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Ze end of ze book of Indian Paths

dimanche 21 septembre 2008

Je suis de retour en France, en un seul morceau, avec les cernes, le sourire et la rentrée scolaire.. Tout ça à la fois, un décalage civilisationnel plutôt qu’horaire, mais la réadaptation s’est faite très rapidement, vu que je n’avais que deux jours avant de retrouver les monstres – nommément mes élèves.

Je vous dois quand même le dernier épisode… les derniers jours de Bombay.

Ce n’était qu’une liste de au revoir, à commencer par Manisha, la soeur de Rajesh, si gentille et pleine de douceur. Me voici débarquant sur son lieu de travail, une pharmacie ayurvédique aux prix exorbitants – ils exportent la plupart de leurs produits. A cause des inondations, le bureau a une belle ligne noirâtre horizontale à plus d’un mètre cinquante de hauteur, autant dire que tout ce qui était en dessous (ordinateurs, archives, fichiers…) a joyeusement coulé début juillet. Avec les disquettes de sauvegarde – est-ce que ça flotte, une disquette ? Manisha est surprise et heureuse de ma visite, et elle s’empresse de me servir un soda orange fluo que je bois sans sourciller. Son patron vient me faire un brin de causette et quand il constate que je voyage seul, le voilà qui s’exclame : « Vous êtes seule pour voyager en Inde ?! Je vous le déconseille. Trouvez-vous un compagnon de route, vous allez rencontrer des difficultés sinon… Sérieusement, vous ne devriez pas vous déplacer en train… » Je lui explique que c’est trop tard, je pars après-demain. Et que le seul véritable problème que j’aie eu, c’est le tout premier jour, avec la police… Ce qui est effarant, rétrospectivement. Manisha commence par s’excuser si sa famille a commis le moindre impair et je crois rêver ! Ils m’ont accueillie comme un membre de la famille après tout ! Je prends congé en lui promettant que je téléphonerai dès mon retour pour dire que tout va bien.

Pendant cette conversation il y a eu deux coups de fil : Rajeshwari, qui voulait savoir si j’avais trouvé le bureau de Manisha sans me perdre, et Jayashree, qui voulait savoir la même chose. C’est du cocooning à ce niveau !

Je ressors dans le quartier de Mira Road et suis doublée par un tout petit bonhomme de six ou sept ans qui porte un énorme seau d’eau. A une centaine de mètres, c’est le marché des porteurs : il y a un slum au bout du chemin, sans eau courante évidemment. Alors les porteurs en herbe comme ce petit-là ou les vieux tout courbés ont fait leur métier de transporter l’eau d’un endroit où on en trouve à celui où il n’y en a pas… Je les observe un instant. L’eau si précieuse et nécessaire, ils vont la chercher tous les matins à un ou deux kilomètres.

Jayashree m’a cuisiné un énorme repas…

Samedi 27 août 2005

C’est le festival de Krishna. Hier toute la famille a joué aux cartes jusqu’à minuit, les yeux presque fermés de fatigue, pour attendre l’anniversaire de la naissance de Lord Krishna. Je n’ai rien compris aux règles du jeu, mais j’ai vu Ravindra et Rajeshwari qui trichaient allègrement pendant que Rajesh piquait du nez…

Aujourd’hui que d’agitation. Nous montons dans un train bondé et soudain, nous voici plongés dans la foule à Dadar. Dans chaque rue, à hauteur du troisième, quatrième ou cinquième étage des immeubles, une corde est tendue d’un côté de la rue à l’autre, avec une cruche en suspens au milieu. Il y a des prix à gagner pour ceux qui parviennent à la briser. Des pyramides humaines se forment, des groupes de quartier qui s’entraînent depuis quelques semaines. Rajesh, Rajeshwari et moi nous squeezons dans la foule pour trouver un immeuble et monter au cinquième, d’où la vue est imprenable. Ca fourmille, ça grouille, ça s’escalade. Petit à petit s’élève une pyramide humaine d’hommes qui prennent appui sur les cuisses du prédecesseur et se mettent en équilibre sur ses épaules. La base doit souffrir et serrer les dents à mesure que les hommes cumulent les étages… Et puis soudain un tout petit garçon, agile et léger, escalade la pile humaine et s’accroupit sur les épaules du dernier. Lentement, il se relève, les jambes tremblantes. Et joint les mains sous les applaudissements. J’en ai la mâchoire qui tombe, qu’on ose envoyer un môme de cet âge en équilibre à hauteur du quatrième étage d’un immeuble. Il tend les mains… saisit la cruche… et en tremblant toujours autant, sous les cris de délire de la foule, il s’accroche un peu violemment aux cheveux de son porteur pour ne pas tomber, et redescend. Ils ont gagné.

A côté un autre groupe aux couleurs orange flashy tente de saisir une cruche plus haute. Comme des fourmis, ça s’escalade et ça s’élève. Comme tout à l’heure, un gamin monte en dernier. Mais quand il tend la main, il perd l’équilibre. Soudain tout dégringole, le môme, ses porteurs, la pyramide. En deux secondes il y a un tas de membres emmêlés par terre, des têtes, bras, jambes sans dessus dessous. La foule aide le groupe à se démêler et se remettre sur pieds. Personne n’est blessé.

Nous descendons de notre abri si agréable et nous plongeons de nouveau dans la foule. Juste au moment où je me dis que l’ambiance est bon enfant, je me prends un seau d’eau sur la tronche ! Je suis trempée, mais ce n’est pas grave. Heureusement que l’appareil photo était protégé dans mon sac, parce que sinon j’aurais perdu mon sens de l’humour. Nous allons voir la pyramide qui fait sensation : celle des femmes. Et je sens en arrivant dans la foule alentour que c’est là que tout le monde se bouscule. Que des femmes osent faire une pyramide, cela semble encore totalement incongru, si j’en crois les onze photographes de presse, les huit cameramen et les cris du public. Eh ben. Un plaisantin simple d’esprit trouve amusant de balancer un seau d’eau sur du matériel photographique qui vaut cent fois son salaire et provoque la colère de la presse. La pyramide s’élève, mais les femmes ne sont pas assez nombreuses et la cruche est trop loin… Soupirs, renforcement des certitudes machistes, déception. Mais aux infos télévisées le soir on ne verra pas cet échec, juste les images de la pyramide en devenir.

C’est le dernier soir. Toute la famille, qui depuis trois semaines a un régime végétalien, rompt le jeûne en mangeant sur des feuilles de bananier. Le festin est prêt. Pour mon dernier repas on discute beaucoup, et du coup, je ne regarde pas ce que je mange. Tout à coup, brûlure caractéristique des papilles et de l’estomac. J’ai avalé un piment. Je devrais dire : j’ai avalé LE piment. Jayashree n’en avait mis qu’un, de la taille d’un doigt pour que je ne le manque pas s’il atterrissait par erreur sous mon nez. Et je ne l’ai pas vu, mais je l’ai senti. Aussitôt Rajesh me sert un thé très sucré, on me fait avaler un yaourt, Ravi descend en urgence m’acheter un paan. Ils sont navrés. Mais grâce à tous leurs soins, je n’aurai pas de séquelles.

Dimanche 28 août 2005

J’étale tout ce que je dois rapporter sur le lit, et je me mords les doigts. Mais comme par hasard j’ai un sens aigu de la ruse : je groupe tous les livres, albums et ce qui pèse lourd dans mon bagage à main, un petit sac au fond épais et à l’air innocent. Je le regarde, on dirait qu’il pèse cinq kilos. Quand je le prends, il en pèse au moins douze… Je regroupe tout ce qui doit être regroupé, méthodiquement, lentement, avec Jay qui s’amuse de tout ce foutoir et un membre de la famille différent qui vient faire une ronde toutes les cinq minutes pour voir si j’ai besoin d’aide… A midi tout est prêt.

Je fais mes adieux à Jayashree et manque tomber à la renverse avec mon sac qui m’entraîne, pas celui de douze kilos mais celui qui en fait 33… A la gare, je dis au revoir à Ravi et à Eknath, qui sont tous deux adorables tout plein. Et ça commence à être étrange, ce sentiment mêlé de rentrer dans mon home sweet home et de quitter ce home sweet home-là. Il fallait bien que mon dernier trajet en train soit original, sinon ce n’aurait pas été drôle. Voilà que dans le compartiment bondé retentit un hurlement aigu. Je me retourne. Un grand espace s’est vidé autour d’une petite bonne femme à l’air revêche, avec un bébé dans les bras et, euh… un singe en laisse. Le singe vient d’agresser une grosse femme qui est à présent en train de vociférer, avec l’approbation du groupe. Elles veulent balancer la femme et le singe par la porte ouverte, mais heureusement pour elle, il y a le bébé. A la gare suivante elle est proprement éjectée.

L’aéroport… Mon bagage à main innocent est décidément bien choisi, parce que le guichetier n’y jette qu’un coup d’oeil sans intérêt. Il ne me demande pas de le peser. Mon sac passe avec un sourire, une anecdote et une grimace… Jusqu’à ce que vienne l’heure d’embarquer, je reste avec Rajesh et Rajeshwari, qui ont tous deux les yeux brillants comme des miroirs, et c’est marrant, moi aussi. Qu’est-ce qu’on scintille… Nous faisons nos adieux, et cela me semble soudain impossible de les laisser là. Ils font partie de ma vie maintenant. De ma vie en Inde, de ma vie tout court. Je les emmènerais bien avec moi.

Je leur fais mes adieux un peu à la sauvette et promets de téléphoner à mon arrivée. Ils agitent les bras jusqu’à ce que je disparaisse.

Dès lors, c’est la routine. Embarquement, Yémen, halte à Sanaa dans cet aéroport qui ressemble toujours à une vaste blague, réembarquement, voyage au bout de la nuit… avec un réveil toutes les deux heures parce que visiblement, la compagnie Yemenia a décidé de nous nourrir. A trois heures du matin, c’est sympa, un plateau de fruits, 100 watts dans la tronche et un café fumant. Si si.

J’hallucine sur le prix du TGV parce que je compte toujours en roupies. Je dors par intermittence. Et j’arrive à Valence, où Silvio, mon prof de taekwondo et ami, vient me chercher. Une heure après je franchis le seuil de mon appart, avec en tête E.T. et son « maison » célébrissime, et mes chats me font un accueil plein de poils et de miaulements.

Dans deux jours c’est la rentrée, mais pour l’heure je m’affale, les sacs dans le hall, l’estomac dans les talons, les épaules dans les reins. Mal foutue, quoi. Mais contente. J’ai retiré de mon voyage ce que j’en espérais, et c’est tout ce qui compte.

Et puis vous savez quoi, j’ai les photos maintenant… A découvrir !