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Le bronx dans le salon

dimanche 21 septembre 2008

Jeudi 20 décembre

Ah ! Je viens de récupérer vaguement l’usage de mon poignet. Pour ceux qui ont suivi les péripéties, on m’a retiré mon plâtre hier, et aujourd’hui j’ai le poignet en chute libre dès que je force un peu. Quand je dis chute libre, vous connaissez cette étrange sensation que votre main droite va se détacher comme dans la Famille Adams et se carapater dans un coin inaccessible ? Mais il vaut mieux partir au Népal sans plâtre, parce que croyez-moi, pour porter des gants c’est pas facile !

Nous partons demain… Le salon est un véritable bronx et le parquet est à peine visible. On a refait la trousse à pharmacie, il y a des sacs, des fringues et des appareils photo un peu partout… Et grande nouvelle : j’ai réalisé un vieux rêve, je me suis acheté un Leica ! Certes il est de 1935 mais ça va être un bonheur de faire de la photo avec, et je vous le ferai partager.

Bijeya, un ami népalais, nous attendra à l’aéroport lundi. Il nous a d’ores et déjà annoncé que tous les vols intérieurs sont annulés jusqu’à nouvel ordre à cause des chutes de neige, alors nous allons improviser Arnaud et moi vu qu’il y a cinq jours de marche pour accéder au camp Tibétain de Tsérok, et de deux ou trois jours pour commencer le trek auparavant… Si en plus on marche au retour, on n’est pas près de rentrer. Si on vous le demande, vous direz qu’on est partis chasser le yéti.

On va claquer des dents là-haut. Sur le site, on essaiera de noter sous le yak l’évolution des températures, sachant que de toute façon dans les Annapurnas il n’y a pas internet, donc si on parvient à taper quelques mots en rentrant c’est qu’on a encore l’usage de nos doigts. Et de nos cerveaux. C’est la raison pour laquelle on a investi dans des chapkas, avec un grand sens du ridicule quand on les porte !

En tout cas, on fait fort : on fête nos six mois à Doha pendant notre escale, puis Noël à Katmandou et si tout va bien, le premier de l’an dans le Mustang ! On espère qu’il ne nous tombera pas une tuile sur le Toit du Monde !Moqueur

Un aperçu du voyage… une de mes photos préférées.

Si l’osthéo n’était pas passée par là hier, je me serais levée à 9h01, j’aurais préparé le petit-déj comme une tornade et j’aurais bondi dans mes fringues pour aller à la poste. Mais l’osthéo est passée par là. Alors Arnaud s’est levé à 9h01, il a bondi dans ses fringues pour ouvrir au facteur et préparé le petit-déj pour mon lever à… 10h20…

Arrêt sur image : salon en bronx, cuisine en vrac, besoin d’un grand coup d’efficacité. Après un super travail en équipe, une journée à la course et un câlin aux minettes, nous voici dans le froid, tapant du pied sur le quai de la gare, où le chef de gare bourré vacille et bafouille en attendant le train. Il nous parle d’igloos, de ski alpin, de crampons pour les glaciers. Dans son cerveau embrumé par l’alcool, il n’arrive pas à concevoir que monter à 4000m au Népal, c’est de la rigolade, parce que quand on y est on est entouré de sommets qui font le double…

Minuit, hall de la gare de Valence. Deux Japonais parlent depuis une heure sans discontinuer, et leur bouillie de syllabes commence à me taper sur le système. Un bébé dort sous mon nez et son père est pratiquement affalé sur moi pour ronfler. Arnaud lit Robin Hobb, moi George R.R. Martin, le tout en se frottant les pieds pour se réchauffer. Quand notre second train arrive, nous allons nous endormir pliés en quatre sur un siège rigide avec 150 watts dans la tronche et l’agréable bercement du train corail qui serait soporifique s’il arrêtait de trembler spasmodiquement tous les quarts d’heure… RER matinal à Paris, dimanche matin, puis l’aéroport de Roissy… Des heures plus tard on embarque dans un avion de Qatar Airways. Je m’effondre au dessus des Alpes, avec le soleil sur le visage, pendant que Arnaud joue au Backgammon. On survole la Grèce, juste après les montagnes et les lacets de rivière de la Macédoine, puis Beyrouth, et le monde nous semble lumineux et doux, là, au dessus des nuages. Le ciel devient orangé. Un nuage couronne un sommet solitaire. La nuit tombe.

Doha, escale d’une nuit. On y fête nos six mois à grands coups de parties des « Cités perdues » et on constate qu’une nuit blanche à jouer aux cartes ne nous aide pas à progresser ! Arnaud nous fait un score à – 34! (c’est pas beaucoup…) (mais vraiment pas…). Il a vite compris comment fonctionne l’aéroport : »quand le panneau indique les WC à droite, tu tournes à gauche ». Et ça marche…Certes, on a changé de jour, mais on n’a pas fait de nuit…

On est lundi 24 décembre; et on est lessivés. Dans un état second, la paire de Claques que nous sommes se dirige vers l’embarquement pour Katmandou. Et là, grand moment d’incrédulité : le vol dure 3h47, alors que selon les calculs d’Arnaud il devait en durer dix – et on avait prévu de dormir, c’est pour ça qu’on a joué toute la nuit !

C’est donc dans un état encore plus ahuri et hébété que je murmure à mon homme, en voyant se profiler la capitale népalaise : « si t’as l’impression qu’on atterrit sur les maisons, c’est normal ». L’aéroport de Tribhuvan m’a toujours donné la sensation d’arriver en plein champ, avec le reste de la ville suspendu à sa périphérie. Nous trébuchons, hagards, jusqu’à la file d’attente pour les visas, puis nous récupérons nos sacs, et sortons de l’aéroport.

Bijeya nous attend, et il n’a pas changé en quatre ans. J’espérais pourtant qu’il aurait été moins loquace ! Et c’est ainsi qu’il commence à me parler non stop pendant qu’Arnaud en reçoit plein les yeux pour sa première découverte du Népal, une découverte bruyante et polluée, ponctuée des exclamations de Bijeya qui n’a rien perdu de son accent indéchiffrable : « Here ve don’t need a democracy like you in Europe or in America. Ve need de whole ting ; king and democracy. Because ve are not educated people, you see. Here dey killed de old king, den de new king has no pover. And now people dey have veapons from China and India, and dey kill oder people, even tourists. Please you be very careful ». « We’re not tourists », lui dis-je en glissant en une nanoseconde ma contribution modeste à son flot ininterrompu, pour transformer son monologue en conversation. « Even children dey vould kill you for a bidi », continue-t-il comme si j’avais seulement éternué.

Nous sommes exténués quand Bijeya nous promène dans tout Thamel pour trouver un point de chute. Le guest house que j’aimais beaucoup, qui était tenu par des Tibétains, a fermé ; et j’ai droit à l’intégralité du récit sur les pots-de-vin versés à l’intermédiaire pour obtenir l’attention du vendeur… ce en quoi Bijeya a échoué. Arnaud suit, noyé sous tout ce qui lui parvient. Enfin, on trouve une chambre, et notre ami s’en va. On se jette dans la douche : vite, remplir le seau d’eau et se laver à coups de broc ! L’eau est chaude, on a de la chance. Je vous fais grâce de nos errances hagardes dans Thamel surpeuplée et électrique – pardon, électrique n’est pas le bon mot, le courant EST alternatif.

On attrape un taxi local pour aller à l’autre bout de la ville, et parmi les klaxons incessants, la pollution, la piquante odeur des gaz d’échappement, sur les cahots, dans les zigzags entre les voitures, passants et motos – j’oublie les rickshaws et les chèvres – de trou en flaque et de flaque en trou, dans les ruelles étroites qui sont en fait des chemins caillouteux, Arnaud DORT.

On a fêté nos six mois à Doha, on fête notre premier réveillon de Noël autour du stoupa de Bodnath, où les moines font une puja et redistribuent les offrandes aux plus pauvres. La pleine lune, prise dans les drapeaux à prières éclaire les Tibétains qui marchent autour du stoupa en faisant tourner les moulins à prières que des milliers de mains ont polis avant eux. La paix de cet endroit nous remplit d’un profond sentiment de bien-être… puis on entend l’appel de l’estomac, et on hèle un taxi, épuisés mais heureux. On est tranquillement en train de rebondir un chemin et de se cogner contre les portières quand le chauffeur s’arrête, et nous dit :

« Hello ! Punch taar ! »

« ?? » lui réponds-je avec les sourcils. « Quoi ? » fait Arnaud.

« Punch taar », articule-t-il, et là j’ai une illumination.

« Punched tyre ? » Pneu crevé.

« Hello. Paanch mynyt. »

Nous descendons, parce que c’est plus facile pour qu’il démonte son pneu, mais il s’affole parce qu’il croit qu’on va partir.

« Hello ! Paanch mynyt ! » Cinq minutes. Fidèle à sa parole, et par la force de l’habitude, il change son pneu en cinq minutes chrono. Ca fait partie du kit de survie des conducteurs au même titre que le klaxon.

« Hello ! » dit-il.

On remonte dans le taxi. Certes son lexique anglais est limité, mais on a très bien schtroumphé ce qu’il a schtroumphé qu’on schtroumphe.

On rentre à Thamel dévorer un bon dîner. Cela dit, je n’en garderai pas grand souvenir : je pique du nez à répétition, et Arnaud, mort de rire, n’en revient pas de me voir m’endormir au beau milieu de la conversation ! Il a sa revanche, je me suis bien foutue de lui dans le taxi… Il essaie toute une panoplie de techniques pour me maintenir éveillée, genre claquement de doigts sous le nez, voix bizarres, massage de pieds, rien n’y fait… A un moment, j’ai un éclair de lucidité pendant le repas : « ah, »s’exclame Arnaud, « j’ai dû appuyer sur un point de lucidité ! » Mon cerveau fait une connection étrange, et je lui marmonne, en sombrant à nouveau : « alors tu veux dire que ça n’a rien à voir avec les chaussures ? ».

« On part ? » demande-t-il.

« Oui. » Puis, deux secondes après : « on prend un dessert ? »

« Tu voulais pas partir ? »

« Si ? »

En retournant à notre chambre, on tourne en rond dans le quartier, dans le noir, entourés de centaines de jeunes qui font la fête et de militaires qui la répriment, et on finit par prendre un rickshaw, voguant au jugé dans une brume épaisse jusqu’à finalement tomber comme deux masses dans notre lit avec l’impression de ne pas avoir dormi depuis 72 heures.