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Je quitte la pagaie pour la route du sel

dimanche 21 septembre 2008

Non chers amis, je ne suis pas en train de parcourir Bombay à la nage, mais il s’en est fallu de peu.

Mon train d’hier a été annulé. Je suis toujours à Bangalore mais prends le train ce soir pour retourner à Bombay, où les inondations ont baissé de niveau. Mes amis Rajesh et sa famille vont bien, mais je pense depuis hier à ces millions de gens qui vivent dans les slums et viennent de perdre une nouvelle fois le peu de choses qu’ils possédaient ; tous ces gens qui vivent sous une bâche dans la rue n’ont plus rien, et pire encore le terrain devient propice à la propagation de maladies. Personne n’en parle ici, la presse les ignore, seules les ONG font quelque chose.

Bon, je vous ai longuement abandonnés dans mes aventures et je reçois des mails indignés ou inquiets. Je vais faire du rattrapage, j’ai le temps ce soir, mon train ne part que dans quatre heures. Sachez cependant que si mes mails se font rares, je viens d’user mon cinquième stylo en écrivant mon carnet de voyage !

Jeudi 21 juillet 2005 – Madikeri

Je convaincs Tensang de sortir de l’enceinte de Sera pour aller visiter une petite ville réputée pour ses épices et son café. Comme d’hab Tensang me prépare un petit déjeuner d’enfer, et comme je proteste que je veux faire comme tout le monde, je constate que son colocataire Putchi se tartine du piment sur sa chapatti ! Du coup je ravale mes protestations.

Hier nous sommes allés visiter tout Sera et c’était vraiment superbe, ce matin nous prenons le bus pour Madikeri et sommes assis sur un siège tellement dévissé qu’on dirait un fauteuil à bascule, et sur les trous et les bosses ça donne un effet comique. Enfin, surtout douloureux. Peu à peu nous entrons dans la vallée du Kodagu, avec ses routes sinueuses au milieu d’une jungle de caféiers, ses arbres vert vif sous la mousson et ses petites montagnes à gravir. Petites montagnes, mais bus poussif.
A Madikeri le climat est tellement humide que pas un mur, pas un muret, pas un arbre n’est épargné par la mousse. Un rickshawallah nous emmène tout autour de la petite ville et je découvre avec Tensang une jolie cascade toute blanche précédée et suivie d’eaux boueuses, et des champs d’épices à perte de vue. Un tombeau au sol de marbre – comme le constate la vieille dame aux pieds mouillés qui fait un vol plané dessus – d’un saint maharadjah du siècle dernier a pour tous visiteurs un troupeau de buffles et quelques chiens efflanqués.
Tensang entre dans un temple hindou pour la première fois, et comme nous regardons béats trois saddhus en pagne orange s’agiter devant une divinité, nous recevons soudain une giclée de flotte en pleine tronche en guise de bénédiction ! Quant au musée, c’est une église catholique avec un vitrail qui proclame « Jésus est mon berger » et un alignement de statues  » païennes  » de divinités hindoues juste sous son nez !

La première journée de tourisme se termine. Car c’était du tourisme. Mais pendant le trajet, quand les cahots ne nous empêchaient pas de discuter sous peine de se mordre la langue, nous avons pu continuer de faire connaissance. Il ne m’en voudra pas si je vous dis qu’il n’est pas un moine modèle ! Le cricket et le football sont interdits à Sera, parce que 6000 moines en plein tournoi, ça ferait mauvais effet. L’an dernier, Tensang et une douzaine de ses amis se sont faufilés dans la forêt pour s’adonner à une mémorable partie de cricket. Les voici enthousiastes en plein jeu quand soudain, un moine hurle : « Teacher ! ». Une volé de moines en sandales prend la fuite à travers la forêt, et quelques-uns uns trébuchent et culbutent cul par-dessus tête sur les racines des arbres. Tensang s’échappe, soulagé. Seulement voila : ces andouilles ont laissé la feuille de scores derrière eux ! Ils sont convoqués par leur prof, et reçoivent chacun douze coups de bâton. Ca rigole pas. Enfin maintenant, vu la tête de mon filleul hilare, ça en rigole quand même, mais jaune.

Vendredi 22 juillet 2005

Tensang m’apprend que quand il était petit, c’est un lama qui a conseillé à ses parents de l’envoyer au monastère. Il s’y épanouit. C’est chouette ! Mais comme je lui demande s’il n’y a pas eu de petite appréhension dans l’air à l’idée de m’héberger chez lui, il hésite et puis me dit que puisque je suis sa grande sœur, il peut bien me le dire. Il y a dix ans, une histoire a fait frémir tous les moines parrainés, et pour tout vous dire ça me fait frémir aussi. Je vous raconte, et après je fais mes commentaires.
Un jeune moine parrainé (par une association européenne, mais laquelle, elles sont nombreuses.) reçoit sa marraine dans son monastère. Elle reste quinze jours, au terme desquels elle demande à son filleul de l’accompagner à Bombay. Il la suit. Elle prend une chambre d’hôtel, et lui déclare de but en blanc qu’elle l’aime et veut l’épouser ! Le moine est horrifié. Il lui rappelle qu’il porte une robe pour une raison qu’elle ne peut ignorer. Elle s’énerve, sûrement qu’elle vaut mieux qu’un vœu de chasteté ! Il résiste. Elle insiste. A la fin le ton monte et elle lui déclare que puisque c’est ainsi, il doit lui rembourser l’argent qu’elle lui a versé depuis le début de son parrainage ! Il ne voit pas de solution. Comme elle le laisse réfléchir en descendant faire une course, le moine se jette par la fenêtre et se tue.
Je suis atterrée.
J’assure à Tensang que je n’ai aucune intention de le demander en mariage ! Mais entendre une telle histoire fait frémir. Avant de parrainer, il faut se demander pour quelles raisons on prend cette responsabilité et se rendre compte qu’on est deux dans l’histoire, que les liens qui se tissent sont réels. Et que nos intentions doivent être justes.

Nous continuons quant à nous de beaucoup nous amuser, entre mes cours de tibétain et ses cours d’anglais. Je finis par le faire chanter en francais. Disons que prononcer « vent frais » correctement n’est pas donné à tout le monde, et qu’on en rit tellement que mes abdos, eux, en pleurent…

Samedi 23 juillet 2005

Etre réveillée par les trompes tibétaines, c’est une expérience à vivre. Mais si possible à ne pas reproduire !
En dehors du fait que j’ai cru, une nanoseconde, entendre un éléphant, le son d’un tel instrument à six heures du matin a quelque chose de saisissant.

Aujourd’hui je suis invitée à déjeuner avec Stéphanie, de Solhimal, et Patrice, qui participe au chantier de Kollegal. Nous voyons débarquer un festin. Nous en profitons pour faire connaissance, et le « très sympa » un peu bref de mon dernier message se confirme pour Stéphanie !
Nous passons un agréable après-midi, après quoi je retourne avec eux à Rabgayling, laissant Tensang pour retrouver Tenzin Palden. C’est étrange, c’est un peu comme quitter chez soi pour rentrer chez soi.

Dimanche 24 et lundi 25 juillet 2005

Nous allons en famille à Ooty voir les plantations de thé.
Je vais faire bref : nous entrons dans un paysage nouveau, la jungle et la montagne, transformés en parc national. J’ouvre une fenêtre pour regarder le paysage et vois soudain une mangouste en train de dévorer un serpent ! Le car serpente à vitesse dangereuse dans cette luxuriance en tons de vert déclinés en buissons et feuillages, et je ne me lasse pas de perdre mon regard dans ces milliers d’arbres humides sous la mousson. Oui mais six heures de bus, c’est long, surtout quand on a une fuite d’eau juste au-dessus de la tête. Comme gémirait Travis : « why does it always rain on me ? ».
Bientôt – euh… quatre heures plus tard. – on s’élève entre la brume et les plantations de thé. C’est féerique, cette écharpe blanche qui enveloppe les carrés bien ordonnés des plantations, tandis que la jungle environnante donne à l’atmosphère sauvage sa saveur d’aventure.
Ooty tarde à se dévoiler. On passe de montagne et jungle à collines et bambous. Et à Ooty, il pleut !
Le lendemain, tandis que nous peinons dans le jardin botanique sous la flotte et le froid, et que personne ne proteste, je pense à cette chanson de Jacques Brel et en modifie les paroles : « t’as voulu voir Ooty et on a vu Ooty ». Nous ne nous attardons pas.

Sur le chemin du retour, Tsering, la voisine de Tenzin Palden qui nous a accompagnés et qui ne doute de rien, demande au chauffeur de nous arrêter en bord de route pour que cette Spécialiste française du Thé (elle me montre du doigt) puisse prendre quelques photos et cueillir quelques feuilles ! Et il accepte ! Nous bondissons hors du bus pour une fugitive et humide escapade dans les plantations, où je cueille à la sauvette quelques feuilles de thé du Tamil Nadu (Ooty n’est pas dans le Karnataka) et patauge dans la boue et les flaques pour poser avec mon trophée. Nous remontons ravies et trempées pour grelotter pendant deux heures le temps que nos vêtements sèchent un peu !

Nous arrivons tôt à Mysore. Tenzin Palden et son frère Kunsel sont livides, peu habitués à voyager. Pourtant ils veulent tous que nous allions au palais de Mysore, qui est certes magnifique de l’extérieur. Mais à ma grande surprise, dans ce palais des maharajahs, on joue au strip poker ! Ca commence par l’appareil photo qu’on vous confisque à l’entrée, moyennant roupies. Puis ça continue quand on vous demande de vous déchausser, moyennant roupies – je ne suis pas fâchée de voir ces ignobles chaussures rose Barbie que l’on m’a prêtées disparaître derrière le guichet ! Mais après on vous demande le ticket d’entrée que par habitude, j’ai fourré dans mon sac d’appareil photo.
Traversée du parc pieds nus comme une pèlerine pour récupérer le fameux ticket, et découvrir l’intérieur du palais. Bon, ceux qui me connaissent ne s’étonneront pas, ça me rend malade de voir des portes en argent massif sculptées, des étalages de colonnes de marbre, de dorures, de richesse à me faire vomir, ces hauts plafonds ornés de vitraux coûteux et ces autres plafonds en précieux bois d’acajou sculptés dans le moindre détail. Ca me rend malade parce que dehors, déjà à l’époque, les gens crevaient de faim. Disons que je n’ai pas le même sens des priorités que les maharajahs, ce que je prends pour une agréable auto-congratulation ! Et dans ce palais, même le temple cherche à vous débarrasser de quelque chose : sur chaque vitrine de divinité hindoue, une pancarte indique aimablement que des boulettes sucrées sont en vente à l’entrée pour deux roupies seulement – « Take a badhu and receive god’s blessing ». Effectivement la bénédiction est bon marché ici.
Je craque en sortant du palais pour l’instrument de prédilection des charmeurs de serpents : sorte de flûte faite de deux bambous et d’un fruit sec en forme de poire appelé batcha. Seulement le soir, quand je veux en jouer, Djangtchoub pousse un hurlement : « Don’t play this, snakes are coming !!! ». Je lui explique que les serpents sont sourds, mais elle répète paniquée la même chose, alors je range mon instrument. Et en guise de serpent, je trouve, au pied de mon lit, un placide crapaud que Yangtchen raccompagne stoïquement dehors avec une pince à salade !

Mardi 26 juillet 2005

Une femme de Rabgayling a été piétinée hier soir par un éléphant qui s’attaquait à ses récoltes.
D’anecdotique, la présence des éléphants dans le coin me semble soudain extrêmement grave.
Que dire de plus, sinon que cette réalité colorée et exotique que je vous décris a parfois l’impact cru des tragédies quotidiennes…

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Mercredi 27 juillet 2005

Help. Help.
Je fonctionne en mode interne monosyllabique ce matin en voyant s’accumuler les cadeaux de départ.

O rage o désespoir !
O cadeaux trop fournis !
N’ai-je donc tant vécu que pour périr ainsi ?
Comment dans mes deux sacs vais-je emporter tout ça ?
Et pourquoi mais pourquoi m’offrir tant de khatas ?

Vous voyez le tableau. Je suis noyée sous les khatas, mes sacs pèsent deux tonnes. Je crains le mélodrame au moment du départ, avec crises de larmes, mais tout se passe sereinement tant ma famille tibétaine est certaine que je vais revenir l’an prochain.

Je prends la Jeep jusqu’à Hunsur et vous savez quoi ? 27 passagers dans une Jeep, c’est possible. Certes il y a quatre enfants. Le reste est tassé pèle mêle à cinq adultes devant, avec le chauffeur qui passe ses vitesses entre les cuisses du plus proche, je ne sais combien derrière accrochés sur le marchepied, et entre les deux, ben, nous, scotchés, squeezés les uns contre les autres.

J’attrape le bus pour Mysore et de la, le train pour Bangalore. Et c’est dans cette grande ville que les ennuis commencent, mais ce jour-là (ben, hier, quoi) j’avais des anges gardiens.
Je pose mes deux sacs à la consigne en regardant mes trois pousses de cactus (et oui, ce petit côté fantaisiste qui me pousse à trimballer avec moi des trucs piquants mais très amusants à replanter en France ! C’est coriace un cactus !) se faire écraser par un employé peu zélé.
Je sors de la gare pour aller faire un tour, j’ai jusqu’au soir – Tensang doit me rejoindre vers six heures pour me dire au revoir. Là, je tombe sur un camion avec des lances à eau, un defilé de policiers en uniforme kaki et casque vert, lathis à la main, et une procession de manifestants qui crient et chantent et dansent et marchent pieds nus ou en sandales d’un pas militaire. Comme je demande à un voisin ce qui se passe – grève pour une hausse de salaires – il me demande où je vais. Et m’annonce que le train pour Bombay est annulé pour cause de fortes pluies ! Ca demande vérification. Je retourne à la gare en remerciant mon ange gardien numéro 1. Là on m’envoie au bureau d’annulation et vous savez quoi ? Ca recommence. Je fais la queue pour présenter mon ticket de train, et la dame me demande d’aller remplir un formulaire. Je remplis mon formulaire. Fais la queue. Me présente à la même dame. Elle annule mon billet et me demande si je souhaite en prendre un autre. Oui, que faut-il faire ? Mais remplir un formulaire, bien sur, où avais-je la tête ? Je vais remplir mon formulaire. Fais la queue. Tends mon papier et reçois un nouveau billet de train pour demain. Je ne suis pas enchantée de devoir rester une nuit à Bangalore.

Je vais donc téléphoner à Rajesh depuis un centre d’appel mais le numéro pour Bombay ne fonctionne pas. Le petit vieux au guichet connaît deux mots d’anglais. Ca se resume à ça :
 » The phone number for Mumbai isn’t working « 
«  You can’t « .
 » I can’t phone to Mumbai ? « 
 » You can’t  »
 » Where can I go, then ? « 
 » You can’t « 
 » I mean, WHERE can I go to phone to Mumbai ? « 
 » You CAN’T ! «  s’énerve le petit vieux, alors je laisse tomber.

Enfin je trouve un centre d’appel WHERE I CAN et joins Rajesh. Il me dit qu’en bas de son immeuble il a de l’eau jusqu’à mi-cuisses et qu’il a dormi au bureau hier avant de rentrer à pied chez lui – six heures de marche dans la flotte à mi-cuisse, dangereux exercice. Ils m’attendent tous demain. Je suis morose en sortant de la cabine. Soudain un vieil hurluberlu hirsute chevelu surgit devant moi ! Il a les cheveux dressés en une magnifique choucroute noire sur la tête, un uniforme aux boutons dores, un tambourin et une flûte ! J’éclate de rire. C’est trop drôle. Je fais son portrait et le voila bombant le torse et se lissant soigneusement la moustache. Ange gardien numéro deux qui me permet de ne pas succomber à l’énervement.
Je me pose dans une salle d’attente et décide de téléphoner au Tibetan Youth Hostel […] mais je n’ai pas le numéro. A ce moment passent devant moi des étudiants tibétains ! Je les interpelle, et ils ont le numéro, mais comme un des étudiants est de Bylakuppe, je lui parle en passant de Tensang. Et mentionne que je l’attends. Et voila mon tibétain qui me montre un moine et me demande si ce ne serait pas lui, là-bas ? Ben si !!! Numéro trois remercie chaleureusement.
En apprenant la situation Tensang ne veut pas me laisser platement dormir seule à l’hôtel et se propose de prendre une chambre aussi. Mais voila que la Tibétaine qui lui demandait un renseignement il y a deux secondes nous annonce qu’elle nous accueillera volontiers chez elle ce soir ! Bon, numéro quatre.
J’adore quand les situations à priori pénibles se dénouent de manière aussi extraordinaires.

Nous allons dîner dehors. Je demande du riz avec des légumes. Il s’avère que LE légume vert de saison, c’est le piment, qu’on m’a obligeamment coupé en rondelles ! Je fais un louable effort pour manger après avoir fait le tri, mais ne réussis encore une fois qu’à me brûler la bouche et l’estomac au troisième degré.
Nous dormons à trois dans le lit de Pempa, Tensang exilé le plus loin possible de nous. Le lit familial en Inde se pratique couramment. Il suffit de se squeezer sur une surface précise et ne pas déborder sur celle des voisins.

Jeudi 28 juillet 2005

Aujourd’hui je passe DEUX heures debout dans une file d’attente avec mes précieux formulaires parce que le train est de nouveau annulé. Heureusement un autre part ce soir et je rentre dans le « Foreign Tourist Quota », on m’alloue donc la toute dernière couchette. Mais le train ne va pas jusqu’a Bombay, il s’arrête à 60km. Demain soir après avoir avalé 24 heures de transport je devrai dormir à l’hôtel (à moins qu’une Tibétaine…?) parce que je ne suis pas candidate au suicide, je ne vais pas rentrer à Bombay en pleine nuit.

Tensang est là et devinez quoi ? Il m’attend.
Je vais donc y aller.

Ceux qui se plaignaient de ne pas avoir de nouvelles, vous voila servis ! Je vous écrirai de Bombay avant de partir pour le Gujarât, où les météorologues pessimistes annoncent de nouvelles inondations dans les jours à venir. Si c’est le cas ma marche du sel est compromise.

Bonjour humide à tous, depuis Bombay-sous-les-flots.

Ma marche du sel a bien failli littéralement tomber à l’eau mais tout semble aller pour le mieux au Gujarât même si dans le Maharashtra c’est loin d’être le cas. Les gens apprennent à nager pour rentrer chez eux. Beaucoup de morts en effet, et des craintes d’épidémies. Et les serpents qui s’en donnent à cœur joie… L’atmosphère est très déprimante, mais pourtant, je me nourris de ces images de solidarité entre les gens que la tragédie rapproche, et me dis que la véritable catastrophe serait que le meilleur de l’homme ne ressorte pas dans ces cas-la. Ici les secours sont pour la plupart du temps absents, il a fallu une deuxième pluie battante pour que tout se mette en place. Mais si vous voulez bien, revenons en ou je vous avais laissés…

Vendredi 29 juillet 2005

Je pensais naïvement, jeudi, que mes déboires en train étaient sur le point de se terminer. Pensez-vous !
J’attendais sur le quai avec Tensang quand il est parti en courant racheter le ticket de quai, obligatoire ici pour accompagner les gens jusqu’au train. Je lui avais bien dit qu’il n’avait pas le temps. Mon express est arrivé et j’ai sauté dans le premier compartiment marque Sleeper 3. Histoire de vérifier, je demande aux voisins plusieurs fois si je suis bien au bon endroit et on me le confirme. Je descends du train pour chercher Tensang du regard et le vois courir sur le quai, dans la direction opposée. Ce sera donc la dernière image que j’aurai de lui.
Il se trouve, malheureusement, que je suis assise en première classe, et je n’ai pas vu la différence. Le contrôleur arrive, et un type a qui je n’ai rien demande lui annonce que je vais payer le tarif première classe ! Je le fais effectivement, ce qui triple le prix de mon billet, mais non sans jeter un regard incrédule au chauve paternaliste qui s’est permis de prendre la décision à ma place. Je constate qu’en première classe :
– On vous reveille a six heures du matin a coups de « ah Tchai Coffee ! Ah tchai coffee ! »
– On vous assure que le petit dej n’est pas pimenté et vous retrouvez deux cadavres de piment vert dans vos dosas, mais bien sur pour votre palais il est trop tard.
– On vous fournit draps et couvertures et on peut se dissimuler derrière des rideaux pour se protéger de toute communication avec ses voisins.
– Les mendiants et petits balayeurs ne sont pas autorisés, les plus riches peuvent donc ignorer les plus pauvres sans culpabiliser le moins du monde.
– La climatisation et le double vitrage verdâtre vous donnent l’impression de vivre dans un aquarium. Impossible d’ouvrir une fenêtre.
– Les serveurs vous adressent des regards d’éperdue reconnaissance quand vous les traitez comme des êtres humains.

Quelques heures de rizières inondées et de villages noyés plus tard, nous sommes à la gare de Pune. Il est dix-neuf heures et je lis Harry Potter en attendant que le train reparte. Tout à l’heure nous serons à la gare de Kalyan, ma destination, a 60km de Bombay.
Tout à coup un type ventru apparaît, tire mon rideau sans cérémonie et m’aboie : « Wherrrr you going ? ». Je suis tellement interloquée que je ne réponds pas, plongeant de Hogwarts à cet accent indéchiffrable. Il disparaît. Il revient cinq minutes plus tard : « Wherrrr you going ? » « Kalyan ». « Train not going ! You must get down. » « What ?? » Je balance Harry Potter en toute urgence et retombe nez a nez avec le chauve condescendant d’hier soir qui m’explique que le train ne va pas à Kalyan mais retourne sur Daund puis Surat ! Bref partout sauf la où je dois aller ! C’est à hurler ! Il ajoute : « Get down quick ! Train’s going ! » J’entends le coup de sifflet dehors. En un geste d’une rapidité fiévreuse je rassemble tous mes sacs et me jette sur le quai. Et l’autre de me crier depuis la porte, sur un ton paternaliste : « Take a taxi ! It’s only a two hours’ drive ! » Un taxi pour faire 200 km ? Je me retourne et lui réplique que ce n’est pas parce que je suis étrangère que l’argent me coule des poches ! Et, hallucinée, je me retrouve avec mes sacs sur le quai de la gare de Pune, avec l’impression qu’on m’a jetée du train.
Bon. Je charge mes sacs et sue comme un cactus pour monter au premier étage du bureau d’annulation, et fais la queue pour la enième fois avec un formulaire à la main, mais cette fois sans humour.
Apres une demi-heure j’accède au guichet et tends mon formulaire et mon ticket de train. L’employé fatigué le consigne dans son registre et la. non ?! Si !! Il compte placidement les scandaleuses 1200 roupies que j’ai payées depuis Bangalore, me les tend. Je les empoche et file sans demander mon reste ! Mon trajet a donc été, finalement, gratuit.

Je trouve un lodge de l’autre cote de la rue et pour 150 rs j’atterris dans la chambre la plus sordide qu’on puisse imaginer – couvertures et draps du lit jaunâtres, murs tachés. La soirée va être longue.

Samedi 30 juillet 2005

Samedi matin, je rencontre un chaton qui donne de la vie dans ma chambre pendant quelques instants, le temps que la queue de sept personnes pour la salle de bains commune diminue et me permette enfin d’aller aux toilettes. Je le baptise Azote. Il mange mon riz d’hier soir et passe un franc quart d’heure hilarant à s’emmêler dans mon soutif sur le lit. Quand enfin mon tour arrive, je passe me laver et dis au revoir à Azote, et saute dans le premier bus… qui est un frigo.
Quatre ou cinq heures plus tard, j’arrive à Bombay. Non sans avoir eu une prise de bec avec mon voisin de devant qui comptait jeter mon sac dans la rue parce qu’il ne pouvait pas rentrer sa valise dans la soute ! L’avait qu’à essayer, tiens !

Dans le train pour le quartier de Bhayandar, je me fais apostropher avec virulence par une harpie qui considère que mon sac trop lourd devrait être au-dessus de nos têtes dans le porte bagages. Je lui explique que je ne peux pas le soulever (en anglais) et elle me hurle dessus (en marathi) parce que je prends plus de place que nécessaire. Je l’envoie promener (en français) et elle me répond vertement (en hindi). C’est la dispute la plus surréaliste que j’aie jamais eue ! Mais cinq minutes plus tard, une femme très très enceinte monte dans le compartiment, et personne ne bouge un orteil. Je me lève et lui laisse ma place. Et voila que je deviens la meilleure copine de ma harpie vociférante ! Elle se tasse contre la paroi pour que je puisse m’asseoir et me caresse le genou avec tendresse quand je finis par m’y résigner ! Bon, certes.

Le retour chez Rajesh est épuisant mais dès que j’arrive, je suis de nouveau traitée comme une princesse. Toute une famille aux petits soins pour moi. Rajesh m’a acheté tous les journaux qu’il a pu trouver pour me montrer à quoi ressemblait Bombay sous les eaux. Son frère Ravindra me sert le thé, des fruits, joue aux échecs, m’accompagne partout où je vais et me pile joyeusement au garam board, le jeu local. Eknath (Le papa. Allez avouez que vous étiez paumés !) me prépare de l’eau bouillante pour que je pose mon nez enrhume au-dessus. Je finis par leur dire, pas loin de la larme à l’œil, que je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi comme ça !

Jusqu’ici, j’ai passe un mois sans aucun ennui de santé. Mais il était dit que je ne passerais pas un mois et une semaine. Je développe (simultanément, sinon ce ne serait pas drôle) une crise d’urticaire à cause du changement de climat trop brutal, une indigestion et des maux de crane et teste, après la médecine tibétaine, la médecine ayurvedique (qui implique que Rajeshwari me tartine les bras et les jambes avec un fruit sec qui ressemble au pruneau pour éviter que la crise d’urticaire ne s’étende, un laxatif puissant qui me laissera d’impérissables souvenirs de crampes d’estomac et une injection qui m’empêchera pendant une heure de m’asseoir sur la fesse gauche.).

Et puis il s’est remis à pleuvoir. Mais vraiment. Je veux dire que je n’avais jamais vu autant de flotte tomber pendant 36 heures sans interruption. Je croyais donc mon voyage au Gujarât fortement compromis, mais il se trouve que depuis ce matin il n’est pas tombé une goutte, et j’ai un train pour ce soir.

Pour ceux qui ne me suivent pas sur la carte : www.mapsofindia.com – vous trouverez facilement les endroits dont je vous ai parle dans le Karnataka (Bangalore, Mysore, Kushelnagar, Hunsur, Madikeri), dans le Tamil Nadu (Ooty ou Ootacamund kekchose), dans le Maharashtra (Bombay, Pune, Kalyan) et enfin, bientôt, mon itinéraire dans le Gujarât depuis Ahmedabad.

Dans deux jours, si tout va bien, je commence enfin à marcher.