Tous les billets de la catégorie ‘Maroc 2006’

Maroc : sur les traces incertaines de mes origines floues

dimanche 21 septembre 2008

Vingt-sept ans après ma naissance, ma mère m’annonce subitement au téléphone que mon père, que je n’ai pas connu, n’est pas réunionnais comme elle me l’a toujours dit, mais originaire du Maroc. La tête me tourne alors que je visualise brutalement un curseur en mouvement sur un atlas, le curseur qui pointe mes origines, qui vient de changer de région du monde.

En théorie, c’est juste un déplacement géographique, je ne connais pas plus mon père au final. Pourtant c’est une claque monumentale parce qu’il y a ce déclic d’évidence. Je viens de mettre le doigt sur l’insaisissable, ce qui m’élude depuis longtemps. Toute ma vie j’ai nié être d’origine maghrébine alors que je le porte sur mon visage, et voilà que je me retrouve avec cet héritage à la fois sublime et indésirable. Elevée dans une famille très catholique de quinze enfants, ma mère leur a fait cette cabriole rebelle d’avoir une môme illégitime d’un père marocain. Deux de mes oncles ont fait la guerre d’Algérie. Chez elle, on ne parlait pas d’Afrique du nord, c’était un sujet fâcheux. Si on ajoutait à cela une gosse illégitime… Ma mère écrivait, après ma naissance : « pour une enfant sans nom qu’on blâme, pour une enfant sans père à maudire ».

J’ai été conçue dans une guérite militaire une nuit d’été 1977.

Soudain c’est tout un questionnement que je n’avais jamais eu qui surgit. Heureusement que je sais qui je suis. Mais est-ce que j’ai juste hérité d’une poignée de gènes, ou est-ce que dans mon sang coule aussi celui des Arabes, de toute leur histoire, de toute leur culture ? Enfant illégitime, grands-parents catholiques, une enfance en caravane puis à la DDASS, tout un parcours un peu chaotique qui m’a menée à devenir baroudeuse, à écrire, à découvrir avec une curiosité insatiable, mais jamais au grand jamais je ne m’étais posé cette question des origines. On me la pose à chaque nouvelle rencontre. Tu es de quelle origine ? Avant je répondais « réunionnaise ». Maintenant je réponds : « compliquée ». La question est devenue compliquée parce que s’ouvre devant moi une perspective nouvelle, et que je ne peux me résoudre à dire que je suis d’origine marocaine sans avoir jamais eu aucun lien avec cette culture.

Il me faut une année pour me décider à partir. J’ai une appréhension que je n’avais jamais connue : j’ai envie d’appartenir au Maroc, et je n’ai pas envie d’appartenir au Maroc. Bon… Il paraît que c’est quand on a les fesses entre deux chaises qu’on touche du doigt la sagesse ! Là encore, le déclic vient de manière inattendue : une brève rencontre avec le poète nigérien Rhissa Rhossey, un échange de regards, et brusquement je me rends compte que j’ai devant moi le guerrier du désert de mes dix-sept ans, celui pour qui j’avais écrit des poèmes sans raison apparente, comme un pressentiment. Le rationnel vole en éclats.

Cet été, quand je foule pour la première fois le sol marocain, je n’ai aucune révélation. Aucune voix ne s’exclame dans mon cerveau : la terre de tes ancêtres ! Mes premières impressions sont nocturnes et fugitives, volées en une poignée de secondes à la lueur des phares du taxi ou à celle de la lune qui s’emplit. Un chat gracile qui escalade un mur. Des groupes de gens étalés dans l’herbe à discuter. Des chiens errants. Une piste où s’ébat une anarchie de gigantesques cactus aux formes débiles, de l’art moderne découpé dans l’ombre. J’ai choisi de commencer mon périple à partir de Marrakech, sans rien planifier hormis le contenu de mon sac à dos.

Je n’aime pas les villes. J’aime encore moins les touristes, alors c’est un curieux point de départ. Pourtant, dès que je me perds dans la vieille ville, je me fonds dans la population, et soudain, je ne sais plus très bien qui je suis. Je croise des visages qui me ressemblent et des gens qui me parlent dans leur langue, et je souhaite qu’il existe un lien entre eux et moi autre qu’un type dans une guérite un lointain soir de 77. Dans ces dédales ombragés où se perdre est un enchantement, je réalise que je ne vais pas résoudre cette question de mes origines, elle ne fait que commencer. Et elle touche mon identité, mais entre les deux il manque un chaînon pour faire le lien. Il manque le lien culturel. Je n’ai pas de double culture. Le Maroc et moi, c’est juste une poignée de gènes.

Je pousse jusqu’au désert, j’y suis attirée depuis toute petite. Je suis une nomade, j’ai vécu dans tant d’endroits, là au moins je devrais me sentir chez moi… Je suis la fille du vent, du sable, de la poussière / Mes pieds nus craquelés foulent de lointains déserts / Je suis la fille du feu, je suis la fille du cri / Mes chemins sinueux me portent vers l’infini. J’avais écrit ça quand j’étais ado. Les dunes de sable et l’erg commencent à surgir en même temps que des panneaux publicitaires pour les auberges de Merzouga. Mon hôte, Mohamed, m’apprend que ce village au bord du désert a été inondé au mois d’avril : toute une partie du village est dévastée, et plusieurs dizaines de familles vivent encore sous des tentes de plastique jaune par 45 ° à l’ombre, en plein cagnard. Peu après mon arrivée je patauge dans le sable, et m’acharne à avancer dans un leitmotiv qui ressemble à une invective personnelle : ah, tu veux être berbère ! Ah, tu t’imagines que tes grands-parents sont nés dans une caravane qui parcourait le désert ! Après tout, puisque je ne sais rien, pourquoi ne pas inventer ? J’ai l’imagination fertile. Mais rien qui comble, hélas, mes questions par des vérités. L’erg me nargue. Le sable s’apprend. Les grains, la dune fuient sous mes orteils. Avec un acharnement constant, je décide que si j’arrive au sommet de cette grande dune, là, alors je suis berbère. Quand j’y parviens, le vent me gifle. Un jeune Berbère qui passait ici dénoue alors son chèche bleu, et sans un mot mais avec un sourire, il me l’enroule autour de la tête et s’en va ! J’aimerais voir ce geste comme un symbole d’appartenance.

Pendant quelques jours, je pars errer dans les dunes avec un ami, Ali, qui me distille à petites doses sa philosophie pendant qu’on foule tard le soir ou au petit matin ce sable qui a tant d’histoires à conter. « La vie, c’est comme la vache », dit Ali. « Parfois donne du lait, parfois donne des crottes ». Ces foulées dans le désert me réconcilient avec mon silence intérieur. Mais j’ai beau fouiller, cette évidence que je viens du Maroc refuse de se révéler à moi autrement que dans les regards des autres. Je ne me suis jamais sentie aussi française. Oui, je constate éberluée que je porte en moi un léger racisme, une méfiance héritée de tout ce rabattage qu’on nous fait dans les médias, de tous ces discours sur le Maghreb, comme si je devais avoir honte d’avoir mes racines ici, parce que le regard des autres s’altère quand on dit qu’on vient du Maroc, et parce que je ne peux revendiquer ce que je porte sur mon front mais pas en mon cœur. Il est là, le dilemme : mes origines sont inaccessibles, il manque une case à mon identité.

Je pars avec mes questions dans l’Atlas. Je marche des jours et des jours dans la solitude la plus totale, ne croisant que des bergers berbères et leurs troupeaux, et je bois le thé avec eux, et ils tentent de me parler Arabe parce qu’ils pensent que je viens du nord, alors que d’autres m’assurent que j’ai la tête d’une fille du sud. Quant à Ali, il me l’a dit, je suis berbère. Le chèche bleu me va si bien, même si seuls les hommes le portent ici… Je dévore la montagne et me perche dans les coins les plus invraisemblables pour lire, écrire, et réfléchir. J’ai déjà reçu quatre demandes en mariage et une déclaration d’amour au beau milieu de nulle part, un « je t’aime, Lélette ! » lancé au centre d’un troupeau de chèvres et de moutons. Quand on me croise, on m’assène immédiatement : « tu es marocaine, d’où vient ta famille ? ». Mes réponses ne sont pas toujours vraies ; j’ai essayé le je ne sais pas, et s’enchaînent alors des litanies de questions. Je m’en tiens alors à je ne sais pas, mon père est mort. Pour ce que j’en sais, c’est peut-être vrai. Chacun des regards que je porte à ce pays, chacune de mes découvertes est teintée par ce questionnement, cette recherche d’appartenance. Dans l’Atlas, j’échappe aux longues conversations ; en retrouvant le langage des gestes et des regards, je retrouve ma sérénité.

Je rentre en France. J’ai aimé le Maroc, mais je ne l’ai pas aimé comme je l’aurais voulu. Un comble pour moi qui me sens partout chez moi, qui voyage l’esprit et le cœur ouvert, qui ai été adoptée par des Tibétains, des Turcs, des Indiens. Il me manque la seule adoption qui compte. Ce n’est plus seulement la quête du père, c’est la quête des origines, un questionnement. Quand je lis la presse, que j’écoute les médias, je suis piquée au vif chaque fois que la distinction des origines est faite ; je sursaute quand on continue de confondre musulman et islamiste ; je me sens visée, isolée par les commentaires des médias, par les regards extérieurs. Brusquement je suis en position de recevoir en mon sein ces discours que j’entends depuis l’enfance, ces discours qui distinguent Français et Français en les classant selon leurs origines. Je sais qui je suis, et pourtant, c’est comme si j’avais changé de peau. Ma mère me téléphone pour me demander ce que mon voyage au Maroc m’a apporté. Je ne sais pas. Des questions. Des questions sur l’origine et l’identité.

Alors, plus que jamais, exilerrance

Combien de voyages, combien de pas

Pour que s’effilochent mes semelles de souffrance

Et que le vent me porte où la peur fait silence

Exilerrance, ce que je suis

Forteresse

Fragile

Ruine

En devenir.