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On crapahute à Katmandou

dimanche 21 septembre 2008

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Mardi 5 août.

J’ai eu ma dose de cauchemars cette nuit, trois déclinant sur les thèmes habituels, et comme ce n’était pas assez j’ai eu une crise d’allergie vers quatre heures du matin qui a duré un temps infini. Comme chaque fois je reçois beaucoup d’amour de manière inattendue, je ne sais pas comment l’accepter, et mon corps réagit…

A six heures et quart, Christine me réveille en douceur mais j’ai toutes les peines du monde à sortir de mon lit. Il faut faire vite. Un quart d’heure plus tard nous voici en bas avec un bilan impressionnant de mauvaises nuits. Nous voilà partis à crapahuter au pas de course dans les rues. On passe de Thamel à des ruelles boueuses en découvrant le malin plaisir des petites caillasses à se dissimuler dans les flaques pour nous faire trébucher. J’ai pris as an afterthought ma cape de pluie jaune et en marchant, j’éternue tous les dix pas jusqu’à être trop vidée pour me payer le luxe d’un épuisement sinusal supplémentaire. On est presque au trot.

Comme dira Elisabeth : « Tout le monde est là ? Ah, y a Pascal, donc tout le monde est là. » On s’étale sur la longueur. C’est que Pascal, Hervé, Roland, Yalon et Marie prennent le temps de découvrir, photographier, le nez toujours en l’air, s’arrêtant à intervalles réguliers, ce qui ne ferait rien s’ils ne marchaient pas ensuite comme des badauds qui font du lèche-vitrine au lieu de se dépêcher de nous rejoindre. D’ailleurs ils s’arrêtent à une boutique de malas où je vois enfin comment sont taillées les perles, et je reste avec eux le temps de la négociation. Quand nous ressortons, le groupe a disparu. Avec Hervé nous partons comme des flèches, mais quand je me retourne pour voir si le troupeau nous suit, je me rends compte qu’ils ont seulement parcouru dix mètres et sont en train de photographier à tout va. C’est vrai que tout cela vaut le déplacement, mais ce n’est pas le moment approprié. Alors je leur fais signe de nous suivre plus vite et ils accélèrent, pour rejoindre le reste du groupe à Swayambu.

C’est bientôt l’ascension vers le stoupa. A ma grande surprise le moine que j’avais photographié l’an dernier à l’entrée est encore là, habillé de même, récitant des textes… Marche après marche je récite des mantras en suant de plus en plus, et là haut, je découvre étonnée qu’il y a une foule assemblée près de l’immense stoupa. Un des deux temples latéraux qui flanquent le stoupa, parmi les plus anciens, a pris feu et les pompiers du coin s’efforcent depuis plusieurs heures de l’éteindre. Des militaires nous dirigent vers un côté. Le soleil tape déjà, à sept heures trente, comme s’il était midi. Lorsque tout le monde est là, nous descendons près de la fontaine au Bouddha debout pour prendre le petit-déjeuner. J’engloutis mon chausson aux pommes et quelques gorgées de jus de fruits afin de remonter au stoupa pour faire des prosternations. Eli nous montre comment boire à la népalaise, la brique de jus de fruits au-dessus de la bouche, tête renversée, sans y poser les lèvres. En ce qui me concerne, boire à la népalaise finit par une tache jaune sur le devant de mon t-shirt et un menton glorieusement dégoulinant de jus sucré.

Encore des marches pour remonter au stoupa, seule cette fois, mon lino roulé sous le bras, pour constater effarée que le seul temple Karma Kagyu de Swayambu est fermé à cause de l’incendie, puisque c’est celui qui en est le plus proche. Un cordon sommaire de sécurité et une poignée de soldats en bleu schtroumph en empêchent l’accès. Je suis un peu navrée, j’essaie tout de même de demander si je peux aller sur le toit mais ce n’est pas possible. Je fais le tour du stoupa pour demander à deux moines où je peux faire les prosternations, mais ils ne comprennent pas ma question et finissent par dire : « Ve are theravadi monks, ve are not mahayana. Not from here. » J’adore leur façon de rouler les r.

En prenant congé j’aperçois un balayeur qui nettoie les marches d’un temple vers lequel je me dirige aussitôt. Je demande au moine l’autorisation de faire mes prosternations et il hoche la tête. Un étalage de centaines de lampes à beurre brûle ici, dans cette chaleur étouffante, et j’en allume une dizaine de plus. Puis je déroule mon lino, après avoir tenté les prosternes sans ce petit tapis glissant sans succès ni grâce aucune, et me voilà partie dans ma pratique. Je suis bientôt trempée de sueur, dos aux lampes qui chauffent la pièce plus encore. A un moment je vois du coin de l’oeil deux petits moines surpris par ma pratique qui m’observent attentivement. Lorsque mes bras fatiguent et que l’heure le justifie, j’enroule le lino en détaillant les magnifiques statues des maîtres de la lignée gelug. Puis je sors… pour retrouver mes deux petits moines adossés au temple. L’un me sourie jusqu’aux oreilles, l’autre est absorbé par son jeu vidéo de Tetris. Le moinillon souriant pose puis me demande s’il peut me prendre en photo avec son copain. Ensuite il me pique joyeusement ma bouteille d’eau pour en boire quelques gorgées, et je peux partir, sa curiosité satisfaite.

Dans les boutiques autour du stoupa, je cherche une statue du Bouddha qui soit dans les limites de 3000 roupies. On m’en sort de très laides fabriquées à la chaîne quelque part en Inde. Puis finalement on m’en montre une qui vaut 5000 roupies et j’explique que je n’ai pas autant d’argent. Le vendeur tique. Je lui dis que je ne souhaite pas lui acheter une statue au-dessous de son prix normal et que ce n’est pas grave. J’ai à peine tourné les talons qu’il me rappelle pour me proposer 4000 rs, 3000 étant le prix auquel il l’a achetée. Je réexplique sincèrement la situation. Il finit par me vendre la statue tout de même, à 3000rs. Rien à voir avec le petit vendeur qui m’a brandi tout-à-l’heure une statue sous le nez en s’écriant : « Look, look… dis one good quality. Dis is very automatic, you know. » Je n’ai pas encore élucidé ce qu’il a voulu me dire.

Je rejoins le reste du groupe. Tout le monde dégouline de sueur à part moi, qui ruisselle. Nous quittons Swayambu pour le monastère de Dharmakirti, de lignée guelougpa, qui est juste à côté. A cause d’une confusion dans la date nous n’y sommes pas vraiment attendus, mais cinq minutes après avoir mis le pied dans le monastère on nous dirige vers la salle d’accueil où des tasses ont été préparées. Les têtes du groupe en voyant débarquer le thé au beurre sont comiques. C’est là que j’ai goûté mon tout premier « peu tcha » l’an dernier. Seuls Nico et moi, donc, en prenons avec délice, d’autant que leur thé est plus crémeux que beurré. Lorsque le moine repasse en nous en proposant d’autre, je suis la seule à lever ma tasse et à dire : « tu-shi-shé », plus par politesse et souci de faire plaisir que par envie d’une deuxième tasse. Le moine qui s’occupe à présent des parrainages nous explique la réelle nécessité de notre démarche puisque les jeunes moines vont maintenant à une école où on leur enseigne les maths, le népali et les sciences en plus des disciplines monastiques, mais pour cela bien sûr il faut de l’argent.

Nous allons ensuite à la pudja à laquelle les moines nous invitent. Prise par les chants et les instruments, je m’asseois en méditation tandis que le reste du groupe est captivé par le rituel. Après un moment, le moine nous fait signe de venir voir les statues de l’autel. Il m’a dit que la statue de Milarépa qu’ils ont dans le monastère a été faite par Rétchoungpa lui-même, et que lorsque le disciple a montré la statue à son maître en lui demandant de qui il s’agissait, Milarépa a dit : « c’est moi. » Effectivement la statue n’a pas la posture traditionnelle de Mila qui porte la main à son oreille. Je m’efforce d’expliquer au petit groupe qui me suit ce que sont les statues et qui elles représentent, et je m’aperçois que je lis les noms tibétains avec une facilité que je n’avais pas auparavant. A la sortie du temple nous recevons chacun une khata. Petit tour devant les deux empreintes de pas du XIIIème Dalaï-Lama, puis dans la bibliothèque où est exposé en maquette le mandala de l’univers avec en son centre le palais des dieux.

Ensuite ce sont les au revoir, et nous voilà en fin de matinée à crapahuter en plein cagnard dans les rues. Les vendeurs nous abordent. Certains sont là avec du baume du tigre, d’autres avec des instruments de musique qu’ils jouent au plus près de nos oreilles, d’autres avec des bijoux, d’autres avec des sacs à main… A chacun de mes « hoina, danyabad », ils vont voir plus loin vers les autres membres du groupe. Les plus discrets sont ceux qui nous abordent en nous disant : « smoke, smoke… » Eli nous a raconté la mésaventure d’un gars qui a accepté l’an dernier. Le type l’a emmené dans une rue où, comme par hasard, un policier faisait sa ronde. L’achat de drogue étant sévèrement réprimé au Népal – voir Midnight Express et transposer – le policier lui a soutiré 5000 rs avant de laisser le gars mort de trouille tout seul dans sa rue. Le vendeur a touché sa commission.

Tout en marchant je discute avec Phurbu de ses projets. Il veut aller au Royaume-Uni parce qu’il a obtenu une bourse pour y étudier. Le seul problème depuis un an a été d’avoir les autorisations nécessaires, de pot de vin en pot de vin puisque rien ne fonctionne autrement, surtout pour les Tibétains. De plus Phurbu a une carte de réfugié, et ne peut à ce titre obtenir de passeport. Il a dû payer le père d’un ami népalais qui l’a « reconnu » comme son fils afin d’avoir un passeport népalais. Mais tout est incertain, il ignore s’il pourra partir…

Petit à petit le groupe semble s’étirer jusqu’à se dissoudre. Je marche en tête parce que le lino et la statue pèsent au moins cinq kilos et que le soleil ajoute un poids sur mes épaules, sans parler de mon dos trempé. Non loin de Durbar Square, nous devons faire une pause. On en a perdu quelques-uns, dont Pascal et Hervé.

Durbar Square, place des temples hindus. Malgré notre tentative de passer inaperçus, ce qui à 27 relève d’une profonde naïveté, nous sommes stoppés en plein vol par un garde qui nous demande de payer l’entrée. Nous attendons les négociations en plein soleil, parce qu’à midi il n’y a pas d’ombre même devant les temples. Après l’échec des négociations, nous partons vers Ason Market, où j’ai subi l’an dernier une saucée monumentale… Nous avons à peine traversé une place que le scénario se répète : une goutte tombe. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche pour dire « il pleut » (sans blague ni trucage !) qu’une violente averse éclate. Aussi soudainement que ça, on passe du soleil lourd à une douche torrentielle. L’avertissement a été bref ! Chacun court se mettre à l’abri, s’empêtrant en essayant de mettre sa cape de pluie. D’ailleurs je parviens à m’aveugler avec une des longues manches juste assez longtemps pour plonger à deux pieds dans une énorme flaque.

L’arrivée à Thamel se fait humidement. Nous floquons tous – du verbe bien connu ‘floquer’, étymologie floc floc, signifie littéralement faire floc floc avec ses pieds, ses vêtements, ses cheveux et pour les malchanceux, le floquage est accompagné d’aveuglement temporaire si les lunettes ne sont pas munies d’essuie-glace. Quel bonheur, les lentilles de contact ! Tout ça pour attendre quarante minutes mon éternel ‘fruit curd’ au Helena’s tandis que les autres me dévorent sous les yeux des poulets kiryami, riz tikka masala, moussaka, chow mein, et autres. Je me venge sur une pleine théière de thé à la menthe.

Avant de prendre mon taxi avec Philippe et Pouchoung, je croise Tsering Wangdu qui attend sagement Elisabeth. Je lui dis que je m’en vais chez Mo Yongden, puis c’est taxi jusqu’à Bodnath. Philippe me raconte ses projets d’aller au Tibet bientôt.

Mo nous attend dans le couloir. En me voyant, elle pousse un cri de joie, à son habitude. Kalsang m’accueille joyeusement. Nous voilà bientôt assis tous les quatre et Pouchoung s’apprête à faire deux heures d’un vrai travail d’interprète. Avec force gestes qui me feraient presque comprendre le tibétain, Mola nous raconte son voyage jusqu’ici. Elle n’avait pas revu Kalsang depuis plusieurs années et souhaitait rester à Tsérok, mais sa santé déclinait et sa vue baissait, alors elle s’est finalement laissé convaincre par le village d’aller rejoindre Kalsang parce qu’ainsi elle serait à Bodnath et pourrait faire des circumbulations. Convaincue, la voilà qui part gaillardement à pied, avec ses 79 ans – on m’avait juré qu’elle en avait dix de moins l’an dernier ! Mon parrainage devait lui permettre de prendre l’avion, je m’étais entendue avec Norbu pour qu’il lui prête de l’argent, mais visiblement il ne l’a pas fait. Elle a marché sept jours jusqu’à Béni, accompagnée de 14 voisins de Tsérok. Chaque soir, lorsqu’elle arrivait bien après les autres, un couple de Tsérok et leurs trois enfants lui avaient déjà préparé à manger. Le village a pris soin d’elle. Et c’est ainsi qu’elle a retrouvé Kalsang. Laquelle me dit que j’ai fait plus pour Mola qu’elle-même. Je la contredis aussitôt : je ne suis venue que deux fois, alors que Kalsang est là tous les jours pour s’occuper d’elle. Elle s’occupe aussi de Pouchoung et moi puisqu’elle a préparé un véritable dal bhat, qui n’a rien à voir avec ceux que j’ai mangés jusque là : riz, sauce délicieuse avec des herbes et des épices, et même du poulet et des crudités, ce qui me fait vraiment honneur. Et du thé au beurre. Kalsang m’enjoint de manger, bien que, selon ses propres mots, ce ne soit pas très bon. Son dal bhat est un délice, et je l’en informe aussitôt.

Je parle un peu de la vie en France, notamment du logement, des salaires, des impôts, etc… bref tout ce qui touche à la vie quotidienne. Kalsang m’explique alors que son logement coûte 2000rs par mois et qu’elle voudrait bien trouver moins cher, mais ce serait trop loin pour que Mola fasse ses tours de stoupa. Je promets de l’aider de mon mieux.