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On crapahute à Katmandou

dimanche 21 septembre 2008

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Mardi 5 août.

J’ai eu ma dose de cauchemars cette nuit, trois déclinant sur les thèmes habituels, et comme ce n’était pas assez j’ai eu une crise d’allergie vers quatre heures du matin qui a duré un temps infini. Comme chaque fois je reçois beaucoup d’amour de manière inattendue, je ne sais pas comment l’accepter, et mon corps réagit…

A six heures et quart, Christine me réveille en douceur mais j’ai toutes les peines du monde à sortir de mon lit. Il faut faire vite. Un quart d’heure plus tard nous voici en bas avec un bilan impressionnant de mauvaises nuits. Nous voilà partis à crapahuter au pas de course dans les rues. On passe de Thamel à des ruelles boueuses en découvrant le malin plaisir des petites caillasses à se dissimuler dans les flaques pour nous faire trébucher. J’ai pris as an afterthought ma cape de pluie jaune et en marchant, j’éternue tous les dix pas jusqu’à être trop vidée pour me payer le luxe d’un épuisement sinusal supplémentaire. On est presque au trot.

Comme dira Elisabeth : « Tout le monde est là ? Ah, y a Pascal, donc tout le monde est là. » On s’étale sur la longueur. C’est que Pascal, Hervé, Roland, Yalon et Marie prennent le temps de découvrir, photographier, le nez toujours en l’air, s’arrêtant à intervalles réguliers, ce qui ne ferait rien s’ils ne marchaient pas ensuite comme des badauds qui font du lèche-vitrine au lieu de se dépêcher de nous rejoindre. D’ailleurs ils s’arrêtent à une boutique de malas où je vois enfin comment sont taillées les perles, et je reste avec eux le temps de la négociation. Quand nous ressortons, le groupe a disparu. Avec Hervé nous partons comme des flèches, mais quand je me retourne pour voir si le troupeau nous suit, je me rends compte qu’ils ont seulement parcouru dix mètres et sont en train de photographier à tout va. C’est vrai que tout cela vaut le déplacement, mais ce n’est pas le moment approprié. Alors je leur fais signe de nous suivre plus vite et ils accélèrent, pour rejoindre le reste du groupe à Swayambu.

C’est bientôt l’ascension vers le stoupa. A ma grande surprise le moine que j’avais photographié l’an dernier à l’entrée est encore là, habillé de même, récitant des textes… Marche après marche je récite des mantras en suant de plus en plus, et là haut, je découvre étonnée qu’il y a une foule assemblée près de l’immense stoupa. Un des deux temples latéraux qui flanquent le stoupa, parmi les plus anciens, a pris feu et les pompiers du coin s’efforcent depuis plusieurs heures de l’éteindre. Des militaires nous dirigent vers un côté. Le soleil tape déjà, à sept heures trente, comme s’il était midi. Lorsque tout le monde est là, nous descendons près de la fontaine au Bouddha debout pour prendre le petit-déjeuner. J’engloutis mon chausson aux pommes et quelques gorgées de jus de fruits afin de remonter au stoupa pour faire des prosternations. Eli nous montre comment boire à la népalaise, la brique de jus de fruits au-dessus de la bouche, tête renversée, sans y poser les lèvres. En ce qui me concerne, boire à la népalaise finit par une tache jaune sur le devant de mon t-shirt et un menton glorieusement dégoulinant de jus sucré.

Encore des marches pour remonter au stoupa, seule cette fois, mon lino roulé sous le bras, pour constater effarée que le seul temple Karma Kagyu de Swayambu est fermé à cause de l’incendie, puisque c’est celui qui en est le plus proche. Un cordon sommaire de sécurité et une poignée de soldats en bleu schtroumph en empêchent l’accès. Je suis un peu navrée, j’essaie tout de même de demander si je peux aller sur le toit mais ce n’est pas possible. Je fais le tour du stoupa pour demander à deux moines où je peux faire les prosternations, mais ils ne comprennent pas ma question et finissent par dire : « Ve are theravadi monks, ve are not mahayana. Not from here. » J’adore leur façon de rouler les r.

En prenant congé j’aperçois un balayeur qui nettoie les marches d’un temple vers lequel je me dirige aussitôt. Je demande au moine l’autorisation de faire mes prosternations et il hoche la tête. Un étalage de centaines de lampes à beurre brûle ici, dans cette chaleur étouffante, et j’en allume une dizaine de plus. Puis je déroule mon lino, après avoir tenté les prosternes sans ce petit tapis glissant sans succès ni grâce aucune, et me voilà partie dans ma pratique. Je suis bientôt trempée de sueur, dos aux lampes qui chauffent la pièce plus encore. A un moment je vois du coin de l’oeil deux petits moines surpris par ma pratique qui m’observent attentivement. Lorsque mes bras fatiguent et que l’heure le justifie, j’enroule le lino en détaillant les magnifiques statues des maîtres de la lignée gelug. Puis je sors… pour retrouver mes deux petits moines adossés au temple. L’un me sourie jusqu’aux oreilles, l’autre est absorbé par son jeu vidéo de Tetris. Le moinillon souriant pose puis me demande s’il peut me prendre en photo avec son copain. Ensuite il me pique joyeusement ma bouteille d’eau pour en boire quelques gorgées, et je peux partir, sa curiosité satisfaite.

Dans les boutiques autour du stoupa, je cherche une statue du Bouddha qui soit dans les limites de 3000 roupies. On m’en sort de très laides fabriquées à la chaîne quelque part en Inde. Puis finalement on m’en montre une qui vaut 5000 roupies et j’explique que je n’ai pas autant d’argent. Le vendeur tique. Je lui dis que je ne souhaite pas lui acheter une statue au-dessous de son prix normal et que ce n’est pas grave. J’ai à peine tourné les talons qu’il me rappelle pour me proposer 4000 rs, 3000 étant le prix auquel il l’a achetée. Je réexplique sincèrement la situation. Il finit par me vendre la statue tout de même, à 3000rs. Rien à voir avec le petit vendeur qui m’a brandi tout-à-l’heure une statue sous le nez en s’écriant : « Look, look… dis one good quality. Dis is very automatic, you know. » Je n’ai pas encore élucidé ce qu’il a voulu me dire.

Je rejoins le reste du groupe. Tout le monde dégouline de sueur à part moi, qui ruisselle. Nous quittons Swayambu pour le monastère de Dharmakirti, de lignée guelougpa, qui est juste à côté. A cause d’une confusion dans la date nous n’y sommes pas vraiment attendus, mais cinq minutes après avoir mis le pied dans le monastère on nous dirige vers la salle d’accueil où des tasses ont été préparées. Les têtes du groupe en voyant débarquer le thé au beurre sont comiques. C’est là que j’ai goûté mon tout premier « peu tcha » l’an dernier. Seuls Nico et moi, donc, en prenons avec délice, d’autant que leur thé est plus crémeux que beurré. Lorsque le moine repasse en nous en proposant d’autre, je suis la seule à lever ma tasse et à dire : « tu-shi-shé », plus par politesse et souci de faire plaisir que par envie d’une deuxième tasse. Le moine qui s’occupe à présent des parrainages nous explique la réelle nécessité de notre démarche puisque les jeunes moines vont maintenant à une école où on leur enseigne les maths, le népali et les sciences en plus des disciplines monastiques, mais pour cela bien sûr il faut de l’argent.

Nous allons ensuite à la pudja à laquelle les moines nous invitent. Prise par les chants et les instruments, je m’asseois en méditation tandis que le reste du groupe est captivé par le rituel. Après un moment, le moine nous fait signe de venir voir les statues de l’autel. Il m’a dit que la statue de Milarépa qu’ils ont dans le monastère a été faite par Rétchoungpa lui-même, et que lorsque le disciple a montré la statue à son maître en lui demandant de qui il s’agissait, Milarépa a dit : « c’est moi. » Effectivement la statue n’a pas la posture traditionnelle de Mila qui porte la main à son oreille. Je m’efforce d’expliquer au petit groupe qui me suit ce que sont les statues et qui elles représentent, et je m’aperçois que je lis les noms tibétains avec une facilité que je n’avais pas auparavant. A la sortie du temple nous recevons chacun une khata. Petit tour devant les deux empreintes de pas du XIIIème Dalaï-Lama, puis dans la bibliothèque où est exposé en maquette le mandala de l’univers avec en son centre le palais des dieux.

Ensuite ce sont les au revoir, et nous voilà en fin de matinée à crapahuter en plein cagnard dans les rues. Les vendeurs nous abordent. Certains sont là avec du baume du tigre, d’autres avec des instruments de musique qu’ils jouent au plus près de nos oreilles, d’autres avec des bijoux, d’autres avec des sacs à main… A chacun de mes « hoina, danyabad », ils vont voir plus loin vers les autres membres du groupe. Les plus discrets sont ceux qui nous abordent en nous disant : « smoke, smoke… » Eli nous a raconté la mésaventure d’un gars qui a accepté l’an dernier. Le type l’a emmené dans une rue où, comme par hasard, un policier faisait sa ronde. L’achat de drogue étant sévèrement réprimé au Népal – voir Midnight Express et transposer – le policier lui a soutiré 5000 rs avant de laisser le gars mort de trouille tout seul dans sa rue. Le vendeur a touché sa commission.

Tout en marchant je discute avec Phurbu de ses projets. Il veut aller au Royaume-Uni parce qu’il a obtenu une bourse pour y étudier. Le seul problème depuis un an a été d’avoir les autorisations nécessaires, de pot de vin en pot de vin puisque rien ne fonctionne autrement, surtout pour les Tibétains. De plus Phurbu a une carte de réfugié, et ne peut à ce titre obtenir de passeport. Il a dû payer le père d’un ami népalais qui l’a « reconnu » comme son fils afin d’avoir un passeport népalais. Mais tout est incertain, il ignore s’il pourra partir…

Petit à petit le groupe semble s’étirer jusqu’à se dissoudre. Je marche en tête parce que le lino et la statue pèsent au moins cinq kilos et que le soleil ajoute un poids sur mes épaules, sans parler de mon dos trempé. Non loin de Durbar Square, nous devons faire une pause. On en a perdu quelques-uns, dont Pascal et Hervé.

Durbar Square, place des temples hindus. Malgré notre tentative de passer inaperçus, ce qui à 27 relève d’une profonde naïveté, nous sommes stoppés en plein vol par un garde qui nous demande de payer l’entrée. Nous attendons les négociations en plein soleil, parce qu’à midi il n’y a pas d’ombre même devant les temples. Après l’échec des négociations, nous partons vers Ason Market, où j’ai subi l’an dernier une saucée monumentale… Nous avons à peine traversé une place que le scénario se répète : une goutte tombe. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche pour dire « il pleut » (sans blague ni trucage !) qu’une violente averse éclate. Aussi soudainement que ça, on passe du soleil lourd à une douche torrentielle. L’avertissement a été bref ! Chacun court se mettre à l’abri, s’empêtrant en essayant de mettre sa cape de pluie. D’ailleurs je parviens à m’aveugler avec une des longues manches juste assez longtemps pour plonger à deux pieds dans une énorme flaque.

L’arrivée à Thamel se fait humidement. Nous floquons tous – du verbe bien connu ‘floquer’, étymologie floc floc, signifie littéralement faire floc floc avec ses pieds, ses vêtements, ses cheveux et pour les malchanceux, le floquage est accompagné d’aveuglement temporaire si les lunettes ne sont pas munies d’essuie-glace. Quel bonheur, les lentilles de contact ! Tout ça pour attendre quarante minutes mon éternel ‘fruit curd’ au Helena’s tandis que les autres me dévorent sous les yeux des poulets kiryami, riz tikka masala, moussaka, chow mein, et autres. Je me venge sur une pleine théière de thé à la menthe.

Avant de prendre mon taxi avec Philippe et Pouchoung, je croise Tsering Wangdu qui attend sagement Elisabeth. Je lui dis que je m’en vais chez Mo Yongden, puis c’est taxi jusqu’à Bodnath. Philippe me raconte ses projets d’aller au Tibet bientôt.

Mo nous attend dans le couloir. En me voyant, elle pousse un cri de joie, à son habitude. Kalsang m’accueille joyeusement. Nous voilà bientôt assis tous les quatre et Pouchoung s’apprête à faire deux heures d’un vrai travail d’interprète. Avec force gestes qui me feraient presque comprendre le tibétain, Mola nous raconte son voyage jusqu’ici. Elle n’avait pas revu Kalsang depuis plusieurs années et souhaitait rester à Tsérok, mais sa santé déclinait et sa vue baissait, alors elle s’est finalement laissé convaincre par le village d’aller rejoindre Kalsang parce qu’ainsi elle serait à Bodnath et pourrait faire des circumbulations. Convaincue, la voilà qui part gaillardement à pied, avec ses 79 ans – on m’avait juré qu’elle en avait dix de moins l’an dernier ! Mon parrainage devait lui permettre de prendre l’avion, je m’étais entendue avec Norbu pour qu’il lui prête de l’argent, mais visiblement il ne l’a pas fait. Elle a marché sept jours jusqu’à Béni, accompagnée de 14 voisins de Tsérok. Chaque soir, lorsqu’elle arrivait bien après les autres, un couple de Tsérok et leurs trois enfants lui avaient déjà préparé à manger. Le village a pris soin d’elle. Et c’est ainsi qu’elle a retrouvé Kalsang. Laquelle me dit que j’ai fait plus pour Mola qu’elle-même. Je la contredis aussitôt : je ne suis venue que deux fois, alors que Kalsang est là tous les jours pour s’occuper d’elle. Elle s’occupe aussi de Pouchoung et moi puisqu’elle a préparé un véritable dal bhat, qui n’a rien à voir avec ceux que j’ai mangés jusque là : riz, sauce délicieuse avec des herbes et des épices, et même du poulet et des crudités, ce qui me fait vraiment honneur. Et du thé au beurre. Kalsang m’enjoint de manger, bien que, selon ses propres mots, ce ne soit pas très bon. Son dal bhat est un délice, et je l’en informe aussitôt.

Je parle un peu de la vie en France, notamment du logement, des salaires, des impôts, etc… bref tout ce qui touche à la vie quotidienne. Kalsang m’explique alors que son logement coûte 2000rs par mois et qu’elle voudrait bien trouver moins cher, mais ce serait trop loin pour que Mola fasse ses tours de stoupa. Je promets de l’aider de mon mieux.


Les retrouvailles avec Mo Yongden

dimanche 21 septembre 2008

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Lundi 4 août

A partir de cinq heures du matin, j’ouvre un oeil à intervalles réguliers pour consulter mon réveil. A six heures me voilà debout, dans le silence pour ne pas réveiller Christine. Les oiseaux chantent. Je suis étonnée par la pureté de leur chant à peine voilée par la pollution de la capitale. Je prends une inspiration : je suis de retour. Un peu de temps pour méditer et étudier, et je rejoins Fiona à 6h45 en bas. Bientôt Lucille apparaît, et sous mon oeil effaré le groupe grandit jusqu’à atteindre sept ou huit personnes à l’heure du départ. Il faut faire le deuil de la discrétion et de la tranquillité.

En quittant Thamel, nous prenons un tournant puis un deuxième mais je me trompe de direction et nous faisons le tour du quartier touristique, pour récupérer à ma grande désolation sept ou huit autres retardataires qui nous attendaient sagement devant le lodge. C’est ainsi qu’au lieu de former un petit groupe d’étrangers flânant dans les rues nous ressemblons plutôt à un troupeau étalé sur cinquante mètres. Nous n’allons pas très loin dans ces conditions, pataugeant dans la boue, et je reviens vaguement frustrée.

Au petit déj, je retrouve avec une immense joie ma « fruit salad with curd » mais le thé ne nous est servi qu’une heure plus tard, tellement âcre que j’ajoute du lait et du sucre et l’avale en deux rapides gorgées. En allant à la chambre je suis happée par Bijeya, qui me fait asseoir en me prenant par la taille puis par les épaules. En face, Elisabeth approche de l’ébullition parce qu’elle écoute depuis une demi-heure les discours philosophiques du beau parleur et ne parvient pas à avancer dans son travail.

Je pars errer dans les rues et envoie un rapide mail à Laurent pour lui annoncer que je suis en un morceau, puis je m’achète une cape de pluie à 200 roupies avant de rentrer dans une boutique de bols chantants pour en tester le son et le prix. Les deux donnent dans le grave. Alors que je reviens vers le Sherpa Guest House, j’aperçois un visage connu. Un jeune tibétain se dirige vers moi avec un grand sourire.

– You recognise me ?

Un passage à vide, puis :

– Tsering Wangdu !

Le jeune tailleur en apprentissage qui nous avait tant supplié, à Tsérok, de le parrainer, et que Véro a pris sous son aile…

– I didn’t know you were coming ! How are you ?

Nous échangeons des nouvelles de son travail, de Véro, puis il m’annonce que Mo Yongden est à Bodnath ! Aussitôt je lui demande où vit ma petite grand-mère, mais il l’ignore, il sait seulement qu’elle fait souvent des tours de stoupa. Il me promet de revenir demain me guider pour la trouver et j’ai soudain l’espoir de revoir ma Mola.

Nous partons précipitamment pour prendre le bus qui nous emmènera justement dans le quartier de Bodnath, suant sous la chaleur en trébuchant sur les pavés et les pierres et en pataugeant dans les flaques. J’ai un sourire béat. Ceux qui gardent le nez en l’air avec une hébétude enchantée par ce qui nous entoure en sont pour leurs frais de chevilles tordues, splash impromptus et bousculades occasionnelles. Le bus nous attend déjà dans la grand rue et nous embarquons, moi absorbée dans ma discussion avec Jocelyne sur ses voyages en Chine et en Thaïlande.

L’école Srongtsen est un ensemble de bâtiments que nous atteignons après les folles cabossades du bus dans les ruelles du petit quartier. Lama Djampa nous attend. Il nous fait entrer dans une grande salle et on nous sert du thé au citron avec des petits biscuits tandis que l’histoire de l’école nous est contée dans un anglais haché par Lama Djampa, traduit et complété par Elisabeth. Elle nous dit notamment que Lama Djampa est issu d’une tribu Khampa, ce qui influence probablement son caractère dynamique et battant. Il est le seul responsable de l’existence de cette magnifique école, qu’il a créée après avoir quitté le monastère Dharmakirti. Il nous explique que la première génération de tibétains qui a précipitamment quitté le Tibet après l’invasion chinoise de 1959 n’avait pour seul objectif que la survie, ainsi que la deuxième génération prise entre le désir de rentrer au pays et la réalité de la situation. Mais en constatant que la culture traditionnelle du Tibet était vouée à disparaître si les enfants continuaient de ne recevoir aucune éducation, un grand sursaut s’est produit. La prise de conscience générale a amené la création d’écoles.

Lama Djampa en a fondé une très modeste près d’une grande rue. En voyant que, chaque année, des enfants étaient blessés ou tués en sortant de l’école à cause de la circulation, il a décidé subitement de remuer ciel et terre pour obtenir des subventions afin de pouvoir construire une école décente. Une association suédoise a récolté plusieurs millions de roupies, ce qui a permis de bâtir les salles de classe et les dortoirs. Le souhait de Lama Djampa était que l’école soit accessible aux plus pauvres, même ceux venant des coins les plus reculés du Népal. Cependant, étant une école privée, Srongtsen a rapidement subi le poids des taxes et des impôts, sans compter les salaires des professeurs et le service du pensionnat, d’où la nécessité de parrainer autant d’enfants que possible pour alléger les dépenses des enfants scolarisés. Sur les 700 élèves qui vont de la classe KG à la classe X, seulement 107 sont parrainés. Mais grâce aux souhaits d’excellence de Lama Djampa, l’école a obtenu un taux de réussite de 100% sur les cinq dernières années, sachant qu’aucun élève ne peut redoubler deux fois la même classe et qu’il y a un examen partiel par trimestre. Srongtsen fait partie des dix meilleures écoles du Népal, toutes classes confondues.

Elisabeth ajoute que les conditions de vie des tibétains se sont détériorées, ainsi que celles des népalais, car la baisse du tourisme se fait durement ressentir. Une entreprise d’artisanat tibétain qui employait 150 personnes et les logeait gratuitement a dû fermer définitivement ces derniers mois, plongeant les tibétains dans une situation tellement précaire que certains ont dû quitter Kathmandou et retourner dans leur camp d’origine, en retirant leurs enfants des écoles, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l’avenir.

Sur cette note discordante, Lama Djampa nous guide dans sa grande école, passant de classe en classe. C’est juste aussi bien équipé que Namgyal Middle School. Après ça nous allons dans la librairie qui a aussi son autel, pour manger le dal bhat et les délicieux légumes préparés en notre honneur. Je parle un peu avec Lama Djampa, qui est de la lignée gelug, en regardant les thangkas des maîtres de sa lignée : je lui montre aussi mes textes de rituel et une photo de Lama Guendune Rinpotché, ce qui le surprend passablement. Je lui parle un peu, en quelques mots, de la lignée kagyu en France. Puis Pascal arrive, sourcils froncés, et me demande : « vous vous êtes prosternés en rentrant ? ». « Non ». « Ah bon ? c’est étonnant. C’est bizarre ! » On dirait qu’il est bousculé dans sa norme des choses, et je lui rétorque un peu vertement que non, ça n’a rien d’étonnant, ce n’est pas un temple. Il a le don de m’énerver à être si terre à terre, arborant une attitude extérieure de dévotion qui ne reflète en rien l’intensité de sa pratique. Il me hérisse le poil quand il prend un ton docte pour expliquer le bouddhisme à Hervé. Du coup, je me rabats mon propre caquet devant mon attitude impatiente et hautaine envers lui, et j’en suis quitte pour me souvenir de tourner le miroir vers mes défauts plutôt que scruter ceux de Pascal avec hauteur… Y a du boulot !

Sur ce, Elise arrive avec un bagage de questions et je me retrouve à y répondre au mieux de mes possibilités, pointant sans aucune pitié la nouvelle louche d’orgueil que je me préparais à ressentir. Nous sommes tous plongés dans diverses conversations, Elise, Nico et Hervé intéressés par Dhagpo, lorsque Eli nous rappelle que le stoupa nous attend. Nous revoilà crapahutant sous le soleil pour rejoindre Bodnath. Quelques minutes plus tard, nous faisons nos adieux à Lama Djampa, et c’est parti pour quelques tours de stoupa. Un vieux tibétain vient me parler du dharma et m’offre amicalement une khata, me montre la photo de son lama, me parle de méditation et finalement me demande de l’argent pour aller chez son médecin. Je lui refuse gentiment. D’un geste méprisant qui me laisse sciée, il me reprend la khata et la jette au vent, avec une grimace de dégoût. Je réplique en belle donneuse de leçons que ce n’est pas une attitude très bouddhiste que de se faire passer pour un ami afin de soutirer de l’argent.

Ensuite, malgré le temps qui se couvre, je déroule le morceau de lino que je promène sur mon dos depuis le matin et je commence les prosternations. Des planches de bois sont là tout exprès, mais les tibétains qui se prosternent sont équipés de tabliers et de morceaux de bois passés aux mains afin de s’incliner progressivement tandis que je glisse sur mon lino avec facilité. Et un quart d’heure plus tard la mousson se rappelle à notre souvenir et je remballe tout à la hâte pour courir m’abriter sous le porche d’un commerce. C’est un rideau de flotte. Je propose alors à Pascal et Hervé d’aller acheter bols, dryilbou et dorje, et Pouchoung, le filleul d’Elisabeth, nous accompagne. Il nous guide jusqu’à un magasin dont le propriétaire a de la famille parrainée par Tibet Libre. Nous voilà assis pour plus d’une heure, un thé fumant et sucré à nos pieds, à faire tinter bols et cloches pour choisir ceux qui conviennent.

C’est alors que Pascal se la joue grand Gourou : il fait sonner le bol en le tenant près de son coeur, les yeux fermés, sous les yeux admiratifs de Hervé à qui il explique que c’est une question de vibrations, de feeling… il ressemble à un illuminé. Mais après tout ce que je fais en portant le bol près de mon oreille n’est pas différent, juste un peu moins théâtral. Il choisit finalement une cloche dont le son est pur, dit-il d’un ton inspiré, jusqu’à ce que le tibétain la lui reprenne en s’excusant parce qu’elle est de mauvaise qualité. Qu’à cela ne tienne, il prend un bol, ferme les yeux et écoute. Le tibétain me demande sérieusement s’il fait partie d’une famille de chamanes.

Pouchoung est là avec nous, nous aidant à trouver nos bols et nos dryilbou, toujours souriant et plein d’humour. Pour la quatrième ou cinquième fois de la journée, je lui demande s’il peut se renseigner auprès du tibétain : connaîtraient-ils par hasard Mo Yongden de Tserok ? Pouchoung rit de mon obstination. Je n’ai pas cessé de lui demander de poser la question… Alors, gentiment, il demande au vendeur s’il connaît Mo Yongden de Tserok.

– Yes, she lives up there !

Elle vit juste au-dessus ! Il montre les deux étages au-dessus de nos têtes, elle vit par là, semble-t-il, mais ce serait trop beau. Je cherche Pascal des yeux pour lui dire que Pouchoung et moi le laissons là, mais il est entré dans la boutique de bols en face de la nôtre et s’apprête à acheter un deuxième bol, qui sonne bien mieux que le premier. Pouchoung et moi montons au premier étage. Ce serait trop beau qu’elle soit là. Mais tout ce qui m’est arrivé de plus beau et de plus surprenant, après tout, a eu lieu au Népal…

Elle n’est pas au premier. Nous montons au deuxième et je jette un oeil en bas : nous sommes juste au-dessus de la boutique où on vient de passer une heure. Des petits vieux sont assis là, et Pouchoung les interrompt respectueusement dans leur conversation pour demander s’ils connaissent Mola. Un vieux appelle : « Kelsang ! ». Une femme d’une quarantaine d’années sort sur le seuil d’un appartement d’une pièce. Pouchoung lui pose une question en tibétain, elle me regarde et répond, il me désigne et explique quelque chose et soudain Kelsang a un immense sourire et me fait signe d’entrer dans la pièce qui lui sert de maison.

Et là Mo Yongden et moi nous retrouvons face à face. Son visage passe de la surprise à la joie débordante, elle porte ses mains à son visage et s’écrie : « Abu ! ». La seconde d’après, nous sommes front contre front, ses mains toutes ridées et usées sur mes joues, et j’entends enfin, de nouveau, le joyeux gazouillis de la voix de ma maman tibétaine. Elle s’exclame de joie, n’arrive pas à y croire, et d’ailleurs moi non plus je ne peux y croire, j’avais si peur qu’elle m’ait oubliée. Elle me fait entrer chez elle, me fait asseoir, fait asseoir Pouchoung. Elle me jette de petits regards heureux et brillants, elle a de petits gestes de bonheur : elle attrape mon genou, me caresse la joue, les cheveux… Kelsang nous sert un thé au beurre et de petits biscuits et je ne peux détacher mon regard de Mola, qui est au comble de la joie. Je ne suis pas loin des sanglots.

Elle parle, toujours cette voix comme un gazouillis, et Pouchoung traduit : « She says she didn’t want to leave Tserok. Sometimes she thought of you and she cried… »

Kelsang explique : « she cried because when she left Tserok she thought she would never see you again. »

Pouchoung ajoute : « she calls you her daughter. Look. »

Je regarde le mur qu’il me désigne et je vois la photo de Mo Yongden et moi accrochée au mur, une khata toute neuve enroulée autour. Nous avons peu de temps, alors Kelsang m’invite à venir demain à trois heures. Mo me prend la main en s’exclamant, ou alors elle joint les mains en poussant des soupirs de joie. Je demande si elles ont besoin de quoi que ce soit. Kelsang m’explique que le loyer coûte 2000 roupies, qu’elle ne vend que des lampes à beurre pour vivre et que son mari est cuisinier à Shechen monastery. Avant de partir, Mo et moi posons pour la photo : elle se fait toute belle en passant autour de son cou un collier de bibelots et me prend les mains, et pose sa tête contre la mienne en souriant de bonheur. Ce n’est rien comparé à tout le bonheur qu’elle m’apporte. Puis nous nous disons au revoir et je glisse dans les mains de Kelsang de l’argent pour aider au loyer et aux dépenses. Nous redescendons. J’ai la gorge serrée de bonheur.

Mo Yongden, qui aurait pu être n’importe où dans Kathmandou, deux étages au-dessus de la boutique où je fais mes achats…

Nous rejoignons le groupe au pas de course et me voilà à radoter jusqu’au Sherpa Guest House, d’une oreille à l’autre, ma joie d’avoir revu ma grand-mère.

A peine arrivée, comme je ne tiens pas en place, je ressors me promener dans Thamel. Une boutique de thangkas m’attire plus particulièrement. J’y entre et un jeune Népalais m’offre un thé en me déroulant toutes ses thangkas de Milarépa, Dordje Tchang et Guru Rinpotche. Je lui précise que je n’en achèterai aucune tout de suite. Certaines thangkas sont magnifiques, finement peintes à l’or et aux couleurs issues de plantes et de fleurs. Au bout d’une quarantaine de minutes, je pars à la recherche de statues de Milarépa et en trouve quelques-unes particulièrement laides, dont il est évident qu’elles sont fabriquées à la chaîne pour les touristes. Nicolas me rejoint dans mon exploration en me posant de nombreuses questions sur le dharma.

Puis c’est l’heure du repas, du thé au beurre et du défilé de momos, chow mein, thukpa, etc. Grand moment gastronomique entrecoupé de discussions avec Nico, Yalon, Marie, Elodie et Isabelle. Elodie a d’ailleurs pas mal discuté avec moi à propos de Dom, qu’elle n’a jamais vue comme je la connais.

21h – je commence à écrire le journal en faisant régulièrement sonner mon bol chantant et une heure plus tard je grimpe trois étages pour remplir en même temps que tout le monde la demande de permis d’entrer dans le parc des Annapurnas. A présent il est 23h45. Il est plus que temps de dormir. Demain c’est debout à six heures. Les routes de Pokhara étant bloquées, nous devrions rester ici jusqu’à jeudi au moins, ce qui laisse plus de temps que prévu à la capitale.

Je suis encore sous le coup de la rencontre avec Mo Yongden. Je souhaite ardemment, avant de dormir, à tous les êtres de connaître le bonheur et la joie de n’être jamais séparés de ceux qu’ils aiment, et de trouver, tout simplement, l’au-delà de la souffrance.


Deux aéroports psychédéliques, et larmichette à Tribhuvan

dimanche 21 septembre 2008

15 juillet 2003

Ce soir, je finis les cartons pour emménager demain à l’autre bout de la France, dans l’Isère. Mes meubles vont passer l’été en solitaire dans un appartement où je ne vis pas encore, dans un village que j’aperçois pour la deuxième fois entre un aller et un retour. Et dans lequel je reviendrai définitivement à mon come back de Kathmandou au 1er septembre.

Encore un domicile inconnu au retour. J’ai le goût des répétitions !

Par contre je ne goûte pas la joie de l’anticipation et ma fatigue frôlant l’épuisement m’empêche d’être surexcitée, c’est probablement pas plus mal.

Mais déjà le chant du namasté me revient teinté de joie et de chaleureux accents, le tashi delek se fredonne tout seul dès que je suis assise une minute. J’aimerais tellement revoir Mo Yongden, Khenpo Tensang… Je mets de côté ce genre de pensées, après tout il faut prendre les choses comme elles viennent. J’ai encore du mal à y croire mais voilà, j’y retourne !

Mardi 29 juillet

J’ai passé la moitié de la journée à courir partout avec Manon pour acheter quelques accessoires pour le Népal et le reste à préparer mon sac et à compter le nombre de T-shirts, pantalons, paires de chaussettes dont je vais avoir besoin et à classer le tout pour rendre le nécessaire accessible et le superflu vaguement retrouvable.

Finalement ça ne me change pas beaucoup des cartons, tout ça ! Je deviens experte en empaquetage de vêtements, puisque la question qui se pose pour moi n’est pas le poids mais la taille du sac, ou comment caser autant de choses dans si peu d’espace. La réponse ? On tasse ! Mais élégamment, tout de même, ce n’est pas parce que je pars en trek que je dois être habillée comme un tas de chiffons en vadrouille. J’ai dû oublier qu’une fois là-bas ça n’a plus tant d’importance.

Le premier avant-goût de départ est la soirée au KTT. J’ai apporté du jus de fruit et des petits gâteaux et on me demande de diriger la pratique, ce qui me fait bafouiller un peu en plus de ma prestation assez moyenne au dryilbou ! Mais à la fin de la pratique, on me fait une surprise : un bouquet de fleurs des champs et du jardin assez hétéroclite, fruit de la contribution de chacun, une photo avec tout le monde et un cadeau pour me dire au revoir. Ça me fait chaud au coeur.

Et en même temps, ça me fait tout drôle : je pars après-demain.

Samedi 2 août

11h05 – une petite bafouille de quelques mots avant de décoller pour Bahrain. Me voilà donc repartie mais cette année, nous sommes 27, ça va être différent.

Le lever à 4h30 d’hier matin, après trois malheureuses heures de sommeil et de lutte sournoise avec Isis et Maya pour une répartition égale du territoire matelassé, a été plutôt fait au radar et au ralenti. C’est Laurent qui a pris le volant pour aller à Limoges pendant que je me rendormais bouche béante dans un coin de mon siège. A sept heures pile, nous sommes arrivés au rendez-vous, tout ça pour attendre Pascal vingt minutes. Je le prends assez mal parce que j’aurais bien voulu ces vingt minutes supplémentaires pour passer une dernière fois en revue mon ancienne maison au cas où j’aurais oublié quelques affaires.

Le trajet commence plutôt mal puisque, en annonçant que nous passons par Belfort et Colmar, je suis interrompue par Pascal interloqué :

«On passe pas par Metz ?»

«Non.» Je réponds un peu sèchement mais il y a quelques jours, j’ai quand même rappelé à Pascal qu’on ne partait pas le mardi mais le vendredi à Strasbourg et du coup, lui ai promis de m’occuper du trajet.

«Faudra pourtant qu’on y passe», répond-il abruptement, ce à quoi je rétorque que ce n’est pas possible à moins qu’il souhaite faire un crochet de 300 km. Il souhaite passer par Metz pour récupérer un matelas autogonflant qu’il a commandé à Décathlon, alors je lui rappelle qu’à Strasbourg on trouvera probablement le même. Suivent deux heures d’intense silence, puis, en ce qui me concerne, tout un trajet d’intense sieste.

Nous arrivons à Strasbourg vers 17h30 et nous faisons une halte à Décathlon, où Pascal achète son fameux matelas. Après un saut rapide à la salle pour poser nos affaires et une remarque acide de Pascal parce que je ne lui ai pas indiqué un tournant à temps, nous passons à l’association. C’est l’effervescence. Il y a des sacs partout et il en faut encore. Elisabeth est en train de négocier le rembourrage des sacs avec des vêtements et je constate qu’en matière de tassage de fringues, j’ai encore beaucoup à apprendre ! Pascal a rempli le coffre de sa voiture avec ses outils et il souhaite sinon tous les emmener, au moins en prendre une bonne partie. Mais pour les travaux à faire à Tsérok, il y a tout ce qu’il faut et Elisabeth lui suggère de laisser une bonne partie de ce qu’il a amené, d’autant qu’il y a pour le moment environ 200 kg d’excédents de bagages. Nous rangeons les jouets que Pascal a faits : cordes à sauter et jouets à friction qui sont absolument superbes et sur lesquels il a passé beaucoup de temps. Il y a mis tout son savoir faire et le résultat est impressionnant.

Nous repassons ensuite à la salle où une partie du groupe est déjà arrivée. Elisabeth et moi allons au Ciarus, où je remets à Dom mon modeste paquet pour Tenzin Palden et Tensang, et où en échange elle nous confie un paquet de… treize kilos ! Au retour à la salle, je suis affamée, alors Elisabeth lance un appel à la ronde et me voilà avec une pêche, une barre de céréales, des petits gâteaux, que je fais couler avec une tisane. Un vague tour de prénoms me permet de connaître Elodie, la fille de Dom, et de fixer quelques visages. Après un brin de toilette sommaire, je m’étale avec délice sur le lino que j’ai déroulé sur le carrelage, m’enroule dans mon duvet, froisse mon pantalon en guise d’oreiller et m’endors aussitôt.

A cinq heures, la sonnette en bas nous réveille. A cinq heures cinq, j’ai enroulé mon lino, emballé mon duvet, enfilé mes vêtements et rangé mon bazar après avoir occupé la salle de bains improvisée pendant trente secondes. J’ai passé mon test d’auto-évaluation : je suis fin prête pour les départs précipités des matins de trek ! Du coup, je me colle de service au petit-déjeuner avec la maman d’Elisabeth et quelques autres, admirant au passage les gens qui parviennent à se lever encore plus tôt pour préparer les petits-déj et anticiper les fringales matinales d’un groupe entier.

Petite file indienne dans la rue pour aller à la gare. Il fait frais. A l’emplacement où on attend le bus, le reste du groupe est arrivé. Mais va savoir qui est avec qui, il y en a là-dedans qui accompagnent les voyageurs, d’autres qui vont en Inde et d’autres au Népal, et puis il y a aussi ce groupe de Portugais qui gravite autour de nous en attendant leur bus… Un petit coucou à Danielle, un ciao bye à Dom et on charge les 1,2 tonnes de sacs et bagages dans notre bus. Nous nous y installons. Je me rendors aussitôt !

Un quart d’heure avant l’arrivée à l’aéroport, tandis qu’Elisabeth donne les consignes pour décharger les bagages, le chauffeur s’exclame : «Ah, je n’ai pas raté le panneau ! Pourtant ça fait 25 ans que je n’étais pas venu !» et derechef il prend une bretelle de sortie en direction de la base aérienne américaine. Tandis que tout le monde l’interpelle pour lui signaler son erreur, il maintient qu’il a vu l’avion sur le panneau. Finalement il accepte de faire demi-tour pour se tromper de file à l’aéroport et nous assurer qu’il faut qu’il aille sur le parking d’arrivée quand Elisabeth lui demande de se ranger sur la file de départ.

Déchargement devant l’entrée puis organisation des chariots, puis file d’attente pour enregistrer les bagages. Elisabeth appréhende les 200 kg d’excédents. Pendant qu’elle se démène avec les passeports du groupe, on nous demande d’ouvrir un gros sac qui contient des outils et des boîtes de clous. C’est bien beau d’exhiber tout ça pour le monter au monsieur en uniforme mais après, il faut de nouveau ranger correctement pour éviter que des objets ne saillent. On fait le piquet. Je remarque un petit papillon posé sur mon sac qui s’envole et atterrit sur la bouteille que je tiens, et je le raccompagne gentiment à un endroit où il ne risquera pas de se faire écraser. Je suis à peine revenue au sein du groupe que le papillon revient se poser… dans le creux de ma main !

Au moment de passer les contrôles, on franchit les détecteurs de métaux. On nous passe ensuite des détecteurs le long du corps. Quelques-uns d’entre nous sont priés de se déchausser. C’est ainsi que je vois, déconfite, mes chaussures de rando subir le détecteur et les rayons X avant de me revenir dans les mains avec un commentaire laconique de la gardienne : «gut». Je marmonne en rattachant les lacets.

En peu de temps, nous voici à l’embarquement, et quelques minutes après nous sommes assis dans l’avion, où nous attendons à présent le décollage.

15h45 à mon réveil. Qu’on ne me demande pas l’heure locale. Nous survolons l’Iran. C’est magnifique. Le désert à nos pieds, tout en rondeurs et en crêtes de sable, avec çà et là quelques oasis reconnaissables à leurs petits lacs et aux champs de verdure qui détonnent sur les vallonnements ocres, s’étend à perte de vue, mêlé à l’horizon. Tant de sable. La clim de l’avion ne permet pas d’imaginer le four que ça doit être au dehors. Un immense lac décline ses tons de bleu au milieu de cet océan ocre et aride. Quelques nuages passent, qui paraissent si doux qu’on aimerait s’y blottir, comme dans un cocon léger et protecteur. Puis de nouveau le désert, plus aride, la terre si sèche que l’ocre vire presque au rouge carmin.

Il nous reste deux heures de vol. J’en profite pour retourner à mon étude du tibétain.

A l’atterrissage à Bahrain, je sens que ma journée d’autisme est finie et qu’elle m’a fait du bien. J’ai surtout lu et écrit pendant le vol. J’avais besoin de ce temps de silence avant de discuter avec le groupe, afin d’aborder les choses plus sereinement. J’appréhende un peu aussi ; tant de gens dans le groupe, ce sera différent de l’an dernier, comment sera la vie à Tsérok si on est si nombreux ? C’est justement en acceptant le fait que les choses seront forcément différentes que je me sens un peu mieux.

Nous descendons dans le grand luxe. Le groupe se disperse entre les fumeurs qui partent en exploration pour trouver une zone où s’adonner à leur addiction et les curieux qui partent faire du shopping. Il y a aussi les rétamés, nommément Yalon, Marie, Lucille et moi, qui s’asseoient dans un coin pour discuter. Ils me posent une batterie de questions sur Kathmandou et Tsérok et je finis par leur suggérer de se laisser surprendre. Elisabeth a retrouvé un ami à elle, Jammal, avec qui elle discute joyeusement.

Et nous revoilà plantés dans une file, sac sur le dos. On me pose n’importe où et j’y reste, un peu comme une plante de salon, en attendant que ça passe sans trop d’impatience. Encore une heure d’avion, et un friand moins spongieux que l’an dernier puis Abu Dhabi, kistcher than ever. Tout va très vite au guichet, parce que nous sommes vingt-sept et que nous encombrons le passage, en toute amabilité. Lorsque vient mon tour pour le visa, le guichetier me baragouine quelques mots d’anglais en regardant la photo de mon passeport d’un oeil frisant la moquerie, puis me laisse passer. Nous faisons un sit-in dans le hall d’attente tandis que les membres du groupe arrivent au compte-goutte.

Notre chauffeur de bus n’est pas peu fier d’Abu Dhabi. Il nous parle joyeusement des 5000 à 6000 grandes villas qui sont généreusement offertes par le gouvernement à tous les citoyens des Emirats Arabes, puis laissées à l’abandon tous les dix ans et rendues au désert tandis que de nouvelles villas sont érigées plus loin. Ce n’est pas aussi coûteux pour le gouvernement qu’il y paraît, puisque seulement 20% de la population a la nationalité arabe. Le chauffeur oublie de préciser comment se débrouillent les autres. Et il continue sa description enthousiaste : pour les fortunés 20%, six heures de travail par jour cinq jours par semaine suffisent à être payé sept jours de temps plein, et regardez tous ces arbres verdoyants maintenus à grands frais et à hectolitres d’eau bordant les routes, palmiers dattiers gorgés de fruits que tout un chacun peut cueillir à sa guise – dans les 20% bien entendu. Des mosquées ponctuent la route à intervalles réguliers. Les habitations très éclairées sont clairsemées dans l’étendue sablonneuse, et les carrés de lumières que j’avais pris depuis l’avion pour des ports abritant des bateaux sur l’océan ne sont en fait que des ilôts de villas grignotant un peu de vie dans le désert aride. Sur la petite route interdite d’accès, notre chauffeur s’engage gaillardement et nous dépose avec un grand sourire face au tapis rouge déroulé sur les marches du Al Maphrak Hotel. Il est minuit, heure locale.

Des motos enveloppées de tulle orange décorent le grand hall marbré. A l’étage, des serveurs nous attendent pour un vrai dîner. Je retire avec délices mes chaussures de rando pour poser mes pieds surchauffés dans mes sandales légères et je soupire de bien-être. Il ne manque plus que la douche.

J’en ressors propre et fraîche pour m’étaler sur mon lit en attendant Christine, qui est partie fumer une cigarette dans le couloir. Puis, après une courte médite, c’est le doux moment où ma tête touche l’oreiller et je tombe dans un délicieux sommeil.

Dimanche trois août

Le téléphone sonne. Je retire une boule Quiès – pop – et décroche. ‘This is your wake-up call’, m’annonce une voix d’homme. Christine est déjà levée et sortie. Je fais un brin de toilette et sors sur le balcon. Ma vision matinale panoramique se résume à une plate étendue déserte qui s’étire à perte de vue – et perte de vue arrive bientôt avec le sable que le vent me souffle au visage. Quelques camions annoncés par un nuage de sable, qui passent devant moi dans un nuage de sable, et qui disparaissent en laissant dans leur sillage de petits tourbillons de sable. J’entrevois l’avantage du turban et du tchador.

Le petit déjeuner se fait séparément. Il y a ceux qui sont happés par les habiles serveurs au premier étage et mangent des toasts et de la confiture. Et puis il y a nous, la dizaine de petits malins fureteurs qui déjeunons copieusement en bas, au buffet, de fruits, de pâtisseries et de spécialités locales. Dattes, raisins, purée d’énigmatiques légumes, yaourt onctueux, petits croissants à la française qui ont plus d’aspect que de goût et sont beaucoup moins moelleux et succulents que le pain local…

C’est déjà le départ pour l’aéroport avec le même chauffeur volubile et souriant qui voit dans ce plat désert une poésie qui m’échappe. Si encore il y avait des dunes… Je suppose qu’il faut y vivre pour apprécier l’étouffante chaleur et le sable omniprésent – dans les cheveux, sur le nez, dans les chaussettes, partout. Dans le hall seventies d’Abu Dhabi, quelques-uns vont errer de luxueux magasins en luxueuses boutiques duty free. Je me pose par terre près de la porte d’embarquement avec Christine, Nicolas, Jocelyne, et la discussion tourne autour de mes chats et du chien de Nico, puis plus sérieusement autour du dharma. Enfin on nous fait signe de faire la queue et nous descendons à raison d’un centimètre par minute vers les rayons X et les détecteurs de métaux. Elise passe à la fouille et en ressort avec une expression similaire à celle que j’ai eue l’an dernier, le désagréable sentiment d’avoir été pelotée par une femme policier dont on ne voit que les yeux et, si elle se penche en avant, le bout du nez. Nouvel avion moins luxueux qu’hier, et cette fois je suis proche d’un hublot, mais toute la vue est gachée par l’aile.

Un de mes voisins est d’origine népalaise. Nous engageons une vague discussion, ou plutôt j’interviens dans le début de conversation qu’il a avec Lucille. Il lui explique le Népal.

23h00 – Le reste du voyage se passe en discussions éclectiques avec Guillaume, autour du squat, de la musique, de sa copine Camille, de son accident de camion à l’issue d’une rave party. J’avance modestement en tibétain, j’ai pratiquement fini l’apprentissage de la lecture.

Au moment où nous commençons à survoler le Népal, me voici piquant du nez si copieusement que je ne me réveille qu’au choc des roues de l’avion touchant la piste d’atterrissage. Tout le monde applaudit. Beaucoup d’agitation et d’impatience autour de moi qui me sens très calme. C’est seulement en mettant un pied sur la passerelle que je ressens une vive émotion qui me prend à la gorge. Les larmes me montent aux yeux. J’ai envie d’éclater en sanglots. Je suis de retour chez moi.

Je descends les marches, je pose les deux pieds bien à plat et je respire, regardant les montagnes tout autour. Chez moi. J’entre dans l’aéroport en ravalant l’émotion qui me serre la gorge. Dans quelques minutes je serai en bas avec le reste du groupe et nous serons accueillis par Bijeya et ses guirlandes de fleurs. Nous nous précipitons au guichet pour les visas et je suis fébrile, je ne tiens plus en place. Les gens n’en finissent pas de remplir leurs papiers, les guichetiers prennent trop de temps à donner les visas, ils sont trois au guichet : un qui vérifie les papiers, un qui colle le visa et l’autre qui le tamponne et le signe. J’en trépigne intérieurement. Enfin c’est mon tour et mon tout premier namasté et je me précipite visa en poche pour charger les sacs qui défilent sur le tapis roulant. De l’action pour écouler l’impatience. C’est lourd, il faut repérer les sacs, les entasser, les compter, et finalement la sérénité revient à mesure que l’énervement autour de moi augmente. Elisabeth me donne la liste pour vérifier que tous les bagages sont là. Ensuite on sort chaque chariot et je pars en tête, coeur battant. Nous attendons que le groupe se rassemble dans le hall avant de fendre la foule qui se presse autour de nous.

Et là, soudain, c’est Bijeya qui apparaît et accueille Elisabeth à bras ouverts. Puis il me voit et m’adresse un immense sourire : ‘My friend ! You’re here also ! Vel-come !’ et me prend dans ses bras en me faisant la bise. Il accueille ensuite le reste du groupe d’un signe de la main général et nous nous précipitons vers le bus sans parvenir à éviter les nombreux porteurs qui nous bousculent gentiment des chariots pour s’en charger à notre place. Bijeya me rattrape et me prend par le bras en s’excusant de ne pas m’avoir écrit, il a perdu mon adresse, ‘but I will never never lose it again’. Ensuite nous voilà successivement noyés sous les khatas de Lama Djampa, celles du comité de Snow Lion, et sous les guirlandes d’oeillets d’Inde de Bijeya et de sa belle-soeur. Sourires sur tous les visages.

Bijeya me demande ce que j’ai fait de mon année, je lui demande quand il viendra en France finalement. Tous les sacs étant chargés, nous embarquons dans le bus. A ce moment Wangdu m’aperçoit et pousse une exclamation de bienvenue en me submergeant de namastééééé. Dans le bus tout le monde découvre bruyamment Kathmandou by night, s’effrayant des klaxons, s’exclamant sur les boutiques…

Nous arrivons dans Thamel à pied. Wangdu me tient compagnie en m’annonçant la naissance de sa fille, qui a cinq mois maintenant. J’ai l’impression d’un retour chez moi. Nous entrons dans le Sherpa Guest House, où on m’accueille encore avec d’immenses sourires. En deux temps trois mouvements Christine et moi dégottons une clef de chambre et nous changeons. Je redescends en penjab juste à temps pour décharger le reste de bagages, ce qui fait rire le propriétaire du Guest House qui s’exclame : « Strong woman ! »

Puis c’est le dîner au Helena’s. Je passe le seuil, ravie. Et quelle n’est pas ma surprise lorsque le serveur me regarde, écarquille les yeux, se fend d’un grand sourire et s’exclame : « Namaste ! You’re back ! How are you ? ». Il m’a reconnue et ça me coupe la chique. Un autre serveur juste derrière me reconnaît aussi, Tapa, et m’accueille cordialement, comme une amie. Je suis aux anges. Nous dînons autour d’une immense table et personne ne goûte le plat de personne, mais à 27 c’est plutôt normal. Il vaut mieux que je cesse tout de suite de faire des parallèles avec l’année dernière. Elisabeth nous fait un debriefing d’une demi-heure et je propose, à la fin, une sortie matinale demain à ceux qui le souhaitent. A présent il est temps que je dépose toutes ces émotions en méditation et que je me couche pour être en forme demain. Quel bonheur.