Tous les billets de la catégorie ‘4- Bangalore’

Bangalore

samedi 20 septembre 2008

Samedi 9 juillet 2005

Me voici donc à Acworth Hospital pour un improbable concert : j’arrive et il n’y a personne que Ravindra, le frère de Rajesh, qui a traversé toute la ville pour venir m’écouter. Julie et Mr Kamath sont là aussi, bien que ce dernier exprime une liste de doutes sur le succès de mon concert, étant donné que je vais chanter en français.
Peu a peu les bancs se peuplent. Public inhabituel évidemment.
Une soixantaine de personnes plus tard, la voix un peu tremblante, j’entame le concert par Tri Yann en demandant au public de battre le rythme. Ceux qui ne peuvent pas frapper dans les mains tapent du pied. A la deuxième chanson je leur demande, très ambitieuse, de chanter avec moi : première tentative, seule une vieille dame toute abimée se met à chanter ! Du coup je l’ai repérée ! Mais peu à peu le concert devient chaleureux, et le public se met à chanter à grands coups de lalalalala, et ça devient purement génial. Un vrai partage. Une femme devant moi est statufiée de joie, elle ne me quitte pas du regard. Un homme au troisième rang semble transporté. Une heure de chants : je passe le relais à ceux qui veulent chanter en hindi. Un homme se lève et se met à chanter, puis la vieille dame, qui n’ose pas et que je fais asseoir devant. Vraiment, chanter est peu de chose, mais c’est aussi beaucoup. La musique est internationale. Pendant une heure de joie et de rires, nous oublions que c’est la lèpre qui nous met face à face.

Dimanche 10 juillet 2005

Dimanche matin, me voici dans le train pour Bangalore.
J’ai peine à croire que je vais enfin quitter Bombay, cette ville asphyxiée. Pourtant, après un long tunnel, soudain il n’y a que les montagnes, la verdure, et une Heliette cheveux au vent qui respire à pleins poumons. J’adore chaque minute des douze premières heures de train. (qui a fait une grimace ???) Troupeaux de chèvres parsemés dans les champs, jeunes vaches et vieux bergers, des étendues de rizières, puis la plaine et ses nuances de marron, puis les collines. C’est vraiment magnifique, et quel bonheur de respirer.
Mon voisin s’appelle Chandra, il a décidé de prendre soin de mon petit confort pendant le voyage. Ainsi, comme mon dîner est malheureusement passé aux oubliettes parmi la liste des commandes, Chandra parcourt le train en long et en long pour trouver le serveur, mais celui-ci a disparu. Alors il m’offre son propre dîner. Essayez maintenant de dire non à un Indien qui vous offre un repas – c’est comme balayer le Potala avec une plume.

Le soir, une troupe de 19 villageois népalais en pèlerinage nous fait de l’animation – et soudain, tous les regards se tournent vers moi : your turn now. Je suis donc obligée de chanter dans le plus grand silence – ça va quand les gens sont loin, mais quand on est à dix sur une banquette pour trois et qu’on a une femme assise sur le pied gauche, ben c’est intimidant.

Nuit courte et entrecoupée de haltes dans les gares, sans compter les petits balayeurs comme Rajah, dix ans, qui sillonnent le train à quatre pattes à longueur de journée pour nettoyer les saletés et gagner une poignée de roupies, et peut-être un repas. Plus les vendeurs en tout genre qui vous hurlent cent décibels dans les oreilles au moment béni où vous refermez les yeux.

A la vingt-cinquième heure de train, j’avoue que j’en avais marre. Ca tombe bien, on arrive à Bangalore.
Je descends hagarde avec mes sacs sur le dos, et monte directement dans le train pour Mysore, espérant que ça prendra une heure tout au plus. Là je me sens vraiment crevée, sale, et j’en ai ras le bol d’être immobile et en mouvement a la fois.

On arrive à Mysore QUATRE HEURES ET DEMIE plus tard !
Je viens de m’avaler 1380 km de train en 29h30 !!
Laissez moi sortir !!!

Je me jette sur le quai avec mes sacs et décide sur-le-champ de ne pas faire de tourisme, non merci, ciao Mysore et son palais, laissez moi me poser à Hunsur. Une heure de bus. Avec tout ça j’ai oublié que j’allais enfin rencontrer Tenzin Palden. Je m’en rends vaguement compte entre une sieste et deux sursauts de fatigue.

Ici il fait plusieurs degrés de moins et le soleil, que je n’ai pas vu depuis mon arrivée a Bombay, est enfin présent. TRES présent. Il me crame joyeusement le bras droit.

A Hunsur, je vois un visage tibétain parmi tant d’autres indiens : c’est Djangtchoub, la soeur de Tenzin Palden, à qui j’ai téléphoné depuis Mysore sans savoir si elle avait compris que j’arrivais. Elle est là.
Nous nous saluons timidement dans une mixture anglo-tibétaine comique et hop, sans plus attendre elle me guide vers un rickshaw. Une demi-heure de plus. Autant dire que je suis rétamée.

Mon filleul est à l’école et sa mère, Yangtchen, ne parle pas anglais. Je ressors mon tibétain un peu rouillé d’un compartiment de ma mémoire. Et enfin, Tenzin Palden est là !! Il entre et je reste estomaquée : mais qu’il est grand !

Pour la petite histoire il avait dix ans quand j’ai commencé à le parrainer et maintenant il en a quinze. Il est tout timide pendant environ dix minutes, et puis après nous voila à tchatcher comme de vieux amis, ravis de nous voir enfin. C’est super. Je vais passer quinze jours entre ici et Bylakuppe. Nous jouons à un jeu d’habileté qui ressemble au billard mais se joue avec des palets et les doigts et je me fais allègrement piler mais je prends ma revanche aux échecs. Et le jeu de Mikado que j’ai apporté a un succès impressionnant.

Lundi 11 juillet 2005

Le lendemain, Tenzin Palden m’emmène en moto dans tout le village, immense, et me montre divers monastères. Je visite aussi les champs de coton et de maïs, avec la clôture et une profonde fosse à éléphants. Il me dit ça comme si c’était naturel – je suppose que ça l’est pour lui ! – et je tente sans succès de visualiser un pachyderme affamé, scotché dans sa fosse, essayant desespérément du bout de sa trompe de manger un épi de maïs. Y a pas à dire, trop étranger ! Dans la forêt on croise aussi des singes à tête rouge, des « vrais » sauvages et tout et tout. Et puis un joli petit étang avec des herbes touffues, et comme je fais remarquer à mon fils (c’est plus court que filleul et c’est plus près du cœur) que c’est un coin sympa, il répond sur un ton anodin : Yes, and a lot of snakes here, danger. Ah, euh, ok, je ne vois plus la chose d’un même oeil. Et même chose pour un buisson tout verdoyant et luxuriant, dont les feuilles sont vénéneuses. Oups.

Mardi 12 juillet 2005

Le lendemain je vois un cobra ! Celui ci, hélas pour lui et tant mieux pour moi, flotte lamentablement dans un bocal de formol dans la salle de sciences du collège de Tenzin Palden.
J’écourte.

Jeudi 14 juillet 2005

Ce matin, je me lève tôt pour partir avec Djamphel à Bylakuppe.
Il est venu exprès me chercher en moto. Nous roulons presque une heure dans la campagne indienne et je découvre, émerveillée, un lac de lotus au beau milieu de nulle part. Nous nous arrêtons pour une ou deux photos. Et enfin a Bylakuppe, immense endroit comme une enclave tibétaine cernée de monastères imposants.

Je vais rencontrer mon deuxième filleul, petit frère celui là puisqu’il a 21 ans. Il ne sait pas que je suis là. Nous le cherchons un petit moment parce qu’il y a plusieurs maisons numéro 22, allez savoir pourquoi.
Puis on nous annonce : Tenzin Sangpo vit ici.
Je suis pleine d’impatience.
Il apparaît sur le seuil.
Il devrait tomber des nues vu que je débarque comme un cheveu sur la soupe mais il semble qu’il m’attendait.
Il me fait entrer, asseoir, traditionnel thé et fruits. Je suis ravie de le voir enfin et il est tout heureux aussi. Nous allons faire le tour de son monastère de Sera Mey et puis il me prépare un excellent déjeuner.

Je conviens avec lui de revenir quatre jours la semaine prochaine. A cette occasion je vous raconterai la suite. Parce que figurez-vous que j’écris depuis une bonne heure et que Tensang est là à côté de moi, patient, à m’attendre !!!

Tout va bien, donc. Je profite avec bonheur de mes retrouvailles / rencontres avec mes deux filleuls. Nous avions developpé une correspondance fréquente et enrichissante et maintenant, avec eux, je suis comme chez moi. C’est génial après quatre ans de passer enfin du temps avec eux et de connaître leur quotidien !

Mardi 19 juillet 2005

Bonjour a tous ! Tashi delek vu que je suis dans le contexte…

Mes mésaventures de ces derniers jours sont plutôt tranquilles.
Je savoure le plaisir de ne rien faire à part lire, discuter et, de temps à autre, accepter une tasse de thé noir… avec du sel. J’ai réussi à convaincre Yangtchen d’y aller mollo sur le lait, bien qu’il soit trait le jour même. Au bout d’un demi litre on finit par moins apprécier !
J’en ai profité pour traire la vache familiale, récalcitrante avec un refus marqué de coopérer, et ai fini par lui tirer un mince filet de lait qui a bien fait rire la famille !

Avec Tenzin Palden, sa soeur et des voisins, nous sommes allés à Nagarhole National Park. Outre des sangliers mal lunés, on a croisé de magnifiques cerfs tachetés à la robe dorée, un éléphant taxé de folie parce que son exutoire préféré était de démolir allègrement les habitations alentour – le voila enfermé, et comme je lui exprimais toute ma sympathie il a filé un violent coup de trompe contre sa cage ! Je levais le nez pour regarder les arbres quand j’ai soudain vu un animal roux de la taille d’un gros chat avec la queue en panache ! Un écureuil géant. Si. Je croyais rêver mais j’en ai vu beaucoup d’autres. Il y avait aussi bon nombre de macaques à bonnet […].

Toujours chez Tenzin Palden, je profitais d’un après midi d’oisiveté lorsque Djangtchoub, sa soeur, est venue me chercher en courant.
– Sherab, come ! Snake !
Réflexe sain (?) : je bondis dehors en saisissant au vol mon appareil photo.
Dans la salle de bain de la voisine, un serpent de la longueur de mon avant-bras est lové entre la charpente et la tôle. Trois femmes sont là à pousser des cris stridents dès qu’il remue. Je demande dans le nouvel anglais télégraphique que je développe « dangerous ? » et la réponse ne m’éclaire pas, si c’était un orvet j’obtiendrais le même YESSS unanime. Que ferait-on en France ? On tuerait le pauvre petit serpent répugnant a cause de la terreur qu’il inspire. Ici on se contente de le chasser. Mais du bout du balai, Djangtchoub n’y arrive pas. Pourquoi est-ce que soudain, c’est moi qui tiens le manche ? Je chasse le reptile d’un bout à l’autre de la charpente et sursaute à chaque hurlement dans mon dos.
Je finis par m’écrier
1) cessez de hurler comme çà (c’est vrai quoi, mes cheveux sont tellement dresses sur la tête que je ressemble à Jackson Five) et
2) cessez de me pousser en avant ! Courageuse mais pas téméraire !

A la fin le serpent tombe par terre. Hurlement du trio. Je demande un seau d’eau pour le chasser par un trou dans le mur et regarde la pauvre bête se prendre des hectolitres de flotte sur la tronche et lutter bravement pour rester dans son abri. J’ai peur des serpents et je n’aime pas voir celui ci dresser la tête pour me mordre, et pourtant je ne parviens pas à m’empêcher de m’imaginer à sa place. Le plus terrifié du lot, c’est lui. Enfin il disparaît par le trou promptement rebouché.
Je repars en scannant tout ce qui m’entoure au cas où il aurait un grand frère !

En rentrant je consulte les photos des Quatre Lethaux et il ne semble pas en faire partie. Mais Djangtchoub désigne une photo : il s’avère que c’était un « krait » !
Aaaaaaaargh, damned, enfer et tout le tintouin, je viens d’affronter sans sourciller le serpent le plus venimeux d’Inde !!!
Certes il était petit mais il était ici ! Et la soirée s’écoule en affreuses anecdotes de qui a été mordu et est mort, qui a rencontré un cobra. Etonnant qu’après çà je ne passe pas une nuit paisible ??!

Si je n’abrège pas Tensang va s’inquiéter.

Je suis depuis deux jours à Bylakuppe, hébergée chez mon filleul moine. Il est super aussi, mais lui et son colocataire me traitent comme une princesse. J’ai une chance extraordinaire d’avoir de tels filleuls, à la fois pleins d’humour et de gentillesse.
Les conversations avec Tensang tournent autour de sujets plus sérieux – terrorisme, politique, religion. Avec lui j’améliore mon tibetain et apprends le deuxième alphabet de cette langue, l’alphabet Oume.

Depuis Bombay je me traîne un gros rhume, une grosse fatigue et des problèmes de digestion chaque fois que j’avale un repas pimenté. Je suis donc allée au Men Tsee Khang, avec une grande curiosité puisque j’ai lu beaucoup sur la médecine traditionnelle tibétaine et m’y intéresse.
En prenant mon pouls au poignet gauche puis au droit avec trois doigts et en me faisant tirer la langue, l’amtchi m’a sorti un diagnostic qui m’a sidérée tant il est approprié. Ce diagnostic ne concernant pas uniquement ce dont je parle plus haut. Il m’a prescrit tout un tas de médicaments qui se présentent sous forme de petites billes rondes, marron, noires ou beiges, assez amères pour certaines. Mais c’est efficace. Et Tensang s’est autoproclamé infirmier !

Autres nouvelles : Art Sud* est sorti !!! Elisabeth m’a fait un résumé des photos choisies et c’est un bon choix, il y a six pages consacrées au Népal.
Chuis fière !

J’ai croisé Stéphanie de SolHimal, qui s’occupe du chantier à Kollegal. Très sympa.
[…]

Voili. Je prévois d’aller visiter les plantations de thé de OOTY ainsi que les plantations d’épices de Madikeri avec Tensang et Tenzin Palden dans les jours qui viennent, ensuite c’est retour rapide sur Bombay, puis le Gujarât !

A bientôt, tous.
Vos messages continuent de me faire très plaisir.

Heliette.

* La Revue Art Sud – Ethique et Esthétique de l’autre hémisphère – est un trimestriel dont le dernier numéro consacre plusieurs pages au carnet de voyage écrit par Héliette Neveu-Fournier lors d’un précédent voyage au Népal.
Disponible auprès des Editions Autres Temps – 97, Avenue de la Gouffonne 13009 Marseille
Tél. 04 91 26 80 33 – Fax 04 91 41 11 01 – Mél [email protected]