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Le désert de Thar, tard.

dimanche 21 septembre 2008

Depuis le désert de Thar où la chaleur équivaut chaque jour à une bonne séance de sauna (sans la louche), ce petit message va miraculeusement vous parvenir en quelques secondes. C’est-y pas magique ?

Je n’ai pas bougé de Jaisalmer. Ce n’est pas que mon voyage devienne statique, quoique, c’est juste que je n’aime pas courir d’un endroit à un autre et voir des choses plutôt que rencontrer des gens. Je ne pensais pas faire de rencontre ici, vu le nombre de touristes qui arpentent les rues. Mais chaque jour dès que je sors dans les ruelles étroites du fort, allez savoir pourquoi, j’entends « bonjour Helias ! » – Helias c’est moi hélas, apparemment ça se retient mieux que Heliette. Environ une dizaine de vendeurs dispersés partout me salue par mon prénom. Je suppose que c’est parce que je ne réponds pas à leurs tentatives de me vendre des trucs par l’habituel grognement international qu’on entend par ici. Et je peux vous dire que tous les grognements se ressemblent, du slovène au français en passant par l’allemand et le roumain ! Pas étonnant, donc, qu’on m’offre du thé plusieurs fois par jour sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit, juste pour le plaisir de discuter.

Et puis depuis quelques jours, je suis la princesse du Haveli. Imaginez un soir étoilé, avec juste la lueur de la lune pour m’éclairer, personne dans le guest house… Et Sumar le cuisinier qui est aux petits soins pour moi (un peu trop, à la réflexion… il a fallu déterminer certaines limites et redéfinir ce qu’est l’amitié…) me sert un thali phénoménal avec des légumes du désert. Oui, ça existe. Ca se cueille dans un arbre pendant la mousson et ça se fait sécher, et ça ressemble à des brindilles. Mais le goût est particulier, subtil et délicieux. Bref. Chaque instant dans ce haveli est un moment de tranquillité, et le toit permet de fuir les heures les plus chaudes en s’exposant au vent. Le regard porte sur le désert au-delà du village, juste ce qu’il faut quand on sait que mon séjour touche à sa fin.

Et dans ce haut lieu touristique, ma bonne étoile continue de m’estomaquer. Qui l’eut cru ? Je ne fais que des rencontres surprenantes ! Lassée par mon voyage jusqu’ici et physiquement plutôt tendue, je cherchais un endroit pour me faire masser, et j’ai rencontre Beiju et son tarif effrayant, non négociable. Je lui en demande la raison : elle est spécialiste du massage ayurvédique, tout comme son fils et sa sœur. Soit… Je m’allonge donc pour un massage et me retrouve si détendue après coup que je rentre au haveli avec deux de tension, la démarche lente voire bovine avec ce léger balancement des flemmards pathologiques, les épaules prêtes à tomber parce qu’aucune tension ne les retient plus, les pieds ne touchant plus terre. Le lendemain, je commence mes cours avec Deepak, le fils de Beiju. Prenez un ticket : en rentrant j’aurai besoin de cobayes pour mettre mes nouvelles connaissances en application ! Je suis sous pression cet après-midi cependant, car ce soir, c’est moi qui masse Beiju. Et sur le principe de l’échange, demain j’aurai de nouveau un massage ayurvédique pour achever de me détendre !

Hier, c’était en Inde le festival des frères et sœurs. Je vous raconte encore une petite histoire… A l’origine du festival, une maharani veuve plutôt futée… Elle vivait dans son joli palais en déplorant la mort récente de son mari, pendant que le maharajah du royaume voisin, lui, se réjouissait de sa mauvaise fortune : attaquer une veuve sans défense et prendre son palais, voila une idée qui aurait du répugner tout guerrier rajput si tatillon sur son honneur ! Assaillie de toutes parts, la veuve parvient à s’enfuir, emportant avec elle un bracelet… Elle s’arrête chez un maharajah voisin et soudain, lui vient une idée : elle lui attache le bracelet autour du poignet et lui déclare qu’elle fait de lui son frère, s’il accepte. Ravi, le maharajah acquiesce. Et la, la maharani lui demande : « Et vas-tu laisser le royaume de ta sœur tomber aux mains de ses ennemis ? ». Le fameux honneur rajput est en jeu. Le maharajah rassemble ses troupes et part reprendre le palais de sa sœur, et ainsi naît cette jolie tradition qui réunit les familles chaque année. Moi je dis, c’est tout bénef pour la maharani ! Et d’ailleurs depuis ça n’a pas changé… La sœur offre un bracelet à son frère qui lui donne, en échange, des robes, des bijoux, des cadeaux de toutes sortes. Avant-hier, j’étais tranquillement en train de recevoir ma leçon de Deepak, quand il s’est soudain écrié : « Tomorrow I make you my sister ! » Et me voila avec un nouveau penjabi flashy posé sur les genoux, toute muette de surprise. Hier j’arrive avec le penjabi et noue le traditionnel bracelet au poignet de Deepak, et je me dis : c’est tout de même chouette, tout ce qui m’arrive.

J’ai aussi rencontré Loona, un tout petit homme énergique qui tient un magasin de tissu et de longues conversations tout en même temps. On dirait que je ne rencontre que des hommes, mais la plupart des femmes ne parlent pas anglais et restent à la maison, ça rend les choses moins aisées. Loona et moi avons de longues discussions quotidiennes, et pour une fois la pudeur n’est pas de mise parce qu’on parle comme de vrais amis. Les questions que je n’aurais pas osé poser à Rajesh, qui est réservé sur tout ce qui touche son quotidien, Loona les aborde sans que je les lui pose. Il a eu une enfance un peu étrange pour un jeune Indien : quand son père est mort alors qu’il avait huit ans, il a décidé de ne pas rester à dépendre de sa famille jusqu’à ce qu’il puisse travailler. A dix ans, il a quitté son petit village du désert pour aller travailler dans une fabrique de textile à Ahmedabad et gagner un peu d’argent. Cependant, quand il en a eu assez, il est revenu dans le désert pour s’installer à Jaisalmer, toujours loin de sa famille, et travailler dans un hôtel. Là, il a rencontré sa première petite copine, une Française, qui lui a donné selon ses propres mots une idée plus réaliste du French kiss ! Ici on ne s’embrasse pas, me dit-il, et quand un homme embrasse une femme sur la joue c’est comme une déclaration d’amour. D’où ses ennuis avec son oncle quelques années plus tard, quand une amie italienne lui a planté deux bises sur la joue. Son oncle lui a hurlé dessus pendant des heures, exigeant qu’il épouse l’étrangère ou s’exile dans le désert. A la fin il a réussi à faire comprendre à sa famille la différence de culture, mais ça n’a pas été sans mal ! Puis il y a eu cette jeune Britannique qu’il aurait volontiers épousée, mais qui vit en Europe. Loona ne veut pas quitter l’Inde, elle ne voulait pas quitter Londres, ils se sont donc contentés d’une véritable amitié. Et la, la famille de Loona lui a fait remarquer qu’à vingt ans passés, il était temps qu’il se marie. Je prête l’oreille. Apres tout ce qu’il vient de me raconter, je me demande s’il a sur le mariage arrangé la même vision que Rajesh et Rajeshwari, et la majorité des Indiens, qui n’imaginent pas qu’on puisse faire autrement. Il a un sourire triste. Il me dit en anglais :  » Imagine, on te marie avec une femme (euh… ben tout de suite la visualisation devient complexe, quitte à me marier j’aimerais autant un homme, merci !) que tu n’as jamais vue… Mon frère a été marié quand il avait dix ans et sa femme neuf, mais même s’ils n’ont commencé à vivre ensemble que quand il avait quinze ans ça a été difficile. Bref, j’avais juste une photo et j’avais vu ma femme une fois. Et le jour du mariage, soudain, tu te retrouves dans la même chambre qu’elle et tu dois lui faire l’amour. Comment est-ce possible ? C’est animal, instinctif. Y a pas d’amour la-dedans. Après si tu aimes ta femme tant mieux, mais moi je fais tout pour l’éviter, je ne la vois que le soir, nous sommes comme deux inconnus… Et nous avons deux fils. » Je lui fais remarquer que pour la femme c’est sans doute encore plus difficile : elle quitte sa famille pour celle de son mari, doit servir celui-ci en tous points et se soumettre à ses désirs en plus d’obéir à sa belle-mère, et porter des enfants d’un homme qu’elle n’aimera peut-être jamais. Loona déplore le fait qu’il n’ait pas eu le choix, mais c’est surtout parce qu’il a été en contact (rapproché…) avec des occidentales. Leur point de vue sur la vie de couple lui semblait plus attractif. Maintenant il est malheureux, déchiré entre tradition et désir.

Notre conversation est interrompue par l’arrivée d’un eunuque travesti. En Inde d’après ce que j’en ai vu, ils sont à la fois craints et moqués, mais dès qu’ils tendent la main les hommes leur donnent immédiatement de l’argent. J’assiste à une drôle de scène : avec force imprécations l’eunuque semble exiger de l’argent que Loona lui tend en lui disant quelques mots. Aussitôt l’eunuque tient à lui rendre le billet ! Il insiste, et son visage a une expression proche de la crainte. Je suis surprise. J’imagine que pour obtenir un tel effet il m’aurait fallu menacer le mendiant d’un dolyo tchagi bien place ! Loona m’explique ce qui s’est passé : les eunuques sont craints parce que si on leur refuse quoi que ce soit, ils lancent des malédictions accompagnées d’un strip-tease intégral et complet ! Ca peut arriver en pleine rue. L’exhibitionniste de base, sans imperméable… Seulement, Loona est de la plus haute caste de l’Inde, la caste des Fils de Durga. Tous ses membres ne sont pas descendants des hommes mais des dieux qui autrefois vivaient dans cette région. Personne n’a le droit de réclamer quoi que ce soit à un Fils de Durga sous peine de s’attirer la colère des dieux. Ben visiblement c’est efficace… Traditionnellement les Fils de Durga étaient les bardes des maharajahs, maintenant certains se sont reconvertis en scénaristes de Bollywood. Ca perd de son prestige…

Par un hasard formidable, j’ai débarque pilpoil pour le 850e anniversaire du fort (non mais quand je vous dis que j’ai une bonne étoile en voyage…). J’ai donc assisté à diverses célébrations, mais j’ai manqué le Camel Polo qui semblait fun rien qu’à entendre le nom… Me voila donc assise au milieu d’un public indien avec juste deux trois touristes en vue. Sur scène, un spectacle qui raconte l’histoire du fort. Je n’ai aucun mal à comprendre qu’elle a été sanglante si j’en crois les nombreuses batailles bruyantes qui ont lieu en enfilade avec chaque fois des costumes différents. Mais soudain je suis bien embêtée, car commence une pièce en hindi qui parodie les premières années du tourisme à Jaisalmer. Et ça cause beaucoup et je ne comprends rien. C’est à ce moment que je fais une rencontre pour le moins inattendue : Un type, peut-être le seul et unique ici dans ce monde de profits touristiques, complètement désintéressé qui s’applique à me traduire tout ce qui se passe de A à Z ! Il s’appelle Pankaj, il étudie la biologie à Jodhpur mais aussi le développement touristique au Rajasthan. Tandis que je regarde la parodie excellente des touristes avec sac à dos et appareils photos, et les Indiens hilarants qui imitent les rabatteurs et hôteliers, Pankaj me raconte les répliques humoristiques. Mais le but de la pièce est de montrer que le fort est en mauvais état parce que personne n’en prend soin : il s’agit de le restaurer. Le message semble passer. Dans le public, il y a quand même l’actuel Maharajah de Jaisalmer, avec sa petite moustache remontée à la rajput, sa femme, et sa mère. Tout ce beau monde converse à mi-voix avec la ministre du tourisme au Rajasthan, dont le sari rose me fait penser, je ne sais pourquoi, à la chanson « Barbie Girl ». A la fin du spectacle, Pankaj me propose un tour dans Jaisalmer hors du fort le lendemain, pour visiter les havelis.

En milieu d’après-midi, je le retrouve à la porte du fort, et nous voilà à déambuler. Il me raconte l’histoire de chaque haveli que nous visitons, et m’emmène ensuite au petit lac qui a été creusé en 1367 pour alimenter le fort. Il me fait asseoir, à mon grand désarroi, dans un pédalo. Et nous pédalons autour du lac, ce qui n’est pas désagréable en soi, juste un peu ridicule. Je n’aurais jamais imaginé faire du pédalo dans un cygne en plastique avec vue sur le désert ! Après quoi nous allons au musée et un de ses amis me fait une visite guidée pendant laquelle il me chante soudain une chanson traditionnelle du désert. La journée se termine et nous allons boire le meilleur lassi (sorte de yaourt, mais plus noble) que j’aie jamais goûté chez Kanchan Shree. C’est tellement bon que j’y amènerai des potes allemands le lendemain ! Et ainsi, à la porte du fort, Pankaj me serre la main sans me demander quoi que ce soit que mon amitié et un sincère remerciement. C’est, je suppose, une perle rare au milieu de tous ces gens qui font leur business grâce au tourisme. Je lui en suis d’autant plus reconnaissante.

Le haveli est moins désert, il y a eu une invasion allemande. Parmi les envahisseurs il y a Kay, un géant blond dont j’ai deviné la nationalité sans problème en le voyant descendre une bière en deux secondes sans sourciller ! Et puis il a un rire allemand. J’ai conscience d’accumuler deux clichés mais je ne me suis pas trompée, et il faut bien que les stéréotypes aient une origine ! Kay est le genre de voyageur qui dort une nuit dans le désert, se promène un peu partout sans trop se lier avec qui que ce soit. Cependant c’est la pleine lune, et pour une fois Kay est bavard : nous passons une longue soirée à siroter des lassis en discutant bouddhisme. Comme Sumar vient prêter son oreille à ce que nous racontons et me jette de noirs regards, Kay se met soudain à me parler espagnol, ce qui est parfaitement surréaliste l’espace de quelques instants !

Le lendemain c’est Nicole et Andreas qui se joignent à nous, et malgré qu’ils soient tous allemands ils parlent anglais pour m’inclure dans la conversation. Ils sont tous deux allés faire un safari dans le désert malgré la chaleur lourde. Nicole en est revenue brûlée, avec des cloques sur les mains et les pieds et une couleur écrevisse relativement inquiétante. Je sors mes huiles essentielles : un mélange efficace pour apaiser et cicatriser. Et le lendemain elle va déjà mieux.

Donc ce sont des journées plus ou moins oisives à Jaisalmer, ponctuées de rencontres et de cours de massage. Je profite de ces moments pour me reposer avant le retour. Demain Loona m’a invitée dans son village, s’il n’est pas trop occupé, pour que je visite la petite école qui a été mise en place et que je voie le travail des apprentis tailleurs. A l’horizon aussi, un entretien avec un maître de yoga et de reiki, par curiosité… mais ce soir, aie : je dois masser Beiju ! Ce sera sans doute mon cours le plus utile !

…………………………………………Moqueur……………..

Namasteeeeeee !

C’est à la fois le cri d’un bonjour et d’un au revoir, pas adressé aux mêmes personnes…

Depuis hier après-midi je suis à Bombay pour les derniers jours.

Je vous disais mon stress à l’idée de masser Beiju – elle a apprécié, il parait que j’ai soulagé ses douleurs. Elle m’a même préparé un bon repas pour me remercier ! Le lendemain je suis revenue pour mon dernier cours avec Deepak. Beiju jeûnait : c’était la journée de la femme… pour son mari. Ce jour-là les femmes ne mangent ni ne boivent quoi que ce soit, et quand vient le soir, elles se lavent et vont prier au temple pour la longue vie de leur mari. Celles qui n’en ont pas vont aussi prier pour en trouver un, d’ailleurs Deepak était navré que j’aie pris un petit-déj, sinon j’aurais pu jeûner et prier avec tout le monde ! Les femmes revêtent des saris multicolores qui flashent, les couleurs sont tellement vives qu’on dirait un carnaval. Et elles ont tous leurs bijoux, ce qui équivaut à leur pesant d’argent – imaginez plutôt : un anneau dans le nez, relié à l’oreille d’où pendent au moins trois anneaux et boucles différents ; deux bracelets aux chevilles, dont les clochettes tintent pour avertir qu’une femme arrive et que les hommes doivent détourner le regard (ou au contraire écarquiller les yeux…!) ; des bracelets blancs ou multicolores du coude à l’épaule, et des bracelets en argent ou dorés du coude au poignet ; un ou plusieurs lourds colliers ; et souvent un collier posé sur la chevelure avec un pendentif qui tombe sur le front. Quand la lune apparaît, les femmes ont le droit de manger mais seulement un gâteau de riz sucré, qu’elles portent à la bouche en passant le bras sous la jambe… Existe-t-il une journée de l’homme pour sa femme ? Ben non, pourquoi ?

Beiju me raconte tout un tas de choses. Elle fait partie de la caste brahmane et si, depuis deux jours, je la vois assise par terre, se faisant servir à boire et a manger par son mari, ce n’est pas parce qu’elle est privilégiée, c’est parce qu’elle a ses règles. Bonjour la discrétion quand une femme a ses mauvais jours : elle ne doit pas sortir de la maison, ne doit rien toucher et surtout pas la nourriture ou les enfants, et tout ce qu’elle touche est aussitôt lavé pour être purifié. Elle ne cuisine pas, ne fait rien, ne s’asseoit que sur le sol, et ne doit pas puiser de l’eau mais demander qu’on lui en apporte. Ah. Tandis que je ne vois que les inconvénients, Beiju voit tous les avantages : ce sont ses journées de congés mensuels ! Elle noue son sari et comme j’admire sa dextérité, elle me raconte qu’à son mariage, quand elle avait quatorze ans, elle s’est réveillée de sa nuit de noces avec le sari défait (je vous éclaire sur ce point dans un instant…) et a éclaté en sanglots, jusqu’à ce que sa belle-mère vienne s’inquiéter du problème. Elle ne savait pas comment le plier ! C’est à ce moment qu’elle a appris… J’apprécie infiniment Beiju, qui dégage une douceur maternelle et une grande gentillesse.

C’est pourquoi je suis estomaquée par ma conversation avec une Belge venue se renseigner sur les massages. Elle ignore totalement Beiju une fois qu’elle sait que je suis française, et la voila à me poser des questions ou me lancer des affirmations qui me hérissent le poil : « Vous êtes allée au Népal ? Et alors, est-ce que les gens sont aussi primitifs qu’en Inde ? » (?!!?) « Forcément, vous… avec votre couleur de… enfin je veux dire… je comprends que vous n’ayez pas de problèmes… » « Et qu’est-ce que vous pensez des Indiens ? Ils sont tous avides d’argent et malhonnêtes, non ? ». Là-dessus j’ai ma dose et je lui demande sur un ton dangereusement poli : « Et vous voyagez dans le Rajasthan depuis une semaine, c’est ça ? Vous n’êtes allée que dans les endroits les plus touristiques ? Mais alors vous n’avez vu que les lieux que le tourisme a gâchés… non ? ». Quand elle finit par partir, Beiju me sourit et me raconte des anecdotes à pleurer sur le comportement des étrangers à son égard. Je ne suis plus surprise de l’accueil qu’on me réserve partout quand j’entends ce qui se passe à Jaisalmer – incompréhension mutuelle, harcèlement des vendeurs, insultes des touristes, marchandage insuffisant ou outrancier, méfiance réciproque… Je n’ai rien vu de tout ça, tout ce que je sais c’est que mon sourire et mes tentatives d’humour ne m’attirent que la sympathie des gens et des tasses et des tasses de thé à n’en plus finir…

Je vous disais donc que j’allais vous éclairer, au cas où vous ayez été surpris qu’après une nuit de noces la mariée soit toujours habillée (bien qu’un tantinet dévêtue). Loona m’avait parlé de sa vie, mais un des vendeurs du fort, Raj, qui parait trente ans et en a dix-sept avec un mariage dans le futur très proche, m’a complètement sciée en me posant une série de questions qui m’en ont dit long sur l’Inde. Raj voit des touristes défiler mais assez peu prennent le thé. Sur le ton de la confidence, il me demande : « Can I ask you some questions ? » et ajoute que je dois parler à mi-voix, sinon son frère ou son oncle vont le frapper jusqu’à plus soif. Je me méfie. Mais je ne m’attends pas vraiment à ses questions ! Je ne réponds pas à toutes, mais reste parfois atterrée (au départ, après c’est Raj qui est estomaqué) par la candeur ou l’horreur du ton de sa voix. Je vous fais une liste, demandez-vous ce que vous auriez répondu – moi j’ai pris mon ton de prof et dispense mon tout premier cours d’éducation sexuelle…

Questions candides : est-ce que c’est vrai qu’en occident les couples font l’amour nus ? C’est quoi un préservatif ? Est-ce qu’on peut divorcer ? Est-ce que les gens font l’amour seulement avec l’homme dessus et la femme en dessous ? Ils font AUTREMENT ? Et on les laisse faire ? C’est permis de vivre ensemble sans se marier ? Et il paraît que les hommes célibataires font ça tous seuls mais sûrement pas les femmes ? Quoi, la femme n’est pas là pour servir et obéir à son mari ? Et c’est vrai qu’une femme peut choisir si elle va avoir des bébés en prenant un médicament ? C’est permis ?

Questions horrifiées : reprendre les questions du dessus et les répéter après avoir imaginé ma réponse… mais la plus horrifiée, c’est sans doute celle où il a répété sa question sur le rôle de la femme dans le couple.
Bienvenue dans le pays du Kama-Sutra.
Il faut dire que Raj vient d’un village du désert. Mais il me confie simplement qu’ici, le mari et la femme font l’amour à la sauvette et habillés, qu’on ne s’embrasse pas, que tout le reste est tabou. Je constate qu’il manque à ses questions sur la sexualité un élément qui nous paraît essentiel, mais qu’il oublie parce qu’ici ça passe à l’arrière plan : l’amour. L’amour n’entre pas en ligne de compte. Je suis atterrée par ses questions et navrée d’ouvrir pour lui des perspectives qu’il ne pourra pas vivre, mais quitte à ce qu’il se pose ces questions autant qu’il obtienne des réponses honnêtes. La sexualité semble une préoccupation de premier ordre pour tous ceux qui entrent en contact avec les touristes. Evidemment, quand ils voient des voyageurs au singulier repartir au pluriel, quand deux chambres louées à deux célibataires sont joyeusement rendues pour les clefs d’une chambre double…

Je rencontre aussi Karosh, un autre vendeur heureusement préoccupé par des questions plus minérales : il vend des pierres semi-précieuses. Son magasin est un paradis dans lequel je m’attarde en buvant le thé. Il a au-dessus de sa tête un portrait d’Omar Sharif, et comme je m’en étonne il sourit : un jour il a reçu la visite de l’acteur et c’est son sosie, avec vingt ans de plus ! A la réflexion c’est vrai que Karosh a un petit air d’Omar… Il me déballe des pierres et des pierres et des pierres et je me régale les yeux. Il a beaucoup voyagé en Inde et il a travaillé assez souvent avec des médecins de Calcutta dans les petits villages de l’Himachal Pradesh. Il me montre ses pierres les plus rares. Et puis il m’annonce que si une pierre me plait, il me fera une bague sur mesure. A votre avis j’ai craqué ?

Le moment est venu de quitter Jaisalmer. Je prends mon tout dernier dîner avec Loona sur son toit, à la lumière de la lune, à discuter. Il a même acheté des bières qu’il a apportées en cachette. Avec Loona je ne m’inquiète pas : ses intentions sont uniquement amicales. Il m’offre un petit pendentif en guise d’au revoir.

Quand je prends le bus pour Ahmedabad, je jette un dernier regard au fort. Aucun regret de quitter ce lieu : j’ai apprécié mes journées ici, je me suis fait des amis, et maintenant il est temps de rentrer. Malheureusement le chauffeur est un maniaque du klaxon et ses cassettes audio ont trop pris le soleil : les violons agonisent et les voix féminines ressemblent à des miaulements… à fond. A minuit je lui demande de baisser la musique, que j’entends très clairement malgré mes boules Quies. Il accepte. Quatre heures plus tard je descends au radar à la gare d’Ahmedabad et trouve un train qui part à sept heures pour Bombay. Et quel train ! Neuf heures au milieu d’un piaillement de bonnes femmes multicolores et tassées comme des sardines.
Deux jeunes filles (des gamines), chacune avec un bébé manquent de se crêper le chignon pour une place. Puis l’une d’elles se lève, noue sa couverture à des barres pour en faire un hamac, met son bébé dedans et… oh, my god… le hamac se transforme en balançoire et ce n’est pas étonnant que le bébé se taise, il doit avoir le tournis ! C’est ainsi qu’on BERCE son enfant en Inde ?!

A Bombay je suis accueillie comme une princesse. C’est un mot qui revient souvent, c’est pas que j’aie des ambitions royales, c’est juste que ma surprise ne cesse jamais quand on s’occupe de moi en précédant tous mes souhaits ! Cette famille est vraiment adorable. Je vous raconterai mes derniers jours en Inde bientôt, car lundi matin si tout va bien je suis à Paris…
[…]
Je devrais rentrer lundi soir. Prenez rendez-vous pour le téléphone ! Disons que j’adorerais recevoir un coucou de tous ceux qui me sont le plus proche… ça en fait quand même quelques-uns.

J’ai éventuellement (éventuellement, bis) un comité d’accueil à Grenoble, mais si ce n’est pas le cas j’arriverai sur Valence TGV. Voyons, ce qui me ferait plaisir : une grande bannière « Welcome back » avec des nuées de fleurs, une fanfare, et des bonnes volontés pour m’aider à traîner mes sacs ! Je plaisante. Enfin, à demi…