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Un article publié dans Art Sud

dimanche 21 septembre 2008

Voici un article publié sur le site de Solhimal (http://solhimal.free.fr) et dans la revue Art Sud… Bientôt quelques photos qui vont avec !

En août 2002, en partant avec l’association Solhimal pour une mission d’évaluation dans le camp de Tsérok, j’avais pour motivation d’offrir mon temps et mes compétences à ce nouveau projet, tout comme les sept autres personnes du groupe. Il s’agissait d’évaluer les besoins et les points forts du camp pour que Solhimal puisse ensuite apporter une aide concrète.

Tsérok est un lieu qui se mérite : au bout de cinq jours de trek, voir pour la première fois le pont suspendu qui mène au village était en soi une belle récompense. Je venais avec une autre motivation née des discussions avec Véronique au cours du voyage : nous avions découvert qu’elle parrainait une vieille dame, et moi un enfant, et nos expériences réciproques étaient tellement formidables qu’en entrant à Tsérok j’étais décidée à parrainer une personne âgée à mon tour, et elle un enfant… ou un ado.

Dhakpa, un professeur de l’école, m’a donc présenté Mo Yongden, la personne la plus démunie du village. Je découvre une petite vieille toute ridée qui vit dans une seule pièce aux murs noircis par la fumée, avec un lit sommaire et un petit four en terre pour tout ameublement hormis, bien sûr, l’autel bouddhiste. A 79 ans, elle continue de travailler pour les autres parce qu’elle ne possède pas de champ à elle, et vit surtout de la générosité de ses voisins qui lui apportent régulièrement de quoi se nourrir. Sa seule fille vit à Kathmandu et ne s’occupe pas d’elle.

Mo Yongden m’accueille avec surprise, n’osant pas sourire, tandis que Dhakpa lui explique le parrainage. Mais ce sont des idées et des mots trop éloignés de ses concepts et à dire vrai, elle ne comprend rien, pas même pourquoi je la prends en photo. Je m’imagine à sa place : je vis dans mon petit chez moi sommaire un quotidien incertain quand débarque une occidentale totalement inconnue qui me sourit béatement en me promettant de s’occuper de moi… Bon, ma grand-mère peut douter sérieusement d’avoir compris ce que lui dit Dhakpa !

A midi, les villageois nous ont préparé des momos délicieux et des pommes de terre épicées, en quantité plus que suffisante. Alors je prends une assiette, y dépose quelques momos et un peu de chaque plat qu’on nous a servi, et je m’en vais dans la petite maison de Mo Yongden. Elle est assise devant son four et mange dans une casserole un brouet indéfinissable. Je lui tends les momos en lui disant en anglais qu’ils sont pour elle, et si elle n’a pas compris les mots, elle comprend parfaitement le geste. En une seconde la voilà gazouillant de joie en tibétain, elle prend l’assiette puis mes deux mains et les porte à son front, éclate de rire et voilà : je suis adoptée.

Je ne comprends pourtant cela que le lendemain, en arrivant au camp. La veille en partant j’ai offert à Mo Yongden mon pyjama polaire, qui lui sera bien plus utile qu’à moi, et vu ma taille et la sienne elle peut même s’enrouler les mains et les pieds dedans ! Et me voilà dans la rue principale de Tsérok, accueillie par un groupe de vieilles dames qui s’exclament sur mon passage. Dhakpa traduit : « elles disent que tu es la fille de Mo Yongden. Hier, elle a fait tout le tour du camp avec ton pyjama ! ». Et j’entends soudain : « Apou ! » et ma grand-mère arrive en trottinant, toute joyeuse, me prend les mains, joint les siennes, et me gazouille tout un discours auquel je ne comprends que l’essentiel : sa joie. Apou, en tibétain, veut dire ma douce, explique Dhakpa.

Lorsque vient le moment du départ, je constate que j’étais venue pour donner, et que je n’ai jamais autant reçu. Mo Yongden s’exclame quand elle entend que je pars, et entre en courant presque dans sa maison. Je l’entends remuer tout un tas de choses, et elle ressort victorieuse en brandissant la khata la plus grise, effilochée et enfumée qu’il m’ait été donné de voir. Elle me la passe autour du cou avec tout l’amour du monde et pose son front contre le mien. C’est un cadeau merveilleux.

J’ai à peine quitté le Népal que je sais que je vais y retourner. C’est chez moi, là-bas…

Et c’est ainsi qu’en août 2003 je me retrouve de nouveau à Kathmandu pour le chantier d’un mois au camp de Tsérok, avec l’espoir de revoir Mo Yongden. Seulement dans l’intervalle, elle est allée rejoindre sa fille Kelsang à la capitale, et on a beau dire, Kathmandu, c’est grand. Je n’ai pas sa nouvelle adresse mais je ne suis pas résignée pour autant. Et tout se passe d’une manière si extraordinaire…

Extrait de mon carnet de voyage du lundi 4 août 2003 :

(Nous sommes au stoupa de Bodnath.)
La mousson se rappelle à notre souvenir et je remballe mes affaires à la hâte pour courir m’abriter sous le porche d’un commerce. C’est un rideau de flotte. Je propose alors à Pascal et Hervé d’aller acheter bols, dryilbou et dorje, et Pouchoung, le filleul d’Elisabeth, nous accompagne. Il nous guide jusqu’à un magasin dont le propriétaire a de la famille parrainée par Solhimal. Nous voilà assis pour plus d’une heure, un thé fumant et sucré à nos pieds, à faire tinter bols et cloches pour choisir ceux qui conviennent.

Pouchoung nous aide à négocier nos bols et nos dryilbou, toujours souriant et plein d’humour. Pour la quatrième ou cinquième fois de la journée, je lui demande s’il peut se renseigner auprès des vendeurs Tibétains : connaîtraient-ils par hasard Mo Yongden de Tserok ? Pouchoung rit de mon obstination. Je n’ai pas cessé de lui demander de poser la question dans les boutiques… Alors, gentiment, il demande au vendeur s’il connaît Mo Yongden de Tserok. ‘Yes, she lives up there !’

Elle vit juste au-dessus ! Il montre les deux étages au-dessus de nos têtes, elle vit par là, semble-t-il, mais ce serait trop beau. Il y a forcément confusion, une erreur, et je vais être déçue. Pouchoung et moi montons au premier étage. Mais tout ce qui m’est arrivé de plus beau et de plus surprenant, après tout, a eu lieu au Népal…

Elle n’est pas au premier. Nous montons au deuxième et je jette un oeil en bas : nous sommes juste au-dessus de la boutique où on vient de passer une heure. Des petits vieux sont assis là, et Pouchoung les interrompt respectueusement dans leur conversation pour demander s’ils connaissent Mola. Un vieux appelle : « Kelsang ! ». Une femme d’une quarantaine d’années sort sur le seuil d’un appartement d’une pièce. Pouchoung lui pose une question en tibétain, elle me regarde et répond – mon coeur bat la chamade -, il me désigne et explique quelque chose et soudain Kelsang a un immense sourire et me fait signe d’entrer dans la pièce qui lui sert de maison.

Et là Mo Yongden et moi nous retrouvons face à face. Son visage passe de la surprise à la joie débordante, elle porte ses mains à son visage et s’écrie : « Apou ! ». La seconde d’après, nous sommes front contre front, ses mains toutes ridées et usées sur mes joues, et j’entends enfin, de nouveau, le joyeux gazouillis de la voix de ma maman tibétaine. Elle s’exclame de joie, n’arrive pas à y croire, et d’ailleurs moi non plus je ne peux y croire, j’avais si peur qu’elle m’ait oubliée. Elle me fait entrer chez elle, me fait asseoir, fait asseoir Pouchoung. Elle me jette de petits regards heureux et brillants, elle a de petits gestes de bonheur : elle attrape mon genou, me caresse la joue, les cheveux… Kelsang nous sert un thé au beurre et de petits biscuits et je ne peux détacher mon regard de Mola, qui est au comble de la joie. Je ne suis pas loin des sanglots.

Elle parle, toujours cette voix comme un gazouillis, et Pouchoung traduit : « Elle dit qu’elle ne voulait pas quitter Tsérok. Parfois elle pensait à toi et pleurait… ».Kelsang explique : « elle pleurait parce que quand elle a quitté Tsérok, elle pensait qu’elle ne te reverrait plus jamais. »Pouchoung ajoute: « Elle t’appelle sa fille. Regarde ! »

Je regarde le mur qu’il me désigne et j’y vois la photo de Mo Yongden et moi, une khata toute neuve enroulée autour – rien à voir avec la khata usée que j’ai précieusement gardée ! Nous avons peu de temps, alors Kelsang m’invite à venir demain à trois heures. Mo me prend la main en s’exclamant, ou alors elle joint les mains en poussant des soupirs de joie. Je demande si elles ont besoin de quoi que ce soit. Kelsang m’explique que le loyer coûte 2000 roupies, qu’elle ne vend que des lampes à beurre pour vivre et que son mari est cuisinier à Shechen monastery. Avant de partir, Mo et moi posons pour la photo : elle se fait toute belle en passant autour de son cou un collier de bibelots et me prend les mains, et pose sa tête contre la mienne en souriant de bonheur. Ce n’est rien comparé à tout le bonheur qu’elle m’apporte. Puis nous nous disons au revoir et je redescends, la gorge serrée de bonheur, avec un sérieux besoin de respirer un peu pour ravaler mes sanglots de joie.

Mo Yongden, qui aurait pu être n’importe où dans Kathmandu, deux étages au-dessus de la boutique où je fais mes achats…

Extrait de mon carnet de voyage du mardi 5 août 2003 :

Mola nous attend dans le couloir. En me voyant, elle pousse un cri de joie, à son habitude. Kelsang m’accueille joyeusement. Nous voilà bientôt assis tous les quatre et Pouchoung s’apprête à faire deux heures d’un vrai travail d’interprète. Avec force gestes qui me feraient presque comprendre le tibétain, Mola nous raconte son voyage jusqu’ici. Elle n’avait pas revu Kelsang depuis plusieurs années et souhaitait rester à Tsérok, au cas où je reviendrais m’assure-t-elle, mais sa santé déclinait et sa vue baissait, alors elle s’est finalement laissé convaincre par le village d’aller rejoindre sa fille parce qu’ainsi elle serait à Bodnath et pourrait faire des circumbulations.

Convaincue, la voilà qui part gaillardement à pied malgré ses 80 ans pour les sept jours de marche jusqu’à Pokhara. Elle voyage accompagnée de 14 voisins de Tsérok. Chaque soir, lorsqu’elle arrive bien après les autres, un couple et leurs trois enfants lui ont déjà préparé à manger. Le village a pris soin d’elle. Et c’est ainsi qu’elle a retrouvé Kelsang. Laquelle me dit que j’ai fait plus pour Mola qu’elle-même. Je la contredis aussitôt : je ne suis venue que deux fois, alors que Kelsang est là tous les jours pour s’occuper d’elle. Elle s’occupe aussi de Pouchoung et moi puisqu’elle a préparé un véritable dal bhat, qui n’a rien à voir avec ceux que j’ai mangés jusque là : un riz à faire chanter les papilles, une sauce délicieuse avec des herbes et des épices, et même du poulet et des crudités, ce qui me fait vraiment honneur. Et du thé au beurre. Kelsang m’enjoint de manger, bien que, selon ses propres mots, ce ne soit pas très bon. Son dal bhat est pourtant un véritable délice, et je l’en informe aussitôt.

Je parle un peu de la vie en France, notamment du logement, du travail, de la façon dont fonctionne notre société… bref tout ce qui touche à ma vie quotidienne, si éloignée de la leur. Kelsang m’explique qu’il lui est difficile de s’occuper de Mola avec un travail aussi précaire que le sien – vendre des lampes à beurre n’est pas très lucratif… Puis Pouchoung prend quelques photos de Mola et moi qui rions à n’en plus finir de ne pas comprendre ce que nous nous disons mais de le dire quand même, faisant passer le message avec les gestes et les yeux. Le temps file à une vitesse incroyable et vient le moment de se dire au revoir. Mo Yongden me promet de faire des souhaits pour que le temps soit agréable pendant le mois que nous allons passer à Tsérok, et nous prenons congé…

Quelques jours plus tard, mon retour au village ne sera pas moins émouvant. Un fan club de petites grands-mères se regroupe autour de moi et je passe de mains fripées en mains fripées, de front ridé à front ridé, et je montre les photos de Mola et moi prises mardi dernier… Dans tout le camp on m’appelle Mo Yongden Apou. Et en les retrouvant tous, je retrouve une famille.

Et ainsi, je suis devenue Tibétaine.