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Sulusaray, le palais des eaux

dimanche 21 septembre 2008

Article publié dans le magazine Art Sud.


Octobre 2004

Je suis un peu incrédule en observant mon billet d’avion. Je me dis : tiens, je pars en Turquie. C’est une destination qui ne m’avait jamais effleurée et je reste là, mi-figue mi-raisin, à retourner dans mes doigts ces cartes d’embarquement qui épellent noir sur vert que je pars pour Istanbul. A l’heure où l’on se pose la question de savoir si la Turquie doit entrer dans l’Union Européenne. Au moment où des affiches essaiment sur les poteaux des feux de circulation, fleurissent sur les murs : non à la Turquie. Mon entourage s’affole : tu pars toute seule là-bas ? Tu n’as pas peur ? Tu vas être obligée de porter le voile ! La semaine dernière aux infos on entendait encore l’histoire de cette jeune femme battue à mort par ses frères dans l’Est de la Turquie parce qu’elle avait été infidèle à son mari – tu te rends compte ? Je récolte avant le départ bon nombre de ces remarques. Mais je pars avec mon sac à dos et mes chaussures de marche et je me dis : on verra bien. J’ai décidé d’improviser mon voyage en fonction des rencontres, mais je sais au moins que j’irai à Rize voir les plantations de thé et en Cappadoce, à Sulusaray, rendre visite à la famille d’une de mes amies. J’ai donc un plan d’un tout petit bout de Turquie que rien ne rattache à ma réalité : la rue principale de Sulusaray et le petit chemin derrière la mairie qui mène à une maison blanche dont la porte est bleue…

En descendant de l’avion à Istanbul, je vais changer un peu d’argent et me retrouve millionnaire en sortant de la banque. Un euro vaut 1 855 000 liras ! J’observe tous les zéros sur les billets dans un petit vent de panique… Et maintenant, au milieu de la nuit, que faire ? En errant dans l’aéroport je rencontre Halil, un franco-kurde venu chercher sa femme dans son petit village de l’Est. Nous passons la nuit à refaire le monde en buvant une immense tasse de café. Il vit en France depuis treize ans, il est né en Turquie, il est Kurde et musulman. Il a des difficultés à concilier tout cela dans sa vie parisienne, surtout depuis les attentats du 11 septembre : le regard des gens à son encontre a changé. « Pour peu que tu portes une barbe… », sourit-il sans finir sa phrase. Je suis curieuse d’en connaître plus sur la situation des Kurdes mais il élude le sujet et préfère parler religion, déplorant le fait que les médias confondent désormais les termes « musulman » et « islamiste » dans leurs reportages. Il est mal à l’aise en France à cause de tout cela, et mal à l’aise dans son village kurde où le décalage est si grand entre la vie quotidienne de sa famille et la sienne. On gagnerait tant à connaître le peuple kurde malgré l’oppression et les tabous, dit-il, mais peu de gens s’y aventurent.

Vers six heures, après une nuit blanche terminée à parler de nos spécialités culinaires, nous prenons le métro. Halil jette son chewing-gum : c’est l’heure du Ramadan, et bien qu’il ne pratique pas sa religion, quand il est en Turquie il respecte le jeûne. Moi aussi, bien involontairement : je n’ai rien à manger. Et puis, vais-je me nourrir sous le nez de ceux qui n’avalent rien ? Ici, on n’achète pas de tickets pour le métro mais des jetons qui valent chacun un million – et les rames sentent juste comme à Paris. Ma première vision d’Istanbul est nocturne. Quelques lampadaires éclairent des immeubles, des quais défilent, des gens montent et descendent. Certaines femmes sont voilées, d’autres sont invisibles sous leur vêtement proche de la bourka. Beaucoup sont tête nue. Nous descendons à l’immense otogar d’Istanbul, une place encombrée de cars et de centaines d’enseignes de compagnies de bus. La mâchoire m’en tombe. Halil s’assure que je prendrai le prochain car pour Rize, petite ville située sur le bord de la Mer Noire près de la frontière géorgienne, et nos chemins se séparent. Me voilà seule.

En attendant le départ de mon car, je vais faire un tour dans le petit marché de l’otogar et trouve deux restaurants où on me propose de la soupe aux lentilles et des tripes avant de dénicher une table dans une arrière-salle où l’on me sert mon premier thé turc. Le thé est amer et très fort et quelques feuilles noires flottent à la surface. Je finis par le sucrer, grave entorse à ma petite cérémonie du thé habituelle. Le serveur m’offre un deuxième thé et je le remercie en turc. Il me répond par une flopée énigmatique qui doit vouloir dire « de rien ». Au moment de payer, je sors un billet de 500 000 TL mais le serveur le refuse, la main sur le coeur et le sourire aux lèvres.

Après ce bon moment presque douillet commence pour moi une quête anxieuse : « Tualetler nerede ? ». Je traverse la place pour retrouver ma compagnie de bus et leur demander s’ils ont des WC. Ils m’indiquent une direction assez vague. Je me dirige dans des couloirs sombres avec l’espoir de trouver l’icône internationale et tends un billet de 500 TL à la dame-pipi locale pour pouvoir entrer. Ce sont des WC publics, à la turque comme on les appelle, avec un seau et de l’eau en lieu et place du papier. Pas un endroit sec pour y poser mon sac. J’improvise…

Quand je monte enfin dans le car, je me dis que décidément, quelque chose ne tourne pas rond dans mon petit crâne : je m’apprête à faire 1 080 km juste pour la joie de découvrir des plantations de thé. Je m’émerveille devant les paysages turcs par épisodes, entre deux siestes.


A la tombée de la nuit, nous nous arrêtons dans un décor digne de Badgad Café où quelques arbres qui semblent pousser là par hasard abritent des centaines de moineaux qui piaillent sans discontinuer. C’est l’heure du repas. Je suis le mouvement général vers les plats multicolores aux odeurs prometteuses et prends une çorba, soupe blanche aux feuilles de vigne et ingrédients indéterminés, allongée de lait ou de yaourt, et un ragoût d’agneau dont je me régale jusqu’au moment où je découvre que les morceaux rouges au fond de l’assiette
ne sont pas des tomates. J’ai les papilles brûlées au troisième degré ! Cela dit, c’est excellent – quand j’ai retrouvé l’usage du goût. Je suis la bête curieuse du coin : un couple m’observe en lisant par dessus mon épaule ce que je suis en train d’écrire tandis que mes voisins de table m’offrent un thé.

A Rize, guidée par une forte odeur de poisson, je me dirige d’abord vers un petit marché presque désert où couleurs et odeurs se mélangent – poissons morts et fruits mûrs, éclairs gris argenté sous le soleil et étalages multicolores sous des bâches bleues… J’espérais passer inaperçue mais je déambule, seule étrangère, tout de suite repérée et accueillie par des sourires et des exclamations de curiosité. A ceux qui me demandent en anglais si je suis une touriste, je réponds que je suis une voyageuse. Ils ne voient pas la différence – moi si, je suis venue pour les rencontrer. Derrière le marché, la mer Noire s’étend sous une belle lumière, vision dont la poésie s’arrête dès que je baisse les yeux vers les tas d’ordures qui jonchent la rive. Je me retourne vers les collines : c’est là-bas que je dois monter pour mon rendez-vous avec le thé.

C’est ainsi que je me retrouve à l’institut du thé, parc ombragé et agréable dont le directeur devient mon guide. Il me montre la différence entre le camilia sinensis de Chine et celui d’Assam, qui réside dans la couleur et la taille des feuilles. Il m’offre aussi quelques graines de thé, qu’il ouvre : elles sont par trois, ces précieuses graines, et exigent des conditions d’humidité et de température très particulières. Ce n’est qu’au terme de la longue visite que je pense à demander à mon guide son prénom. Il s’appelle Attila ! L’espace d’une seconde se superpose sur son visage très « British gentleman » l’image d’un conquérant dont on disait : là où il passe, rien ne repousse. C’est le comble pour un botaniste !

Pendant qu’il me raccompagne, il me raconte son enfance dans les plateaux d’Anatolie et son rêve d’aller skier dans les Alpes. Nous nous arrêtons devant un magnifique cunninghamia lanceolata et je pousse un cri d’étonnement. Attila ne connaît pas les péripéties de Robert Fortune et je lui raconte la petite histoire de ce botaniste anglais parti sillonner la Chine, déguisé en mandarin, pour y voler des plants de thé et les faire pousser en Inde. Lors d’un de ses périples, Fortune rapporta cette fameuse espèce qui nous abrite à présent du soleil. Attila, décidément plus gentleman que guerrier, me quitte en me serrant la main, s’inclinant légèrement, ravi de cette visite inattendue.

Je passe une fin de journée extraordinaire avec un groupe d’étudiants qui m’a invitée pour le thé et a refusé de me laisser partir. En leur compagnie je bois mon premier vrai café turc, avec le marc au fond. Après quoi Arzu, une des étudiantes, retourne ma tasse et pose sa bague dessus. Quand elle la soulève, je ne vois qu’une flaque. Mais elle, étonnamment, elle y voit ma vie. Comment une inconnue qui vit à quelques milliers de kilomètres de moi peut-elle en savoir autant ? Cela reste un mystère. J’en suis encore bouche bée.

Le lendemain, je suis en route pour la Cappadoce et je dors dans le car, ce qui est une expérience multiple : selon qu’on est plié sur la gauche côté couloir ou recroquevillé sur la droite côté fenêtre, on ne souffre pas du même inconfort. Il faut savoir si l’on préfère avoir l’accoudoir râpant la colonne vertébrale ou des coups de genoux sur la tête quand les gens circulent. Dormir droit comme un mort, fauteuil allongé, c’est prendre à chaque arrêt la lumière brutale de 100 watts au-dessus des yeux… Mais au réveil, sursaut de surprise. A-t-on changé de pays ? Qu’est-ce qu’on fait dans le désert ? Une fois les yeux ajustés à la lumière matinale, je me rends compte que ce que j’ai pris pour du sable est une étendue d’herbe jaunie. J’ai à peine le temps de m’habituer à ces couleurs que soudain, la terre est rouge.

Quelques heures plus tard, je suis sur le bord de la route pour prendre le dolmus, transport local, vers le village de Sulusaray. J’observe curieusement la ville de Nevsehir qui semble avoir poussé d’un seul coup au milieu du paysage environnant. Là, sous une enseigne flambant neuve pour de l’électroménager, passe une charrette tirée par un âne. J’ai l’impression que la modernité est en train de s’imposer à un monde qui fonctionne encore à l’ancienne. Je monte dans le dolmus sous le regard ébahi d’une quinzaine d’écoliers. Ils se mettent à rire. Il ne leur faut pas cinq minutes pour essayer leur anglais à grands coups de « where you from ? » et « what’s your name ? ». Les petites filles soufflent les questions aux garçons, qui me les posent avec un air effronté pour voir si je suis offensée. Et me reviennent les remarques de mon entourage avant mon départ : elles étaient infondées. Depuis mon arrivée, je n’ai rencontré que des gens curieux de me connaître, ravis de m’accueillir, souriants, hilares même comme ces gamins qui se demandent ce que je viens faire là. A Sulusaray, je sors le plan de mon amie et cherche sa tante, qui vit dans la petite maison à la porte bleue. Un gamin me précède en courant et bientôt je suis suivie par une ribambelle de mômes qui appellent à pleins poumons Mediha Koyuncu.

La voici, la maison. Un gamin pousse la porte métallique bleue sans frapper et crie : « Mediha ! ». J’ai à peine le temps d’avoir un petit pincement d’appréhension. Je me trouve face à deux femmes à l’expression surprise, l’une assez âgée et tout en rondeurs, l’autre plus jeune et élancée. Je hasarde : « I’m Héliette, Nurçan’s friend ». Aussitôt, quelle tornade ! Mediha, la petite vieille, s’avance avec un cri de joie et me serre dans ses bras en me faisant une bise sonore et vigoureuse et en me pinçant fermement la joue, et quand j’ai repris ma respiration c’est au tour de l’autre femme. Je pose mon sac, retire mes chaussures à leur invitation et me retrouve entraînée par la main dans la pièce principale, couverte de tapis. On m’asseoit. J’ai le temps de voir un poêle à bois devant moi, deux banquettes qui doivent faire office de lit quand elles ne servent pas de canapé, avant que Mediha ne ressurgisse, une bouteille à la main. Elle m’asperge d’eau de Cologne de la tête aux pieds ! J’en prends sur les mains, sur la joue, dans les cheveux et même sur les pieds. Enfin, elle attrape un des écoliers par le bras – parce que nous avons tout un public – et pose une question qu’il me traduit : « Tu restes combien de temps ? Au moins trois semaines ? » Pas de doute, je suis la bienvenue.

Dès lors, c’est un moment de partage étonnant. Quelques jours de mutuelle découverte. Pour commencer, nous bavardons beaucoup et nous comprenons peu. Mediha écoute l’enregistrement que j’ai fait de sa nièce, les larmes aux yeux, puis me pince la cuisse en geste de reconnaissance – je suppose. Toutes les femmes du quartier défilent ce soir-là : on vient voir la française et écouter le CD. Mediha me demande, par l’intermédiaire d’une petite écolière, si je suis musulmane, et je lui réponds que non. Est-ce que cela va poser problème ? Pas du tout ! Elle s’empresse simplement de me préparer un thé, puisque je ne fais pas ramadan, et de me servir des graines de courge grillées tout en me remplissant les mains de bonbons. Toutes les femmes portent un foulard orné de perles sur la tête, et dès qu’elles sont assises dans la pièce, elles sortent un petit crochet et continuent de former avec leurs perles de rocaille des fleurs, des motifs de toutes sortes en discutant. Je ne comprends pas le dixième de la conversation mais les regards suffisent. Les petites filles tournent autour de leur mère en réclamant le droit d’essayer un foulard, et d’un geste très féminin et élégant, elles couvrent leurs cheveux et prennent des postures de stars. Je pense à ce que le voile représente en France, à ce qu’on en dit dans tous les débats récemment, et par contraste je vois ces femmes qui portent le voile avec coquetterie et fierté. Nous ne mettons pas tous la même signification derrière ce bout de tissu. Par jeu, Neriman, une des femmes, m’enroule un foulard sur la tête. Tout le monde éclate de rire, moi la première, devant ce visage étranger privé de ses boucles désordonnées. Je n’ose pas trop le retirer, au cas où… alors Neriman s’en charge pour moi, en me disant dans un anglais hésitant qu’elles me préfèrent toutes au naturel.

Au crépuscule, me voilà invitée avec Mediha chez Neriman et sa famille : Ahmet, son mari, qui est gardien des monuments de Cappadoce, Emin, le garçon de dix ans qui me copie avec application tout son lexique anglais – turc, et Ezgi, star de quatre ans qui m’escalade les genoux et me contemple attentivement avec sa bouille adorable. Je suis adoptée. Neriman pose une nappe sur le sol et dispose plusieurs plats dessus. Tous les regards sont fixés sur la nourriture. C’est vrai qu’ils n’ont pas mangé depuis l’aube, à part Ezgi. Emin m’explique que cette année, c’est la première fois qu’il fait ramadan, et il en est très fier : il entre dans la cour des grands. En attendant je ne sais quoi, Ahmet et Neriman ont chacun une cuiller à la main, et ils tendent l’oreille. Soudain résonne la prière depuis le minaret. Les cuillers plongent aussitôt dans les plats, et on me fait signe de m’asseoir par terre, de glisser les pieds sous la nappe et de manger tout ce qu’on me présente. Je suis abasourdie de la rapidité avec laquelle les assiettes sont pleines. Le repas est délicieux, fait de çorba aux lentilles épicées, de poisson cuit au four. Périodiquement, Mediha me caresse la joue ou me la pince, ce qui ne cesse de m’étonner. Je me sens chez moi. Je me sens toujours chez moi dans les pays où l’on mange par terre.

La soirée se poursuit avec une quinzaine de femmes venues tricoter chez Mediha. Comme elles me tendent leurs aiguilles, j’improvise le rituel refrain « une maille à l’endroit, une maille à l’envers » et cause une hilarité générale. Je ne sais pas tricoter. Pour ne pas être en reste, je montre aux petites filles comment faire le grand écart, et là, c’est à mon tour de rire ! La plus jeune des femmes nous sert le thé, des graines de courge, du raisin confit et des gourmandises à n’en plus finir, et c’est un ordre établi, quelque chose qu’elle fait de bon coeur, avec le sourire. Puis, lorsque la nuit est déjà avancée, tout le monde s’en va d’un seul coup. Mediha me regarde écrire, curieuse, penchée sur mon épaule, et pousse une exclamation chaque fois qu’elle voit son prénom dans mon carnet. Alors, pendant que j’écris, elle s’asseoit sur son tapis de prières et se met à chanter en arabe. Elle a appris cette langue il y a deux ou trois ans, pour fêter ses soixante-dix ans. Je pose mon stylo et j’écoute. C’est un ravissement.

Il me semble que je viens de fermer l’oeil lorsque je me sens éclaboussée de lumière. Mediha et moi avons dormi sur les banquettes perpendiculaires, tête contre tête. Je m’enfonce sous la couette – déjà l’heure de se lever ? J’entends un tambourin dehors. Je repousse timidement la couette pour me retrouver nez à nez avec Mediha, qui me fait signe de me lever. Elle a posé un plateau au bout du lit. Je rapproche mes yeux myopes de ma montre et retiens un hoquet interloqué : quatre heures et demie du matin ! Mediha me pose une couverture sur les épaules et me tend avec un sourire adorable une pleine assiettée de chou au riz, des olives noires, du pain, du fromage. Mon cerveau tente toujours de concilier le fait qu’on est au milieu de la nuit et qu’il faut manger du salé épicé ; quant à mon estomac, il me semble qu’il est parti se cacher en couinant. Mais bon, à Rome on fait comme les Romains, à Sulusaray on fait comme Mediha, me dis-je en mordant résolument dans le pain délicieux. Je fais comme elle et y enfourne le chou au riz, et ma foi, ça ne passe pas trop mal, même à cette heure. Mais alors elle me sert un verre de soda ! Après quoi Mediha déroule son tapis, pose avec respect son Coran aux lettres dorées sur un repose-livres, et récite sa prière en touchant le sol avec son front. Lorsqu’elle a fini, elle me fait signe de me recoucher. Je replonge dans le sommeil avec délice.

Au matin je vais aider Mediha à rassembler du bois pour mettre son poêle en route. Elle taille à la hachette dans un gros bloc de charbon et lance les morceaux dans un seau qui a connu des jours meilleurs. Puis elle remplit deux grands récipients métalliques d’eau pour que je prenne une douche et nous attendons une bonne heure le temps qu’elle chauffe. Elle m’a préparée des pommes de terre et du thé. Je serai seule à manger et boire pendant la journée. Cette marque de tolérance et de respect me touche profondément. Elle me parle sans discontinuer et nous commençons à nous comprendre. Dès que l’eau fume un peu, Mediha ouvre le rideau qui cache la douche dans un coin de la pièce. Je m’y glisse, pose les vêtements en dehors et profite de l’eau chaude. Soudain, le rideau s’ouvre, Mediha apparaît en brandissant un gant en laine et me fait signe de lui tourner le dos ! Muette, j’obéis. Elle me frotte vigoureusement les épaules, me pince le bras en riant et referme le rideau. La dernière personne qui a fait une apparition surprise dans ma douche était ma grand-mère, quand j’avais sept ans…

Pendant quelques jours, je vis ainsi au rythme du village. Mon estomac s’habitue à la soupe épicée au milieu de la nuit. J’apprécie infiniment la manière dont on m’accueille. Pour ces femmes je mène un peu une vie d’extra-terrestre : je voyage seule, je ne suis pas mariée, je pratique les arts martiaux… Elles m’apprennent à pétrir le pain, à cuisiner quelques plats, à tricoter, et surtout à grignoter les graines de courge sans en broyer l’enveloppe, d’un petit coup de dent expert, pour sortir la graine entière. Quand elles sortent pour me faire visiter le village, elles couvrent tout leur visage sauf les yeux, et je perçois cela comme un signe de fierté. Je suis ravie de découvrir ce monde qui m’était étranger.

Le mari de Neriman, Ahmet – ah, le mal que j’ai eu à retenir les prénoms de tous ceux qui m’ont invitée à leur table et dans leur maison !- a pris deux jours de congé pour me faire visiter la Cappadoce. Je n’en reviens toujours pas de cette générosité. Nous nous entassons dans sa voiture, Neriman, Mediha, Emin, Ezgi et moi. Ils m’emmènent partout où vont les touristes et cette fois, je ne peux les éviter – ça pousse partout, ça se multiplie pour remplir des cars entiers, c’est muni d’un appareil photo numérique avec zoom et d’un sens critique mesquin. Je découvre émerveillée les églises orthodoxes creusées dans le tuf, les peintures ocres qui ornent leurs parois, les temples labyrinthiques sculptés dans des roches qui s’effritent avec le temps, les perchoirs à pigeons et les perchoirs à ermites – autrement connues sous le nom de cheminées de fées. C’est lunaire. Avec les couleurs d’automne, c’est absolument splendide. J’ai un immense coup de coeur pour les villes souterraines de Derinkuyu et Kaymakli. On y découvre tout un labyrinthe d’étables, de celliers, de distilleries, et même une église en forme de croix. L’une des deux villes a été creusée jusqu’à 85 mètres de profondeur et possède cinquante-deux cheminées d’aération. J’ai envie de courir partout, si tant est qu’on puisse courir plié en deux dans des boyaux aussi étroits sans glisser allègrement sur les marches ou se prendre une roche en plein front… Je me penche au-dessus d’un puits de trente mètres, admirative, pendant que Neriman effrayée me tient par le pantalon !

Neriman a des vertiges à force de marcher. Il est midi et son repas remonte à quatre heures du matin… Je m’apprête à jeûner cette fois, mais soudain, Neriman déballe de son grand sac un pique-nique qu’elle m’a préparé ! C’est incroyable. Je suis bouche bée. L’après-midi je continue d’explorer avec ma petite famille turque les merveilles de la Cappadoce. Sur le chemin du retour, Ahmet s’arrête pour que je puisse photographier un berger et son troupeau et les crocs d’un gros chien manquent se planter dans ma cuisse… mais pas dans le pneu de la voiture lorsque nous redémarrons en trombe.

Le soir, nous sommes invitées chez Muezzez, encore une extension de la famille de Mediha. Et je vis un grand moment d’incrédulité… Depuis deux jours les femmes me pincent les mollets, admirent mon épilation – expérience inédite que celle de voir ma jambe palpée par une vingtaine de femmes curieuses !- et déplorent le fait que je sois célibataire. Entre chez Muezzez son plus jeune fils, Hikmet, jeune homme au visage d’une grande beauté et aux yeux verts ravageurs. Mediha plaisante que Hikmet n’est pas marié et m’adresse un clin d’oeil. Pendant ce temps Muezzez remarque que son mari vit en France et que ce serait bien qu’Hikmet aille le retrouver… Je crois, sur le moment, à une vaste plaisanterie. Soudain, le téléphone sonne. C’est le mari en question. Muezzez discute, sourit, rit franchement, puis se tourne vers moi et me demande dans un français bafouillant : « Mariage ? ». Je vous demande pardon ? Je croise le regard incrédule de mon promis. Muezzez répète ce que son mari lui dit au téléphone : « Hikmet, tu, mariage party en France ! » Mon futur et moi échangeons un nouveau regard et éclatons de rire. J’ai un flash : Hikmet beau comme un prince en costard cravate et moi à ses côtés en robe blanche dans une cérémonie franco-turque… Il doit avoir pensé la même chose parce que nous rions sans discontinuer. Gênés, surtout.

Le moment passé, Muezzez prépare le repas. La télévision est allumée pour les fanfares de la fête nationale. Le journaliste parcourt les rues d’Istanbul et fait micro-trottoir. Il croise des franco-turques qui s’écrient : « bonsoir la France ! » et tous les regards se tournent vers moi. On nous montre des images de Jacques Chirac. Grimaces autour de moi. Hikmet sourit avec une expression navrée : notre président n’est pas très aimé en Turquie avec sa proposition de referendum et les questions de laïcité. Ici, dans le village en tout cas, le port du voile n’est pas vécu comme une contrainte mais comme une marque de féminité, de dignité de femme mariée. Un peu comme les Tibétaines qui portent le tablier. Je me rends compte qu’en France je n’ai pas le même regard sur les femmes voilées, peut-être parce que ce n’est pas le même contexte, peut-être par peur de l’autre. Ou parce qu’en France les femmes qui portent le voile n’y mettent pas elles-mêmes la même signification. Le fait d’assister au ramadan, de voir les gens prier autour de moi, de constater que certains respectent le jeûne par tradition plus que par conviction – tout comme en France certains se marient à l’église ou baptisent leurs enfants par convention et non pour célébrer leur foi -, tout cela me donne une vision plus juste de l’islam. L’accueil que je reçois, la tolérance et la générosité que je vois autour de moi me font penser que nous avons beaucoup à apprendre des Turcs. Même si on ne peut généraliser une expérience à tout un pays.

Ce soir, j’achève de me donner une réputation de wonder woman quand la petite Ezgi trébuche et s’ouvre le crâne. Le sang coule à flots. J’ai une pierre d’alun qui fait des miracles pour la coagulation, des huiles essentielles qui aident à cicatriser et un petit tas de compresses stériles et de bandelettes pour transformer l’adorable gamine en oeuf de Pâques. Et comme Mediha souffre des deux genoux, je lui offre le premier massage de sa vie et prends soin de ses pieds, de ses genoux et finalement de sa tête pour la soulager un peu. Elle me demande : « Doctora ? ». Pas du tout. Juste quelques petits trucs appris par-ci par là et que je suis heureuse de donner après avoir tant reçu.

C’est mon dernier jour en Cappadoce. Ce sera un interminable défilé de au revoir et de petits cadeaux qui s’accumulent dans mon sac et finissent par peser très lourd. Nous faisons une dernière promenade sur les collines de Sulusaray, autour du cimetière, avec Neriman et une ribambelle de gosses. Je n’aime pas les adieux qui s’étirent dans le temps, on a l’impression de prendre la mesure de sa propre tristesse et de celle des autres. Pourtant l’après-midi devient une fête : les jeunes filles me demandent de leur donner un cours de taekwondo, les enfants s’asseoient en cercle autour de moi pour jouer aux quelques jeux de mains que je leur ai appris, souvenirs de colos de vacances. Uria garde un oeil sur mon verre à thé – Mediha semble lui avoir dit que j’en bois des litres parce qu’à peine le verre fini, elle me ressert ! Soudain, Mediha prend le tambourin accroché sur son mur et tape quelques coups dessus du bout du doigt. Avec une grimace, elle le pose sur son poêle à bois qui chauffe tout ce qu’il sait. Puis, pendant qu’Ezgi, grande blessée de guerre, vient me montrer les miracles accomplis par mon huile essentielle, Mediha se met à jouer du tambourin et chanter. Silence dans la pièce. Je ne comprends pas un traître mot de ce qu’elle chante, mais elle change les paroles de l’héroïne de sa chanson pour l’appeler « Elyiet », de sa charmante façon de prononcer mon prénom. Je chante ensuite pendant qu’elle joue, puis les jeunes mettent la radio en route et les voilà à danser… Les enfants font des dessins dans mon carnet. Quand vient l’heure des adieux, je suis serrée dans tous les bras.

Le car me ramène jusqu’à Istanbul pendant la nuit, mais mon coeur reste en partie à Sulusaray, avec ces gens adorables qui m’ont fait ce formidable accueil. Chez eux, c’était déjà chez moi.

Je sais qu’Istanbul a fait rêver des poètes, mais je n’aime pas les villes. Je me force à aller dénicher des coins vivables et agréables. J’ai entendu parler du marché aux livres, Sahaflar çarsisi, et je m’y rends par curiosité. C’est un enchantement. D’abord, il y a des livres. Ensuite, il y a des chats partout ! Inutile de dire que je me sens aussitôt à l’aise, même si les livres sont en turc pour la plupart. Les chats ronronnent comme des chaudières quand on les caresse et un chaton téméraire n’hésite pas à m’escalader pour faire ses griffes sur mon pantalon ! Un petit vieux qui vend des Coran miniatures abrite autour de lui pas moins de seize boules de poils. J’explore les échoppes, ravie. Un monde à part. Je parcours, fouille, lis divers volumes en anglais, italien, français, certains poussiéreux – comme un livre sur les Romains par un auteur français du début du XXème siècle ; certains destinés ostensiblement aux touristes – contenu pauvre, photos à la pelle, prix exorbitant ; d’autres pour les étudiants. Il y a des livres qui tombent en ruine et qu’on effeuille au lieu de feuilleter. Il y a les chats qui dorment sur les livres dont on voudrait lire le titre, et les chats qui vous passent entre les jambes au moment où vous vous accroupissez devant un étalage, manquant transformer le tas de poils en carpette. Il y a les vendeurs qui nourrissent les chats et vous offrent le thé et un morceau de leur sandwich parce que vous leur bafouillez quelques mots de turc, ce qui les ravit.

Je vais me perdre dans les ruelles en contournant soigneusement le Big Bazaar à la renommée internationale et ses flopées de touristes qui tentent, montre en main et carte de crédit en poche, de faire le tour du marché dans le temps alloué par leur tour opérateur. J’ai vu et revu « Midnight Express » et la musique se fredonne toute seule dans ma tête quand je repense à la course-poursuite dans les ruelles étroites de la ville. Des voûtes, des murs sales, un labyrinthe où je m’enfonce sans plus d’appréhension que si je visitais Paris, et me voici devant l’atelier de Saban, un artisan qui travaille l’étain dans une pièce noire du sol au plafond. Il m’offre le thé et me montre son art. Il me présente aussi son chat, assorti à l’atelier et noir comme du charbon. Il me tend fièrement le carnet de vaccination de son félin et je crois rêver : dans une ruelle de Turquie qui a tout d’un lieu menaçant, un géant musclé et noir de suie a craqué pour une boule de poils !

Mon dernier après-midi en Turquie est donc fait de nouvelles rencontres là où les étrangers ne s’aventurent pas souvent. Je reçois dans ces ruelles sombres et ces ateliers étroits un accueil chaleureux, car passé le premier effarement de voir une femme seule débarquer avec le sourire et bafouiller quelques mots de turc, la curiosité mutuelle devient source d’enrichissement.

Une fois dans l’avion, je reste bouche bée de ce que j’ai vécu. En quelques jours dans ce pays, toutes mes attentes et mes suppositions ont volé en éclats. Je rapporte la délicieuse impression d’avoir passé des instants hors du temps à Sulusaray, et l’impression moins agréable d’avoir une épaule démise par les 18 kg de bagages supplémentaires que j’ai dû emporter en souvenir… Je lis le journal et me souviens de l’image que l’on a des Turcs en ce moment. Mon expérience est limitée à quelques jours et quelques rencontres, mais tout de même, si l’on oublie les gouvernements pour parler des peuples, je me demande : de quoi avons-nous peur ?