Petite leçon de géographie à destination de Technikart

« Enterrée dans le Limousin, Guéret est une ville quasi-morte où il n’y a pas de fac, ni de FNAC, ni de Frac mais des ploucs, des viocs, des bovins en surnombre et… des jeunes, qui malgré tout, n’ont pas toujours mauvais goût. Reportage au milieu de nulle part« .

 

Ainsi commence l’article de Technikart de mai 2012 intitulé « Manuel de survie pour branchés de la campagne : La bouse ou la vie« . Magazine branché art et cultures, Technikart dépêche à Guéret (préfecture de la Creuse) un journaliste qui connaît les lieux (ses grands-parents sont originaires de ce département). L’idée est louable : faire un état des lieux de l’offre culturelle d’un territoire rural. Évidemment, le choix de Guéret et de la Creuse n’est pas anodin. Guéret est une ville de 15 000 habitants, chef-lieu du 2ème département le moins peuplé de France (123 000 habitants en 2009), juste devant la Lozère. Les données statistiques de l’INSEE montrent les fragilités de ce territoire : un taux de chômage fort, une population vieillissante, un équipement culturel limité, bref un manque d’attractivité.

 

Avec son vécu et cette carte d’identité de la Creuse en tête, ce journaliste ne peut s’attendre à trouver dans cet espace rural un « petit Paris ». Offrir une vie culturelle riche aux publics de la Creuse demande opiniâtreté, engagement, inventivité et aussi une bonne dose de bénévolat. Sachant cela, quel angle choisir pour traiter le sujet ? Pour rapporter son enquête, le journaliste dit avoir joué sur l’exagération et le sarcasme, marque de fabrique de Technikart. Exagéré, le chapeau de l’article l’est. (« pas de fac, ni de FNAC, ni de Frac mais des ploucs, des viocs, des bovins en surnombre« ). Mais, de l’exagération on bascule facilement à l’outrance. Le billet est émaillé d’une collection de clichés sur le territoire rural, décrédibilisant sa part de vérité : on n’accède pas de la même façon à la culture dans les grandes villes qu’à Guéret (moins d’offres, plus d’ennui chez les jeunes, recours au Net prédominant). La posture journalistique se voulait sarcastique, elle se révèle pleine de condescendance et de mépris (voir l’encart « Vachement pas top » ci-dessous).

 

Au regard des cartes sur les salles de spectacles en France, on voit bien que l’épicentre culturel le proche de Guéret est Limoges. Un palais des sports et un Zénith permettent d’accueillir les têtes d’affiche nationale. Sous la plume du journaliste, Limoges devient donc « LA métropole du Limousin, seul endroit où ça bouge un peu dans le coin niveau sorties et culture. Une sorte de New York à l’échelon régional« . Quand on la regarde de si haut, il est bien normal que la France d’en bas vous en veule.

 

La carte des Zénith en France

 

Finalement, cet article a le mérite de poser deux questions : Nous laisserons de côté la première « C’est quoi la culture ? » pour creuser la seconde « C’est quoi la campagne au XXI°s ? ».  Définir la campagne d’aujourd’hui demande à s’écarter des poncifs habituels. Le géographe Robert Chapuis a récemment montré dans son livre « Vers des campagnes citadines, le Doubs, 1975-2005 » que les territoires ruraux ont connu des mutations spectaculaires au cours du XX°s. Désagricolisation, tertiarisation, citadinisation et réinvention de la nature, tels sont les chamboulements apportés par l’après-guerre.

 

Aujourd’hui, 18% de la population française habitent dans des espace ruraux qui sont sous influence urbaine. La société rurale n’est plus une société agricole (désagricolisation) et les habitants ont adopté le mode de vie urbain (citadinisation). L’INSEE note que 95% de la population française vit sous l’influence des villes. Le genre de chiffres qui fait dire à Robert Chapuis que «d’un point de vue économique, social et culturel, il n’y aura bientôt plus de ruraux, et encore moins de campagnards. Il n’y aura bientôt plus que des citadins vivant à la campagne !». On peut considérer ce constat comme exagéré mais la campagne d’aujourd’hui n’est clairement plus celle d’hier. La façon dont on perçoit cet espace a aussi changé, certains mythifient un Eden perdu, d’autres caricaturent « le trou du cul du monde ».


Une chose est sûre, le déterminisme n’est pas le bon conseiller quand on veut étudier l’espace rural. À la campagne, il existe des industries porteuses d’emplois et de grands festivals s’y sont épanouis. Les Vieilles charrues, le 1er festival de rock de France (268 000 spectateurs en 2011), est organisé à Carhaix, une commune bretonne de 8000 habitants (deux fois moins peuplé que Guéret). Il est certain que la Bretagne est plus touristique que le Limousin mais rien n’est figé quand on veut faire bouger les choses. A Saint-Bonnet-le-Froid (Haute-Loire), il y a 250 habitants, « six restaurants dont un trois-étoiles au guide Michelin (Régis Marcon), des entreprises, des hôtels, des gîtes, une foire aux champignons, un projet de centre spa et un taux de chômage proche de zéro. » A une époque, on y organisait même un festival de rock « Rock’n’bock »…

 

Bien sûr, les espaces ruraux souffrent d’une inégalité d’accès aux soins, aux transports en commun, à la culture ou à l’ADSL. Même si c’est plus difficile qu’ailleurs, ce n’est pas une situation géographique qui empêche les initiatives culturelles, bien au contraire. Campagne ou ville, c’est par l’engagement, l’envie et l’imagination des populations que les projets prennent vie. La « Diagonale du vide » n’est pas un désert culturel vide d’hommes et de projets. La Creuse regagne des habitants après en avoir longtemps perdu, des gens s’activent pour initier des rendez-vous culturels. Après avoir célébré le parisianisme avec sarcasmes et exagération, Technikart se penchera peut-être sur les réussites culturelles de ceux qui agitent la campagne française. Et pourquoi pas en y mettant son grain de sel plutôt que son grain de sable…

 

PS : A la question, comment peut-on vivre sa branchitude dans un « trou paumé » ou une « ville morte » comme Guéret ? Réponse : oui. En allant par exemple aux Nuits d’été de Guéret (concert gratuit) qui programment le 7 juillet 2012 l’excellent groupe rock’n’soul The Bellrays.

3 commentaires

  1. Godé dit :

    Belle réponse ! Et avec la plus grande diplomatie vous tendez une perche : Après avoir célébré le parisianisme avec sarcasmes et exagération, Technikart se penchera peut-être sur les réussites culturelles de ceux qui agitent la campagne française. Et pourquoi pas en y mettant son grain de sel plutôt que son grain de sable…
    Bonne idée !

  2. eric dit :

    Je préfère être de la France profonde que de la France superficielle.

  3. Blot dit :

    Bravo. Très bon post et meilleure réponse possible à la crétinerie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *