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Les retrouvailles avec Mo Yongden

dimanche 21 septembre 2008

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Lundi 4 août

A partir de cinq heures du matin, j’ouvre un oeil à intervalles réguliers pour consulter mon réveil. A six heures me voilà debout, dans le silence pour ne pas réveiller Christine. Les oiseaux chantent. Je suis étonnée par la pureté de leur chant à peine voilée par la pollution de la capitale. Je prends une inspiration : je suis de retour. Un peu de temps pour méditer et étudier, et je rejoins Fiona à 6h45 en bas. Bientôt Lucille apparaît, et sous mon oeil effaré le groupe grandit jusqu’à atteindre sept ou huit personnes à l’heure du départ. Il faut faire le deuil de la discrétion et de la tranquillité.

En quittant Thamel, nous prenons un tournant puis un deuxième mais je me trompe de direction et nous faisons le tour du quartier touristique, pour récupérer à ma grande désolation sept ou huit autres retardataires qui nous attendaient sagement devant le lodge. C’est ainsi qu’au lieu de former un petit groupe d’étrangers flânant dans les rues nous ressemblons plutôt à un troupeau étalé sur cinquante mètres. Nous n’allons pas très loin dans ces conditions, pataugeant dans la boue, et je reviens vaguement frustrée.

Au petit déj, je retrouve avec une immense joie ma « fruit salad with curd » mais le thé ne nous est servi qu’une heure plus tard, tellement âcre que j’ajoute du lait et du sucre et l’avale en deux rapides gorgées. En allant à la chambre je suis happée par Bijeya, qui me fait asseoir en me prenant par la taille puis par les épaules. En face, Elisabeth approche de l’ébullition parce qu’elle écoute depuis une demi-heure les discours philosophiques du beau parleur et ne parvient pas à avancer dans son travail.

Je pars errer dans les rues et envoie un rapide mail à Laurent pour lui annoncer que je suis en un morceau, puis je m’achète une cape de pluie à 200 roupies avant de rentrer dans une boutique de bols chantants pour en tester le son et le prix. Les deux donnent dans le grave. Alors que je reviens vers le Sherpa Guest House, j’aperçois un visage connu. Un jeune tibétain se dirige vers moi avec un grand sourire.

– You recognise me ?

Un passage à vide, puis :

– Tsering Wangdu !

Le jeune tailleur en apprentissage qui nous avait tant supplié, à Tsérok, de le parrainer, et que Véro a pris sous son aile…

– I didn’t know you were coming ! How are you ?

Nous échangeons des nouvelles de son travail, de Véro, puis il m’annonce que Mo Yongden est à Bodnath ! Aussitôt je lui demande où vit ma petite grand-mère, mais il l’ignore, il sait seulement qu’elle fait souvent des tours de stoupa. Il me promet de revenir demain me guider pour la trouver et j’ai soudain l’espoir de revoir ma Mola.

Nous partons précipitamment pour prendre le bus qui nous emmènera justement dans le quartier de Bodnath, suant sous la chaleur en trébuchant sur les pavés et les pierres et en pataugeant dans les flaques. J’ai un sourire béat. Ceux qui gardent le nez en l’air avec une hébétude enchantée par ce qui nous entoure en sont pour leurs frais de chevilles tordues, splash impromptus et bousculades occasionnelles. Le bus nous attend déjà dans la grand rue et nous embarquons, moi absorbée dans ma discussion avec Jocelyne sur ses voyages en Chine et en Thaïlande.

L’école Srongtsen est un ensemble de bâtiments que nous atteignons après les folles cabossades du bus dans les ruelles du petit quartier. Lama Djampa nous attend. Il nous fait entrer dans une grande salle et on nous sert du thé au citron avec des petits biscuits tandis que l’histoire de l’école nous est contée dans un anglais haché par Lama Djampa, traduit et complété par Elisabeth. Elle nous dit notamment que Lama Djampa est issu d’une tribu Khampa, ce qui influence probablement son caractère dynamique et battant. Il est le seul responsable de l’existence de cette magnifique école, qu’il a créée après avoir quitté le monastère Dharmakirti. Il nous explique que la première génération de tibétains qui a précipitamment quitté le Tibet après l’invasion chinoise de 1959 n’avait pour seul objectif que la survie, ainsi que la deuxième génération prise entre le désir de rentrer au pays et la réalité de la situation. Mais en constatant que la culture traditionnelle du Tibet était vouée à disparaître si les enfants continuaient de ne recevoir aucune éducation, un grand sursaut s’est produit. La prise de conscience générale a amené la création d’écoles.

Lama Djampa en a fondé une très modeste près d’une grande rue. En voyant que, chaque année, des enfants étaient blessés ou tués en sortant de l’école à cause de la circulation, il a décidé subitement de remuer ciel et terre pour obtenir des subventions afin de pouvoir construire une école décente. Une association suédoise a récolté plusieurs millions de roupies, ce qui a permis de bâtir les salles de classe et les dortoirs. Le souhait de Lama Djampa était que l’école soit accessible aux plus pauvres, même ceux venant des coins les plus reculés du Népal. Cependant, étant une école privée, Srongtsen a rapidement subi le poids des taxes et des impôts, sans compter les salaires des professeurs et le service du pensionnat, d’où la nécessité de parrainer autant d’enfants que possible pour alléger les dépenses des enfants scolarisés. Sur les 700 élèves qui vont de la classe KG à la classe X, seulement 107 sont parrainés. Mais grâce aux souhaits d’excellence de Lama Djampa, l’école a obtenu un taux de réussite de 100% sur les cinq dernières années, sachant qu’aucun élève ne peut redoubler deux fois la même classe et qu’il y a un examen partiel par trimestre. Srongtsen fait partie des dix meilleures écoles du Népal, toutes classes confondues.

Elisabeth ajoute que les conditions de vie des tibétains se sont détériorées, ainsi que celles des népalais, car la baisse du tourisme se fait durement ressentir. Une entreprise d’artisanat tibétain qui employait 150 personnes et les logeait gratuitement a dû fermer définitivement ces derniers mois, plongeant les tibétains dans une situation tellement précaire que certains ont dû quitter Kathmandou et retourner dans leur camp d’origine, en retirant leurs enfants des écoles, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l’avenir.

Sur cette note discordante, Lama Djampa nous guide dans sa grande école, passant de classe en classe. C’est juste aussi bien équipé que Namgyal Middle School. Après ça nous allons dans la librairie qui a aussi son autel, pour manger le dal bhat et les délicieux légumes préparés en notre honneur. Je parle un peu avec Lama Djampa, qui est de la lignée gelug, en regardant les thangkas des maîtres de sa lignée : je lui montre aussi mes textes de rituel et une photo de Lama Guendune Rinpotché, ce qui le surprend passablement. Je lui parle un peu, en quelques mots, de la lignée kagyu en France. Puis Pascal arrive, sourcils froncés, et me demande : « vous vous êtes prosternés en rentrant ? ». « Non ». « Ah bon ? c’est étonnant. C’est bizarre ! » On dirait qu’il est bousculé dans sa norme des choses, et je lui rétorque un peu vertement que non, ça n’a rien d’étonnant, ce n’est pas un temple. Il a le don de m’énerver à être si terre à terre, arborant une attitude extérieure de dévotion qui ne reflète en rien l’intensité de sa pratique. Il me hérisse le poil quand il prend un ton docte pour expliquer le bouddhisme à Hervé. Du coup, je me rabats mon propre caquet devant mon attitude impatiente et hautaine envers lui, et j’en suis quitte pour me souvenir de tourner le miroir vers mes défauts plutôt que scruter ceux de Pascal avec hauteur… Y a du boulot !

Sur ce, Elise arrive avec un bagage de questions et je me retrouve à y répondre au mieux de mes possibilités, pointant sans aucune pitié la nouvelle louche d’orgueil que je me préparais à ressentir. Nous sommes tous plongés dans diverses conversations, Elise, Nico et Hervé intéressés par Dhagpo, lorsque Eli nous rappelle que le stoupa nous attend. Nous revoilà crapahutant sous le soleil pour rejoindre Bodnath. Quelques minutes plus tard, nous faisons nos adieux à Lama Djampa, et c’est parti pour quelques tours de stoupa. Un vieux tibétain vient me parler du dharma et m’offre amicalement une khata, me montre la photo de son lama, me parle de méditation et finalement me demande de l’argent pour aller chez son médecin. Je lui refuse gentiment. D’un geste méprisant qui me laisse sciée, il me reprend la khata et la jette au vent, avec une grimace de dégoût. Je réplique en belle donneuse de leçons que ce n’est pas une attitude très bouddhiste que de se faire passer pour un ami afin de soutirer de l’argent.

Ensuite, malgré le temps qui se couvre, je déroule le morceau de lino que je promène sur mon dos depuis le matin et je commence les prosternations. Des planches de bois sont là tout exprès, mais les tibétains qui se prosternent sont équipés de tabliers et de morceaux de bois passés aux mains afin de s’incliner progressivement tandis que je glisse sur mon lino avec facilité. Et un quart d’heure plus tard la mousson se rappelle à notre souvenir et je remballe tout à la hâte pour courir m’abriter sous le porche d’un commerce. C’est un rideau de flotte. Je propose alors à Pascal et Hervé d’aller acheter bols, dryilbou et dorje, et Pouchoung, le filleul d’Elisabeth, nous accompagne. Il nous guide jusqu’à un magasin dont le propriétaire a de la famille parrainée par Tibet Libre. Nous voilà assis pour plus d’une heure, un thé fumant et sucré à nos pieds, à faire tinter bols et cloches pour choisir ceux qui conviennent.

C’est alors que Pascal se la joue grand Gourou : il fait sonner le bol en le tenant près de son coeur, les yeux fermés, sous les yeux admiratifs de Hervé à qui il explique que c’est une question de vibrations, de feeling… il ressemble à un illuminé. Mais après tout ce que je fais en portant le bol près de mon oreille n’est pas différent, juste un peu moins théâtral. Il choisit finalement une cloche dont le son est pur, dit-il d’un ton inspiré, jusqu’à ce que le tibétain la lui reprenne en s’excusant parce qu’elle est de mauvaise qualité. Qu’à cela ne tienne, il prend un bol, ferme les yeux et écoute. Le tibétain me demande sérieusement s’il fait partie d’une famille de chamanes.

Pouchoung est là avec nous, nous aidant à trouver nos bols et nos dryilbou, toujours souriant et plein d’humour. Pour la quatrième ou cinquième fois de la journée, je lui demande s’il peut se renseigner auprès du tibétain : connaîtraient-ils par hasard Mo Yongden de Tserok ? Pouchoung rit de mon obstination. Je n’ai pas cessé de lui demander de poser la question… Alors, gentiment, il demande au vendeur s’il connaît Mo Yongden de Tserok.

– Yes, she lives up there !

Elle vit juste au-dessus ! Il montre les deux étages au-dessus de nos têtes, elle vit par là, semble-t-il, mais ce serait trop beau. Je cherche Pascal des yeux pour lui dire que Pouchoung et moi le laissons là, mais il est entré dans la boutique de bols en face de la nôtre et s’apprête à acheter un deuxième bol, qui sonne bien mieux que le premier. Pouchoung et moi montons au premier étage. Ce serait trop beau qu’elle soit là. Mais tout ce qui m’est arrivé de plus beau et de plus surprenant, après tout, a eu lieu au Népal…

Elle n’est pas au premier. Nous montons au deuxième et je jette un oeil en bas : nous sommes juste au-dessus de la boutique où on vient de passer une heure. Des petits vieux sont assis là, et Pouchoung les interrompt respectueusement dans leur conversation pour demander s’ils connaissent Mola. Un vieux appelle : « Kelsang ! ». Une femme d’une quarantaine d’années sort sur le seuil d’un appartement d’une pièce. Pouchoung lui pose une question en tibétain, elle me regarde et répond, il me désigne et explique quelque chose et soudain Kelsang a un immense sourire et me fait signe d’entrer dans la pièce qui lui sert de maison.

Et là Mo Yongden et moi nous retrouvons face à face. Son visage passe de la surprise à la joie débordante, elle porte ses mains à son visage et s’écrie : « Abu ! ». La seconde d’après, nous sommes front contre front, ses mains toutes ridées et usées sur mes joues, et j’entends enfin, de nouveau, le joyeux gazouillis de la voix de ma maman tibétaine. Elle s’exclame de joie, n’arrive pas à y croire, et d’ailleurs moi non plus je ne peux y croire, j’avais si peur qu’elle m’ait oubliée. Elle me fait entrer chez elle, me fait asseoir, fait asseoir Pouchoung. Elle me jette de petits regards heureux et brillants, elle a de petits gestes de bonheur : elle attrape mon genou, me caresse la joue, les cheveux… Kelsang nous sert un thé au beurre et de petits biscuits et je ne peux détacher mon regard de Mola, qui est au comble de la joie. Je ne suis pas loin des sanglots.

Elle parle, toujours cette voix comme un gazouillis, et Pouchoung traduit : « She says she didn’t want to leave Tserok. Sometimes she thought of you and she cried… »

Kelsang explique : « she cried because when she left Tserok she thought she would never see you again. »

Pouchoung ajoute : « she calls you her daughter. Look. »

Je regarde le mur qu’il me désigne et je vois la photo de Mo Yongden et moi accrochée au mur, une khata toute neuve enroulée autour. Nous avons peu de temps, alors Kelsang m’invite à venir demain à trois heures. Mo me prend la main en s’exclamant, ou alors elle joint les mains en poussant des soupirs de joie. Je demande si elles ont besoin de quoi que ce soit. Kelsang m’explique que le loyer coûte 2000 roupies, qu’elle ne vend que des lampes à beurre pour vivre et que son mari est cuisinier à Shechen monastery. Avant de partir, Mo et moi posons pour la photo : elle se fait toute belle en passant autour de son cou un collier de bibelots et me prend les mains, et pose sa tête contre la mienne en souriant de bonheur. Ce n’est rien comparé à tout le bonheur qu’elle m’apporte. Puis nous nous disons au revoir et je glisse dans les mains de Kelsang de l’argent pour aider au loyer et aux dépenses. Nous redescendons. J’ai la gorge serrée de bonheur.

Mo Yongden, qui aurait pu être n’importe où dans Kathmandou, deux étages au-dessus de la boutique où je fais mes achats…

Nous rejoignons le groupe au pas de course et me voilà à radoter jusqu’au Sherpa Guest House, d’une oreille à l’autre, ma joie d’avoir revu ma grand-mère.

A peine arrivée, comme je ne tiens pas en place, je ressors me promener dans Thamel. Une boutique de thangkas m’attire plus particulièrement. J’y entre et un jeune Népalais m’offre un thé en me déroulant toutes ses thangkas de Milarépa, Dordje Tchang et Guru Rinpotche. Je lui précise que je n’en achèterai aucune tout de suite. Certaines thangkas sont magnifiques, finement peintes à l’or et aux couleurs issues de plantes et de fleurs. Au bout d’une quarantaine de minutes, je pars à la recherche de statues de Milarépa et en trouve quelques-unes particulièrement laides, dont il est évident qu’elles sont fabriquées à la chaîne pour les touristes. Nicolas me rejoint dans mon exploration en me posant de nombreuses questions sur le dharma.

Puis c’est l’heure du repas, du thé au beurre et du défilé de momos, chow mein, thukpa, etc. Grand moment gastronomique entrecoupé de discussions avec Nico, Yalon, Marie, Elodie et Isabelle. Elodie a d’ailleurs pas mal discuté avec moi à propos de Dom, qu’elle n’a jamais vue comme je la connais.

21h – je commence à écrire le journal en faisant régulièrement sonner mon bol chantant et une heure plus tard je grimpe trois étages pour remplir en même temps que tout le monde la demande de permis d’entrer dans le parc des Annapurnas. A présent il est 23h45. Il est plus que temps de dormir. Demain c’est debout à six heures. Les routes de Pokhara étant bloquées, nous devrions rester ici jusqu’à jeudi au moins, ce qui laisse plus de temps que prévu à la capitale.

Je suis encore sous le coup de la rencontre avec Mo Yongden. Je souhaite ardemment, avant de dormir, à tous les êtres de connaître le bonheur et la joie de n’être jamais séparés de ceux qu’ils aiment, et de trouver, tout simplement, l’au-delà de la souffrance.