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HLP Devoir d’entraînement à l’exercice d’interprétation (pour les P2) et sa correction

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une. […]

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches […].

Droit devant nous, sur la chaussée était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. […] Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le cœur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dîtes : « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères ! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ? »

Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !

Charles Baudelaire, « les yeux du pauvre » dans Petits poèmes en prose, 1869 (posthume)

Question d’interprétation :

Comment le narrateur a-t-il accès aux sentiments des différents personnages, y compris aux siens ?

 

Voici des éléments de réponse. Chacun pouvait faire l’objet d’un paragraphe.

C.Baudelaire : Comment le narrateur a-t-il accès aux sentiments des différents personnages, y compris aux siens ?

– par le regard : répétition « les yeux » et traduction en paroles par Baudelaire « que c’est beau ! … » pour connaitre les sentiments du père et des enfants (sentiments nuancés : fascination commune, mais aussi désillusion, incompréhension, envie…) / il plonge dans les yeux de sa bien-aimée pour y lire ses pensées (il espère y trouver la même compassion, et de l’attendrissement pour la famille pauvre)

– par les attitudes des personnages : « un peu fatiguée » pour la femme aimée (on ne sait si elle l’a dit ou si B l’a vu dans l’attitude de sa compagne) / description du père de famille « visage fatigué, brave homme, barbe grisonnante, extraordinairement sérieux… » par des adj qui suggèrent des soucis / « était planté » > immobilité qui s’explique par le sentiment de fascination évoqué ensuite « contemplaient, admiration, fascinés »

– par l’écoute de soi et l’autoanalyse pour le narrateur : récit au passé d’un événement qui a changé son regard sur celle qu’il aimait et aussi sur l’accès aux sentiments / « une longue journée qui m’avait paru courte » antithèse ou oxymore+ verbe « paraitre » > B exprime son ressenti qui suggère son sentiment amoureux / Il s’aide des proverbes des chansonniers pour mieux analyser ce qu’il ressent / « j’étais attendri, je me sentais honteux » verbes d’état et adjectifs exprimant des sentiments > il met des mots sur son ressenti, peut-être après coup, lorsqu’il raconte l’événement.

– par la parole : début du texte au discours indirect « nous nous étions promis… » / fin du texte avec discours direct des paroles de la femme aimée qui exprime à voix haute ce qu’elle ressent pour la famille / « leurs yeux ouverts comme des portes cochères » comparaison péjorative des yeux, « ces gens-là » désignation péjorative, « me sont insupportables » exagération >tout cela s’oppose aux sentiments de B.

Cette parole remet en question tous les autres moyens d’accès aux sentiments !

On pouvait aussi s’intéresser à chaque groupe de personnages :

– la famille pauvre, avec leur aspect général et leur attitude, avec leur regard.

– le narrateur, qui s’auto-analyse

– la femme aimée, par l’attitude, le regard et la parole à la fin qui détruit tout.


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