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Ahmedabad too bad, Jodhpur better

dimanche 21 septembre 2008

Namaste !

Je vous avais laissés en plan à Bombay sous les flots. Quitter la ville a été difficile vu que le train avait trois heures de retard et avançait dans des hectolitres de flotte… sous une pluie battante qui avait recommencé ses ravages quelques heures après mon mail…

Mercredi 3 août 2005

Mercredi matin, me voici à Ahmedabad. Enfin. Je vais visiter l’ashram de Gandhi et découvre un petit bâtiment paisible au milieu de la pollution et de la grisaille de la ville. Une belle expo pour retracer les pas du Mahatma, et le plan detaillé de la marche du sel que je recopie sur ma carte du Gujarât. Il pleut. Finement certes, mais quand même. Je discute un moment avec le vieillard tout tassé, directeur de l’Institut, qui a tenu à me rencontrer et qui, comme tous ceux à qui j’en ai parle, trouve le fait que je voyage seule ennuyeux. Au cas où il m’arrive quelque chose…

Une statue de Gandhi en méditation trône dans le jardin. Ce sera le départ de ma marche – le podomètre est à zéro, je fais un pas… la marche du sel est lancée. Sous la pluie. Sortie de l’ashram je demande ma route vers Narol, première étape qui n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. J’essuie tous les dix mètres des regards incrédules, des salutations hilares et même, surprise, la bénédiction d’un saddhu amusé. Ahmedabad a été fondée en 1411 par le sultan Ahmed Shah parce que, selon la légende, il aurait vu un lapin attaquer un de ses chiens de chasse à cet endroit… de lapins il n’y en a plus maintenant. En revanche pensez à mon étonnement quand en plein centre ville, je me fais doubler par… un chameau ! Ou me retrouve nez a mufle avec un buffle. Ou encore un énorme singe blanc à tête noire perché sur une voiture… Je passe par Teen Darweja, le triple portail qui entoure le fort de Bhadra et marque l’entrée dans une ville au mélange architectural indo-sarrasin. On vient me serrer la main, on s’exclame, on me suit en vélo, on me dévisage, on me montre la route… Impressions comme des clichés, quelques regards, quelques sourires, quelques secondes. Zones inondées – dont mon pantalon. J’atteins Narol trempée comme une soupe sous une pluie torrentielle. Non, la pluie ne s’est pas arrêtée dans le Maharashtra. On verra demain.

Jeudi 4 août 2005

Je longe, à mon grand désespoir, une route nationale. La marche du sel de Gandhi il y a 75 ans passait par des villages qui ne sont plus maintenant que des carrefours routiers. Imaginez comme ça m’enchante. C’est sale, pollué, encombré, et le seul paysage que je vois est le défilé de camions vrombissants et klaxonnants dans un nuage de poussière et de gaz. Je marche sans discontinuer. Aujourd’hui pas une goutte de pluie, et mon sac et mon dos sont trempés de sueur. Des jeunes en vélo, des motards, des livreurs s’arrêtent à ma hauteur pour tenter quelques mots d’anglais. Un petit vieux vient me serrer la main et je dois le traîner sur deux mètres pour qu’il consente à la lâcher ! Je fais une pause après une dizaine de kilomètres et me retrouve entourée par une dizaine d’ouvriers qui prennent une pause pour venir me parler en gujarati. Je leur explique que je ne comprends pas – « gujarati nay ! » étant télégraphique et généralement efficace. Mais ils semblent croire que s’ils répètent dix fois la même chose de plus en plus fort ça va finir par rentrer ! A la halte suivante je ne suis toujours pas à Bareja, que j’aurais du atteindre il y a un moment si j’en crois le kilométrage de ma carte (et non, ce n’est pas en miles…). Un groupe de types serviables s’arrache mon plan en discutant fiévreusement mon itinéraire jusqu’à Vadodara, une ville a 100 km par laquelle je ne vais pas passer, et quand je finis par leur faire comprendre ils me disent que Bareja est à un kilomètre. Je marche. Un kilomètre plus loin je demande où est Bareja. A un kilomètre. Un kilomètre plus loin… bref vous voyez. J’ai faim. Cela ne m’était plus arrivé depuis trois semaines parce qu’on m’a trop nourrie et mon corps fait une overdose d’huile de friture et de piment – il réclame des légumes.

Bareja me coupe l’appétit. C’est boueux à cause de la mousson, une cacophonie de klaxons et de cris, de pollution, de saleté. Inutile d’essayer de faire connaissance avec les gens, ici on vient pour le business. Je déplie ma carte. Toute la marche du sel suit cette nationale. Je décide de poursuivre un peu, pour voir. Je change de refrain : ma prochaine étape est Matar.

Je quitte la nationale pour des portraits dans les rizières, et croise des gardiens de troupeaux de buffles – avec leur visage tout en longueur buriné et ridé, leur regard noir sous le turban blanc et leurs chaussures en pointe, je les trouve magnifiques. Je reprends la route et vais à la rencontre d’un vieux et d’un gamin assis sur le bord du bitume. Ils tentent de se faire prendre en stop par un camion. Ils réclament une photo. Je la fais. Cinq minutes plus tard le type me rejoint et commence à me parler en gujarati en marchant à mes côtés. Je lui dis que je ne comprends pas dans toutes les langues que je connais. Il insiste. Je hausse les épaules avec un sourire, ce qui fonctionne généralement. Il continue de me talonner et de me parler, de plus en plus fort, jusqu’a crier. Il me fatigue et j’accélère le pas. Il lui manque vraisemblablement une case, comme je viens de m’en apercevoir. Il me perce le tympan droit. Je m’arrête net, le regarde bien en face et lui crie avec l’expression la plus fâchée que j’ai en réserve : « I don’t understand ! Je ne capte rien, leave me alone, casse-toi ! ». Je suppose que le ton que j’ai employé va lui faire comprendre qu’il me gonfle. Visiblement pas.

Je passe en vitesse maximale. Il n’a aucun mal à me suivre vu qu’il ne porte rien. Je le trouve pénible, mais pas agressif. Il me parle plus doucement et avance soudain la main pour me caresser la joue ! Eject. Son bras fait demi-tour, avec de l’élan. Mais il a seulement l’air surpris. Je le plante la pour aller prendre une pause parmi quelques familles d’ouvriers qui construisent une station essence. Il me suit… le gamin sur ses talons essaie desespérément de le ramener, et j’espère que ces deux-la ne sont pas père et fils. Pauvre gamin. Quand je repars je constate que l’hurluberlu m’attend. Je ne sais pas ce qu’il me veut mais la, je suis furieuse. Je l’ignore. Il me talonne sur cinq kilomètres, mais garde ses distances. S’il s’approche avec une quelconque agressivité je suis prête à y faire face mais je n’y tiens pas. Ce qui m’effraie le plus c’est la colère qu’il fait surgir en moi. Apres tout il n’y est pour rien, il lui manque seulement une case. Je finis par prendre un rickshaw et descends quelques kilomètres plus loin.

Mon podomètre indique 40 km et je n’ai fait que claquer le bitume.
Recommencer demain ? A quoi ça rime si ce n’est que de la nationale ?
Certaines zones sont inondées dans le sud du Gujarât et la mousson revient de plus belle ce soir. Je voulais voir la vie dans les villages et aller à la rencontre des gens. Je ne comptais pas voir des grappes de gens agglutinés autour de carrefours routiers pour vendre leurs fruits, proposer leurs services ou mendier dans le bruit et les gaz d’échappement perpétuels.
C’est une Inde qu’il faut voir, mais pas celle que je veux rencontrer.

Ce qui compte, c’est l’esprit du voyage.

Je prends le bus pour Ahmedabad et regarde incrédule la route que je viens de parcourir. Je ne suis pas peu fière d’avoir survécu à autant de circulation sans clamser ou crier de frustration. Je ne souhaite que le silence… Mes pieds marinent dans mes chaussures et ma marche forcée à cause de l’hurluberlu m’a ruiné le tendon de la cheville gauche. Mon pantalon est trempé et noir de boue. Mon haut est bon à essorer. Mon visage est noir de la crasse et de la poussière que les camions ont laissé dans leur sillage. Mes cheveux tiennent debout (ça me va bien, la brosse !)…

Dimanche 7 août 2005

Je suis dans le désert du Rajasthan…
Si.

Demain je serai près de la frontière pakistanaise, à Jaisalmer. Pour le moment je suis à Jodhpur, à l’entrée du désert de Thor. Hier j’ai visité la citadelle de Mehrangarh, perchée au-dessus de la ville, un endroit magnifique qui m’a enchantée. Je ne fais plus la marche du sel mais la marche du sable ! Je me déplace à pied autant que possible !

J’ai cru que j’allais finir à l’hôpital hier, mais je vous épargne les détails. C’est la première fois que j’ai frôlé l’évanouissement de douleur, cela dit. Un mélange de début de sinusite avec une gastro aiguë et autres symptômes de fièvre et tout… je ne suis pas souvent malade mais quand je commence on ne m’arrête plus ! Le changement de climat y est pour beaucoup, de la mousson au désert… Je jeune. Mon corps a grand besoin de ne rien avaler….

Je vous raconterai Mehrangarh une autre fois, ça fait un moment que je suis en votre compagnie… Et je dois aller rencontrer les artisans de Brahmpuri.

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Me revoilà déjà…

Je vous avais promis la citadelle de Mehrangarh. Imaginez juste un endroit hors du temps qui domine la région, forteresse de pierre aux fenêtres et pièces sculptées à même le roc par endroits, et construites tout en hauteur… Demeure des maharajahs rajputs (je préfère cette orthographe au « rajpoute » francisé qui m’évoque un pet… navrée) depuis quelques siècles, lieu de batailles, d’intrigues et de tout ce qui s’ensuit – et non, je ne vous ferai pas un cours d’histoire. C’est le premier lieu hautement touristique que je fréquente depuis mon arrivée mais aussi un lieu d’histoire où l’on peut s’imprégner de l’Inde d’autrefois.

Je déambule dans les différentes pièces et sur les remparts et contemple les maisons bleu indigo au pied du fort avec délice. Voila une belle balade féerique à une heure où les touristes s’en vont – et moi je reste, tranquille, et rentre en descendant à pied par les ruelles labyrinthiques, savourant la tranquillité de Jodhpur dans ce quartier. Quel silence après Ahmedabad !

Je ne pouvais pas en rester là. Hier matin j’ai donc commencé à explorer Jodhpur à pied, déterminée à me perdre là où les étrangers ne vont pas, sans me borner à seulement voir des choses. A Sardar Market le fourmillement atteint son comble, entre Indiens et étrangers se côtoyant sur le même marché pour acheter des choses différentes. C’est le must des guides touristiques et je me fais héler dix fois par des rabatteurs pour acheter du thé et des épices… et comme je ne réponds pas de la manière attendue, on finit par me laisser tomber.

Au coin d’une ruelle un jeune artisan fabrique les traditionnelles chaussures en pointe du Rajasthan, en cuir de chameau. En me voyant approcher il s’exclame avec espoir : « good price ! Bon prix ! Buen precio ! » et se trouve tout surpris quand je m’asseois à côté de lui par terre pour lui demander de m’expliquer son métier ! Il s’appelle Kilash, et il me fait une démonstration : ses doigts cousent le cuir avec une précision et une habileté impressionnantes, et tout en tissant la cordelette qui permettra de coudre ensemble la semelle et le dessus de la chaussure, il m’explique que son métier est une histoire de famille. Son père tanne le cuir de chameau, l’affine et le découpe. Sa mère, sa femme et ses sœurs brodent avec des fils multicolores les divers motifs que je peux voir. Et lui, il coud. Ils font une dizaine de paires par jour en moyenne. Kilash a vingt-deux ans et il est papa depuis quelques mois, mais comme il a honte de ne pas avoir de moto pour promener sa femme il s’est mis à apprendre le français et l’espagnol, et il a loue cette boutique dont le loyer exorbitant est justifié par le nombre de touristes qui viennent dans le coin. Autrement, sa famille doit vendre ses chaussures à un grand magasin qui achète la paire 95 roupies et la revend 350 sans sourciller…

Nous buvons le thé tandis qu’il finit sa paire de chaussures. Et comme il est ravi que je m’intéresse à son métier, il me propose soudain de venir voir son village et rencontrer sa famille ! Cinq minutes plus tard il me prête un vélo, et nous voila pédalant dangereusement sur le marché et dans la ville. Je n’ai jamais été aussi attentive : on zigzague entre piétons, rickshaws, vaches, flaques d’eau, trous, chiens, chameaux.! Pratap Nagar est devenu un quartier de Jodhpur, à 6 km du marché. C’est un quartier paisible aux maisons bleues parsemées sur les collines – maisons à l’architecture biscornue, labyrinthique, improbable, construites à la va comme je te pousse à flanc de colline. J’adore. La mère et la femme de Kilash sont parties au temple, alors nous allons chez la voisine, Kumbla Devi. Et là, merveille. Je découvre un bijou d’artisanat. Parvati, Nilam et Memta sont assises en tailleur autour d’une tenture qu’elles brodent avec une rapidité vertigineuse. Sous leurs doigts, les fils d’or deviennent des chameaux et des paysages du Rajasthan, et je reste fascinée par leur habileté. Pour les faire rire et tenter d’apercevoir un sourire derrière le voile qu’elles ont pudiquement ramené sur leur visage – les femmes hindoues du Rajasthan semblent souvent se dissimuler aux regards de cette manière -, je me mets à tisser maladroitement sur un coin de leur tenture. Tout le quartier de Pratap Nagar vit de son artisanat : les hommes tannent le cuir et cousent des chaussures, les femmes brodent des châles de soie et des tentures. J’admire en silence ce travail qui demande une semaine pour être complète. Cette tenture part pour le Kashmir, où elle sera vendue 5000 roupies. Achetée 500 à Kumbla Devi. Malheureusement la famille n’en a pas en réserve. Si cela avait été le cas j’en aurais acheté une, pour la valeur de leur travail et la beauté de celui-ci.

Dans le quartier de Kilash vit aussi un magicien. Harish Jingar nous invite pour un thé et démontre quelques tours de passe passe pour me faire sourire, mais rien à voir avec ce qu’il fait sur scène. Il danse avec le feu ! Il me montre une coupure de journal et je reste coite : il a vécu à Angers et Poitiers ! Pour ceux qui l’ignorent, Angers est ma ville natale, et j’ai vécu aussi du côté de Poitiers. Nous discutons un petit moment de magie, de Pacacho le perroquet qui m’a adressé quelques mots tout à l’heure. Et puis il est temps de retourner à Sardar Market, parce que Kilash a du travail.

J’enfourche le vélo sous le regard hilare des gamins du coin. Nous pédalons vigoureusement et bientôt, nous revoici au paradis des touristes. Kilash me coud une paire de chaussures qu’il teint de la couleur que je souhaite, et je promets de revenir le voir avant de quitter Jodhpur. En attendant, son voisin Bablu qui se prétend peintre m’invite à venir voir ses oeuvres – il sort les pierres semi-précieuses qu’il utilise pour ses encres, et si les pierres sont vraies l’artiste ressemble surtout à un arnaqueur de première, surtout lorsqu’il me flanque sa collection sur les genoux sans répondre aux questions que je lui pose sur son métier ! Il me montre aussi ses pinceaux tout fins : ils sont en poils de queue d’écureuil ! Devant mon regard horrifié, il se hâte de préciser qu’on ne fait que capturer l’écureuil et lui épiler copieusement la queue avant de le laisser filer. Pauv’ bête !

Je rentre prendre mon premier repas depuis trois jours et rencontre 3 Français sympas avec leur guide DP, un numéro. C’est un policier à la retraite devenu guide touristique qui se lève à quatre heures du matin pour marcher et faire du yoga mais ne dédaigne pas son verre de rhum et sa cigarette le soir ! Il se plaint que sa femme lui interdit de boire, fumer et manger de la viande quand il est à la maison. Sandrine, Jean-Benoit et Philippe ont beaucoup d’humour et nous passons une agréable soirée à discuter anecdotes et voyages. Ils reviennent de Jaisalmer où le vent soufflait sans discontinuer, mais c’est apparemment un lieu magnifique.

Chouette journée !

Ce matin, je suis partie errer dans les ruelles du vieux Jodhpur, en passant par le fort. Longue promenade enchanteresse, comme dans un autre siècle. Calme. Le bleu comme une caresse. Je prends le temps de me poser et d’écrire, de méditer. Tranquille.

Voili, chers amis.

J’ai posé le nez sur mon calendrier a tout hasard, et je serai bientôt de retour ! Une vingtaine de jours. Après mon escapade a Jaisalmer (je rêve de quelques jours dans le désert, mais loin, très loin des touristes – est-ce faisable ?) Je pense descendre quelques jours à Ajanta visiter les très vieilles grottes bouddhiques. Ensuite Rajesh m’attend pour le festival – commencer le voyage par un mariage et le finir par un festival, que demander de mieux ?!