L’objectivité de l’histoire suppose-t-elle l’impartialité de l’historien ?

Parmi les sujets tombés au Bac de Philo, les Terminales L ont eu droit au sujet suivant :

« L’objectivité de l’histoire suppose-t-elle l’impartialité de l’historien ? »

Le sujet pose évidemment la question de la vérité historique et du métier d’historien. Pour ne pas trahir ou travestir le passé, quelle démarche doit adopter l’historien ? L’objectivité est-elle possible en histoire ? Pour répondre à ces interrogations, on convoque inévitablement l’historien grec Thucydide (pour qui l’objectivité fonde le métier d’historien) ou Paul Ricœur (l’objectivité de l’histoire suppose la subjectivité de l’historien).

Mais j’imagine le plaisir du correcteur trouvant sur la copie d’un aspirant bachelier la référence du livre d’Antoine Prost, « Douze leçons sur l’histoire« . C’est un ouvrage de référence pour qui s’interroge sur le métier d’historien et ses finalités. A relire quelques pages sur mon édition bien cornée, j’ai même l’impression que l’idée du sujet en émane. N’ayant pas la prétention ni le temps de proposer un corrigé, je vous renvoie à quelques extraits au cœur d’un sujet passionnant. L’historien livre ici une clé du sujet

La démarche historique ou comment « administrer la preuve »

Pas d’affirmations sans preuves, pas d’histoire sans faitsdit Antoine Prost dans ses leçons sur l’histoire. Les preuves permettent de faire émerger une vérité. Mais pour avoir des preuves, il faut des sources écrites (textes, …), iconographiques(images en tous genres), orales (témoignages) ou vidéos. Faire de l’histoire, c’est pister les traces du passé pour établir des faits. Pour arriver à son but, l’historien(ne) passe obligatoirement par la case “archives” pour croiser les sources, confronter les points de vue et tendre vers l’objectivité…

Mais, pour Antoine Prost, « l’objectivité est impossible en histoire… Plutôt que d’objectivité, il faudrait parler de distanciation et d’impartialité. La comparaison de l’historien et du juge est ici éclairante. Le juge ne peut être totalement objectif : dans l’appréciation qu’il formule sur un crime passionnel, ses sentiments personnels jouent inévitablement. Mais la procédure est contradictoire : les points de vue de l’accusation et de la défense sont défendus également, et les chroniqueurs disent impartial le juge qui tient la balance égale entre les deux parties, pose des questions sans parti pris, s’en tient aux faits. Ainsi doit-il en aller pour l’historien qui doit éviter les perspectives unilatérales. »

« L’impartialité (plutôt que l’objectivité) de l’historien résulte d’une double attitude, morale et intellectuelle. Morale d’abord : de Seignobos à Marrou, tous les auteurs qui ont écrit sur l’histoire ont tenu un discours éthique. Ils ont insisté sur la nécessité pour l’historien de prendre en compte la position de tous les acteurs, de faire preuve d’honnêteté intellectuelle, de mettre entre parenthèses leurs propres opinions, de faire taire leurs passions, et pour cela de s’efforcer d’abord d’élucider et de dépasser leurs implications personnelles. Bien que moralisateurs, ces conseils ne sont pas inutiles. On voit encore trop d’historiens qui, emportés par leurs passions, commettent des erreurs de fait qui les discréditent.

Mais l’appel à l’honnêteté et à la rigueur est aussi d’ordre intellectuel. C’est d’abord le choix d’une posture intellectuelle, et non morale ou politique. S’il vise l’impartialité, l’historien doit résister à la tentation de faire servir l’histoire à autre chose qu’elle-même. Il cherche à comprendre, pas à faire la leçon, ou la morale. (…) La question du régime de vérité de l’histoire déborde cependant très largement celle de l’impartialité du chercheur et du désintéressement de la recherche. C’est aussi une question de méthode: la vérité, en histoire, c’est ce qui est prouvé. »

S’en suit un passage éclairant la nécessité d’une méthode rigoureuse grâce à laquelle « l’historien peut légitimement prétendre détenir un savoir vérifié » et donner à l’Histoire une finalité sociale.

Bon courage aux aspirants bacheliers pour la suite des épreuves…

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