Dorothea Lange, Weegee et le photojournalisme américain

Dorothea Lange, grande figure du photojournalisme

Le photojournalisme constitue un des thèmes d’étude pour l’épreuve d’histoire des arts à Waldeck Rousseau. Le travail de ces journalistes est d’aller sur le terrain pour fournir à la presse écrite (ou numérique) des reportages photographiques qui font la synthèse d’un événement. Apporter une information authentique, imprimer un style à ses photos, c’est à cela que l’on reconnaît les grands photoreporters.

Parmi les figures légendaires du photojournalisme américain, vous allez découvrir cette année Dorothea Lange. Dans les années 1930, elle est engagée par un organisme du ministère de l’agriculture américain, la Farm Security administration, qui est chargé d’aider les paysans touchés par la crise. Le krach boursier d’octobre 1929 et la sécheresse dans les états du sud plongent les travailleurs de la terre dans la misère. Devant l’objectif de Lange, les « vagabonds de la faim » dont Florence Owens Thompson, veuve et mère de six enfants. En dix minutes, Lange réalise six photos dont ce portrait resté célèbre et intitulé Migrant Mother.

Dorothea Lange, "Mère migrante", 1936

Pour la petite histoire,  un des clichés les plus cotés de l’histoire du photojournalisme est signé par Dorothea Lange. White Angel Bread Line (1933) a été estimé et vendu à plus de 700 000 $ (ou 800 000 $)…

White Angel Bread Line : Un des clichés les plus chers de l'histoire du photojournalisme

« On devrait employer l’appareil photo comme si demain on devenait aveugle » disait Dorothea Lange. Son témoignage reste aujourd’hui encore une ressource essentielle pour comprendre la crise des années 1930. Son regard plein d’humanité et de vérité est une illustration parfaite  des « raisins de la colère » (1938), livre majeur de l’écrivain John Steinbeck sur une famille de paysans américains contraints de quitter leur terre à cause de la sécheresse.

Au cours d’une discussion en salle des profs, M. Valette m’a parlé d’un autre photojournaliste célèbre : Weegee. Ce photographe de faits divers a aménagé sa voiture pour y vivre et être le premier sur les scènes de crimes (en piratant au préalable les ondes de la police à l’aide de sa radio…). Les bas-fonds de New York, la vie quotidienne et nocturne se déroulent sous son objectif : passionnant, lugubre et lumineux comme le montre très bien ce reportage d’Arte. La technique et l’art de la composition de Weegee ont influencé de grands noms comme le cinéaste Martin Scorsese ou l’artiste Andy Wahrol.

Summer, The Lower East Side (1937) par Weegee

De la terre à la ville, Lange et Weegee nous embarquent dans l’Amérique des années 1930. Leurs regards sont précieux car ils racontent l’essentiel, la vie des hommes, d’un territoire et d’une époque.


Aller plus loin

Un commentaire

  1. Dorothea Lange a aussi travaillé sur le sort réservé aux personnes d’origine japonaise (citoyens américains y compris) après Pearl Harbor. Une demande gouvernementale que cet article du Monde explique bien (« justifier un programme d’aide aux migrants », un traitement humain dans les camps) :

    « Après l’attaque japonaise sur la base américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, le gouvernement décide d’envoyer dans des camps toutes les personnes d’origine japonaise, y compris les citoyens américains. Soit 120 000 personnes. En 1942, la photographe est embauchée par une agence gouvernementale pour photographier le regroupement et l’internement. La commissaire Oliva Maria Rubio a trouvé ces 28 tirages au Musée d’Oakland, qui conserve certaines archives de la photographe. « Je voulais montrer ces photos méconnues qui montrent son engagement. Elles ont été censurées à l’époque. »

    On comprend pourquoi. Le gouvernement Roosevelt s’était appuyé sur des images comme la Mère migrante pour justifier un programme d’aide aux migrants. Mais cette fois le gouvernement n’a rien à gagner de ces images accusatrices, au contraire, il a intérêt à les cacher.

    On voit des familles forcées de faire leurs bagages, de quitter leur maison, de vendre leur commerce et leurs meubles, pour s’entasser dans des camps aux installations rudimentaires, sans aucune intimité. Des enfants, une étiquette autour du cou, attendent le bus qui les emmènera loin de chez eux. Une pancarte antijaponaise dit le racisme ambiant.

    Ces images ne sont certainement pas esthétiquement les plus fortes de Dorothea Lange. On reconnaît cependant son style : des individus traités en personnages héroïques, souvent en contre-plongée, comme cet enfant perché sur les épaules de son grand-père.

    Il n’y a pas de violence, mais la tristesse des regards et l’acuité des situations sont des preuves à charge. L’exposition laisse cependant sur sa faim. On aimerait voir plus d’images, mais aussi avoir plus d’explications. On ne sait pas dans quelles conditions Dorothea Lange mena ce projet. Pour en savoir plus, il faut se référer au livre complet et éclairant sur le sujet, publié en 2006 par les Américains Linda Gordon et Gary Y. Okihiro.

    Jointe au téléphone, l’historienne Linda Gordon, qui prépare une biographie de la photographe, explique le contexte : « Très peu de gens, à l’époque, ont contesté cet internement de masse. Dorothea Lange a été embauchée sans doute pour montrer que ces personnes étaient traitées avec humanité. » L’erreur de casting est totale. « Je pense qu’à l’époque personne n’imaginait qu’une Blanche allait prendre le parti des Japonais. Alors qu’elle avait un sentiment antiraciste très développé. De tous les photographes travaillant pour le gouvernement durant la Dépression, c’est elle qui avait le plus photographié les Noirs. »

    Sur place, tout se passe d’ailleurs très mal. Dorothea Lange n’a pas le droit de parler aux internés. Elle est suivie d’un garde en permanence. Elle ne doit pas photographier les barrières qui entourent les camps. En dépit de ces restrictions, ses photos sont parlantes et les commanditaires n’apprécient pas. Elle travaille cinq mois, photographiant la préparation de l’opération de regroupement, puis la vie dans des camps transitoires et un camp permanent. Avant d’être définitivement renvoyée. Ceux qui photographieront les camps par la suite – dont le célèbre Ansel Adams – seront bien moins critiques, ne montrant que des visages souriants.

    Les photos de Dorothea Lange, censurées, ne seront jamais rendues publiques. Après la guerre, les négatifs – près de 800 – seront déposés non pas à la bibliothèque du Congrès, comme ses photos de la Dépression, mais aux Archives nationales, où seuls quelques spécialistes sont au courant de leur existence.

    Il faudra attendre 2006 pour qu’un livre soit consacré au sujet, et 2009 pour que certains tirages soient exposés, en l’occurrence à Madrid. Et pourtant, selon Linda Gordon, le sujet reste d’actualité.  » J’ai découvert ces photos juste après l’ouverture du camp de Guantanamo, explique-t-elle. Dans les deux cas, il s’agit de personnes emprisonnées sans aucune charge contre elles, sans procès. Le lien entre les deux m’a frappée. »

    Photos sur le site de la bibliothèque du Congrès : http://www.loc.gov/exhibits/wcf/wcf0013.html

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