Tous les billets de la catégorie ‘3- Dans les bidonvilles avec les patients lépreux’

Dans les bidonvilles avec les patients lépreux

samedi 20 septembre 2008

Dimanche 3 juillet 2005

Namaskaar à tous !

Je viens de mettre la main sur un pc dans le nouvel appartement où BLP me loge, et avec un peu de chance je pourrai envoyer ce long message demain. Tout d’abord j’ai reçu de nombreux messages cette semaine, vous m’avez presque tous écrit et ça fait plaisir de voir que vous pensez à moi. Et que vous appréciez ce petit tour subjectif en ma compagnie. […]

Je vous avais laissés sur votre faim pour les mariages marathis. Bon ! Mais d’abord, savez-vous qu’à Bombay on peut marcher sur l’eau ? Il suffit de sauter de pile de déchets en pile de déchets. C’était la blague du jour, elle m’est venue en voyant deux types à poil se baigner avec délices au milieu des immondices.

Pour le mariage Vijeya avait donc revêtu un sari rouge. Quelques jours avant cela, pour les préparatifs, elle a eu droit à deux heures et demie de vigoureux massage facial avec diverses crèmes (j’ai pris des cours entre deux siestes.) et à la visite d’une jeune femme diplômée en peinture au henné. De magnifiques motifs sur les deux mains et les pieds. Apres quoi Manisha est venue me dessiner des motifs sur la main gauche puis m’a filé le henné pour que je laisse libre cours à mon imagination sur le dos de ma main.
Cinq minutes plus tard elle me demandait éberluée : « is this a national park ? » J’avais dessiné un éléphant, un chat, un cobra. Si elle m’avait dit au préalable que ça restait plusieurs semaines. Hum…

En sari rouge, donc, Vijeya va quitter sa maison. Elle y a toujours vécu. A sept ou huit dans deux pièces il y a à la fois le manque d’intimité et la chaleur familiale, et sortir de ce cocon pour aller vivre chez des inconnus s’avère une douloureuse expérience : elle est en larmes. Et puis comme le veut la tradition elle se prosterne aux pieds de chacun, y compris les miens, pour recevoir la bénédiction.
Nous laissons derrière nous la maison décorée de guirlandes de fleurs en offrande aux dieux hindous et allons sur le lieu de la cérémonie. Comme je vous le disais, ça dure LONGTEMPS. C’est tout un tas de gestes, de prières, de rituels dans une musique assourdissante et un brouhaha soutenu, puisque les invités n’écoutent pas ce qui se passe.
A chaque nouveau rituel, nouvelle tenue. Je suis moi-même engoncée dans un sari rouge sombre offert par la famille et tente de ne pas trébucher en prenant mes photos. […]
Après la cérémonie, notre Vijeya s’éloigne en sanglotant dans une joyeuse procession de danseurs. Ca parait dur, mais au moins elle se marie par amour. Ce n’est pas toujours le cas. Son mari change son prénom dès la fin du mariage : à présent elle s’appelle Shweta, et elle s’en serait bien passée.

Le lendemain matin, je quitte donc Rajesh et sa famille. Ils sont attristés par le départ de Vijeya et voila qu’ils veulent que je reste encore un peu, que je revienne dimanche pour le déjeuner (chose faîte). Rajesh sait que je peux me débrouiller seule dans Bombay mais il m’accompagne tout de même jusqu’aux bureaux de Bombay Leprosy Project (BLP ** ).
Là, je me retrouve de nouveau avec des inconnus. Il y a Julie, une étudiante en médecine écossaise avec qui je vais partager la chambre, le Dr Rao, un jeune médecin sympatoche qui sera un de mes référents cette semaine, le Dr Shaila, jeune femme pleine de dynamisme avec qui je vais recevoir quelques patients – Si si, on m’a donné à étudier la bible des « paramedics » pour détecter les symptômes de la lèpre et je devrai sans doute mettre mes nouvelles connaissances en pratique. Bien sur il y a aussi le DR Ganapati, fondateur de l’association pour qui je développe immédiatement un très grand respect. Et si je continue de vous parler de l’équipe vous allez rapidement bailler, vous les découvrirez au fur et a mesure…

Hier j’ai donc reçu directement mon programme pour huit jours. J’ai commencé par accompagner une équipe sur un nouveau projet à Kalamboli, un terminal routier où des milliers de poids lourds transitent chaque jour ou semaine. Si ! Ca s’étend sur une dizaine de kilomètres, ce terminal.

Les chauffeurs routiers traversent en général plusieurs Etats d’affilée pour livrer leurs marchandises et sont des candidats idéaux pour les trafics en tous genres – alcool, paris, prostitution. Ces dernières années ils ont été les plus exposés aux MST et notamment au sida. BLP sort donc de son cadre habituel autour de la lèpre pour ouvrir une clinique au beau milieu de Karamboli et tenter de faire de la prévention et de l’information. Une petite poignée de volontaires va parcourir ce truckland au quotidien pour tenter d’engager la conversation avec quelques individus, les amener à parler de leurs loisirs quand ils sont entre deux livraisons, déconstruire les idées reçues sur le sida et les informer correctement. Et proposer la vente de préservatifs.
Une dizaine de volontaires pour plusieurs milliers de chauffeurs par jour. Une goutte d’eau, mais quel courage de le savoir et de tout tenter pour changer à une toute petite échelle ce qu’ils peuvent changer. Quant à la clinique elle est plus petite qu’une salle de classe et ne ressemble à rien, c’est une pièce nue et vide où tout est à faire.

J’ai aussi rencontré un jeune homme de 21 ans qui souffre de la lèpre.
Petite note informative : la lèpre est une bactérie qui se transmet le plus souvent par voie nasale et est parfaitement soignée, le médicament étant distribue gratuitement par l’OMS. Seulement il faut des associations comme BLP pour faire le lien entre OMS et slums, sinon les patients ne vont pas se diagnostiquer tout seuls et se présenter spontanément à la clinique.
Shabavan K. a un parcours pas très joyeux : il a contracté la lèpre il y a deux ans dans sa petite ferme a 150 km de Bombay, où il vivait avec les 5 membres de sa famille. Bien entendu il ne savait pas a quoi correspondaient les taches sur sa peau, taches insensibles de plus en plus étendues jusqu’à se retrouver hospitalisé il y a dix mois. Il a souffert de complications et en plus de crises d’épilepsie, et dans sa faiblesse générale s’est disloqué l’épaule une bonne vingtaine de fois. En commençant son traitement il faisait une fois par mois le trajet a BLP, par une sorte de miracle vu la pauvreté de sa famille.
Maintenant il vit dans un slum en attendant sa guérison.

Parlant de slum je vais aller bientôt à Dharavi, le plus grand slum d’Asie, qui a une population d’un million d’habitants pour une densité de 100 000 au km2. Je vous raconterai mes rencontres.
Je vais aussi visiter un hôpital qui admet les cas graves et une petite école sortie tout droit de la générosité de BLP et ses donateurs qui accueille une cinquantaine de gosses des rues et des slums pour leur donner éducation, soins et nourriture.

Au fait : un des cahiers de coloriage offert par Nadine et une des pochettes de crayons de couleurs de M. Billaud ont fait le bonheur du fils de Rajesh, Jai, petit garçon de six ans atteint de surdité et légèrement handicapé moteur. Les autres crayons et stylos sont allés à Slum Children Literacy Class, ainsi que les vêtements. Quant à l’enveloppe offerte par les collègues, elle va aussi aller à Bombay Leprosy Project pour ses divers projets. […]

Dernières nouvelles du Gujarât, où je vais faire la marche du sel le mois prochain : il se pourrait que ca devienne la Nage Salée. Le Gujarât est inondé. Avant-hier il est tombé une trombe de flotte sur tout l’Etat, nombreuses victimes, nombreux soucis. C’est la mousson, quoi.

Ce matin (mais on ne m’arrête plus, vous avez le droit de lire en plusieurs fois !) j’ai découvert les joies de la bureaucratie indienne en allant réserver mon billet de train pour Bangalore dimanche prochain (380 rupees pour 1250km. soient 8 euros) à la gare victorienne de Bombay. En pleine ville indienne, comme un petit bout de Londres, excepté que la population semble aussi a l’ère victorienne vu la mendicité autour du bâtiment.
Bref je traverse en long en large et en travers la grande gare aux colonnes de marbre pour aller trouver l’endroit où réserver mon train.

Il faut d’abord faire la queue à un guichet du rez-de-chaussée pour récupérer un petit feuillet rose – pardon, je saute une étape : il faut d’abord tourner en rond dix minutes pour comprendre ce qu’on attend de vous.- et une fois le feuillet en main, le remplir. Pour le remplir il faut aller consulter un panneau d’affichage au premier étage et trouver son train sur une liste. Ceci fait, il faut redescendre faire la queue au rez-de-chaussée pour qu’une femme qui ne bat même pas un cil dans votre direction tamponne le feuillet rose dont elle se tamponne elle-même par ailleurs. Ce tampon indique à quel guichet et dans quel ordre vous devrez passer au premier étage. Hop, sport. Faut attendre. Puis quand votre numéro s’affiche sur le panneau électronique, bondir comme un chat avant qu’on ne vous grille la priorité. Là une guichetière débonnaire vous débite en marathi puis en anglais bouilli que vous n’avez pas bien complété le papier, vous comptez réserver en quelle classe ?
Euh… C’est à dire que j’hésite entre 1ere classe, 2e classe, 2 tiers 2e classe, 3e 2e classe, sleeper couch, et quoi d’autre encore ? Ah oui, ventilo ou air conditionné ? Elle me colle en sleeper. On verra bien. Le trajet dure 24 heures.
Qui ose encore critiquer la SNCF ? Certes les tarifs indiens sont hors compétition !

Bon, on croirait que j’ai que ça à faire, vous écrire ! En fait j’ai une pile de docs à étudier sur Dharavi slum, sur la lèpre aussi. Mais puisque j’avais un PC sous la main…

[…]

Je vous disais, avant de partir, que je m’attendais à une arrivée choc en Inde. Ben non. Je semble absorber le meilleur du pire, la chaleur humaine malgré la maladie et la misère. C’est une chance, j’en ai bien conscience. Apparemment je ne suis pas autant touchée par l’apparence des choses que par leur nature profonde. C’est tout le bien que je vous souhaite à tous.

Sur ces paroles optimistes, je vous envoie plein de pensées communes et individuelles.

A court de salutations originales, je vous dis un retentissant BONJOUR ! qui manque de style mais pas de pêche.
Longue semaine laborieuse. A dire vrai je me demande parfois si c’est la chaleur pesante qui me fatigue à ce point ou si c’est l’activité intense à certaines heures suivies d’une oisiveté toute particulière à Bombay Leprosy Project, où pour certains le travail consiste à attendre que des patients se présentent. Un petit tour chronologique de ma semaine ?

Lundi 4 juillet 2005

En me levant, je jette un coup d’œil dans le joli parc en bas de l’appart prêté par Bombay Leprosy Project ** : rangée de femmes accroupies sur le gazon, occupées à fertiliser ce joli coin de fleurs de la manière la plus naturelle qui soit. Il faut dire qu’à côté il y a un slum sans eau courante ni WC, évidemment.
Peu après me voici en route pour la clinique de Bhandra. En route je laisse mon regard se promener… un nombre impressionnant de gamins cul nu sur le trottoir me fait réaliser, bien malgré moi, que ces mômes des slums utilisent le lieu comme des WC, et qu’ils ont tous des problèmes intestinaux. Ils sont là accroupis au milieu du trottoir et de l’agitation, faisant ce qu’ils ont à faire tandis que les passants les contournent sans les regarder. Où que je me tourne, il y a des gens en guenilles couchés sur le trottoir, sous les ponts ou le long des murs, d’autres qui mendient, d’autres qui s’épouillent en groupe, malgré la circulation encombrée. Toutes sortes d’habitations poussent dans toutes sortes d’endroits mais en aucun lieu je ne trouve une rue sans basti, sans slum, sans hutte précaire. Tout matériau est recyclable pour se construire un abri : quelques pierres, quelques planches, une bâche et de la paille tressée ou du carton, en équilibre entre un arbre, un poteau et un mur, font une maison pour six à huit personnes. Ca s’envole au moindre coup de vent, ça se noie sous la pluie, ça suinte quand il fait chaud – une véritable étuve. Pour ces bastis, l’eau courante c’est la rivière quasi solide et toute noire, qui sert de baignoire, de lave-linge et de lave-vaisselle ainsi que de WC. S’il n’y a pas de rivière on ne se lave pas, et on s’accroupit tous les matins sur le trottoir pour faire ses besoins. Pour les bébés qui naissent là dessous, où les enfants qui errent à longueur de temps, l’enfance sera synonyme de mendicité et de ventre gonflé, et l’école ce sera la rue et le travail. S’ils survivent.

La clinique de Bhandra est une pièce vétuste bouffée d’humidité, avec des plaques de moisissure au plafond et le plâtre qui tombe des murs. Un lieu déprimant où pourtant des bénévoles et des médecins se relaient chaque jour pour soulager les patients de la lèpre.
Aujourd’hui il y a Narayan, un petit vieux tout sec et tout frêle d’une soixantaine d’années, la peau brûlée par le soleil et le regard animé. Il flotte dans des vêtements trop grands et usés. Dans son petit village de Shahapur (3h30 de Bombay) où il était fermier et travailleur journalier jusqu’à l’année dernière, il avait déjà connu un début de lèpre il y a trente ans. A l’époque on lui avait donné un traitement sans lui dire de quoi il souffrait alors bien sur, quand il s’est senti mieux, il l’a interrompu. Or la période d’incubation de la lèpre va de six mois à trente ans, et l’an dernier Narayan a constaté que des taches insensibles apparaissaient sur sa peau, qu’il perdait toute sensibilité dans le pied gauche et que ses orteils s’atrophiaient et se recroquevillaient. Finalement inquiet, il est venu consulter, mais trop tard pour éviter toute difformité. Avec sa femme, il a quitté sa parcelle de terre pour venir se faire soigner à Bombay. Depuis il fait tous les petits boulots possibles pour survivre : creuser des fosses, réparer des toits, livrer des paquets, porter des charges… BLP lui avait donné une paire de chaussures pour protéger ses pieds insensibles de blessures. Malheureusement on les lui a volées. Il a du recommencer à marcher pieds nus. C’est déjà une perspective effrayante quand on vit comme lui dans le slum de Bhandra, vu les déchets qui jonchent les rues et sont de potentielles sources de blessures. Mais quand en plus on ne sent plus la douleur, ni le chaud, ni le froid, on peut se blesser sans s’en apercevoir. Et s’infecter quand on fait la queue avec quelques centaines de personnes pour utiliser un des huit WC publics du slum, ou encore à peu près n’importe ou puisque les conditions sanitaires sont déplorables. Narayan s’est ouvert le pied, et ça s’est infecté, et depuis deux mois il faut changer son pansement tous les jours parce que ça ne cicatrise pas et il risque la gangrène. Et heureusement qu’il est venu, me dit le médecin, parce que la mauvaise odeur de l’infection aurait attiré les rats pendant la nuit, et selon toute probabilité ils lui auraient déchiqueté le pied avant l’aube. Détail dont on se serait tous passés, je suppose, et pourtant c’est le monde dans lequel Narayan vit au quotidien. Et en attendant de nouvelles chaussures, il devra continuer de marcher pieds nus.
La clinique suivante me fait carrément halluciner : c’est une salle de musculation et les consultations ont lieu sous un poster d’Arnold Schwarzenegger ! Ici on traite la tuberculose. De nombreux patients se présentent, notamment des enfants. Le médecin me demande combien de milliers de cas de tuberculose nous avons en France, et j’ai presque honte de lui répondre…

Je rentre avec Julie à l’appartement Saint Lazarus, le bien nommé, crevée et un peu étourdie de toutes ces rencontres, ces discussions dont je ne vous parle pas ici. Dehors les usines autour de Bhakti Park continuent de déverser leurs tonnes de gaz dans le ciel sans étoile, la course silencieuse des rats sur les toits des slums se poursuit ininterrompue, mais quelque part, sans doute, de nouvelles flammes naissent à la vie pour éclairer la ville asphyxiée.

Mardi 5 juillet 2005

Ce matin nous allons à Acworth Hospital, crée en 1880 par un médecin britannique avec un nom à coucher dehors, Harry Arbuthnot Acworth. J’adore Arbuthnot. Le cadre est immense, agréable, un lieu calme et forestier où le chant des corbeaux remplace celui des klaxons. Des écureuils doux et légers bondissent çà et là, croisant la route de rats affaires qui sortent d’un trou à deux mètres de vos pieds et entrent dans un autre un peu plus loin. Un nombre impressionnant de dortoirs aux toits de tôles abrite des patients guéris de la lèpre mais avec des difformités et des complications, qui sont venus là pour attendre la mort. Comprenez : on ne meurt pas de la lèpre, mais ces gens ont tous été rejetés par leur famille ou sont partis d’eux-mêmes pour ne pas leur causer préjudice.
Pour l’instant nous allons visiter l’école, simple salle d’une dizaine de mètres carrés où viennent régulièrement une cinquantaine d’enfants des rues, des slums, et lépreux. Les garçons téméraires, se tordant de rire, viennent me serrer la main en criant HELLO HELLO. Je prends une photo de groupe et demande qu’on me parle un peu de ces mômes rieurs, vifs, qui adorent venir a l’école. Il y a Sandip, petit bonhomme de dix ans qui vit avec ses deux frères et ses parents sur le trottoir dans la rue, sous une bâche tendue avec des ficelles. Ils sont depuis quatre ans sur ce bout de pavé d’où on peut les chasser à tout moment. Et Chaya, une adorable fillette du même âge qui vit dans le slum avec ses parents, ses trois sœurs et son petit frère. Tout ce petit monde tente de survivre avec 1000 rs par mois (20 euros), le salaire du père qui est portier dans un cinéma. Pourquoi tant de gosses ? Les parents voulaient un fils. Et maintenant ils ont quatre filles à marier… chaque mariage pouvant causer la ruine d’une famille. Que d’histoires longues comme le bras pour ces gamins hauts comme trois pommes. Suresh a été abandonné par sa mère à une famille qui les avait recueillis dans un slum. Trois ans plus tard, la mère est venue le reprendre : elle avait trouvé un acheteur… heureusement la famille a gardé Suresh. Et puis Mohin ne vient pas toujours à l’école : certains jours il monte dans un des camions qui sillonnent les slums et trouve un travail pour la journée, généralement harassant, dangereux et payé 100 rs (2 euros). Ainsi il aidé son frère aîné à nourrir la famille, puisque son père a été tué dans une émeute et qu’il reste sa mère et son petit frère qui ne peuvent pas travailler et passent leur journée sous une tente dans la rue. Mais qu’est-ce qu’on rit, tous ensemble, malgré tout cela.
Je vais ensuite dans un des dortoirs. Sombre. Cinquante lits alignés. On dirait un mouroir. L’activité semble suspendue. De nombreux patients dorment. Ils n’ont pas grand chose à faire. C’est figé, passif, à peine vivant. Le Dr Rao et Mrs Pai vont parler à un de leurs patients avec Julie et je prends le large. Soudain je vois un chaton et pousse une exclamation  » à la Heliette  » (ça vous évoque quelque chose ?). De coin de l’œil je remarque un petit vieux, avec des lunettes énormes qui lui donnent une tête de libellule, tendre vers le chaton ses deux bras terminés par des moignons. Il est amputé au-dessus du genou droit, et n’a plus de pied gauche, et la planche à roulettes glissée sous son lit lui sert de moyen de transport. Je pose le chaton sur ses genoux et reçois en échange un lumineux sourire. Mon petit vieux s’appelle Tulsi. Il a soixante-dix ans. Il est ici depuis TRENTE ans ! Jai peine à imaginer trente années de passivité dans ce dortoir sombre et sans vie ! S’il rentrait chez lui, sa famille serait rejetée par la communauté, alors il reste. Son quotidien s’anime grâce à ce chaton posé sur ses genoux. Lui et son voisin de lit Ariram nourrissent avec leurs propres repas les trois chats du dortoir. De la douceur dans leurs gestes, de la chaleur dans leur regard. Quand je pars, ils portent tous les deux leurs mains à leur front pour me saluer. Alors en quittant Acworth, je me demande ce qui pourrait changer un peu la monotonie de cette morne routine. Et demande à Mr Kamath d’appeler les responsables de l’hôpital : s’ils le veulent bien, samedi après-midi, j’irai chanter pour les patients. Et autant que possible, chanter AVEC les patients.

Après tant d’émotions rien de tel qu’un film au cinéma pour se détendre un peu. Julie et moi allons voir « Sarkar », film dans la veine du ‘Parrain’ avec des acteurs impressionnants de charisme, très prenant et franchement très bien. Seul hic : c’est en hindi !

Mercredi 6 juillet 2005

Vous allez trouver mes journées morbides. Aujourd’hui nous allons à Sarvodaya Hospital rendre visite à des patients atteints du sida. Le Dr Devendra nous accueille ; son anglais est parfait et son accent presque totalement incompréhensible, comme une bande son en vitesse accélérée. Nous avons une conversation extrêmement enrichissante.
En Inde le VIH se propage à une vitesse ahurissante et effrayante, notamment parce que les gens ne sont pas informés ou éduqués pour se protéger. Dans les campagnes et dans les slums, on ignore tout bonnement son existence. Et faire une campagne de prévention à l’échelle de l’Inde, c’est chercher à toucher une population d’un milliard d’habitants – le gouvernement n’a ni les moyens ni le personnel nécessaire. Pour ceux qui savent que le sida existe, les idées erronées ne manquent pas. Nous faisons le tour du service. Si les regards éteints de certains patients sont déprimants, ce qui me réconforte, c’est qu’aucun d’entre eux n’est seul. Chacun a à son chevet au moins un membre de sa famille. Ici le sida se conjugue avec la tuberculose, et allez savoir pourquoi, il n’est pas rare que la lèpre s’en mêle aussi.

L’après-midi, c’est shopping à Dadar. Imaginez un bain de foule et l’impression de passer entre les énormes rouleaux d’une station de lavage de voitures… Je trouve quelques bouquins pour les trente heures de trajet de Bombay a Mysore dimanche et lundi.

Le soir, Rajesh et Rajeshwari me téléphonent pour s’exclamer que les photos du mariage de Vijeya sont excellentes, un travail très professionnel. Ils sont ravis. Et moi aussi : après l’accueil qu’ils m’ont réservé, je souhaitais très fort que mes photos leur renvoient un peu de ma gratitude !

Jeudi 7 juillet 2005

Tiens, c’est aujourd’hui. Je suis plutôt contente de ma journée, figurez-vous. Ca avait commencé sous de sombres auspices, avec Mrs Pai m’annonçant que les photos du slum de Dharavi depuis le toit de l’hôpital étaient interdites, et que je ne pourrais rester qu’une demi-heure, et que par dessus le marché entrer dans Dharavi avec un appareil photo c’était être candidat aux ennuis. Mmm. Je lui ai suggéré de me déposer dans le slum, disant que je rentrerais à BLP en rickshaw. Je comptais bien aller sur le terrain. La voila toute horrifiée. De fait, j’ai une idée en voyant la file de patients.
Bhim a une quarantaine d’années, un corps tout tassé, le nez tout déformé, les doigts recroquevilles et les pieds gonflés, en plus d’un sourire un peu usé comme on en voit sur les visages des gens simplets et aisément victimes des autres. Il y a vingt trois ans, comme Narayan, il a eu la lèpre et on ne lui a pas dit ce dont il souffrait, et il a interrompu son traitement avant les douze mois préconisés. N’étant jamais allé à l’école, Bhim ne sait ni lire ni écrire, et surtout n’a pas appris à se poser les bonnes questions. Il a donc souffert d’un certain nombre de difformités, puis de complications, puis de rechutes. C’est allé en s’aggravant. Incapable d’autonomie, il ne suivait pas son traitement régulièrement. Il ne se sert même pas des chaussures et des attelles que BLP lui a données pour éviter des blessures et une crispation définitive de ses doigts. Bhim n’a pas de travail permanent : au quotidien il erre dans les rues et propose ses services pour porter des paquets et des charges. Depuis qu’il est môme. Comme il s’en va, je lui demande où il vit. Mrs Pai me voit venir. Est-ce qu’on peut aller visiter sa maison ? Il hoche la tête avec un sourire. Mon ticket d’entrée pour Dharavi. […]
Nous suivons Bhim dans Dharavi. Ruelles étroites et boueuses. Un fourmillement d’activités. Là, une chèvre appuyée contre un arbre et qui en broute les feuilles. Ici des poules en cage qui gloussent de dépit devant les poules en liberté qui pondent des oeufs où bon leur semble en caquetant comme des folles. Des chiens avec la peau sur les os. Des chats avec la queue en point d’interrogation. Des vaches débonnaires qui déambulent en ruminant des peaux de mangue. Des enfants qui jouent, des femmes qui rient, des hommes qui font toutes sortes de petits jobs. La maison de Bhim est dans Rajeshree Chawl, petit quartier du slum. Il m’invite à y entrer et je rencontre sa belle-sœur Bahti, 24 ans, et ses trois enfants en bas âge. La maison fait à peine quatre mètres carres. La charpente est en bambou et le toit, une bâche en plastique. Le sol est cimenté. Ici vivent Bhim, son frère, sa belle-sœur, les trois enfants, et jusqu’a récemment, sa mère. Dans la maison d’en face, même surface et même structure, Annama broie des épices pour préparer du masala. Toute la famille travaille au petit bonheur la chance dès que se présente une occasion, personne n’a un emploi permanent. Dans ces quatre mètres carres vivent Annama et son mari, leurs trois fils et leur belle-fille. Six adultes. Bhim et Annama font partie des privilégiés : ils possèdent leur maison, et ils ont un papier d’identité qui établit qu’ils sont résidents légaux du slum. Derrière eux se décline toute une échelle de misère et de malchance : ceux qui louent leur maison, ceux qui n’ont pas de papiers, ceux qui vivent dans un slum illégal, et pire encore, ceux qui vivent sur le trottoir. Je remporte un vif succès avec mon appareil photo, une fois que les gens constatent que je suis là pour leur parler. Pas d’ennuis à Dharavi, donc. La sincérité des regards et des sourires, de leur côté comme du mien, est une garantie suffisante.

La journée a été longue. Mon plus grand bonheur, le soir, c’est de remplir le seau de la salle de bains d’eau froide et de me le déverser sur la tête. Pas de douche ici…

Merci pour vos nouvelles, c’est chaque fois un plaisir de vous lire. Et de voir vos réactions par rapport à ce journal… C’est très incomplet par rapport à ce que j’écris et d’ailleurs je développe un talent pour l’écriture microscopique tant j’ai peur que le journal que j’ai apporte, déjà à moitié rempli, ne survive pas jusqu’à fin août. Les inondations au Gujarât étant calmées, je pense que je pourrai faire la marche de Dandi sans problème. Aucun des docs que j’ai lus ne fixant le même nombre de kilomètres (ça va de 388 a 400), je vous dirai ce que mon podomètre me raconte ! […]

Tout plein de bonnes choses
Miss Hindustani*

* parce que les gens, me croisant habillée à l’indienne, me parlent tous en marathi ! Comme je ne comprends pas, ils tentent le hindi… à la fin ils me demandent d’où je viens et la mâchoire leur en tombe quand je réponds : France !