Ruy Blas, homme du peuple, et Don César, de famille aristocratique, ont vécu jadis, en vrais amis, une jeunesse vagabonde et pauvre, mais libre et insouciante. Ils se retrouvent quelques années plus tard. Don César, surnommé Zafari, est resté le même libre vagabond, mais Ruy Blas, poussé par la nécessité, est devenu un laquais d’un ministre du roi dont il porte l’habit («la livrée»).
Ruy Blas
Hier, il[1] m’a dit : – Il faut être au palais demain.
Avant l’aurore. Entrez par la grille dorée.
– En arrivant il m’a fait mettre la livrée,
Car l’habit odieux sous lequel tu me vois,
Je le porte aujourd’hui pour la première fois.
Don César, lui serrant la main
Espère !
Ruy Blas
Espérer ! Mais tu ne sais rien encore.
Vivre sous cet habit qui souille et déshonore,
Avoir perdu la joie et l’orgueil, ce n’est rien.
Être esclave, être vil ; qu’importe ? – Écoute bien :
Frère ! je ne sens pas cette livrée infâme,
Car j’ai dans ma poitrine une hydre[2] aux dents de flamme
Qui me serre le cœur dans ses replis ardents.
Le dehors te fait peur ? Si tu voyais dedans !
Don César
Que veux-tu dire ?
Ruy Blas
Invente, imagine, suppose.
Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose
D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inouï.
Une fatalité dont on soit ébloui !
Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme
Plus sourd que la folie et plus noir que le crime,
Tu n’approcheras pas encor de mon secret.
– Tu ne devines pas ? – Hé ! qui devinerait ? –
Zafari ! dans le gouffre où mon destin m’entraîne,
Plonge les yeux ! – je suis amoureux de la reine !
Don César
Ciel !
Ruy Blas
Sous un dais[3] orné du globe impérial,
Il est, dans Aranjuez ou dans l’Escurial,
– Dans ce palais, parfois, – mon frère, il est un homme
Qu’à peine on voit d’en bas, qu’avec terreur on nomme ;
Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous,
Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux ;
Devant qui se couvrir est un honneur insigne[4] ;
Qui peut faire tomber nos deux têtes d’un signe ;
Dont chaque fantaisie est un événement ;
Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement
Dans une majesté redoutable et profonde,
Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.
Eh bien ! – moi, le laquais, – tu m’entends, – eh bien ! oui,
Cet homme-là ! le roi ! je suis jaloux de lui !
Don César
Jaloux du roi !
Ruy Blas
Hé, oui ! jaloux du roi ! sans doute,
Puisque j’aime sa femme !
Don César
Oh ! malheureux ! […]
Victor Hugo, Ruy Blas, acte I, scène 3 (extrait), 1838.
[1] Il : le ministre du roi.
[2] Hydre : monstre mythologique.
[3] Dais : tenture fixée au-dessus d’une estrade ou d’un trône.
[4] Insigne : remarquable. Les Grands d’Espagne avaient le privilège de conserver leur chapeau en présence du roi.
Commentaires récents