie le millet étalé dans le sable. Près de nous une maison en forme de champignon, entièrement fermée, permet de stocker le grain – mélangé à de la cendre il est préservé des insectes. Dans sa maison, une femme prépare des chapattis et nous la regardons faire. Elle malaxe l’eau et le millet qu’elle vient de broyer dans une meule en pierre, et en fait des galettes qu’elle cuit dans son four en terre. Ca nous enfume. Complètement incongrue, une ampoule dans cette maison de terre apporte un peu de lumière… Dans la cour, sous un panier renversé, du yaourt est en préparation en plein air, juste protégé des gros animaux. Un endroit hors du temps, une rencontre que l’on savoure malgré les bavardages incessants (mais vraiment !) de Laxmi Narayan. Luc me dira plus tard : incroyable, il est plus bavard que toi ! Je suis d’accord avec la deuxième partie de la phrase, mais pourquoi est-ce incroyable ?!

Samedi 13 août 2005

Samedi matin, nous nous levons à 5h30 pour aller chez Laxmi. Nous partons dans les dunes, et notre ami est déjà en pleine forme. Nous avons pris nos sacs parce qu’il nous a invités à rester chez lui, mais ce matin nous découvrons déçus et atterrés ce que le tourisme a fait à l’hospitalité locale : il nous fera seulement payer 50rs le repas et pour dormir on donnera ce qu’on voudra ! Je suis désolée – c’est la première fois depuis le début du voyage qu’une invitation est intéressée. Laxmi perd sa majuscule – celle de Personnage. Nous attendons presque trois heures le temps que les chameaux arrivent, qu’ils soient sellés. Mais cela a perdu de son charme. Quand vient le moment de monter, j’ai l’impression d’être assise sur une chaise de camping qu’on déplie ! Je pars en arrière puis en avant et soudain, je vois tout de la perspective d’un chameau. C’est haut ! Au pas, il suffit de suivre le mouvement comme si on était à cheval, mais au trot on se déboîte les hanches ! Nous sommes accompagnés par Chanaram et le petit Gungaram, qui connaissent trois phrases en anglais : « lean back », « yes », « thank you ». Gungaram, quand il s’adresse à nous, commence sa phrase par « yes » et la termine en rajasthani, ce qui nous rend rapidement compétents en langage des signes.

Le paysage vaut le détour. Dunes de sable et petits villages comme des champignons ou des huttes de schtroumpfs, roche rouge au milieu du sable jaune, des gazelles qui fuient à notre approche, et le silence…

A la fin de notre longue balade, il s’avère que Chanaram connaît un autre mot anglais : « tips ? ». Nous lui conseillons de s’adresser à Laxmi pour le pourboire – après tout il nous en a demandé un pour avoir négocié des prix abordables. Faut pas abuser… Nous retournons sur Osiyan, assoiffés et en sueur. Décidément en Inde je suis passée par de nombreux changements de climat ! Laxmi Narayan est déçu que nous ayons décidé de lui fausser compagnie, mais moins déçus que nous sans doute. Il est fasciné par mes cheveux bouclés hirsutes et aimerait visiblement en garder quelques-uns, un peu comme ce poil de chameau que j’ai délicatement arraché à ma monture pour le mettre dans mon journal… D’ailleurs nous ne regardons plus les chameaux de la même façon – ils ont perdu de leur mystère.

Nous retournons donc sur Jodhpur et passons notre dernière soirée ensemble à dîner sur une terrasse avec vue sur le fort illuminé et les étoiles.

Hier j’ai dit au revoir à Luc, ravie d’avoir rencontré un compagnon de voyage avec qui les silences et les longues conversations avaient tour à tour leur place. Il descend sur Ranakpur, et je monte sur Jaisalmer…

Dimanche 14 août 2005

Jaisalmer…

Je ne suis pas descendue du car que des rickshawallahs et des rabatteurs arrivent en force et en décibels, hurlant des noms d’hôtel et des tarifs. Je réfléchis et trouve une parade humoristique : je sors les boules Quies de mon sac, les leur montre soigneusement, de loin, et les enfonce dans mes oreilles ! Le chauffeur du car est mort de rire. Je descends et fends la foule, et ils sont tellement surpris de ma réaction qu’ils ne me poursuivent pas. Devant moi, le fort… Que dire… rien pour l’instant, je veux juste monter à pied et poser mon sac… Un type acharné me poursuit en criant un nom d’hôtel. Je débouche ma bouteille d’eau, me retourne et lui dis avec un grand sourire : « if you come any nearer I’ll throw you some water… ». Un ouvrier qui m’a entendue s’écrie : « right ! Punch him ! You’re French, yes ? ». Quoi, ici aussi on a la réputation d’être peu aimables ! En tout cas le type abandonne et les suivants aussi… Efficace. Ils gardent tous le sourire, ça les amuse que je réagisse comme ça.

J’erre au pif et tombe en arrêt devant un vieux haveli de 450 ans, de toute beauté, avec une cour intérieure, des couloirs et une architecture plus arabe qu’indienne. Un pur bonheur. Je demande les tarifs pour une chambre en craignant la réponse mais voila, comme je prends le temps de discuter avec le réceptionniste et de faire connaissance, il me propose d’emblée une chambre à… 100 roupies. Pour un petit palais de conte de fées ! Je pose mon sac. Les couloirs et les escaliers étroits sont un enchantement, les tables basses et les coussins me font sentir chez moi, et depuis la terrasse on voit la ville et le désert, et soudain je me dis : ça y est, je suis Ailleurs.

Désert Haveli porte bien son nom, apparemment il n’y a personne ou presque, et même s’il y a quelques touristes l’ambiance est tellement intimiste que j’ai l’impression d’être entrée dans un livre. Je vais rester quelques jours et errer dans le fort et autour du fort, et profiter du calme du haveli pour me détendre, m’imprégner de ce paysage inattendu.

J’en avais des choses à vous raconter, encore !

Je vous laisse avec pleins de pensées, et vais rentrer au frais plutôt que ramper sous la chaleur écrasante…


Le désert de Thar, tard.

dimanche 21 septembre 2008

Depuis le désert de Thar où la chaleur équivaut chaque jour à une bonne séance de sauna (sans la louche), ce petit message va miraculeusement vous parvenir en quelques secondes. C’est-y pas magique ?

Je n’ai pas bougé de Jaisalmer. Ce n’est pas que mon voyage devienne statique, quoique, c’est juste que je n’aime pas courir d’un endroit à un autre et voir des choses plutôt que rencontrer des gens. Je ne pensais pas faire de rencontre ici, vu le nombre de touristes qui arpentent les rues. Mais chaque jour dès que je sors dans les ruelles étroites du fort, allez savoir pourquoi, j’entends « bonjour Helias ! » – Helias c’est moi hélas, apparemment ça se retient mieux que Heliette. Environ une dizaine de vendeurs dispersés partout me salue par mon prénom. Je suppose que c’est parce que je ne réponds pas à leurs tentatives de me vendre des trucs par l’habituel grognement international qu’on entend par ici. Et je peux vous dire que tous les grognements se ressemblent, du slovène au français en passant par l’allemand et le roumain ! Pas étonnant, donc, qu’on m’offre du thé plusieurs fois par jour sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit, juste pour le plaisir de discuter.

Et puis depuis quelques jours, je suis la princesse du Haveli. Imaginez un soir étoilé, avec juste la lueur de la lune pour m’éclairer, personne dans le guest house… Et Sumar le cuisinier qui est aux petits soins pour moi (un peu trop, à la réflexion… il a fallu déterminer certaines limites et redéfinir ce qu’est l’amitié…) me sert un thali phénoménal avec des légumes du désert. Oui, ça existe. Ca se cueille dans un arbre pendant la mousson et ça se fait sécher, et ça ressemble à des brindilles. Mais le goût est particulier, subtil et délicieux. Bref. Chaque instant dans ce haveli est un moment de tranquillité, et le toit permet de fuir les heures les plus chaudes en s’exposant au vent. Le regard porte sur le désert au-delà du village, juste ce qu’il faut quand on sait que mon séjour touche à sa fin.

Et dans ce haut lieu touristique, ma bonne étoile continue de m’estomaquer. Qui l’eut cru ? Je ne fais que des rencontres surprenantes ! Lassée par mon voyage jusqu’ici et physiquement plutôt tendue, je cherchais un endroit pour me faire masser, et j’ai rencontre Beiju et son tarif effrayant, non négociable. Je lui en demande la raison : elle est spécialiste du massage ayurvédique, tout comme son fils et sa sœur. Soit… Je m’allonge donc pour un massage et me retrouve si détendue après coup que je rentre au haveli avec deux de tension, la démarche lente voire bovine avec ce léger balancement des flemmards pathologiques, les épaules prêtes à tomber parce qu’aucune tension ne les retient plus, les pieds ne touchant plus terre. Le lendemain, je commence mes cours avec Deepak, le fils de Beiju. Prenez un ticket : en rentrant j’aurai besoin de cobayes pour mettre mes nouvelles connaissances en application ! Je suis sous pression cet après-midi cependant, car ce soir, c’est moi qui masse Beiju. Et sur le principe de l’échange, demain j’aurai de nouveau un massage ayurvédique pour achever de me détendre !

Hier, c’était en Inde le festival des frères et sœurs. Je vous raconte encore une petite histoire… A l’origine du festival, une maharani veuve plutôt futée… Elle vivait dans son joli palais en déplorant la mort récente de son mari, pendant que le maharajah du royaume voisin, lui, se réjouissait de sa mauvaise fortune : attaquer une veuve sans défense et prendre son palais, voila une idée qui aurait du répugner tout guerrier rajput si tatillon sur son honneur ! Assaillie de toutes parts, la veuve parvient à s’enfuir, emportant avec elle un bracelet… Elle s’arrête chez un maharajah voisin et soudain, lui vient une idée : elle lui attache le bracelet autour du poignet et lui déclare qu’elle fait de lui son frère, s’il accepte. Ravi, le maharajah acquiesce. Et la, la maharani lui demande : « Et vas-tu laisser le royaume de ta sœur tomber aux mains de ses ennemis ? ». Le fameux honneur rajput est en jeu. Le maharajah rassemble ses troupes et part reprendre le palais de sa sœur, et ainsi naît cette jolie tradition qui réunit les familles chaque année. Moi je dis, c’est tout bénef pour la maharani ! Et d’ailleurs depuis ça n’a pas changé… La sœur offre un bracelet à son frère qui lui donne, en échange, des robes, des bijoux, des cadeaux de toutes sortes. Avant-hier, j’étais tranquillement en train de recevoir ma leçon de Deepak, quand il s’est soudain écrié : « Tomorrow I make you my sister ! » Et me voila avec un nouveau penjabi flashy posé sur les genoux, toute muette de surprise. Hier j’arrive avec le penjabi et noue le traditionnel bracelet au poignet de Deepak, et je me dis : c’est tout de même chouette, tout ce qui m’arrive.

J’ai aussi rencontré Loona, un tout petit homme énergique qui tient un magasin de tissu et de longues conversations tout en même temps. On dirait que je ne rencontre que des hommes, mais la plupart des femmes ne parlent pas anglais et restent à la maison, ça rend les choses moins aisées. Loona et moi avons de longues discussions quotidiennes, et pour une fois la pudeur n’est pas de mise parce qu’on parle comme de vrais amis. Les questions que je n’aurais pas osé poser à Rajesh, qui est réservé sur tout ce qui touche son quotidien, Loona les aborde sans que je les lui pose. Il a eu une enfance un peu étrange pour un jeune Indien : quand son père est mort alors qu’il avait huit ans, il a décidé de ne pas rester à dépendre de sa famille jusqu’à ce qu’il puisse travailler. A dix ans, il a quitté son petit village du désert pour aller travailler dans une fabrique de textile à Ahmedabad et gagner un peu d’argent. Cependant, quand il en a eu assez, il est revenu dans le désert pour s’installer à Jaisalmer, toujours loin de sa famille, et travailler dans un hôtel. Là, il a rencontré sa première petite copine, une Française, qui lui a donné selon ses propres mots une idée plus réaliste du French kiss ! Ici on ne s’embrasse pas, me dit-il, et quand un homme embrasse une femme sur la joue c’est comme une déclaration d’amour. D’où ses ennuis avec son oncle quelques années plus tard, quand une amie italienne lui a planté deux bises sur la joue. Son oncle lui a hurlé dessus pendant des heures, exigeant qu’il épouse l’étrangère ou s’exile dans le désert. A la fin il a réussi à faire comprendre à sa famille la différence de culture, mais ça n’a pas été sans mal ! Puis il y a eu cette jeune Britannique qu’il aurait volontiers épousée, mais qui vit en Europe. Loona ne veut pas quitter l’Inde, elle ne voulait pas quitter Londres, ils se sont donc contentés d’une véritable amitié. Et la, la famille de Loona lui a fait remarquer qu’à vingt ans passés, il était temps qu’il se marie. Je prête l’oreille. Apres tout ce qu’il vient de me raconter, je me demande s’il a sur le mariage arrangé la même vision que Rajesh et Rajeshwari, et la majorité des Indiens, qui n’imaginent pas qu’on puisse faire autrement. Il a un sourire triste. Il me dit en anglais :  » Imagine, on te marie avec une femme (euh… ben tout de suite la visualisation devient complexe, quitte à me marier j’aimerais autant un homme, merci !) que tu n’as jamais vue… Mon frère a été marié quand il avait dix ans et sa femme neuf, mais même s’ils n’ont commencé à vivre ensemble que quand il avait quinze ans ça a été difficile. Bref, j’avais juste une photo et j’avais vu ma femme une fois. Et le jour du mariage, soudain, tu te retrouves dans la même chambre qu’elle et tu dois lui faire l’amour. Comment est-ce possible ? C’est animal, instinctif. Y a pas d’amour la-dedans. Après si tu aimes ta femme tant mieux, mais moi je fais tout pour l’éviter, je ne la vois que le soir, nous sommes comme deux inconnus… Et nous avons deux fils. » Je lui fais remarquer que pour la femme c’est sans doute encore plus difficile : elle quitte sa famille pour celle de son mari, doit servir celui-ci en tous points et se soumettre à ses désirs en plus d’obéir à sa belle-mère, et porter des enfants d’un homme qu’elle n’aimera peut-être jamais. Loona déplore le fait qu’il n’ait pas eu le choix, mais c’est surtout parce qu’il a été en contact (rapproché…) avec des occidentales. Leur point de vue sur la vie de couple lui semblait plus attractif. Maintenant il est malheureux, déchiré entre tradition et désir.

Notre conversation est interrompue par l’arrivée d’un eunuque travesti. En Inde d’après ce que j’en ai vu, ils sont à la fois craints et moqués, mais dès qu’ils tendent la main les hommes leur donnent immédiatement de l’argent. J’assiste à une drôle de scène : avec force imprécations l’eunuque semble exiger de l’argent que Loona lui tend en lui disant quelques mots. Aussitôt l’eunuque tient à lui rendre le billet ! Il insiste, et son visage a une expression proche de la crainte. Je suis surprise. J’imagine que pour obtenir un tel effet il m’aurait fallu menacer le mendiant d’un dolyo tchagi bien place ! Loona m’explique ce qui s’est passé : les eunuques sont craints parce que si on leur refuse quoi que ce soit, ils lancent des malédictions accompagnées d’un strip-tease intégral et complet ! Ca peut arriver en pleine rue. L’exhibitionniste de base, sans imperméable… Seulement, Loona est de la plus haute caste de l’Inde, la caste des Fils de Durga. Tous ses membres ne sont pas descendants des hommes mais des dieux qui autrefois vivaient dans cette région. Personne n’a le droit de réclamer quoi que ce soit à un Fils de Durga sous peine de s’attirer la colère des dieux. Ben visiblement c’est efficace… Traditionnellement les Fils de Durga étaient les bardes des maharajahs, maintenant certains se sont reconvertis en scénaristes de Bollywood. Ca perd de son prestige…

Par un hasard formidable, j’ai débarque pilpoil pour le 850e anniversaire du fort (non mais quand je vous dis que j’ai une bonne étoile en voyage…). J’ai donc assisté à diverses célébrations, mais j’ai manqué le Camel Polo qui semblait fun rien qu’à entendre le nom… Me voila donc assise au milieu d’un public indien avec juste deux trois touristes en vue. Sur scène, un spectacle qui raconte l’histoire du fort. Je n’ai aucun mal à comprendre qu’elle a été sanglante si j’en crois les nombreuses batailles bruyantes qui ont lieu en enfilade avec chaque fois des costumes différents. Mais soudain je suis bien embêtée, car commence une pièce en hindi qui parodie les premières années du tourisme à Jaisalmer. Et ça cause beaucoup et je ne comprends rien. C’est à ce moment que je fais une rencontre pour le moins inattendue : Un type, peut-être le seul et unique ici dans ce monde de profits touristiques, complètement désintéressé qui s’applique à me traduire tout ce qui se passe de A à Z ! Il s’appelle Pankaj, il étudie la biologie à Jodhpur mais aussi le développement touristique au Rajasthan. Tandis que je regarde la parodie excellente des touristes avec sac à dos et appareils photos, et les Indiens hilarants qui imitent les rabatteurs et hôteliers, Pankaj me raconte les répliques humoristiques. Mais le but de la pièce est de montrer que le fort est en mauvais état parce que personne n’en prend soin : il s’agit de le restaurer. Le message semble passer. Dans le public, il y a quand même l’actuel Maharajah de Jaisalmer, avec sa petite moustache remontée à la rajput, sa femme, et sa mère. Tout ce beau monde converse à mi-voix avec la ministre du tourisme au Rajasthan, dont le sari rose me fait penser, je ne sais pourquoi, à la chanson « Barbie Girl ». A la fin du spectacle, Pankaj me propose un tour dans Jaisalmer hors du fort le lendemain, pour visiter les havelis.

En milieu d’après-midi, je le retrouve à la porte du fort, et nous voilà à déambuler. Il me raconte l’histoire de chaque haveli que nous visitons, et m’emmène ensuite au petit lac qui a été creusé en 1367 pour alimenter le fort. Il me fait asseoir, à mon grand désarroi, dans un pédalo. Et nous pédalons autour du lac, ce qui n’est pas désagréable en soi, juste un peu ridicule. Je n’aurais jamais imaginé faire du pédalo dans un cygne en plastique avec vue sur le désert ! Après quoi nous allons au musée et un de ses amis me fait une visite guidée pendant laquelle il me chante soudain une chanson traditionnelle du désert. La journée se termine et nous allons boire le meilleur lassi (sorte de yaourt, mais plus noble) que j’aie jamais goûté chez Kanchan Shree. C’est tellement bon que j’y amènerai des potes allemands le lendemain ! Et ainsi, à la porte du fort, Pankaj me serre la main sans me demander quoi que ce soit que mon amitié et un sincère remerciement. C’est, je suppose, une perle rare au milieu de tous ces gens qui font leur business grâce au tourisme. Je lui en suis d’autant plus reconnaissante.

Le haveli est moins désert, il y a eu une invasion allemande. Parmi les envahisseurs il y a Kay, un géant blond dont j’ai deviné la nationalité sans problème en le voyant descendre une bière en deux secondes sans sourciller ! Et puis il a un rire allemand. J’ai conscience d’accumuler deux clichés mais je ne me suis pas trompée, et il faut bien que les stéréotypes aient une origine ! Kay est le genre de voyageur qui dort une nuit dans le désert, se promène un peu partout sans trop se lier avec qui que ce soit. Cependant c’est la pleine lune, et pour une fois Kay est bavard : nous passons une longue soirée à siroter des lassis en discutant bouddhisme. Comme Sumar vient prêter son oreille à ce que nous racontons et me jette de noirs regards, Kay se met soudain à me parler espagnol, ce qui est parfaitement surréaliste l’espace de quelques instants !

Le lendemain c’est Nicole et Andreas qui se joignent à nous, et malgré qu’ils soient tous allemands ils parlent anglais pour m’inclure dans la conversation. Ils sont tous deux allés faire un safari dans le désert malgré la chaleur lourde. Nicole en est revenue brûlée, avec des cloques sur les mains et les pieds et une couleur écrevisse relativement inquiétante. Je sors mes huiles essentielles : un mélange efficace pour apaiser et cicatriser. Et le lendemain elle va déjà mieux.

Donc ce sont des journées plus ou moins oisives à Jaisalmer, ponctuées de rencontres et de cours de massage. Je profite de ces moments pour me reposer avant le retour. Demain Loona m’a invitée dans son village, s’il n’est pas trop occupé, pour que je visite la petite école qui a été mise en place et que je voie le travail des apprentis tailleurs. A l’horizon aussi, un entretien avec un maître de yoga et de reiki, par curiosité… mais ce soir, aie : je dois masser Beiju ! Ce sera sans doute mon cours le plus utile !

…………………………………………Moqueur……………..

Namasteeeeeee !

C’est à la fois le cri d’un bonjour et d’un au revoir, pas adressé aux mêmes personnes…

Depuis hier après-midi je suis à Bombay pour les derniers jours.

Je vous disais mon stress à l’idée de masser Beiju – elle a apprécié, il parait que j’ai soulagé ses douleurs. Elle m’a même préparé un bon repas pour me remercier ! Le lendemain je suis revenue pour mon dernier cours avec Deepak. Beiju jeûnait : c’était la journée de la femme… pour son mari. Ce jour-là les femmes ne mangent ni ne boivent quoi que ce soit, et quand vient le soir, elles se lavent et vont prier au temple pour la longue vie de leur mari. Celles qui n’en ont pas vont aussi prier pour en trouver un, d’ailleurs Deepak était navré que j’aie pris un petit-déj, sinon j’aurais pu jeûner et prier avec tout le monde ! Les femmes revêtent des saris multicolores qui flashent, les couleurs sont tellement vives qu’on dirait un carnaval. Et elles ont tous leurs bijoux, ce qui équivaut à leur pesant d’argent – imaginez plutôt : un anneau dans le nez, relié à l’oreille d’où pendent au moins trois anneaux et boucles différents ; deux bracelets aux chevilles, dont les clochettes tintent pour avertir qu’une femme arrive et que les hommes doivent détourner le regard (ou au contraire écarquiller les yeux…!) ; des bracelets blancs ou multicolores du coude à l’épaule, et des bracelets en argent ou dorés du coude au poignet ; un ou plusieurs lourds colliers ; et souvent un collier posé sur la chevelure avec un pendentif qui tombe sur le front. Quand la lune apparaît, les femmes ont le droit de manger mais seulement un gâteau de riz sucré, qu’elles portent à la bouche en passant le bras sous la jambe… Existe-t-il une journée de l’homme pour sa femme ? Ben non, pourquoi ?

Beiju me raconte tout un tas de choses. Elle fait partie de la caste brahmane et si, depuis deux jours, je la vois assise par terre, se faisant servir à boire et a manger par son mari, ce n’est pas parce qu’elle est privilégiée, c’est parce qu’elle a ses règles. Bonjour la discrétion quand une femme a ses mauvais jours : elle ne doit pas sortir de la maison, ne doit rien toucher et surtout pas la nourriture ou les enfants, et tout ce qu’elle touche est aussitôt lavé pour être purifié. Elle ne cuisine pas, ne fait rien, ne s’asseoit que sur le sol, et ne doit pas puiser de l’eau mais demander qu’on lui en apporte. Ah. Tandis que je ne vois que les inconvénients, Beiju voit tous les avantages : ce sont ses journées de congés mensuels ! Elle noue son sari et comme j’admire sa dextérité, elle me raconte qu’à son mariage, quand elle avait quatorze ans, elle s’est réveillée de sa nuit de noces avec le sari défait (je vous éclaire sur ce point dans un instant…) et a éclaté en sanglots, jusqu’à ce que sa belle-mère vienne s’inquiéter du problème. Elle ne savait pas comment le plier ! C’est à ce moment qu’elle a appris… J’apprécie infiniment Beiju, qui dégage une douceur maternelle et une grande gentillesse.

C’est pourquoi je suis estomaquée par ma conversation avec une Belge venue se renseigner sur les massages. Elle ignore totalement Beiju une fois qu’elle sait que je suis française, et la voila à me poser des questions ou me lancer des affirmations qui me hérissent le poil : « Vous êtes allée au Népal ? Et alors, est-ce que les gens sont aussi primitifs qu’en Inde ? » (?!!?) « Forcément, vous… avec votre couleur de… enfin je veux dire… je comprends que vous n’ayez pas de problèmes… » « Et qu’est-ce que vous pensez des Indiens ? Ils sont tous avides d’argent et malhonnêtes, non ? ». Là-dessus j’ai ma dose et je lui demande sur un ton dangereusement poli : « Et vous voyagez dans le Rajasthan depuis une semaine, c’est ça ? Vous n’êtes allée que dans les endroits les plus touristiques ? Mais alors vous n’avez vu que les lieux que le tourisme a gâchés… non ? ». Quand elle finit par partir, Beiju me sourit et me raconte des anecdotes à pleurer sur le comportement des étrangers à son égard. Je ne suis plus surprise de l’accueil qu’on me réserve partout quand j’entends ce qui se passe à Jaisalmer – incompréhension mutuelle, harcèlement des vendeurs, insultes des touristes, marchandage insuffisant ou outrancier, méfiance réciproque… Je n’ai rien vu de tout ça, tout ce que je sais c’est que mon sourire et mes tentatives d’humour ne m’attirent que la sympathie des gens et des tasses et des tasses de thé à n’en plus finir…

Je vous disais donc que j’allais vous éclairer, au cas où vous ayez été surpris qu’après une nuit de noces la mariée soit toujours habillée (bien qu’un tantinet dévêtue). Loona m’avait parlé de sa vie, mais un des vendeurs du fort, Raj, qui parait trente ans et en a dix-sept avec un mariage dans le futur très proche, m’a complètement sciée en me posant une série de questions qui m’en ont dit long sur l’Inde. Raj voit des touristes défiler mais assez peu prennent le thé. Sur le ton de la confidence, il me demande : « Can I ask you some questions ? » et ajoute que je dois parler à mi-voix, sinon son frère ou son oncle vont le frapper jusqu’à plus soif. Je me méfie. Mais je ne m’attends pas vraiment à ses questions ! Je ne réponds pas à toutes, mais reste parfois atterrée (au départ, après c’est Raj qui est estomaqué) par la candeur ou l’horreur du ton de sa voix. Je vous fais une liste, demandez-vous ce que vous auriez répondu – moi j’ai pris mon ton de prof et dispense mon tout premier cours d’éducation sexuelle…

Questions candides : est-ce que c’est vrai qu’en occident les couples font l’amour nus ? C’est quoi un préservatif ? Est-ce qu’on peut divorcer ? Est-ce que les gens font l’amour seulement avec l’homme dessus et la femme en dessous ? Ils font AUTREMENT ? Et on les laisse faire ? C’est permis de vivre ensemble sans se marier ? Et il paraît que les hommes célibataires font ça tous seuls mais sûrement pas les femmes ? Quoi, la femme n’est pas là pour servir et obéir à son mari ? Et c’est vrai qu’une femme peut choisir si elle va avoir des bébés en prenant un médicament ? C’est permis ?

Questions horrifiées : reprendre les questions du dessus et les répéter après avoir imaginé ma réponse… mais la plus horrifiée, c’est sans doute celle où il a répété sa question sur le rôle de la femme dans le couple.
Bienvenue dans le pays du Kama-Sutra.
Il faut dire que Raj vient d’un village du désert. Mais il me confie simplement qu’ici, le mari et la femme font l’amour à la sauvette et habillés, qu’on ne s’embrasse pas, que tout le reste est tabou. Je constate qu’il manque à ses questions sur la sexualité un élément qui nous paraît essentiel, mais qu’il oublie parce qu’ici ça passe à l’arrière plan : l’amour. L’amour n’entre pas en ligne de compte. Je suis atterrée par ses questions et navrée d’ouvrir pour lui des perspectives qu’il ne pourra pas vivre, mais quitte à ce qu’il se pose ces questions autant qu’il obtienne des réponses honnêtes. La sexualité semble une préoccupation de premier ordre pour tous ceux qui entrent en contact avec les touristes. Evidemment, quand ils voient des voyageurs au singulier repartir au pluriel, quand deux chambres louées à deux célibataires sont joyeusement rendues pour les clefs d’une chambre double…

Je rencontre aussi Karosh, un autre vendeur heureusement préoccupé par des questions plus minérales : il vend des pierres semi-précieuses. Son magasin est un paradis dans lequel je m’attarde en buvant le thé. Il a au-dessus de sa tête un portrait d’Omar Sharif, et comme je m’en étonne il sourit : un jour il a reçu la visite de l’acteur et c’est son sosie, avec vingt ans de plus ! A la réflexion c’est vrai que Karosh a un petit air d’Omar… Il me déballe des pierres et des pierres et des pierres et je me régale les yeux. Il a beaucoup voyagé en Inde et il a travaillé assez souvent avec des médecins de Calcutta dans les petits villages de l’Himachal Pradesh. Il me montre ses pierres les plus rares. Et puis il m’annonce que si une pierre me plait, il me fera une bague sur mesure. A votre avis j’ai craqué ?

Le moment est venu de quitter Jaisalmer. Je prends mon tout dernier dîner avec Loona sur son toit, à la lumière de la lune, à discuter. Il a même acheté des bières qu’il a apportées en cachette. Avec Loona je ne m’inquiète pas : ses intentions sont uniquement amicales. Il m’offre un petit pendentif en guise d’au revoir.

Quand je prends le bus pour Ahmedabad, je jette un dernier regard au fort. Aucun regret de quitter ce lieu : j’ai apprécié mes journées ici, je me suis fait des amis, et maintenant il est temps de rentrer. Malheureusement le chauffeur est un maniaque du klaxon et ses cassettes audio ont trop pris le soleil : les violons agonisent et les voix féminines ressemblent à des miaulements… à fond. A minuit je lui demande de baisser la musique, que j’entends très clairement malgré mes boules Quies. Il accepte. Quatre heures plus tard je descends au radar à la gare d’Ahmedabad et trouve un train qui part à sept heures pour Bombay. Et quel train ! Neuf heures au milieu d’un piaillement de bonnes femmes multicolores et tassées comme des sardines.
Deux jeunes filles (des gamines), chacune avec un bébé manquent de se crêper le chignon pour une place. Puis l’une d’elles se lève, noue sa couverture à des barres pour en faire un hamac, met son bébé dedans et… oh, my god… le hamac se transforme en balançoire et ce n’est pas étonnant que le bébé se taise, il doit avoir le tournis ! C’est ainsi qu’on BERCE son enfant en Inde ?!

A Bombay je suis accueillie comme une princesse. C’est un mot qui revient souvent, c’est pas que j’aie des ambitions royales, c’est juste que ma surprise ne cesse jamais quand on s’occupe de moi en précédant tous mes souhaits ! Cette famille est vraiment adorable. Je vous raconterai mes derniers jours en Inde bientôt, car lundi matin si tout va bien je suis à Paris…
[…]
Je devrais rentrer lundi soir. Prenez rendez-vous pour le téléphone ! Disons que j’adorerais recevoir un coucou de tous ceux qui me sont le plus proche… ça en fait quand même quelques-uns.

J’ai éventuellement (éventuellement, bis) un comité d’accueil à Grenoble, mais si ce n’est pas le cas j’arriverai sur Valence TGV. Voyons, ce qui me ferait plaisir : une grande bannière « Welcome back » avec des nuées de fleurs, une fanfare, et des bonnes volontés pour m’aider à traîner mes sacs ! Je plaisante. Enfin, à demi…


Ze end of ze book of Indian Paths

dimanche 21 septembre 2008

Je suis de retour en France, en un seul morceau, avec les cernes, le sourire et la rentrée scolaire.. Tout ça à la fois, un décalage civilisationnel plutôt qu’horaire, mais la réadaptation s’est faite très rapidement, vu que je n’avais que deux jours avant de retrouver les monstres – nommément mes élèves.

Je vous dois quand même le dernier épisode… les derniers jours de Bombay.

Ce n’était qu’une liste de au revoir, à commencer par Manisha, la soeur de Rajesh, si gentille et pleine de douceur. Me voici débarquant sur son lieu de travail, une pharmacie ayurvédique aux prix exorbitants – ils exportent la plupart de leurs produits. A cause des inondations, le bureau a une belle ligne noirâtre horizontale à plus d’un mètre cinquante de hauteur, autant dire que tout ce qui était en dessous (ordinateurs, archives, fichiers…) a joyeusement coulé début juillet. Avec les disquettes de sauvegarde – est-ce que ça flotte, une disquette ? Manisha est surprise et heureuse de ma visite, et elle s’empresse de me servir un soda orange fluo que je bois sans sourciller. Son patron vient me faire un brin de causette et quand il constate que je voyage seul, le voilà qui s’exclame : « Vous êtes seule pour voyager en Inde ?! Je vous le déconseille. Trouvez-vous un compagnon de route, vous allez rencontrer des difficultés sinon… Sérieusement, vous ne devriez pas vous déplacer en train… » Je lui explique que c’est trop tard, je pars après-demain. Et que le seul véritable problème que j’aie eu, c’est le tout premier jour, avec la police… Ce qui est effarant, rétrospectivement. Manisha commence par s’excuser si sa famille a commis le moindre impair et je crois rêver ! Ils m’ont accueillie comme un membre de la famille après tout ! Je prends congé en lui promettant que je téléphonerai dès mon retour pour dire que tout va bien.

Pendant cette conversation il y a eu deux coups de fil : Rajeshwari, qui voulait savoir si j’avais trouvé le bureau de Manisha sans me perdre, et Jayashree, qui voulait savoir la même chose. C’est du cocooning à ce niveau !

Je ressors dans le quartier de Mira Road et suis doublée par un tout petit bonhomme de six ou sept ans qui porte un énorme seau d’eau. A une centaine de mètres, c’est le marché des porteurs : il y a un slum au bout du chemin, sans eau courante évidemment. Alors les porteurs en herbe comme ce petit-là ou les vieux tout courbés ont fait leur métier de transporter l’eau d’un endroit où on en trouve à celui où il n’y en a pas… Je les observe un instant. L’eau si précieuse et nécessaire, ils vont la chercher tous les matins à un ou deux kilomètres.

Jayashree m’a cuisiné un énorme repas…

Samedi 27 août 2005

C’est le festival de Krishna. Hier toute la famille a joué aux cartes jusqu’à minuit, les yeux presque fermés de fatigue, pour attendre l’anniversaire de la naissance de Lord Krishna. Je n’ai rien compris aux règles du jeu, mais j’ai vu Ravindra et Rajeshwari qui trichaient allègrement pendant que Rajesh piquait du nez…

Aujourd’hui que d’agitation. Nous montons dans un train bondé et soudain, nous voici plongés dans la foule à Dadar. Dans chaque rue, à hauteur du troisième, quatrième ou cinquième étage des immeubles, une corde est tendue d’un côté de la rue à l’autre, avec une cruche en suspens au milieu. Il y a des prix à gagner pour ceux qui parviennent à la briser. Des pyramides humaines se forment, des groupes de quartier qui s’entraînent depuis quelques semaines. Rajesh, Rajeshwari et moi nous squeezons dans la foule pour trouver un immeuble et monter au cinquième, d’où la vue est imprenable. Ca fourmille, ça grouille, ça s’escalade. Petit à petit s’élève une pyramide humaine d’hommes qui prennent appui sur les cuisses du prédecesseur et se mettent en équilibre sur ses épaules. La base doit souffrir et serrer les dents à mesure que les hommes cumulent les étages… Et puis soudain un tout petit garçon, agile et léger, escalade la pile humaine et s’accroupit sur les épaules du dernier. Lentement, il se relève, les jambes tremblantes. Et joint les mains sous les applaudissements. J’en ai la mâchoire qui tombe, qu’on ose envoyer un môme de cet âge en équilibre à hauteur du quatrième étage d’un immeuble. Il tend les mains… saisit la cruche… et en tremblant toujours autant, sous les cris de délire de la foule, il s’accroche un peu violemment aux cheveux de son porteur pour ne pas tomber, et redescend. Ils ont gagné.

A côté un autre groupe aux couleurs orange flashy tente de saisir une cruche plus haute. Comme des fourmis, ça s’escalade et ça s’élève. Comme tout à l’heure, un gamin monte en dernier. Mais quand il tend la main, il perd l’équilibre. Soudain tout dégringole, le môme, ses porteurs, la pyramide. En deux secondes il y a un tas de membres emmêlés par terre, des têtes, bras, jambes sans dessus dessous. La foule aide le groupe à se démêler et se remettre sur pieds. Personne n’est blessé.

Nous descendons de notre abri si agréable et nous plongeons de nouveau dans la foule. Juste au moment où je me dis que l’ambiance est bon enfant, je me prends un seau d’eau sur la tronche ! Je suis trempée, mais ce n’est pas grave. Heureusement que l’appareil photo était protégé dans mon sac, parce que sinon j’aurais perdu mon sens de l’humour. Nous allons voir la pyramide qui fait sensation : celle des femmes. Et je sens en arrivant dans la foule alentour que c’est là que tout le monde se bouscule. Que des femmes osent faire une pyramide, cela semble encore totalement incongru, si j’en crois les onze photographes de presse, les huit cameramen et les cris du public. Eh ben. Un plaisantin simple d’esprit trouve amusant de balancer un seau d’eau sur du matériel photographique qui vaut cent fois son salaire et provoque la colère de la presse. La pyramide s’élève, mais les femmes ne sont pas assez nombreuses et la cruche est trop loin… Soupirs, renforcement des certitudes machistes, déception. Mais aux infos télévisées le soir on ne verra pas cet échec, juste les images de la pyramide en devenir.

C’est le dernier soir. Toute la famille, qui depuis trois semaines a un régime végétalien, rompt le jeûne en mangeant sur des feuilles de bananier. Le festin est prêt. Pour mon dernier repas on discute beaucoup, et du coup, je ne regarde pas ce que je mange. Tout à coup, brûlure caractéristique des papilles et de l’estomac. J’ai avalé un piment. Je devrais dire : j’ai avalé LE piment. Jayashree n’en avait mis qu’un, de la taille d’un doigt pour que je ne le manque pas s’il atterrissait par erreur sous mon nez. Et je ne l’ai pas vu, mais je l’ai senti. Aussitôt Rajesh me sert un thé très sucré, on me fait avaler un yaourt, Ravi descend en urgence m’acheter un paan. Ils sont navrés. Mais grâce à tous leurs soins, je n’aurai pas de séquelles.

Dimanche 28 août 2005

J’étale tout ce que je dois rapporter sur le lit, et je me mords les doigts. Mais comme par hasard j’ai un sens aigu de la ruse : je groupe tous les livres, albums et ce qui pèse lourd dans mon bagage à main, un petit sac au fond épais et à l’air innocent. Je le regarde, on dirait qu’il pèse cinq kilos. Quand je le prends, il en pèse au moins douze… Je regroupe tout ce qui doit être regroupé, méthodiquement, lentement, avec Jay qui s’amuse de tout ce foutoir et un membre de la famille différent qui vient faire une ronde toutes les cinq minutes pour voir si j’ai besoin d’aide… A midi tout est prêt.

Je fais mes adieux à Jayashree et manque tomber à la renverse avec mon sac qui m’entraîne, pas celui de douze kilos mais celui qui en fait 33… A la gare, je dis au revoir à Ravi et à Eknath, qui sont tous deux adorables tout plein. Et ça commence à être étrange, ce sentiment mêlé de rentrer dans mon home sweet home et de quitter ce home sweet home-là. Il fallait bien que mon dernier trajet en train soit original, sinon ce n’aurait pas été drôle. Voilà que dans le compartiment bondé retentit un hurlement aigu. Je me retourne. Un grand espace s’est vidé autour d’une petite bonne femme à l’air revêche, avec un bébé dans les bras et, euh… un singe en laisse. Le singe vient d’agresser une grosse femme qui est à présent en train de vociférer, avec l’approbation du groupe. Elles veulent balancer la femme et le singe par la porte ouverte, mais heureusement pour elle, il y a le bébé. A la gare suivante elle est proprement éjectée.

L’aéroport… Mon bagage à main innocent est décidément bien choisi, parce que le guichetier n’y jette qu’un coup d’oeil sans intérêt. Il ne me demande pas de le peser. Mon sac passe avec un sourire, une anecdote et une grimace… Jusqu’à ce que vienne l’heure d’embarquer, je reste avec Rajesh et Rajeshwari, qui ont tous deux les yeux brillants comme des miroirs, et c’est marrant, moi aussi. Qu’est-ce qu’on scintille… Nous faisons nos adieux, et cela me semble soudain impossible de les laisser là. Ils font partie de ma vie maintenant. De ma vie en Inde, de ma vie tout court. Je les emmènerais bien avec moi.

Je leur fais mes adieux un peu à la sauvette et promets de téléphoner à mon arrivée. Ils agitent les bras jusqu’à ce que je disparaisse.

Dès lors, c’est la routine. Embarquement, Yémen, halte à Sanaa dans cet aéroport qui ressemble toujours à une vaste blague, réembarquement, voyage au bout de la nuit… avec un réveil toutes les deux heures parce que visiblement, la compagnie Yemenia a décidé de nous nourrir. A trois heures du matin, c’est sympa, un plateau de fruits, 100 watts dans la tronche et un café fumant. Si si.

J’hallucine sur le prix du TGV parce que je compte toujours en roupies. Je dors par intermittence. Et j’arrive à Valence, où Silvio, mon prof de taekwondo et ami, vient me chercher. Une heure après je franchis le seuil de mon appart, avec en tête E.T. et son « maison » célébrissime, et mes chats me font un accueil plein de poils et de miaulements.

Dans deux jours c’est la rentrée, mais pour l’heure je m’affale, les sacs dans le hall, l’estomac dans les talons, les épaules dans les reins. Mal foutue, quoi. Mais contente. J’ai retiré de mon voyage ce que j’en espérais, et c’est tout ce qui compte.

Et puis vous savez quoi, j’ai les photos maintenant… A découvrir !


Avec Tensang

samedi 20 septembre 2008

Non chers amis, je ne suis pas en train de parcourir Bombay à la nage, mais il s’en est fallu de peu.

Mon train d’hier a été annulé. Je suis toujours à Bangalore mais prends le train ce soir pour retourner à Bombay, où les inondations ont baissé de niveau. Mes amis Rajesh et sa famille vont bien, mais je pense depuis hier à ces millions de gens qui vivent dans les slums et viennent de perdre une nouvelle fois le peu de choses qu’ils possédaient ; tous ces gens qui vivent sous une bâche dans la rue n’ont plus rien, et pire encore le terrain devient propice à la propagation de maladies. Personne n’en parle ici, la presse les ignore, seules les ONG font quelque chose.

Bon, je vous ai longuement abandonnés dans mes aventures et je reçois des mails indignés ou inquiets. Je vais faire du rattrapage, j’ai le temps ce soir, mon train ne part que dans quatre heures. Sachez cependant que si mes mails se font rares, je viens d’user mon cinquième stylo en écrivant mon carnet de voyage !

Jeudi 21 juillet 2005 – Madikeri

Je convaincs Tensang de sortir de l’enceinte de Sera pour aller visiter une petite ville réputée pour ses épices et son café. Comme d’hab Tensang me prépare un petit déjeuner d’enfer, et comme je proteste que je veux faire comme tout le monde, je constate que son colocataire Putchi se tartine du piment sur sa chapatti ! Du coup je ravale mes protestations.

Hier nous sommes allés visiter tout Sera et c’était vraiment superbe, ce matin nous prenons le bus pour Madikeri et sommes assis sur un siège tellement dévissé qu’on dirait un fauteuil à bascule, et sur les trous et les bosses ça donne un effet comique. Enfin, surtout douloureux. Peu à peu nous entrons dans la vallée du Kodagu, avec ses routes sinueuses au milieu d’une jungle de caféiers, ses arbres vert vif sous la mousson et ses petites montagnes à gravir. Petites montagnes, mais bus poussif.
A Madikeri le climat est tellement humide que pas un mur, pas un muret, pas un arbre n’est épargné par la mousse. Un rickshawallah nous emmène tout autour de la petite ville et je découvre avec Tensang une jolie cascade toute blanche précédée et suivie d’eaux boueuses, et des champs d’épices à perte de vue. Un tombeau au sol de marbre – comme le constate la vieille dame aux pieds mouillés qui fait un vol plané dessus – d’un saint maharadjah du siècle dernier a pour tous visiteurs un troupeau de buffles et quelques chiens efflanqués.
Tensang entre dans un temple hindou pour la première fois, et comme nous regardons béats trois saddhus en pagne orange s’agiter devant une divinité, nous recevons soudain une giclée de flotte en pleine tronche en guise de bénédiction ! Quant au musée, c’est une église catholique avec un vitrail qui proclame « Jésus est mon berger » et un alignement de statues  » païennes  » de divinités hindoues juste sous son nez !

La première journée de tourisme se termine. Car c’était du tourisme. Mais pendant le trajet, quand les cahots ne nous empêchaient pas de discuter sous peine de se mordre la langue, nous avons pu continuer de faire connaissance. Il ne m’en voudra pas si je vous dis qu’il n’est pas un moine modèle ! Le cricket et le football sont interdits à Sera, parce que 6000 moines en plein tournoi, ça ferait mauvais effet. L’an dernier, Tensang et une douzaine de ses amis se sont faufilés dans la forêt pour s’adonner à une mémorable partie de cricket. Les voici enthousiastes en plein jeu quand soudain, un moine hurle : « Teacher ! ». Une volé de moines en sandales prend la fuite à travers la forêt, et quelques-uns uns trébuchent et culbutent cul par-dessus tête sur les racines des arbres. Tensang s’échappe, soulagé. Seulement voila : ces andouilles ont laissé la feuille de scores derrière eux ! Ils sont convoqués par leur prof, et reçoivent chacun douze coups de bâton. Ca rigole pas. Enfin maintenant, vu la tête de mon filleul hilare, ça en rigole quand même, mais jaune.

Vendredi 22 juillet 2005

Tensang m’apprend que quand il était petit, c’est un lama qui a conseillé à ses parents de l’envoyer au monastère. Il s’y épanouit. C’est chouette ! Mais comme je lui demande s’il n’y a pas eu de petite appréhension dans l’air à l’idée de m’héberger chez lui, il hésite et puis me dit que puisque je suis sa grande sœur, il peut bien me le dire. Il y a dix ans, une histoire a fait frémir tous les moines parrainés, et pour tout vous dire ça me fait frémir aussi. Je vous raconte, et après je fais mes commentaires.
Un jeune moine parrainé (par une association européenne, mais laquelle, elles sont nombreuses.) reçoit sa marraine dans son monastère. Elle reste quinze jours, au terme desquels elle demande à son filleul de l’accompagner à Bombay. Il la suit. Elle prend une chambre d’hôtel, et lui déclare de but en blanc qu’elle l’aime et veut l’épouser ! Le moine est horrifié. Il lui rappelle qu’il porte une robe pour une raison qu’elle ne peut ignorer. Elle s’énerve, sûrement qu’elle vaut mieux qu’un vœu de chasteté ! Il résiste. Elle insiste. A la fin le ton monte et elle lui déclare que puisque c’est ainsi, il doit lui rembourser l’argent qu’elle lui a versé depuis le début de son parrainage ! Il ne voit pas de solution. Comme elle le laisse réfléchir en descendant faire une course, le moine se jette par la fenêtre et se tue.
Je suis atterrée.
J’assure à Tensang que je n’ai aucune intention de le demander en mariage ! Mais entendre une telle histoire fait frémir. Avant de parrainer, il faut se demander pour quelles raisons on prend cette responsabilité et se rendre compte qu’on est deux dans l’histoire, que les liens qui se tissent sont réels. Et que nos intentions doivent être justes.

Nous continuons quant à nous de beaucoup nous amuser, entre mes cours de tibétain et ses cours d’anglais. Je finis par le faire chanter en francais. Disons que prononcer « vent frais » correctement n’est pas donné à tout le monde, et qu’on en rit tellement que mes abdos, eux, en pleurent…

Samedi 23 juillet 2005

Etre réveillée par les trompes tibétaines, c’est une expérience à vivre. Mais si possible à ne pas reproduire !
En dehors du fait que j’ai cru, une nanoseconde, entendre un éléphant, le son d’un tel instrument à six heures du matin a quelque chose de saisissant.

Aujourd’hui je suis invitée à déjeuner avec Stéphanie, de Solhimal, et Patrice, qui participe au chantier de Kollegal. Nous voyons débarquer un festin. Nous en profitons pour faire connaissance, et le « très sympa » un peu bref de mon dernier message se confirme pour Stéphanie !
Nous passons un agréable après-midi, après quoi je retourne avec eux à Rabgayling, laissant Tensang pour retrouver Tenzin Palden. C’est étrange, c’est un peu comme quitter chez soi pour rentrer chez soi.

Dimanche 24 et lundi 25 juillet 2005

Nous allons en famille à Ooty voir les plantations de thé.
Je vais faire bref : nous entrons dans un paysage nouveau, la jungle et la montagne, transformés en parc national. J’ouvre une fenêtre pour regarder le paysage et vois soudain une mangouste en train de dévorer un serpent ! Le car serpente à vitesse dangereuse dans cette luxuriance en tons de vert déclinés en buissons et feuillages, et je ne me lasse pas de perdre mon regard dans ces milliers d’arbres humides sous la mousson. Oui mais six heures de bus, c’est long, surtout quand on a une fuite d’eau juste au-dessus de la tête. Comme gémirait Travis : « why does it always rain on me ? ».
Bientôt – euh… quatre heures plus tard. – on s’élève entre la brume et les plantations de thé. C’est féerique, cette écharpe blanche qui enveloppe les carrés bien ordonnés des plantations, tandis que la jungle environnante donne à l’atmosphère sauvage sa saveur d’aventure.
Ooty tarde à se dévoiler. On passe de montagne et jungle à collines et bambous. Et à Ooty, il pleut !
Le lendemain, tandis que nous peinons dans le jardin botanique sous la flotte et le froid, et que personne ne proteste, je pense à cette chanson de Jacques Brel et en modifie les paroles : « t’as voulu voir Ooty et on a vu Ooty ». Nous ne nous attardons pas.

Sur le chemin du retour, Tsering, la voisine de Tenzin Palden qui nous a accompagnés et qui ne doute de rien, demande au chauffeur de nous arrêter en bord de route pour que cette Spécialiste française du Thé (elle me montre du doigt) puisse prendre quelques photos et cueillir quelques feuilles ! Et il accepte ! Nous bondissons hors du bus pour une fugitive et humide escapade dans les plantations, où je cueille à la sauvette quelques feuilles de thé du Tamil Nadu (Ooty n’est pas dans le Karnataka) et patauge dans la boue et les flaques pour poser avec mon trophée. Nous remontons ravies et trempées pour grelotter pendant deux heures le temps que nos vêtements sèchent un peu !

Nous arrivons tôt à Mysore. Tenzin Palden et son frère Kunsel sont livides, peu habitués à voyager. Pourtant ils veulent tous que nous allions au palais de Mysore, qui est certes magnifique de l’extérieur. Mais à ma grande surprise, dans ce palais des maharajahs, on joue au strip poker ! Ca commence par l’appareil photo qu’on vous confisque à l’entrée, moyennant roupies. Puis ça continue quand on vous demande de vous déchausser, moyennant roupies – je ne suis pas fâchée de voir ces ignobles chaussures rose Barbie que l’on m’a prêtées disparaître derrière le guichet ! Mais après on vous demande le ticket d’entrée que par habitude, j’ai fourré dans mon sac d’appareil photo.
Traversée du parc pieds nus comme une pèlerine pour récupérer le fameux ticket, et découvrir l’intérieur du palais. Bon, ceux qui me connaissent ne s’étonneront pas, ça me rend malade de voir des portes en argent massif sculptées, des étalages de colonnes de marbre, de dorures, de richesse à me faire vomir, ces hauts plafonds ornés de vitraux coûteux et ces autres plafonds en précieux bois d’acajou sculptés dans le moindre détail. Ca me rend malade parce que dehors, déjà à l’époque, les gens crevaient de faim. Disons que je n’ai pas le même sens des priorités que les maharajahs, ce que je prends pour une agréable auto-congratulation ! Et dans ce palais, même le temple cherche à vous débarrasser de quelque chose : sur chaque vitrine de divinité hindoue, une pancarte indique aimablement que des boulettes sucrées sont en vente à l’entrée pour deux roupies seulement – « Take a badhu and receive god’s blessing ». Effectivement la bénédiction est bon marché ici.
Je craque en sortant du palais pour l’instrument de prédilection des charmeurs de serpents : sorte de flûte faite de deux bambous et d’un fruit sec en forme de poire appelé batcha. Seulement le soir, quand je veux en jouer, Djangtchoub pousse un hurlement : « Don’t play this, snakes are coming !!! ». Je lui explique que les serpents sont sourds, mais elle répète paniquée la même chose, alors je range mon instrument. Et en guise de serpent, je trouve, au pied de mon lit, un placide crapaud que Yangtchen raccompagne stoïquement dehors avec une pince à salade !

Mardi 26 juillet 2005

Une femme de Rabgayling a été piétinée hier soir par un éléphant qui s’attaquait à ses récoltes.
D’anecdotique, la présence des éléphants dans le coin me semble soudain extrêmement grave.
Que dire de plus, sinon que cette réalité colorée et exotique que je vous décris a parfois l’impact cru des tragédies quotidiennes…

…………………………….

Mercredi 27 juillet 2005

Help. Help.
Je fonctionne en mode interne monosyllabique ce matin en voyant s’accumuler les cadeaux de départ.

O rage o désespoir !
O cadeaux trop fournis !
N’ai-je donc tant vécu que pour périr ainsi ?
Comment dans mes deux sacs vais-je emporter tout ça ?
Et pourquoi mais pourquoi m’offrir tant de khatas ?

Vous voyez le tableau. Je suis noyée sous les khatas, mes sacs pèsent deux tonnes. Je crains le mélodrame au moment du départ, avec crises de larmes, mais tout se passe sereinement tant ma famille tibétaine est certaine que je vais revenir l’an prochain.

Je prends la Jeep jusqu’à Hunsur et vous savez quoi ? 27 passagers dans une Jeep, c’est possible. Certes il y a quatre enfants. Le reste est tassé pèle mêle à cinq adultes devant, avec le chauffeur qui passe ses vitesses entre les cuisses du plus proche, je ne sais combien derrière accrochés sur le marchepied, et entre les deux, ben, nous, scotchés, squeezés les uns contre les autres.

J’attrape le bus pour Mysore et de la, le train pour Bangalore. Et c’est dans cette grande ville que les ennuis commencent, mais ce jour-là (ben, hier, quoi) j’avais des anges gardiens.
Je pose mes deux sacs à la consigne en regardant mes trois pousses de cactus (et oui, ce petit côté fantaisiste qui me pousse à trimballer avec moi des trucs piquants mais très amusants à replanter en France ! C’est coriace un cactus !) se faire écraser par un employé peu zélé.
Je sors de la gare pour aller faire un tour, j’ai jusqu’au soir – Tensang doit me rejoindre vers six heures pour me dire au revoir. Là, je tombe sur un camion avec des lances à eau, un defilé de policiers en uniforme kaki et casque vert, lathis à la main, et une procession de manifestants qui crient et chantent et dansent et marchent pieds nus ou en sandales d’un pas militaire. Comme je demande à un voisin ce qui se passe – grève pour une hausse de salaires – il me demande où je vais. Et m’annonce que le train pour Bombay est annulé pour cause de fortes pluies ! Ca demande vérification. Je retourne à la gare en remerciant mon ange gardien numéro 1. Là on m’envoie au bureau d’annulation et vous savez quoi ? Ca recommence. Je fais la queue pour présenter mon ticket de train, et la dame me demande d’aller remplir un formulaire. Je remplis mon formulaire. Fais la queue. Me présente à la même dame. Elle annule mon billet et me demande si je souhaite en prendre un autre. Oui, que faut-il faire ? Mais remplir un formulaire, bien sur, où avais-je la tête ? Je vais remplir mon formulaire. Fais la queue. Tends mon papier et reçois un nouveau billet de train pour demain. Je ne suis pas enchantée de devoir rester une nuit à Bangalore.

Je vais donc téléphoner à Rajesh depuis un centre d’appel mais le numéro pour Bombay ne fonctionne pas. Le petit vieux au guichet connaît deux mots d’anglais. Ca se resume à ça :
 » The phone number for Mumbai isn’t working « 
«  You can’t « .
 » I can’t phone to Mumbai ? « 
 » You can’t  »
 » Where can I go, then ? « 
 » You can’t « 
 » I mean, WHERE can I go to phone to Mumbai ? « 
 » You CAN’T ! «  s’énerve le petit vieux, alors je laisse tomber.

Enfin je trouve un centre d’appel WHERE I CAN et joins Rajesh. Il me dit qu’en bas de son immeuble il a de l’eau jusqu’à mi-cuisses et qu’il a dormi au bureau hier avant de rentrer à pied chez lui – six heures de marche dans la flotte à mi-cuisse, dangereux exercice. Ils m’attendent tous demain. Je suis morose en sortant de la cabine. Soudain un vieil hurluberlu hirsute chevelu surgit devant moi ! Il a les cheveux dressés en une magnifique choucroute noire sur la tête, un uniforme aux boutons dores, un tambourin et une flûte ! J’éclate de rire. C’est trop drôle. Je fais son portrait et le voila bombant le torse et se lissant soigneusement la moustache. Ange gardien numéro deux qui me permet de ne pas succomber à l’énervement.
Je me pose dans une salle d’attente et décide de téléphoner au Tibetan Youth Hostel […] mais je n’ai pas le numéro. A ce moment passent devant moi des étudiants tibétains ! Je les interpelle, et ils ont le numéro, mais comme un des étudiants est de Bylakuppe, je lui parle en passant de Tensang. Et mentionne que je l’attends. Et voila mon tibétain qui me montre un moine et me demande si ce ne serait pas lui, là-bas ? Ben si !!! Numéro trois remercie chaleureusement.
En apprenant la situation Tensang ne veut pas me laisser platement dormir seule à l’hôtel et se propose de prendre une chambre aussi. Mais voila que la Tibétaine qui lui demandait un renseignement il y a deux secondes nous annonce qu’elle nous accueillera volontiers chez elle ce soir ! Bon, numéro quatre.
J’adore quand les situations à priori pénibles se dénouent de manière aussi extraordinaires.

Nous allons dîner dehors. Je demande du riz avec des légumes. Il s’avère que LE légume vert de saison, c’est le piment, qu’on m’a obligeamment coupé en rondelles ! Je fais un louable effort pour manger après avoir fait le tri, mais ne réussis encore une fois qu’à me brûler la bouche et l’estomac au troisième degré.
Nous dormons à trois dans le lit de Pempa, Tensang exilé le plus loin possible de nous. Le lit familial en Inde se pratique couramment. Il suffit de se squeezer sur une surface précise et ne pas déborder sur celle des voisins.

Jeudi 28 juillet 2005

Aujourd’hui je passe DEUX heures debout dans une file d’attente avec mes précieux formulaires parce que le train est de nouveau annulé. Heureusement un autre part ce soir et je rentre dans le « Foreign Tourist Quota », on m’alloue donc la toute dernière couchette. Mais le train ne va pas jusqu’a Bombay, il s’arrête à 60km. Demain soir après avoir avalé 24 heures de transport je devrai dormir à l’hôtel (à moins qu’une Tibétaine…?) parce que je ne suis pas candidate au suicide, je ne vais pas rentrer à Bombay en pleine nuit.

Tensang est là et devinez quoi ? Il m’attend.
Je vais donc y aller.

Ceux qui se plaignaient de ne pas avoir de nouvelles, vous voila servis ! Je vous écrirai de Bombay avant de partir pour le Gujarât, où les météorologues pessimistes annoncent de nouvelles inondations dans les jours à venir. Si c’est le cas ma marche du sel est compromise.

Bonjour humide à tous, depuis Bombay-sous-les-flots.

Ma marche du sel a bien failli littéralement tomber à l’eau mais tout semble aller pour le mieux au Gujarât même si dans le Maharashtra c’est loin d’être le cas. Les gens apprennent à nager pour rentrer chez eux. Beaucoup de morts en effet, et des craintes d’épidémies. Et les serpents qui s’en donnent à cœur joie… L’atmosphère est très déprimante, mais pourtant, je me nourris de ces images de solidarité entre les gens que la tragédie rapproche, et me dis que la véritable catastrophe serait que le meilleur de l’homme ne ressorte pas dans ces cas-la. Ici les secours sont pour la plupart du temps absents, il a fallu une deuxième pluie battante pour que tout se mette en place. Mais si vous voulez bien, revenons en ou je vous avais laissés…

Vendredi 29 juillet 2005

Je pensais naïvement, jeudi, que mes déboires en train étaient sur le point de se terminer. Pensez-vous !
J’attendais sur le quai avec Tensang quand il est parti en courant racheter le ticket de quai, obligatoire ici pour accompagner les gens jusqu’au train. Je lui avais bien dit qu’il n’avait pas le temps. Mon express est arrivé et j’ai sauté dans le premier compartiment marque Sleeper 3. Histoire de vérifier, je demande aux voisins plusieurs fois si je suis bien au bon endroit et on me le confirme. Je descends du train pour chercher Tensang du regard et le vois courir sur le quai, dans la direction opposée. Ce sera donc la dernière image que j’aurai de lui.
Il se trouve, malheureusement, que je suis assise en première classe, et je n’ai pas vu la différence. Le contrôleur arrive, et un type a qui je n’ai rien demande lui annonce que je vais payer le tarif première classe ! Je le fais effectivement, ce qui triple le prix de mon billet, mais non sans jeter un regard incrédule au chauve paternaliste qui s’est permis de prendre la décision à ma place. Je constate qu’en première classe :
– On vous reveille a six heures du matin a coups de « ah Tchai Coffee ! Ah tchai coffee ! »
– On vous assure que le petit dej n’est pas pimenté et vous retrouvez deux cadavres de piment vert dans vos dosas, mais bien sur pour votre palais il est trop tard.
– On vous fournit draps et couvertures et on peut se dissimuler derrière des rideaux pour se protéger de toute communication avec ses voisins.
– Les mendiants et petits balayeurs ne sont pas autorisés, les plus riches peuvent donc ignorer les plus pauvres sans culpabiliser le moins du monde.
– La climatisation et le double vitrage verdâtre vous donnent l’impression de vivre dans un aquarium. Impossible d’ouvrir une fenêtre.
– Les serveurs vous adressent des regards d’éperdue reconnaissance quand vous les traitez comme des êtres humains.

Quelques heures de rizières inondées et de villages noyés plus tard, nous sommes à la gare de Pune. Il est dix-neuf heures et je lis Harry Potter en attendant que le train reparte. Tout à l’heure nous serons à la gare de Kalyan, ma destination, a 60km de Bombay.
Tout à coup un type ventru apparaît, tire mon rideau sans cérémonie et m’aboie : « Wherrrr you going ? ». Je suis tellement interloquée que je ne réponds pas, plongeant de Hogwarts à cet accent indéchiffrable. Il disparaît. Il revient cinq minutes plus tard : « Wherrrr you going ? » « Kalyan ». « Train not going ! You must get down. » « What ?? » Je balance Harry Potter en toute urgence et retombe nez a nez avec le chauve condescendant d’hier soir qui m’explique que le train ne va pas à Kalyan mais retourne sur Daund puis Surat ! Bref partout sauf la où je dois aller ! C’est à hurler ! Il ajoute : « Get down quick ! Train’s going ! » J’entends le coup de sifflet dehors. En un geste d’une rapidité fiévreuse je rassemble tous mes sacs et me jette sur le quai. Et l’autre de me crier depuis la porte, sur un ton paternaliste : « Take a taxi ! It’s only a two hours’ drive ! » Un taxi pour faire 200 km ? Je me retourne et lui réplique que ce n’est pas parce que je suis étrangère que l’argent me coule des poches ! Et, hallucinée, je me retrouve avec mes sacs sur le quai de la gare de Pune, avec l’impression qu’on m’a jetée du train.
Bon. Je charge mes sacs et sue comme un cactus pour monter au premier étage du bureau d’annulation, et fais la queue pour la enième fois avec un formulaire à la main, mais cette fois sans humour.
Apres une demi-heure j’accède au guichet et tends mon formulaire et mon ticket de train. L’employé fatigué le consigne dans son registre et la. non ?! Si !! Il compte placidement les scandaleuses 1200 roupies que j’ai payées depuis Bangalore, me les tend. Je les empoche et file sans demander mon reste ! Mon trajet a donc été, finalement, gratuit.

Je trouve un lodge de l’autre cote de la rue et pour 150 rs j’atterris dans la chambre la plus sordide qu’on puisse imaginer – couvertures et draps du lit jaunâtres, murs tachés. La soirée va être longue.

Samedi 30 juillet 2005

Samedi matin, je rencontre un chaton qui donne de la vie dans ma chambre pendant quelques instants, le temps que la queue de sept personnes pour la salle de bains commune diminue et me permette enfin d’aller aux toilettes. Je le baptise Azote. Il mange mon riz d’hier soir et passe un franc quart d’heure hilarant à s’emmêler dans mon soutif sur le lit. Quand enfin mon tour arrive, je passe me laver et dis au revoir à Azote, et saute dans le premier bus… qui est un frigo.
Quatre ou cinq heures plus tard, j’arrive à Bombay. Non sans avoir eu une prise de bec avec mon voisin de devant qui comptait jeter mon sac dans la rue parce qu’il ne pouvait pas rentrer sa valise dans la soute ! L’avait qu’à essayer, tiens !

Dans le train pour le quartier de Bhayandar, je me fais apostropher avec virulence par une harpie qui considère que mon sac trop lourd devrait être au-dessus de nos têtes dans le porte bagages. Je lui explique que je ne peux pas le soulever (en anglais) et elle me hurle dessus (en marathi) parce que je prends plus de place que nécessaire. Je l’envoie promener (en français) et elle me répond vertement (en hindi). C’est la dispute la plus surréaliste que j’aie jamais eue ! Mais cinq minutes plus tard, une femme très très enceinte monte dans le compartiment, et personne ne bouge un orteil. Je me lève et lui laisse ma place. Et voila que je deviens la meilleure copine de ma harpie vociférante ! Elle se tasse contre la paroi pour que je puisse m’asseoir et me caresse le genou avec tendresse quand je finis par m’y résigner ! Bon, certes.

Le retour chez Rajesh est épuisant mais dès que j’arrive, je suis de nouveau traitée comme une princesse. Toute une famille aux petits soins pour moi. Rajesh m’a acheté tous les journaux qu’il a pu trouver pour me montrer à quoi ressemblait Bombay sous les eaux. Son frère Ravindra me sert le thé, des fruits, joue aux échecs, m’accompagne partout où je vais et me pile joyeusement au garam board, le jeu local. Eknath (Le papa. Allez avouez que vous étiez paumés !) me prépare de l’eau bouillante pour que je pose mon nez enrhume au-dessus. Je finis par leur dire, pas loin de la larme à l’œil, que je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi comme ça !

Jusqu’ici, j’ai passe un mois sans aucun ennui de santé. Mais il était dit que je ne passerais pas un mois et une semaine. Je développe (simultanément, sinon ce ne serait pas drôle) une crise d’urticaire à cause du changement de climat trop brutal, une indigestion et des maux de crane et teste, après la médecine tibétaine, la médecine ayurvedique (qui implique que Rajeshwari me tartine les bras et les jambes avec un fruit sec qui ressemble au pruneau pour éviter que la crise d’urticaire ne s’étende, un laxatif puissant qui me laissera d’impérissables souvenirs de crampes d’estomac et une injection qui m’empêchera pendant une heure de m’asseoir sur la fesse gauche.).

Et puis il s’est remis à pleuvoir. Mais vraiment. Je veux dire que je n’avais jamais vu autant de flotte tomber pendant 36 heures sans interruption. Je croyais donc mon voyage au Gujarât fortement compromis, mais il se trouve que depuis ce matin il n’est pas tombé une goutte, et j’ai un train pour ce soir.

Pour ceux qui ne me suivent pas sur la carte : www.mapsofindia.com – vous trouverez facilement les endroits dont je vous ai parle dans le Karnataka (Bangalore, Mysore, Kushelnagar, Hunsur, Madikeri), dans le Tamil Nadu (Ooty ou Ootacamund kekchose), dans le Maharashtra (Bombay, Pune, Kalyan) et enfin, bientôt, mon itinéraire dans le Gujarât depuis Ahmedabad.

Dans deux jours, si tout va bien, je commence enfin à marcher.


Bangalore

samedi 20 septembre 2008

Samedi 9 juillet 2005

Me voici donc à Acworth Hospital pour un improbable concert : j’arrive et il n’y a personne que Ravindra, le frère de Rajesh, qui a traversé toute la ville pour venir m’écouter. Julie et Mr Kamath sont là aussi, bien que ce dernier exprime une liste de doutes sur le succès de mon concert, étant donné que je vais chanter en français.
Peu a peu les bancs se peuplent. Public inhabituel évidemment.
Une soixantaine de personnes plus tard, la voix un peu tremblante, j’entame le concert par Tri Yann en demandant au public de battre le rythme. Ceux qui ne peuvent pas frapper dans les mains tapent du pied. A la deuxième chanson je leur demande, très ambitieuse, de chanter avec moi : première tentative, seule une vieille dame toute abimée se met à chanter ! Du coup je l’ai repérée ! Mais peu à peu le concert devient chaleureux, et le public se met à chanter à grands coups de lalalalala, et ça devient purement génial. Un vrai partage. Une femme devant moi est statufiée de joie, elle ne me quitte pas du regard. Un homme au troisième rang semble transporté. Une heure de chants : je passe le relais à ceux qui veulent chanter en hindi. Un homme se lève et se met à chanter, puis la vieille dame, qui n’ose pas et que je fais asseoir devant. Vraiment, chanter est peu de chose, mais c’est aussi beaucoup. La musique est internationale. Pendant une heure de joie et de rires, nous oublions que c’est la lèpre qui nous met face à face.

Dimanche 10 juillet 2005

Dimanche matin, me voici dans le train pour Bangalore.
J’ai peine à croire que je vais enfin quitter Bombay, cette ville asphyxiée. Pourtant, après un long tunnel, soudain il n’y a que les montagnes, la verdure, et une Heliette cheveux au vent qui respire à pleins poumons. J’adore chaque minute des douze premières heures de train. (qui a fait une grimace ???) Troupeaux de chèvres parsemés dans les champs, jeunes vaches et vieux bergers, des étendues de rizières, puis la plaine et ses nuances de marron, puis les collines. C’est vraiment magnifique, et quel bonheur de respirer.
Mon voisin s’appelle Chandra, il a décidé de prendre soin de mon petit confort pendant le voyage. Ainsi, comme mon dîner est malheureusement passé aux oubliettes parmi la liste des commandes, Chandra parcourt le train en long et en long pour trouver le serveur, mais celui-ci a disparu. Alors il m’offre son propre dîner. Essayez maintenant de dire non à un Indien qui vous offre un repas – c’est comme balayer le Potala avec une plume.

Le soir, une troupe de 19 villageois népalais en pèlerinage nous fait de l’animation – et soudain, tous les regards se tournent vers moi : your turn now. Je suis donc obligée de chanter dans le plus grand silence – ça va quand les gens sont loin, mais quand on est à dix sur une banquette pour trois et qu’on a une femme assise sur le pied gauche, ben c’est intimidant.

Nuit courte et entrecoupée de haltes dans les gares, sans compter les petits balayeurs comme Rajah, dix ans, qui sillonnent le train à quatre pattes à longueur de journée pour nettoyer les saletés et gagner une poignée de roupies, et peut-être un repas. Plus les vendeurs en tout genre qui vous hurlent cent décibels dans les oreilles au moment béni où vous refermez les yeux.

A la vingt-cinquième heure de train, j’avoue que j’en avais marre. Ca tombe bien, on arrive à Bangalore.
Je descends hagarde avec mes sacs sur le dos, et monte directement dans le train pour Mysore, espérant que ça prendra une heure tout au plus. Là je me sens vraiment crevée, sale, et j’en ai ras le bol d’être immobile et en mouvement a la fois.

On arrive à Mysore QUATRE HEURES ET DEMIE plus tard !
Je viens de m’avaler 1380 km de train en 29h30 !!
Laissez moi sortir !!!

Je me jette sur le quai avec mes sacs et décide sur-le-champ de ne pas faire de tourisme, non merci, ciao Mysore et son palais, laissez moi me poser à Hunsur. Une heure de bus. Avec tout ça j’ai oublié que j’allais enfin rencontrer Tenzin Palden. Je m’en rends vaguement compte entre une sieste et deux sursauts de fatigue.

Ici il fait plusieurs degrés de moins et le soleil, que je n’ai pas vu depuis mon arrivée a Bombay, est enfin présent. TRES présent. Il me crame joyeusement le bras droit.

A Hunsur, je vois un visage tibétain parmi tant d’autres indiens : c’est Djangtchoub, la soeur de Tenzin Palden, à qui j’ai téléphoné depuis Mysore sans savoir si elle avait compris que j’arrivais. Elle est là.
Nous nous saluons timidement dans une mixture anglo-tibétaine comique et hop, sans plus attendre elle me guide vers un rickshaw. Une demi-heure de plus. Autant dire que je suis rétamée.

Mon filleul est à l’école et sa mère, Yangtchen, ne parle pas anglais. Je ressors mon tibétain un peu rouillé d’un compartiment de ma mémoire. Et enfin, Tenzin Palden est là !! Il entre et je reste estomaquée : mais qu’il est grand !

Pour la petite histoire il avait dix ans quand j’ai commencé à le parrainer et maintenant il en a quinze. Il est tout timide pendant environ dix minutes, et puis après nous voila à tchatcher comme de vieux amis, ravis de nous voir enfin. C’est super. Je vais passer quinze jours entre ici et Bylakuppe. Nous jouons à un jeu d’habileté qui ressemble au billard mais se joue avec des palets et les doigts et je me fais allègrement piler mais je prends ma revanche aux échecs. Et le jeu de Mikado que j’ai apporté a un succès impressionnant.

Lundi 11 juillet 2005

Le lendemain, Tenzin Palden m’emmène en moto dans tout le village, immense, et me montre divers monastères. Je visite aussi les champs de coton et de maïs, avec la clôture et une profonde fosse à éléphants. Il me dit ça comme si c’était naturel – je suppose que ça l’est pour lui ! – et je tente sans succès de visualiser un pachyderme affamé, scotché dans sa fosse, essayant desespérément du bout de sa trompe de manger un épi de maïs. Y a pas à dire, trop étranger ! Dans la forêt on croise aussi des singes à tête rouge, des « vrais » sauvages et tout et tout. Et puis un joli petit étang avec des herbes touffues, et comme je fais remarquer à mon fils (c’est plus court que filleul et c’est plus près du cœur) que c’est un coin sympa, il répond sur un ton anodin : Yes, and a lot of snakes here, danger. Ah, euh, ok, je ne vois plus la chose d’un même oeil. Et même chose pour un buisson tout verdoyant et luxuriant, dont les feuilles sont vénéneuses. Oups.

Mardi 12 juillet 2005

Le lendemain je vois un cobra ! Celui ci, hélas pour lui et tant mieux pour moi, flotte lamentablement dans un bocal de formol dans la salle de sciences du collège de Tenzin Palden.
J’écourte.

Jeudi 14 juillet 2005

Ce matin, je me lève tôt pour partir avec Djamphel à Bylakuppe.
Il est venu exprès me chercher en moto. Nous roulons presque une heure dans la campagne indienne et je découvre, émerveillée, un lac de lotus au beau milieu de nulle part. Nous nous arrêtons pour une ou deux photos. Et enfin a Bylakuppe, immense endroit comme une enclave tibétaine cernée de monastères imposants.

Je vais rencontrer mon deuxième filleul, petit frère celui là puisqu’il a 21 ans. Il ne sait pas que je suis là. Nous le cherchons un petit moment parce qu’il y a plusieurs maisons numéro 22, allez savoir pourquoi.
Puis on nous annonce : Tenzin Sangpo vit ici.
Je suis pleine d’impatience.
Il apparaît sur le seuil.
Il devrait tomber des nues vu que je débarque comme un cheveu sur la soupe mais il semble qu’il m’attendait.
Il me fait entrer, asseoir, traditionnel thé et fruits. Je suis ravie de le voir enfin et il est tout heureux aussi. Nous allons faire le tour de son monastère de Sera Mey et puis il me prépare un excellent déjeuner.

Je conviens avec lui de revenir quatre jours la semaine prochaine. A cette occasion je vous raconterai la suite. Parce que figurez-vous que j’écris depuis une bonne heure et que Tensang est là à côté de moi, patient, à m’attendre !!!

Tout va bien, donc. Je profite avec bonheur de mes retrouvailles / rencontres avec mes deux filleuls. Nous avions developpé une correspondance fréquente et enrichissante et maintenant, avec eux, je suis comme chez moi. C’est génial après quatre ans de passer enfin du temps avec eux et de connaître leur quotidien !

Mardi 19 juillet 2005

Bonjour a tous ! Tashi delek vu que je suis dans le contexte…

Mes mésaventures de ces derniers jours sont plutôt tranquilles.
Je savoure le plaisir de ne rien faire à part lire, discuter et, de temps à autre, accepter une tasse de thé noir… avec du sel. J’ai réussi à convaincre Yangtchen d’y aller mollo sur le lait, bien qu’il soit trait le jour même. Au bout d’un demi litre on finit par moins apprécier !
J’en ai profité pour traire la vache familiale, récalcitrante avec un refus marqué de coopérer, et ai fini par lui tirer un mince filet de lait qui a bien fait rire la famille !

Avec Tenzin Palden, sa soeur et des voisins, nous sommes allés à Nagarhole National Park. Outre des sangliers mal lunés, on a croisé de magnifiques cerfs tachetés à la robe dorée, un éléphant taxé de folie parce que son exutoire préféré était de démolir allègrement les habitations alentour – le voila enfermé, et comme je lui exprimais toute ma sympathie il a filé un violent coup de trompe contre sa cage ! Je levais le nez pour regarder les arbres quand j’ai soudain vu un animal roux de la taille d’un gros chat avec la queue en panache ! Un écureuil géant. Si. Je croyais rêver mais j’en ai vu beaucoup d’autres. Il y avait aussi bon nombre de macaques à bonnet […].

Toujours chez Tenzin Palden, je profitais d’un après midi d’oisiveté lorsque Djangtchoub, sa soeur, est venue me chercher en courant.
– Sherab, come ! Snake !
Réflexe sain (?) : je bondis dehors en saisissant au vol mon appareil photo.
Dans la salle de bain de la voisine, un serpent de la longueur de mon avant-bras est lové entre la charpente et la tôle. Trois femmes sont là à pousser des cris stridents dès qu’il remue. Je demande dans le nouvel anglais télégraphique que je développe « dangerous ? » et la réponse ne m’éclaire pas, si c’était un orvet j’obtiendrais le même YESSS unanime. Que ferait-on en France ? On tuerait le pauvre petit serpent répugnant a cause de la terreur qu’il inspire. Ici on se contente de le chasser. Mais du bout du balai, Djangtchoub n’y arrive pas. Pourquoi est-ce que soudain, c’est moi qui tiens le manche ? Je chasse le reptile d’un bout à l’autre de la charpente et sursaute à chaque hurlement dans mon dos.
Je finis par m’écrier
1) cessez de hurler comme çà (c’est vrai quoi, mes cheveux sont tellement dresses sur la tête que je ressemble à Jackson Five) et
2) cessez de me pousser en avant ! Courageuse mais pas téméraire !

A la fin le serpent tombe par terre. Hurlement du trio. Je demande un seau d’eau pour le chasser par un trou dans le mur et regarde la pauvre bête se prendre des hectolitres de flotte sur la tronche et lutter bravement pour rester dans son abri. J’ai peur des serpents et je n’aime pas voir celui ci dresser la tête pour me mordre, et pourtant je ne parviens pas à m’empêcher de m’imaginer à sa place. Le plus terrifié du lot, c’est lui. Enfin il disparaît par le trou promptement rebouché.
Je repars en scannant tout ce qui m’entoure au cas où il aurait un grand frère !

En rentrant je consulte les photos des Quatre Lethaux et il ne semble pas en faire partie. Mais Djangtchoub désigne une photo : il s’avère que c’était un « krait » !
Aaaaaaaargh, damned, enfer et tout le tintouin, je viens d’affronter sans sourciller le serpent le plus venimeux d’Inde !!!
Certes il était petit mais il était ici ! Et la soirée s’écoule en affreuses anecdotes de qui a été mordu et est mort, qui a rencontré un cobra. Etonnant qu’après çà je ne passe pas une nuit paisible ??!

Si je n’abrège pas Tensang va s’inquiéter.

Je suis depuis deux jours à Bylakuppe, hébergée chez mon filleul moine. Il est super aussi, mais lui et son colocataire me traitent comme une princesse. J’ai une chance extraordinaire d’avoir de tels filleuls, à la fois pleins d’humour et de gentillesse.
Les conversations avec Tensang tournent autour de sujets plus sérieux – terrorisme, politique, religion. Avec lui j’améliore mon tibetain et apprends le deuxième alphabet de cette langue, l’alphabet Oume.

Depuis Bombay je me traîne un gros rhume, une grosse fatigue et des problèmes de digestion chaque fois que j’avale un repas pimenté. Je suis donc allée au Men Tsee Khang, avec une grande curiosité puisque j’ai lu beaucoup sur la médecine traditionnelle tibétaine et m’y intéresse.
En prenant mon pouls au poignet gauche puis au droit avec trois doigts et en me faisant tirer la langue, l’amtchi m’a sorti un diagnostic qui m’a sidérée tant il est approprié. Ce diagnostic ne concernant pas uniquement ce dont je parle plus haut. Il m’a prescrit tout un tas de médicaments qui se présentent sous forme de petites billes rondes, marron, noires ou beiges, assez amères pour certaines. Mais c’est efficace. Et Tensang s’est autoproclamé infirmier !

Autres nouvelles : Art Sud* est sorti !!! Elisabeth m’a fait un résumé des photos choisies et c’est un bon choix, il y a six pages consacrées au Népal.
Chuis fière !

J’ai croisé Stéphanie de SolHimal, qui s’occupe du chantier à Kollegal. Très sympa.
[…]

Voili. Je prévois d’aller visiter les plantations de thé de OOTY ainsi que les plantations d’épices de Madikeri avec Tensang et Tenzin Palden dans les jours qui viennent, ensuite c’est retour rapide sur Bombay, puis le Gujarât !

A bientôt, tous.
Vos messages continuent de me faire très plaisir.

Heliette.

* La Revue Art Sud – Ethique et Esthétique de l’autre hémisphère – est un trimestriel dont le dernier numéro consacre plusieurs pages au carnet de voyage écrit par Héliette Neveu-Fournier lors d’un précédent voyage au Népal.
Disponible auprès des Editions Autres Temps – 97, Avenue de la Gouffonne 13009 Marseille
Tél. 04 91 26 80 33 – Fax 04 91 41 11 01 – Mél [email protected]


Dans les bidonvilles avec les patients lépreux

samedi 20 septembre 2008

Dimanche 3 juillet 2005

Namaskaar à tous !

Je viens de mettre la main sur un pc dans le nouvel appartement où BLP me loge, et avec un peu de chance je pourrai envoyer ce long message demain. Tout d’abord j’ai reçu de nombreux messages cette semaine, vous m’avez presque tous écrit et ça fait plaisir de voir que vous pensez à moi. Et que vous appréciez ce petit tour subjectif en ma compagnie. […]

Je vous avais laissés sur votre faim pour les mariages marathis. Bon ! Mais d’abord, savez-vous qu’à Bombay on peut marcher sur l’eau ? Il suffit de sauter de pile de déchets en pile de déchets. C’était la blague du jour, elle m’est venue en voyant deux types à poil se baigner avec délices au milieu des immondices.

Pour le mariage Vijeya avait donc revêtu un sari rouge. Quelques jours avant cela, pour les préparatifs, elle a eu droit à deux heures et demie de vigoureux massage facial avec diverses crèmes (j’ai pris des cours entre deux siestes.) et à la visite d’une jeune femme diplômée en peinture au henné. De magnifiques motifs sur les deux mains et les pieds. Apres quoi Manisha est venue me dessiner des motifs sur la main gauche puis m’a filé le henné pour que je laisse libre cours à mon imagination sur le dos de ma main.
Cinq minutes plus tard elle me demandait éberluée : « is this a national park ? » J’avais dessiné un éléphant, un chat, un cobra. Si elle m’avait dit au préalable que ça restait plusieurs semaines. Hum…

En sari rouge, donc, Vijeya va quitter sa maison. Elle y a toujours vécu. A sept ou huit dans deux pièces il y a à la fois le manque d’intimité et la chaleur familiale, et sortir de ce cocon pour aller vivre chez des inconnus s’avère une douloureuse expérience : elle est en larmes. Et puis comme le veut la tradition elle se prosterne aux pieds de chacun, y compris les miens, pour recevoir la bénédiction.
Nous laissons derrière nous la maison décorée de guirlandes de fleurs en offrande aux dieux hindous et allons sur le lieu de la cérémonie. Comme je vous le disais, ça dure LONGTEMPS. C’est tout un tas de gestes, de prières, de rituels dans une musique assourdissante et un brouhaha soutenu, puisque les invités n’écoutent pas ce qui se passe.
A chaque nouveau rituel, nouvelle tenue. Je suis moi-même engoncée dans un sari rouge sombre offert par la famille et tente de ne pas trébucher en prenant mes photos. […]
Après la cérémonie, notre Vijeya s’éloigne en sanglotant dans une joyeuse procession de danseurs. Ca parait dur, mais au moins elle se marie par amour. Ce n’est pas toujours le cas. Son mari change son prénom dès la fin du mariage : à présent elle s’appelle Shweta, et elle s’en serait bien passée.

Le lendemain matin, je quitte donc Rajesh et sa famille. Ils sont attristés par le départ de Vijeya et voila qu’ils veulent que je reste encore un peu, que je revienne dimanche pour le déjeuner (chose faîte). Rajesh sait que je peux me débrouiller seule dans Bombay mais il m’accompagne tout de même jusqu’aux bureaux de Bombay Leprosy Project (BLP ** ).
Là, je me retrouve de nouveau avec des inconnus. Il y a Julie, une étudiante en médecine écossaise avec qui je vais partager la chambre, le Dr Rao, un jeune médecin sympatoche qui sera un de mes référents cette semaine, le Dr Shaila, jeune femme pleine de dynamisme avec qui je vais recevoir quelques patients – Si si, on m’a donné à étudier la bible des « paramedics » pour détecter les symptômes de la lèpre et je devrai sans doute mettre mes nouvelles connaissances en pratique. Bien sur il y a aussi le DR Ganapati, fondateur de l’association pour qui je développe immédiatement un très grand respect. Et si je continue de vous parler de l’équipe vous allez rapidement bailler, vous les découvrirez au fur et a mesure…

Hier j’ai donc reçu directement mon programme pour huit jours. J’ai commencé par accompagner une équipe sur un nouveau projet à Kalamboli, un terminal routier où des milliers de poids lourds transitent chaque jour ou semaine. Si ! Ca s’étend sur une dizaine de kilomètres, ce terminal.

Les chauffeurs routiers traversent en général plusieurs Etats d’affilée pour livrer leurs marchandises et sont des candidats idéaux pour les trafics en tous genres – alcool, paris, prostitution. Ces dernières années ils ont été les plus exposés aux MST et notamment au sida. BLP sort donc de son cadre habituel autour de la lèpre pour ouvrir une clinique au beau milieu de Karamboli et tenter de faire de la prévention et de l’information. Une petite poignée de volontaires va parcourir ce truckland au quotidien pour tenter d’engager la conversation avec quelques individus, les amener à parler de leurs loisirs quand ils sont entre deux livraisons, déconstruire les idées reçues sur le sida et les informer correctement. Et proposer la vente de préservatifs.
Une dizaine de volontaires pour plusieurs milliers de chauffeurs par jour. Une goutte d’eau, mais quel courage de le savoir et de tout tenter pour changer à une toute petite échelle ce qu’ils peuvent changer. Quant à la clinique elle est plus petite qu’une salle de classe et ne ressemble à rien, c’est une pièce nue et vide où tout est à faire.

J’ai aussi rencontré un jeune homme de 21 ans qui souffre de la lèpre.
Petite note informative : la lèpre est une bactérie qui se transmet le plus souvent par voie nasale et est parfaitement soignée, le médicament étant distribue gratuitement par l’OMS. Seulement il faut des associations comme BLP pour faire le lien entre OMS et slums, sinon les patients ne vont pas se diagnostiquer tout seuls et se présenter spontanément à la clinique.
Shabavan K. a un parcours pas très joyeux : il a contracté la lèpre il y a deux ans dans sa petite ferme a 150 km de Bombay, où il vivait avec les 5 membres de sa famille. Bien entendu il ne savait pas a quoi correspondaient les taches sur sa peau, taches insensibles de plus en plus étendues jusqu’à se retrouver hospitalisé il y a dix mois. Il a souffert de complications et en plus de crises d’épilepsie, et dans sa faiblesse générale s’est disloqué l’épaule une bonne vingtaine de fois. En commençant son traitement il faisait une fois par mois le trajet a BLP, par une sorte de miracle vu la pauvreté de sa famille.
Maintenant il vit dans un slum en attendant sa guérison.

Parlant de slum je vais aller bientôt à Dharavi, le plus grand slum d’Asie, qui a une population d’un million d’habitants pour une densité de 100 000 au km2. Je vous raconterai mes rencontres.
Je vais aussi visiter un hôpital qui admet les cas graves et une petite école sortie tout droit de la générosité de BLP et ses donateurs qui accueille une cinquantaine de gosses des rues et des slums pour leur donner éducation, soins et nourriture.

Au fait : un des cahiers de coloriage offert par Nadine et une des pochettes de crayons de couleurs de M. Billaud ont fait le bonheur du fils de Rajesh, Jai, petit garçon de six ans atteint de surdité et légèrement handicapé moteur. Les autres crayons et stylos sont allés à Slum Children Literacy Class, ainsi que les vêtements. Quant à l’enveloppe offerte par les collègues, elle va aussi aller à Bombay Leprosy Project pour ses divers projets. […]

Dernières nouvelles du Gujarât, où je vais faire la marche du sel le mois prochain : il se pourrait que ca devienne la Nage Salée. Le Gujarât est inondé. Avant-hier il est tombé une trombe de flotte sur tout l’Etat, nombreuses victimes, nombreux soucis. C’est la mousson, quoi.

Ce matin (mais on ne m’arrête plus, vous avez le droit de lire en plusieurs fois !) j’ai découvert les joies de la bureaucratie indienne en allant réserver mon billet de train pour Bangalore dimanche prochain (380 rupees pour 1250km. soient 8 euros) à la gare victorienne de Bombay. En pleine ville indienne, comme un petit bout de Londres, excepté que la population semble aussi a l’ère victorienne vu la mendicité autour du bâtiment.
Bref je traverse en long en large et en travers la grande gare aux colonnes de marbre pour aller trouver l’endroit où réserver mon train.

Il faut d’abord faire la queue à un guichet du rez-de-chaussée pour récupérer un petit feuillet rose – pardon, je saute une étape : il faut d’abord tourner en rond dix minutes pour comprendre ce qu’on attend de vous.- et une fois le feuillet en main, le remplir. Pour le remplir il faut aller consulter un panneau d’affichage au premier étage et trouver son train sur une liste. Ceci fait, il faut redescendre faire la queue au rez-de-chaussée pour qu’une femme qui ne bat même pas un cil dans votre direction tamponne le feuillet rose dont elle se tamponne elle-même par ailleurs. Ce tampon indique à quel guichet et dans quel ordre vous devrez passer au premier étage. Hop, sport. Faut attendre. Puis quand votre numéro s’affiche sur le panneau électronique, bondir comme un chat avant qu’on ne vous grille la priorité. Là une guichetière débonnaire vous débite en marathi puis en anglais bouilli que vous n’avez pas bien complété le papier, vous comptez réserver en quelle classe ?
Euh… C’est à dire que j’hésite entre 1ere classe, 2e classe, 2 tiers 2e classe, 3e 2e classe, sleeper couch, et quoi d’autre encore ? Ah oui, ventilo ou air conditionné ? Elle me colle en sleeper. On verra bien. Le trajet dure 24 heures.
Qui ose encore critiquer la SNCF ? Certes les tarifs indiens sont hors compétition !

Bon, on croirait que j’ai que ça à faire, vous écrire ! En fait j’ai une pile de docs à étudier sur Dharavi slum, sur la lèpre aussi. Mais puisque j’avais un PC sous la main…

[…]

Je vous disais, avant de partir, que je m’attendais à une arrivée choc en Inde. Ben non. Je semble absorber le meilleur du pire, la chaleur humaine malgré la maladie et la misère. C’est une chance, j’en ai bien conscience. Apparemment je ne suis pas autant touchée par l’apparence des choses que par leur nature profonde. C’est tout le bien que je vous souhaite à tous.

Sur ces paroles optimistes, je vous envoie plein de pensées communes et individuelles.

A court de salutations originales, je vous dis un retentissant BONJOUR ! qui manque de style mais pas de pêche.
Longue semaine laborieuse. A dire vrai je me demande parfois si c’est la chaleur pesante qui me fatigue à ce point ou si c’est l’activité intense à certaines heures suivies d’une oisiveté toute particulière à Bombay Leprosy Project, où pour certains le travail consiste à attendre que des patients se présentent. Un petit tour chronologique de ma semaine ?

Lundi 4 juillet 2005

En me levant, je jette un coup d’œil dans le joli parc en bas de l’appart prêté par Bombay Leprosy Project ** : rangée de femmes accroupies sur le gazon, occupées à fertiliser ce joli coin de fleurs de la manière la plus naturelle qui soit. Il faut dire qu’à côté il y a un slum sans eau courante ni WC, évidemment.
Peu après me voici en route pour la clinique de Bhandra. En route je laisse mon regard se promener… un nombre impressionnant de gamins cul nu sur le trottoir me fait réaliser, bien malgré moi, que ces mômes des slums utilisent le lieu comme des WC, et qu’ils ont tous des problèmes intestinaux. Ils sont là accroupis au milieu du trottoir et de l’agitation, faisant ce qu’ils ont à faire tandis que les passants les contournent sans les regarder. Où que je me tourne, il y a des gens en guenilles couchés sur le trottoir, sous les ponts ou le long des murs, d’autres qui mendient, d’autres qui s’épouillent en groupe, malgré la circulation encombrée. Toutes sortes d’habitations poussent dans toutes sortes d’endroits mais en aucun lieu je ne trouve une rue sans basti, sans slum, sans hutte précaire. Tout matériau est recyclable pour se construire un abri : quelques pierres, quelques planches, une bâche et de la paille tressée ou du carton, en équilibre entre un arbre, un poteau et un mur, font une maison pour six à huit personnes. Ca s’envole au moindre coup de vent, ça se noie sous la pluie, ça suinte quand il fait chaud – une véritable étuve. Pour ces bastis, l’eau courante c’est la rivière quasi solide et toute noire, qui sert de baignoire, de lave-linge et de lave-vaisselle ainsi que de WC. S’il n’y a pas de rivière on ne se lave pas, et on s’accroupit tous les matins sur le trottoir pour faire ses besoins. Pour les bébés qui naissent là dessous, où les enfants qui errent à longueur de temps, l’enfance sera synonyme de mendicité et de ventre gonflé, et l’école ce sera la rue et le travail. S’ils survivent.

La clinique de Bhandra est une pièce vétuste bouffée d’humidité, avec des plaques de moisissure au plafond et le plâtre qui tombe des murs. Un lieu déprimant où pourtant des bénévoles et des médecins se relaient chaque jour pour soulager les patients de la lèpre.
Aujourd’hui il y a Narayan, un petit vieux tout sec et tout frêle d’une soixantaine d’années, la peau brûlée par le soleil et le regard animé. Il flotte dans des vêtements trop grands et usés. Dans son petit village de Shahapur (3h30 de Bombay) où il était fermier et travailleur journalier jusqu’à l’année dernière, il avait déjà connu un début de lèpre il y a trente ans. A l’époque on lui avait donné un traitement sans lui dire de quoi il souffrait alors bien sur, quand il s’est senti mieux, il l’a interrompu. Or la période d’incubation de la lèpre va de six mois à trente ans, et l’an dernier Narayan a constaté que des taches insensibles apparaissaient sur sa peau, qu’il perdait toute sensibilité dans le pied gauche et que ses orteils s’atrophiaient et se recroquevillaient. Finalement inquiet, il est venu consulter, mais trop tard pour éviter toute difformité. Avec sa femme, il a quitté sa parcelle de terre pour venir se faire soigner à Bombay. Depuis il fait tous les petits boulots possibles pour survivre : creuser des fosses, réparer des toits, livrer des paquets, porter des charges… BLP lui avait donné une paire de chaussures pour protéger ses pieds insensibles de blessures. Malheureusement on les lui a volées. Il a du recommencer à marcher pieds nus. C’est déjà une perspective effrayante quand on vit comme lui dans le slum de Bhandra, vu les déchets qui jonchent les rues et sont de potentielles sources de blessures. Mais quand en plus on ne sent plus la douleur, ni le chaud, ni le froid, on peut se blesser sans s’en apercevoir. Et s’infecter quand on fait la queue avec quelques centaines de personnes pour utiliser un des huit WC publics du slum, ou encore à peu près n’importe ou puisque les conditions sanitaires sont déplorables. Narayan s’est ouvert le pied, et ça s’est infecté, et depuis deux mois il faut changer son pansement tous les jours parce que ça ne cicatrise pas et il risque la gangrène. Et heureusement qu’il est venu, me dit le médecin, parce que la mauvaise odeur de l’infection aurait attiré les rats pendant la nuit, et selon toute probabilité ils lui auraient déchiqueté le pied avant l’aube. Détail dont on se serait tous passés, je suppose, et pourtant c’est le monde dans lequel Narayan vit au quotidien. Et en attendant de nouvelles chaussures, il devra continuer de marcher pieds nus.
La clinique suivante me fait carrément halluciner : c’est une salle de musculation et les consultations ont lieu sous un poster d’Arnold Schwarzenegger ! Ici on traite la tuberculose. De nombreux patients se présentent, notamment des enfants. Le médecin me demande combien de milliers de cas de tuberculose nous avons en France, et j’ai presque honte de lui répondre…

Je rentre avec Julie à l’appartement Saint Lazarus, le bien nommé, crevée et un peu étourdie de toutes ces rencontres, ces discussions dont je ne vous parle pas ici. Dehors les usines autour de Bhakti Park continuent de déverser leurs tonnes de gaz dans le ciel sans étoile, la course silencieuse des rats sur les toits des slums se poursuit ininterrompue, mais quelque part, sans doute, de nouvelles flammes naissent à la vie pour éclairer la ville asphyxiée.

Mardi 5 juillet 2005

Ce matin nous allons à Acworth Hospital, crée en 1880 par un médecin britannique avec un nom à coucher dehors, Harry Arbuthnot Acworth. J’adore Arbuthnot. Le cadre est immense, agréable, un lieu calme et forestier où le chant des corbeaux remplace celui des klaxons. Des écureuils doux et légers bondissent çà et là, croisant la route de rats affaires qui sortent d’un trou à deux mètres de vos pieds et entrent dans un autre un peu plus loin. Un nombre impressionnant de dortoirs aux toits de tôles abrite des patients guéris de la lèpre mais avec des difformités et des complications, qui sont venus là pour attendre la mort. Comprenez : on ne meurt pas de la lèpre, mais ces gens ont tous été rejetés par leur famille ou sont partis d’eux-mêmes pour ne pas leur causer préjudice.
Pour l’instant nous allons visiter l’école, simple salle d’une dizaine de mètres carrés où viennent régulièrement une cinquantaine d’enfants des rues, des slums, et lépreux. Les garçons téméraires, se tordant de rire, viennent me serrer la main en criant HELLO HELLO. Je prends une photo de groupe et demande qu’on me parle un peu de ces mômes rieurs, vifs, qui adorent venir a l’école. Il y a Sandip, petit bonhomme de dix ans qui vit avec ses deux frères et ses parents sur le trottoir dans la rue, sous une bâche tendue avec des ficelles. Ils sont depuis quatre ans sur ce bout de pavé d’où on peut les chasser à tout moment. Et Chaya, une adorable fillette du même âge qui vit dans le slum avec ses parents, ses trois sœurs et son petit frère. Tout ce petit monde tente de survivre avec 1000 rs par mois (20 euros), le salaire du père qui est portier dans un cinéma. Pourquoi tant de gosses ? Les parents voulaient un fils. Et maintenant ils ont quatre filles à marier… chaque mariage pouvant causer la ruine d’une famille. Que d’histoires longues comme le bras pour ces gamins hauts comme trois pommes. Suresh a été abandonné par sa mère à une famille qui les avait recueillis dans un slum. Trois ans plus tard, la mère est venue le reprendre : elle avait trouvé un acheteur… heureusement la famille a gardé Suresh. Et puis Mohin ne vient pas toujours à l’école : certains jours il monte dans un des camions qui sillonnent les slums et trouve un travail pour la journée, généralement harassant, dangereux et payé 100 rs (2 euros). Ainsi il aidé son frère aîné à nourrir la famille, puisque son père a été tué dans une émeute et qu’il reste sa mère et son petit frère qui ne peuvent pas travailler et passent leur journée sous une tente dans la rue. Mais qu’est-ce qu’on rit, tous ensemble, malgré tout cela.
Je vais ensuite dans un des dortoirs. Sombre. Cinquante lits alignés. On dirait un mouroir. L’activité semble suspendue. De nombreux patients dorment. Ils n’ont pas grand chose à faire. C’est figé, passif, à peine vivant. Le Dr Rao et Mrs Pai vont parler à un de leurs patients avec Julie et je prends le large. Soudain je vois un chaton et pousse une exclamation  » à la Heliette  » (ça vous évoque quelque chose ?). De coin de l’œil je remarque un petit vieux, avec des lunettes énormes qui lui donnent une tête de libellule, tendre vers le chaton ses deux bras terminés par des moignons. Il est amputé au-dessus du genou droit, et n’a plus de pied gauche, et la planche à roulettes glissée sous son lit lui sert de moyen de transport. Je pose le chaton sur ses genoux et reçois en échange un lumineux sourire. Mon petit vieux s’appelle Tulsi. Il a soixante-dix ans. Il est ici depuis TRENTE ans ! Jai peine à imaginer trente années de passivité dans ce dortoir sombre et sans vie ! S’il rentrait chez lui, sa famille serait rejetée par la communauté, alors il reste. Son quotidien s’anime grâce à ce chaton posé sur ses genoux. Lui et son voisin de lit Ariram nourrissent avec leurs propres repas les trois chats du dortoir. De la douceur dans leurs gestes, de la chaleur dans leur regard. Quand je pars, ils portent tous les deux leurs mains à leur front pour me saluer. Alors en quittant Acworth, je me demande ce qui pourrait changer un peu la monotonie de cette morne routine. Et demande à Mr Kamath d’appeler les responsables de l’hôpital : s’ils le veulent bien, samedi après-midi, j’irai chanter pour les patients. Et autant que possible, chanter AVEC les patients.

Après tant d’émotions rien de tel qu’un film au cinéma pour se détendre un peu. Julie et moi allons voir « Sarkar », film dans la veine du ‘Parrain’ avec des acteurs impressionnants de charisme, très prenant et franchement très bien. Seul hic : c’est en hindi !

Mercredi 6 juillet 2005

Vous allez trouver mes journées morbides. Aujourd’hui nous allons à Sarvodaya Hospital rendre visite à des patients atteints du sida. Le Dr Devendra nous accueille ; son anglais est parfait et son accent presque totalement incompréhensible, comme une bande son en vitesse accélérée. Nous avons une conversation extrêmement enrichissante.
En Inde le VIH se propage à une vitesse ahurissante et effrayante, notamment parce que les gens ne sont pas informés ou éduqués pour se protéger. Dans les campagnes et dans les slums, on ignore tout bonnement son existence. Et faire une campagne de prévention à l’échelle de l’Inde, c’est chercher à toucher une population d’un milliard d’habitants – le gouvernement n’a ni les moyens ni le personnel nécessaire. Pour ceux qui savent que le sida existe, les idées erronées ne manquent pas. Nous faisons le tour du service. Si les regards éteints de certains patients sont déprimants, ce qui me réconforte, c’est qu’aucun d’entre eux n’est seul. Chacun a à son chevet au moins un membre de sa famille. Ici le sida se conjugue avec la tuberculose, et allez savoir pourquoi, il n’est pas rare que la lèpre s’en mêle aussi.

L’après-midi, c’est shopping à Dadar. Imaginez un bain de foule et l’impression de passer entre les énormes rouleaux d’une station de lavage de voitures… Je trouve quelques bouquins pour les trente heures de trajet de Bombay a Mysore dimanche et lundi.

Le soir, Rajesh et Rajeshwari me téléphonent pour s’exclamer que les photos du mariage de Vijeya sont excellentes, un travail très professionnel. Ils sont ravis. Et moi aussi : après l’accueil qu’ils m’ont réservé, je souhaitais très fort que mes photos leur renvoient un peu de ma gratitude !

Jeudi 7 juillet 2005

Tiens, c’est aujourd’hui. Je suis plutôt contente de ma journée, figurez-vous. Ca avait commencé sous de sombres auspices, avec Mrs Pai m’annonçant que les photos du slum de Dharavi depuis le toit de l’hôpital étaient interdites, et que je ne pourrais rester qu’une demi-heure, et que par dessus le marché entrer dans Dharavi avec un appareil photo c’était être candidat aux ennuis. Mmm. Je lui ai suggéré de me déposer dans le slum, disant que je rentrerais à BLP en rickshaw. Je comptais bien aller sur le terrain. La voila toute horrifiée. De fait, j’ai une idée en voyant la file de patients.
Bhim a une quarantaine d’années, un corps tout tassé, le nez tout déformé, les doigts recroquevilles et les pieds gonflés, en plus d’un sourire un peu usé comme on en voit sur les visages des gens simplets et aisément victimes des autres. Il y a vingt trois ans, comme Narayan, il a eu la lèpre et on ne lui a pas dit ce dont il souffrait, et il a interrompu son traitement avant les douze mois préconisés. N’étant jamais allé à l’école, Bhim ne sait ni lire ni écrire, et surtout n’a pas appris à se poser les bonnes questions. Il a donc souffert d’un certain nombre de difformités, puis de complications, puis de rechutes. C’est allé en s’aggravant. Incapable d’autonomie, il ne suivait pas son traitement régulièrement. Il ne se sert même pas des chaussures et des attelles que BLP lui a données pour éviter des blessures et une crispation définitive de ses doigts. Bhim n’a pas de travail permanent : au quotidien il erre dans les rues et propose ses services pour porter des paquets et des charges. Depuis qu’il est môme. Comme il s’en va, je lui demande où il vit. Mrs Pai me voit venir. Est-ce qu’on peut aller visiter sa maison ? Il hoche la tête avec un sourire. Mon ticket d’entrée pour Dharavi. […]
Nous suivons Bhim dans Dharavi. Ruelles étroites et boueuses. Un fourmillement d’activités. Là, une chèvre appuyée contre un arbre et qui en broute les feuilles. Ici des poules en cage qui gloussent de dépit devant les poules en liberté qui pondent des oeufs où bon leur semble en caquetant comme des folles. Des chiens avec la peau sur les os. Des chats avec la queue en point d’interrogation. Des vaches débonnaires qui déambulent en ruminant des peaux de mangue. Des enfants qui jouent, des femmes qui rient, des hommes qui font toutes sortes de petits jobs. La maison de Bhim est dans Rajeshree Chawl, petit quartier du slum. Il m’invite à y entrer et je rencontre sa belle-sœur Bahti, 24 ans, et ses trois enfants en bas âge. La maison fait à peine quatre mètres carres. La charpente est en bambou et le toit, une bâche en plastique. Le sol est cimenté. Ici vivent Bhim, son frère, sa belle-sœur, les trois enfants, et jusqu’a récemment, sa mère. Dans la maison d’en face, même surface et même structure, Annama broie des épices pour préparer du masala. Toute la famille travaille au petit bonheur la chance dès que se présente une occasion, personne n’a un emploi permanent. Dans ces quatre mètres carres vivent Annama et son mari, leurs trois fils et leur belle-fille. Six adultes. Bhim et Annama font partie des privilégiés : ils possèdent leur maison, et ils ont un papier d’identité qui établit qu’ils sont résidents légaux du slum. Derrière eux se décline toute une échelle de misère et de malchance : ceux qui louent leur maison, ceux qui n’ont pas de papiers, ceux qui vivent dans un slum illégal, et pire encore, ceux qui vivent sur le trottoir. Je remporte un vif succès avec mon appareil photo, une fois que les gens constatent que je suis là pour leur parler. Pas d’ennuis à Dharavi, donc. La sincérité des regards et des sourires, de leur côté comme du mien, est une garantie suffisante.

La journée a été longue. Mon plus grand bonheur, le soir, c’est de remplir le seau de la salle de bains d’eau froide et de me le déverser sur la tête. Pas de douche ici…

Merci pour vos nouvelles, c’est chaque fois un plaisir de vous lire. Et de voir vos réactions par rapport à ce journal… C’est très incomplet par rapport à ce que j’écris et d’ailleurs je développe un talent pour l’écriture microscopique tant j’ai peur que le journal que j’ai apporte, déjà à moitié rempli, ne survive pas jusqu’à fin août. Les inondations au Gujarât étant calmées, je pense que je pourrai faire la marche de Dandi sans problème. Aucun des docs que j’ai lus ne fixant le même nombre de kilomètres (ça va de 388 a 400), je vous dirai ce que mon podomètre me raconte ! […]

Tout plein de bonnes choses
Miss Hindustani*

* parce que les gens, me croisant habillée à l’indienne, me parlent tous en marathi ! Comme je ne comprends pas, ils tentent le hindi… à la fin ils me demandent d’où je viens et la mâchoire leur en tombe quand je réponds : France !


Chez Rajesh

samedi 20 septembre 2008

Dimanche 26 juin 2005

Je suis choyée par toute la famille. Ils me font goûter toutes les spécialités auxquelles ils pensent, y compris une chique de bethel sans tabac… et ont la gentillesse de me servir des repas moins épicés que pour le reste de la famille. Adorables. On partage beaucoup. Y compris le lit : Rajeshwari et moi dans une pièce et les sept autres dans la pièce d’à côté !!!

A midi Rajesh me dit qu’il va me guider jusqu’au Bombay Leprosy Project (BLP ** ). Je n’ai pas besoin de demander quoi que ce soit, ils me devancent tous dans mes besoins et questions. Seulement le dimanche a cette heure la le train est bondé. Rajesh me laisse avec un groupe de femmes parce que les compartiments sont séparés. Je me demande pourquoi, je vais bientôt comprendre…
Un train arrive, débordant de têtes et de bras de femmes qui sont scotchés à la porte ouverte. Le train n’est pas arrêté que je me prends une vague de saris dans la tronche et suis éjectée en arrière puis brusquement poussée, tirée, noyée, entraînée, bousculée, jetée vers l’avant. Je me retrouve suffocante collée contre une paroi et serrée par quatre femmes. C’est ça un train bondé. Une lutte pour une place… Quarante cinq minutes jusqu’à la gare de Bhandra, scotchée nez en l’air contre des femmes et bénissant le format européen qui me donne une tête de plus qu’elles…
Dans ces conditions mieux vaut effectivement séparer hommes et femmes…

A Bhandra nous attrapons un bus et nous voila bientôt dans les petits bureaux (pardon : bocaux) de Bombay Leprosy Project.
Je suis cordialement accueillie par Dr Pai, Mr Karnath et le fondateur de l’ONG, Dr Ganapati. Nous faisons connaissance et discutons pendant deux heures au terme desquelles nous nous mettons d’accord : je rejoindrai BLP après le mariage de Vijeya, vendredi. Je ferai le tour de leurs hôpitaux mais j’accompagnerai aussi une de leurs équipes paramédicales dans le plus grand slum de Bombay, Dharavi, qui compte plusieurs millions de personnes. Je serai logée avec une étudiante en médecine écossaise.
Rajesh déplore le fait que je quitte la famille si tôt mais je compte revenir au moins deux fois, avant et après la marche du sel. Il m’offre un penjabi, nous allons à la plage (ciel gris gaz, eau marron, sable invisible sous les déchets…) puis dans un temple hindou. Et nous rentrons.

Lundi 27 juin 2005

Je continue de trouver cette famille adorable.
Samedi Rajesh avait pris un jour de congé pour m’accueillir et aujourd’hui c’est sa femme.

Nous emmenons Vijeya au salon de beauté pour la préparer pour le mariage. Et puis elles m’offrent un sari. Ce n’est pas une mince affaire : elles en font déballer une trentaine de couleurs différentes mais selon un certain schéma qui correspond à leur caste… Horreur, malheur, enfer et damnation, elles me trouvent un sari rose !!! Devant mon manque d’enthousiasme elles m’emmènent dans une autre boutique et me trouvent un joli sari de soie rouge brodé d’argent. Je cesse d’argumenter : toujours pas le droit de sortir une roupie…

Enfin me voila ici en fin de journée… il est 20h.

J’espère que ce petit tour avec moi vous donne une idée de ce que je vis bien qu’il vous manque les bruits, les odeurs, les couleurs…

Mardi 28 juin 2005

Suite des aventures… étant donné que je suis au bureau de Rajeshwari ce matin.
Elle travaille pour une compagnie de formation maritime. Nous avons donc traversé tout Bombay en bus pour venir et j’ai pu découvrir que les slums ne sont pas à la périphérie mais en plein cœur de la ville partout où il y a un terrain vague, une colline, un pré… se dressent des tentes de fortune faites de bâches et de tôles, de planches et de cartons. En période de mousson tout est trempé et inondé. C’est sale et pourtant de ces slums sortent des gens en costard impeccable et des femmes aux saris propres et colorés… allez comprendre, ce n’est pas parce qu’on vit dans un taudis qu’on perd forcément toute dignité. Le pire c’est que les habitants des slums payent un loyer pour leur tas de planches.

Je pensais m’ennuyer toute une journée au bureau mais finalement, ce matin, deux capitaines de navire se promenaient avec un livre de Chogyam Trungpa sous le bras. Comme Rajeshwari me les présentait je leur ai dit que j’avais lu ce livre d’enseignements bouddhistes. Les voila intrigués. Et donc je viens de passer deux heures à parler bouddhisme avec eux dans leur bureau, à échanger sur la spiritualité et les diverses religions pratiquées en France. Puis à parler de l’enseignement.

Alors je vous parlais des saris, des penjabis, mais pas du côté incorrigible de mes hôtes. Figurez-vous qu’on me traite comme une princesse. Chaque fois qu’un membre de la famille sort de l’appart je me demande ce qui va se passer ; jusqu’ici Rajeshwari n’a rien trouve de mieux à faire que m’offrir des bracelets, Vijeya des boucles d’oreille, Rajesh un pantalon, et j’ai beau protester rien n’y fait…

Quelques rubriques pour satisfaire les questions que vous ne m’avez pas posées…

– A table !
Je vous ai parlé du sheera, cette sorte de semoule sucrée qu’on sert pour souhaiter la bienvenue mais aussi en puja dans les cérémonies hindoues. Ca fleure bon la cardamome. Autrement nous mangeons du riz préparé de différentes manières, du dal – sauce aux lentilles corail délicieuse – et des pommes de terre pimentées.
Jusqu’ici j’ai aussi goûté des beignets de légumes avec une sauce verte, et comme j’ai commis l’erreur de demander « why is it green ?  » avant d’en manger, j’ai appris que c’était le piment qui donnait cette couleur… Avertie mais douloureusement !
On m’a servi des chapatis, sortes de crêpes et des desserts en veux-tu en voila, vive le sucre et la cardamome…

Deux règles d’or à table :
– On peut roter allègrement, il n’y a que moi qui sursaute.
– On ne peut pas détourner les yeux deux secondes de son plateau sinon Jayashree sévit avec sa louche et verse une double ration !!!

Je disais que j’ai aussi goûté le bethel, mais quoi ça être ?
C’est une noix râpée, au goût proche de la muscade. Une chique de bethel est tout un art : des types se promènent dans la rue avec un plateau et à votre demande, ils prennent la feuille comestible d’un arbre (non identifié), y barbouillent un liquide rouge (non identifié), y sèment quelques pelures de noix de bethel et quelques graines de fenouil ainsi que quelques graines de… ??? (non identifiées) et quelques pincées de… ??? et enveloppent le tout dans la feuille. On peut demander d’y ajouter du tabac mais bien sur je m’en suis passée. Ensuite on se trouve face à un truc de la taille d’une grosse tartine qu’on doit enfourner et mâcher jusqu’à ce que la mâchoire capitule.
Ceux qui ont du tabac crachent des jets de liquide rouge a intervalles réguliers, il faut donc devenir expert en bonds sur le côté parce qu’ils ne regardent jamais où ils visent.
Le goût ? Particulier. Rafraîchissant et tonique, fort et subtil…

– Définition : Une averse de mousson, c’est quoi ?
C’est avoir le temps, en recevant une goutte de pluie, de dire : « tiens… » et être trempé comme une soupe quand on a fini de dire  » … il pleut « .
Ca peut durer cinq secondes (si si ! hier, montre en main !) ou cinq heures. Ca tombe dru comme un orage. Ca vous tombe dessus sans prévenir…

– Critères de recrutement de la police indienne (en tout cas ceux que j’ai croisés) :
Avoir une mine patibulaire, une grosse moustache noire et une carrure respectable.
Neurones en option.

– Les 35 heures :
Ici c’est le temps de travail reparti sur trois jours. Mais bien sur on bosse six jours sur sept, quand on a de la chance. Quand on n’en a pas on trime jour et nuit pour survivre.

– Les p’tits boulots :
C’est varié et original. On peut devenir créatif quand on n’a rien a se mettre sous la dent. Ainsi on trouve pas mal de livreurs de thé. Des conducteurs de rickshaws aux vendeurs de samosas en passant par les videurs de poubelles, les coiffeurs, cordonniers et tailleurs sans boutique qui bossent sous une bâche dans la rue, les « repasseurs », etc.

– Mariages du Maharashtra :
Je vous dirai tout ça après celui de Vijeya, jeudi.

– Une rue :
C’est d’abord un trottoir jonché de détritus de toutes sortes, du papier à l’emballage plastique (heureusement qu’en Inde les produits ne sont pas sous emballage comme en France !) et parsemé de trous auxquels il faut prendre garde, logis des rats et des gamins des rues qui cherchent dans ces monceaux d’ordures de quoi survivre. Ensuite c’est une voie encombrée de rickshaws, piétons, voitures, vélos, trous, bosses, boue, eau, déchets…
Ca vous déprime ? Ce qu’il faut voir, ce sont les gens, pas les choses. C’est sale, c’est trempé, il pleut tout le temps, c’est pauvre – où les gens vont-ils donc chercher ces sourires lumineux, ces rides de joie au coin des yeux, cet accueil chaleureux ? J’y vois une leçon a tirer sur l’importance des valeurs essentielles de la vie, que l’on a peut-être perdues, et qu’ils possèdent toujours.


La journée qui comptait double

samedi 20 septembre 2008

Vendredi 24 et samedi 25 juin 2005
(comme une seule et longue, longue journée…)

La journée commence à 5h30 chez Carotte et JB a Paris. Le voyage débute par un ticket de RER fugueur : hier il est tombe de ma poche et ce matin Carotte le retrouve sur le trottoir ! .

Journée RER / avion avec de longues siestes et une longue attente au Yémen. L’aéroport international de Sanaa consiste en une pièce munie de chaises en plastique dans laquelle on nous dépose. Un type ventru et moustachu fait office de panneau d’affichage et crie les destinations des correspondances. Je vais le voir et lui annonce la mienne : il sort une liasse de tickets d’embarquement de sa poche et me file le mien ! Ensuite l’heure de décollage est approximative… On part avec une heure de retard.

Atterrissage à quatre heures du mat à Bombay : moins 3h30 pour la France c’est dire si je suis dans le coltar… Je récupère mes sacs sans encombre et sors de l’aéroport en cherchant un Indien brun avec des moustaches. Bon, c’est comme chercher un suédois blond en Suède… Heureusement j’engage la conversation avec une indienne curieuse qui me prête son téléphone. J’appelle Rajesh et une ou deux minutes après un Indien moustachu se présente timidement. Il m’emmène prendre un rickshaw – un tuk tuk en fait – sous la pluie battante. Sa femme Rajeshwari téléphone pour savoir si je suis bien arrivée. J’ai un bouquet de fleurs en guise de bienvenue. Nous descendons dans une gare surpeuplée au milieu des gaz d’échappement et Rajesh m’explique comment fonctionnent les trains tout en m’interdisant de débourser une roupie pour payer mon ticket. Nous voila quittes pour une demi heure de train et ma première découverte de Bombay.

Passée la gare c’est un paysage multicolore de bâches bleues et noires, de planches et de tôle… les bidonvilles, slum pour aller plus vite. Je suis intriguée par le manège de gens accroupis le long des rails, un broc d’eau a portée de main. C’est seulement après avoir vu une paire de fesses que je comprends qu’ils satisfont leurs besoins !!!

Un petit tour de rickshaw plus loin nous atterrissons dans une ruelle toute destroy avec des murs qui s’effritent et la pluie qui nous trempe. Nous montons au quatrième étage et je rencontre la famille de Rajesh : sa sœur Vijeya qui va se marier, sa mère Jayashree qui s’empresse de me servir un thé très sucré et une sorte de semoule à la cardamome, son fils Jai qui est tout frêle et atteint de surdité et qui m’adopte aussitôt… Il y a aussi Ravindra, son frère très sympa, Eknath que je rencontre un peu plus tard et qui est le père de famille, plein d’humour et de gentillesse. Et enfin Rajeshwari, la femme de Rajesh, super adorable. Tout ce petit monde me montre les deux pièces de la maison et la cuisine, les toilettes qui sont un trou dans le sol mais où ils ont suspendu un rouleau de papier a mon intention… J’ai même droit a de l’eau chaude pour me laver : un seau, un récipient et on se débrouille… Après quoi je suis cordialement invitée à finir ma nuit, ce dont je rêvais vu mes yeux de chouette et mes cheveux en vrac…

Je vais faire court parce que je ne peux pas vous résumer toute la littérature que j’ai déjà écrite dans mon journal, il faudra attendre mon retour pour ça…

Les faits marquants de la journée…

Rajesh m’emmène faire un tour au bord de la mer. La mer : une immense flaque de boue entourée par une gigantesque ville de 12 millions d’habitants. Je prends une photo d’un enfant appuyé contre un poteau, avec derrière lui la mer, et un pont sur lequel passe un train. Autant que je décrive la photo puisque je ne la verrai jamais… […]
A ce moment précis débarque un policier et le délire pur commence. Il exige mon appareil photo. Interloquée, je lui demande pourquoi. Il ne parle pas bien anglais et s’adresse à Rajesh : j’ai photographie un pont, c’était pas permis. Nous devons le suivre à son bureau. J’hallucine tandis qu’il me prend l’appareil des mains…
Au bureau cinq policiers moustachus, baraqués et pas commodes sortent une feuille de papier toute sale pour écrire leur rapport. Ils demandent mon nom. J’explique mais ils n’en ont rien à faire. Mon appareil est posé sur la table. Rajesh s’explique. Le ton monte. La moutarde aussi : résolument j’appuie sur les deux boutons qui me permettent de rembobiner ma pelloche et dès que c’est fait, je la sors de l’appareil et la leur brandis :
« – You can take this. Not my camera ».
Je me fais crier dessus. Ah bon, fallait pas ? Ils exigent que je la remette en place. C’est le moment approprié pour verser une larme de pauvre potiche étrangère qui n’y est pour rien, puisqu’ils n’aiment pas les femmes déterminées. Un des types bourrus me beugle : don’t cry ! C’est pas ça qui va me rendre le sourire ! Ils me tendent mon appareil et je le range prestement. Ils s’engueulent avec Rajesh… qui finit par me dire qu’ils exigent 3000 roupies (ça me rappelle une frontière a Dajabon, hein Laurent ?). Rajesh refuse et en propose 300… ça marchande et brusquement, regard désespéré de Rajesh quand le policier enfourche une moto et nous crie quelque chose. Il nous emmène au poste de police. Je demande à Rajesh : « Better or worse ? » et il hausse les épaules.
Au poste de police un grand type (mais pourquoi sont-ils tous intimidants au possible ???) écoute l’histoire de son policier qui omet l’histoire des 3000 rs, nous regarde sévèrement. Bien que je sois furieuse, je joue la touriste effarouchée et affreusement désolée en m’accrochant comme une perdue à mon appareil… Il me confisque la pellicule et marmonne : ok, go, go.
En deux nanosecondes Rajesh et moi filons comme des flèches dans la rue et sautons à pieds joints dans un rickshaw. Il faut bien quelques minutes de silence et Rajesh tout désolé me prend la main et s’excuse. Ce n’est pas sa faute et heureusement qu’il était là ! Je lui assure que je ne vais pas réduire ma vision de l’Inde a cette mésaventure mais j’avoue que dans le feu de l’action, l’espace de deux minutes, j’ai compté les jours jusqu’au départ…