Tous les billets de la catégorie ‘2- Chez Rajesh’

Chez Rajesh

samedi 20 septembre 2008

Dimanche 26 juin 2005

Je suis choyée par toute la famille. Ils me font goûter toutes les spécialités auxquelles ils pensent, y compris une chique de bethel sans tabac… et ont la gentillesse de me servir des repas moins épicés que pour le reste de la famille. Adorables. On partage beaucoup. Y compris le lit : Rajeshwari et moi dans une pièce et les sept autres dans la pièce d’à côté !!!

A midi Rajesh me dit qu’il va me guider jusqu’au Bombay Leprosy Project (BLP ** ). Je n’ai pas besoin de demander quoi que ce soit, ils me devancent tous dans mes besoins et questions. Seulement le dimanche a cette heure la le train est bondé. Rajesh me laisse avec un groupe de femmes parce que les compartiments sont séparés. Je me demande pourquoi, je vais bientôt comprendre…
Un train arrive, débordant de têtes et de bras de femmes qui sont scotchés à la porte ouverte. Le train n’est pas arrêté que je me prends une vague de saris dans la tronche et suis éjectée en arrière puis brusquement poussée, tirée, noyée, entraînée, bousculée, jetée vers l’avant. Je me retrouve suffocante collée contre une paroi et serrée par quatre femmes. C’est ça un train bondé. Une lutte pour une place… Quarante cinq minutes jusqu’à la gare de Bhandra, scotchée nez en l’air contre des femmes et bénissant le format européen qui me donne une tête de plus qu’elles…
Dans ces conditions mieux vaut effectivement séparer hommes et femmes…

A Bhandra nous attrapons un bus et nous voila bientôt dans les petits bureaux (pardon : bocaux) de Bombay Leprosy Project.
Je suis cordialement accueillie par Dr Pai, Mr Karnath et le fondateur de l’ONG, Dr Ganapati. Nous faisons connaissance et discutons pendant deux heures au terme desquelles nous nous mettons d’accord : je rejoindrai BLP après le mariage de Vijeya, vendredi. Je ferai le tour de leurs hôpitaux mais j’accompagnerai aussi une de leurs équipes paramédicales dans le plus grand slum de Bombay, Dharavi, qui compte plusieurs millions de personnes. Je serai logée avec une étudiante en médecine écossaise.
Rajesh déplore le fait que je quitte la famille si tôt mais je compte revenir au moins deux fois, avant et après la marche du sel. Il m’offre un penjabi, nous allons à la plage (ciel gris gaz, eau marron, sable invisible sous les déchets…) puis dans un temple hindou. Et nous rentrons.

Lundi 27 juin 2005

Je continue de trouver cette famille adorable.
Samedi Rajesh avait pris un jour de congé pour m’accueillir et aujourd’hui c’est sa femme.

Nous emmenons Vijeya au salon de beauté pour la préparer pour le mariage. Et puis elles m’offrent un sari. Ce n’est pas une mince affaire : elles en font déballer une trentaine de couleurs différentes mais selon un certain schéma qui correspond à leur caste… Horreur, malheur, enfer et damnation, elles me trouvent un sari rose !!! Devant mon manque d’enthousiasme elles m’emmènent dans une autre boutique et me trouvent un joli sari de soie rouge brodé d’argent. Je cesse d’argumenter : toujours pas le droit de sortir une roupie…

Enfin me voila ici en fin de journée… il est 20h.

J’espère que ce petit tour avec moi vous donne une idée de ce que je vis bien qu’il vous manque les bruits, les odeurs, les couleurs…

Mardi 28 juin 2005

Suite des aventures… étant donné que je suis au bureau de Rajeshwari ce matin.
Elle travaille pour une compagnie de formation maritime. Nous avons donc traversé tout Bombay en bus pour venir et j’ai pu découvrir que les slums ne sont pas à la périphérie mais en plein cœur de la ville partout où il y a un terrain vague, une colline, un pré… se dressent des tentes de fortune faites de bâches et de tôles, de planches et de cartons. En période de mousson tout est trempé et inondé. C’est sale et pourtant de ces slums sortent des gens en costard impeccable et des femmes aux saris propres et colorés… allez comprendre, ce n’est pas parce qu’on vit dans un taudis qu’on perd forcément toute dignité. Le pire c’est que les habitants des slums payent un loyer pour leur tas de planches.

Je pensais m’ennuyer toute une journée au bureau mais finalement, ce matin, deux capitaines de navire se promenaient avec un livre de Chogyam Trungpa sous le bras. Comme Rajeshwari me les présentait je leur ai dit que j’avais lu ce livre d’enseignements bouddhistes. Les voila intrigués. Et donc je viens de passer deux heures à parler bouddhisme avec eux dans leur bureau, à échanger sur la spiritualité et les diverses religions pratiquées en France. Puis à parler de l’enseignement.

Alors je vous parlais des saris, des penjabis, mais pas du côté incorrigible de mes hôtes. Figurez-vous qu’on me traite comme une princesse. Chaque fois qu’un membre de la famille sort de l’appart je me demande ce qui va se passer ; jusqu’ici Rajeshwari n’a rien trouve de mieux à faire que m’offrir des bracelets, Vijeya des boucles d’oreille, Rajesh un pantalon, et j’ai beau protester rien n’y fait…

Quelques rubriques pour satisfaire les questions que vous ne m’avez pas posées…

– A table !
Je vous ai parlé du sheera, cette sorte de semoule sucrée qu’on sert pour souhaiter la bienvenue mais aussi en puja dans les cérémonies hindoues. Ca fleure bon la cardamome. Autrement nous mangeons du riz préparé de différentes manières, du dal – sauce aux lentilles corail délicieuse – et des pommes de terre pimentées.
Jusqu’ici j’ai aussi goûté des beignets de légumes avec une sauce verte, et comme j’ai commis l’erreur de demander « why is it green ?  » avant d’en manger, j’ai appris que c’était le piment qui donnait cette couleur… Avertie mais douloureusement !
On m’a servi des chapatis, sortes de crêpes et des desserts en veux-tu en voila, vive le sucre et la cardamome…

Deux règles d’or à table :
– On peut roter allègrement, il n’y a que moi qui sursaute.
– On ne peut pas détourner les yeux deux secondes de son plateau sinon Jayashree sévit avec sa louche et verse une double ration !!!

Je disais que j’ai aussi goûté le bethel, mais quoi ça être ?
C’est une noix râpée, au goût proche de la muscade. Une chique de bethel est tout un art : des types se promènent dans la rue avec un plateau et à votre demande, ils prennent la feuille comestible d’un arbre (non identifié), y barbouillent un liquide rouge (non identifié), y sèment quelques pelures de noix de bethel et quelques graines de fenouil ainsi que quelques graines de… ??? (non identifiées) et quelques pincées de… ??? et enveloppent le tout dans la feuille. On peut demander d’y ajouter du tabac mais bien sur je m’en suis passée. Ensuite on se trouve face à un truc de la taille d’une grosse tartine qu’on doit enfourner et mâcher jusqu’à ce que la mâchoire capitule.
Ceux qui ont du tabac crachent des jets de liquide rouge a intervalles réguliers, il faut donc devenir expert en bonds sur le côté parce qu’ils ne regardent jamais où ils visent.
Le goût ? Particulier. Rafraîchissant et tonique, fort et subtil…

– Définition : Une averse de mousson, c’est quoi ?
C’est avoir le temps, en recevant une goutte de pluie, de dire : « tiens… » et être trempé comme une soupe quand on a fini de dire  » … il pleut « .
Ca peut durer cinq secondes (si si ! hier, montre en main !) ou cinq heures. Ca tombe dru comme un orage. Ca vous tombe dessus sans prévenir…

– Critères de recrutement de la police indienne (en tout cas ceux que j’ai croisés) :
Avoir une mine patibulaire, une grosse moustache noire et une carrure respectable.
Neurones en option.

– Les 35 heures :
Ici c’est le temps de travail reparti sur trois jours. Mais bien sur on bosse six jours sur sept, quand on a de la chance. Quand on n’en a pas on trime jour et nuit pour survivre.

– Les p’tits boulots :
C’est varié et original. On peut devenir créatif quand on n’a rien a se mettre sous la dent. Ainsi on trouve pas mal de livreurs de thé. Des conducteurs de rickshaws aux vendeurs de samosas en passant par les videurs de poubelles, les coiffeurs, cordonniers et tailleurs sans boutique qui bossent sous une bâche dans la rue, les « repasseurs », etc.

– Mariages du Maharashtra :
Je vous dirai tout ça après celui de Vijeya, jeudi.

– Une rue :
C’est d’abord un trottoir jonché de détritus de toutes sortes, du papier à l’emballage plastique (heureusement qu’en Inde les produits ne sont pas sous emballage comme en France !) et parsemé de trous auxquels il faut prendre garde, logis des rats et des gamins des rues qui cherchent dans ces monceaux d’ordures de quoi survivre. Ensuite c’est une voie encombrée de rickshaws, piétons, voitures, vélos, trous, bosses, boue, eau, déchets…
Ca vous déprime ? Ce qu’il faut voir, ce sont les gens, pas les choses. C’est sale, c’est trempé, il pleut tout le temps, c’est pauvre – où les gens vont-ils donc chercher ces sourires lumineux, ces rides de joie au coin des yeux, cet accueil chaleureux ? J’y vois une leçon a tirer sur l’importance des valeurs essentielles de la vie, que l’on a peut-être perdues, et qu’ils possèdent toujours.